LES DÉLIRES D'IMAGINATION
d’Angleterre dont elle a été la maîtresse Son Cad. 'au, d’une villa à Biarritz; sur les instance,& de peponnagœ politiques, elle a accepté d’être la maîtresse de 1 empereur d’Ailomagne ; elle doit faire rendre l’Alsace à la France et
i^réoccupâtions érotiques; arrêtée pour vagabondage; les ambassadeurs, dit-elle, devaient payer ses dépenses d hôtel , nou-lieu après expertise. . «
« Cette malade doit être maintenue dans un Le 16 mars. 1909, l’adm-inistration du Comptoir National d’Eseompte avant demandé de rentrer en possession de trois compartiments de coffre-fort, loués par Mme a sa suc¬
cursale de l’Opéra, Louverture du coffre-fort fut operee devant le représentant des biens des aliénés et le commissaire de po
^^^On trouva seulement des écrins vides, avec couverts à salade et couteaux en mauvais état, et quelques autres pièces insignifiantes. Ni valeurs, rai bijoux. . â
î ,'S rerraeignements que nous avons recueillis Vaucluse, et que nous devons à l’obligeance du D ,Dupain, nous permettent d’affirmer que la malade a continué a délirer selon la même formule imaginative.
L’analyse de cette observation typique nous prmettra de mettre en lumière la plupart des traits distinctifs du délire d’imagination isolé, de nature constitutionnelle.
Ce délire est remarquablement pur et isolé de tout élément étranger. Il ne présente aucune trace d’hallucination ; tout au plus pourrait-on noter des représentations mentales vives, fréquentes chez les imaginatifs, surtout chez visuels (Mme X... dessine et peint avec quelque talent). I /excitation intellectuelle, en pareil cas, intéresse aussi bien rimagination reproductrice que rimagination créa¬
trice. -
Les interprétations paraissent exister, mais elles sont rares. Avant d’affirmer une interprétation, il convient, d’ailleurs, d’éliminer avec soin toute la série des prooessus morbides capables de simuler l’interprétation.
Lorsqu’un malade rapporte un fait plus ou moins ancien, et paraît établir,- entre cet événement et certaines de ses conceptions délirantes une relation de cause à effet, il faut, comme l’a dit notamment Hagen, envisager au moins trois b\i>othèses : 1° le malade peut se souvenir exactement du fait allégué, qui, à celte époque, lui a suggéré une inter-
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prétation ; 2° le souvenir de 1 événement peut être exact, mais l’interprétation est récente ; c’est V interprétation rétrospective, dans laquelle le malade modifie déjà partiellement la réalité des faits ; 3° la circonstance invoquée par le malade ne répond à aucun événement réel. Il ne s’agit plus, en aucune manière, d’interprétation, mais de lobulation rétrospective. Ces faits sont parfois désignés sous le non d’hallucinations de la mémoire. Ils relèvent en réalité d’un trouble bien plus imaginatif que mnésique. L’imagination créatrice se présente au sujet sous les dehors trompeurs de la mémoire ; le malade croit se rappeler alors qu’il imagine. La mémoire n’intervient, en réalité, à aucun moment, ni dans la fixation d’un fait antérieur, ni dans son évocation actuelle. Le malade a seulement l'illusion du souvenir.
Quand le fait qui sert die point de départ aux affirmations du malade est exact, il peut arriver que les idées délirantes se relient à cet événement par un autre processus que l’interprétation vraie.
Mme X... prétend que son mari lui doit une pension alimentaire d’un chiffre Irès élevé. Son mari, (en effet, par décision du tribunal, est tenu de lui verser une rente mensuelle, mais de 200 francs seulement. C’est là un procédé d’exagération et de déformation des faits, un acte d’amplification imaginative : c’est une addition pure et simple à la réalité, non une extraction par voie de raisonnement ; ce n’est pas une inférence. A plusieurs reprises, à propos d’un événement peut-être exact, la malade émet ainsi une série d’affirmations qui ne sont nulliement, dans son^ esprit, la conséquence logique du fait initial ; les idées ne s’enchaînent pas comme les différents termes d’une argumentation, mais s’évoquent les une™ les autres, comme, au cours d’une causerie, un récit appelle un récit, et comme une anecdote suggère une anecdote.
Parfois aussi, les faits exacts et vérifiés que la malade allègue ont bien, dans son esprit, la signification d’un argument ; mais il s’agit si peu d’une interprétation vraie, ces faits ont si peu contribué à fixer la conviction du sujet
sur tel point précis de son thème délirant, que souvent ces documents, que la malade invoque triomphalement, ont été provoqués par elle et ne doivent leur existence qu’à son invention morbide : brouillons de lettres qu’elle a envoyées à de grands personnages, accusés de réception prouvant qu’on a répondu à ses lettres, etc...
Il y a là l’ébauche d’un processus qu’on retrouvera dans le délire d’invention. Le malade extériorise son délire dans des œuvres, des pièces à conviction (écrits, certificats, demandes de brevet, etc.) qui deviennent pour lui la preuve objective de la légitimité de son délire. Il commence par créer le fait extérieur, et, de la sorte, peut justifier des affirmations, dont la formule est, en réalité, antérieure à toute expérience. C’est la fabrication de la preuve matérielle, la lahulation obiective, processus exactement inverse de la véritable interprétation.
Dans d’autres cas, le fait extérieur n’est pas provoqué à dessein par le malade ; mais il est utilisé, après coup, à titre de fustilication secondaire, Comme cette légère cicatrice préorbitaire, de date récente, que Mme X... invoque pour établir la réalité d’une tentative d’assassinat dont elle aurait été victime une année auparavant.
Autant, chez cette malade, dédaigneuse de l’observation et peu raisonneuse, les interprétations sont sujettes à caution, autant la riche efflorescence des processus imaginatifs est incontestable. La malade est bien une mythomane qui met au service de ses perversions instinctives, de sa méfiance et de son orgueil, les ressources, de son imagination.
Mmie X... est une mythomane constitutionnelle. La mère attribue à sa fille une riche « imagination » dont celle-ci est « la victime ». Dans les réactions de la malade, on retrouve les caractères de la mythomanie constitutionnelle : la constance avec laquelle Mme X... altère la vérité ; il n’est presque aucun des détails de sa conversation qui ne soit entaché d’erreur ou de mensonge ; l’abondance extraordinaire des affirmations fausses, la facilité extrême de l’invention, véritable idéorrhée imaginative, par suite de laquelle une observation détaillée de la malade aurait vite
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fait de constituer un énorme dossier ; Mme X... épuise, à peu près complètement, la liste des variétés cliniques <ie mythomanie, telles que l’un de nous a eu l’occasion de les décrire ailleurs : mythomanie maligne et perverse, mythomanie de défense, et surtout mythomanie vaniteuse et de luxe. Assez fréquemment, ces malades composent des romans, ont des prétentions artistiques et littéraires ; parfois encore ils se révèlent, à titre plus ou moins accessoire et épisodique, comme des inventeurs. Tantôt notre malade fabule pour accuser ou se défendre, pour servir son érotisme et sa cupidité ; tantôt elle fabule par hâblerie, pour se vanter , tantôt même sans motif plausible appréciable, mais poussée par le besoin de développer les créations de sa fantaisie, dans le jeu libre et spontané de son imagination.
Nous insisterons tout particulièrement sur le mode de production et d’accroissement du roman mythopathique. C’est extemporanément, sur-le-cham.p,- souvent par une réponse imprévue à une question imprévue, que la malade improvise les éléments de sa fabulation. Le clinicien assiste directement à la formation du délire. Souvent il contribue lui-même, plus ou moins consciemment, par un interrogatoire tendancieux, à fixer la formule de l’improvisation déliranle. L’expression, l’orientation et presque le contenu de la fable peuvent être provoqués à volonté par le médecin. Chez l’imaginatif, la suggestibilité, la fabulation passive va de pair avec l’invention spontanée-, la lobulation active.
L’idée fausse est émise, immédiatement, avec aisance, sans hésitation ; et, dès qu’elle est formulée, la malade la maintient comme une vérité absolue, sans consentir à la modifier ; elle est affirmée d’emblée, sans idée de contrôle et de rectification possible, à la manière des conceptions délirantes du paralytique général. Désormais, elle sera conservée telle quelle dans le souvenir du sujet ; elle est définitivement inscrite au dossier mythopathique du délire. Les fictions de l’imagination sont enregistrées comme aur tant de réalités incontestables, qui peuvent devenir, à leur tour, soit le prétex;te de fables nouvelles, soit l’objet d’ex-
plications ou même d’initerprétations véritables, mais secondaires à la création imaginative. Ces phénomènes secondaires contribuent à la systématisation des idées fixes postoniriques. Ainsi le délire d’imagination se développe d’ordinaire par voie d’extension plus ou moins continue et de systématisation plus ou moins progressive, grâce à l’accumulation indéfinie de conceptions imaginatives. Celles-ci, plus ou moins coordonnées par des interprétations, et surtout des explications secondaires, sont orientées dans une même direction générale par les tendances affectives prédominantes du sujet.
La qualité du thème niylhopathique, aussi bien que son abondance ou son mode de développement, est intéressante à considérer. Les événements que la malade invente sont rares, singuliers, extraordinaires, particulièrement propres à frapper l’esprit du sujet et de son entourage. Les récits qu’elle expose rappellent les scènes d’un roman d’amour ou d’un roman d’aventure. Cette fabulation fantastique atteint facilement des proportions énormes, invraisemblables. La malade ne parle que de millions, de princes, de rois, etc... : elle est non seulement la maîtresse de tel souverain, mais de tous les souverains d’Europe et même d’Asie. Non contente de posséder des millions, elles les distribue ; elle a la prodigalité de l’imaginatif. Comme le délire du paralytique général, — dont Mme X... diffère, d’ailleurs, par l’autre face de sa psychose, par les éléments de persécution et de revendication, -- son délire mégalomaniaque est expansif, généreux, colossal ; comme chez le paralytique encore, et comme dans tous les processus imaginatifs, en général, elle a une prédilection marquée pour les idées de grandeur . « L’imagination, a dit Renan, est encore plus proche parente du désir que de la crainte. » Les éléments de persécution et de revendication présentent le même caractère d’exagération, d’invraisemblance et d’énormité. D’ailleurs, dans son activité délirante la malade n’est nullement indifférente ou béate ; elle est éveillée, lucide, s’intéresse au milieu qui l’entoure, réclame sa sortie.
Envisagé dans sa tenue générale, dans sa systématisation, le délire apparaît remarquablement complexe et polymorphe. Il est composé par la juxtaposition d’un grand nombre de thèmes, qui n’ont de commun que la tendance générale aux idées de grandeur et de persécution, localisées plus particulièrement au domaine des préoccupations érotiques et politiques. Mais la multiplicité et souvent l’incompatibilité des versions fournies par la malade aboutissent à l’incohérence. Chaque histoire, considérée en elle-même, présente, le plus souvent, une tenue logique suffisante ; mais Vabondance même du délire nuit à sa systématisation. Fréquemment un certain degré de cohérence et de systématisation logique est introduit, après coup, dans le thème délirant, par des interprétations et surtout des explications secondaires.
Un dernier caractère de la fabulation chez notre malade est frappant, et peut déconcerter tout d’abord : c’est un mélange évident de sincérité et de simulation, de naïveté et de duplicité.
L’étude de la pathologie générale de l’imagination nous apprend que cette indistinction entre la vérité, Verreur et le mensonge est, au contraire, un des caractères fondamentaux de tous les troubles imaginatifs ; il est comme la marque distinctive qui spécifie le terrain mythopathique.
Assurément la dame X..., bien que les troubles délirants prédominent certainement chez elle, est, en partie, consciente de sa mythomanie. Elle est menteuse, fourbe, comédienne, mystificatrice. Sa mythomanie est parfois manifestement intéressée et intentionnelle. Mais elle est souvent par contre désintéressée ; elle ne peut rapporter à son auteur d’autre profit que le plaisir de raconter des histoires ; d’autres fois, et très fréquemment, elle est directement contraire aux intérêts de la malade. Mme X..., par exemple, provoque elle-même des témoignages qui ne peuvent que la confondre. Cette imprudence met en lumière, chez elle, un trait qui est à peu près constant chez les mythomanes : le défaut, plus ou moins complet, du sens de la vérification et de la notion même de la réalité. Cette
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naïveté enfantine, ce manque de jugement et de sens critique sont en rapport avec la débilité mentale, qui est, pour ainsi dire, de règle dans la mythomanie délirante.
Enfin, constatation décisive, la malade conlorme ses actes à sa lahulation. Si ses discours apparaissent souventcomme cieux d’une menteuse, sa conduite est inconstestablement celle d’une délirante. Et, selon le mot de Bain, l’action représente ici le critère suprême de la croyance. Mme X... louie de riches appartements, qu’elle ne pourra pas habiter, contracte des dettes qui ne peuvent que la mener rapidement à la prison, écrit des lettres aux souverains, téléphone aux ambassades, met sur pied le service de la Sûreté, qui la considère comme une « déséquilibrée ». Et, tandis qu’elle motive contre elle des poursuites, la malade, de son côté, adresse, dies réclamations, s’indigne et se considère comme une victime. Enfin, la persistance des troubles à l’Asile a encore confirmé la profondeur, la ténacité et la sincérité des convictions délirantes.
Les conséquences pratiques, médico-légales de ce délire ont, jusqu’à un certain point, des caractères particuliers où se retrouve la marque spécifique du délire d’imagination.
Les actes médico-légaux sont multiples, exubérants, comme le délire lui-même. Le dossier administratif est volumineux comme le dossier clinique. La malade se répand, non seulement en paroles, mais len actes de toute sorte : rédaction de lettres innombrables, véritable graphorrée, adressée aux personnages les plus différents ; la composition d’épîtres en vers spécifie bien la note imaginative ; conversations téléphoniques absurdes, etc,, etc.
Nous insisterons sur les manifestations suivantes, plus particulières au délire d’imagination.
Le faux témoignage. La malade accuse ses prétendus persécuteurs, commet des dépositions mensongères très circonstanciées, où l’abondance des documents, à défaut de la qualité, pourrait passer pour un semblant de preuve. Parfois fabrication de pièces controuvées, de laux, destinés à servir de preuve objective aux affirmations délirantes.
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Parfois aussi, le délü’aiit imaginatif, pour mieux en imposer aux autres et à soi-même, recourt à l’affirmation d’un secret inviolable, invoque des documents décisifs mais mystérieux : lettre que l’on ne peut divulguer, coHre-lort qu on n’ouvre pas. Par une réaction de défense naturelle, et pour se mettre en garde, à coup sûr, contre les réfutations objectives, le mythomane se réfugie dans un mensonge dont il a soin de rendre par avance le contrôle très difficile smon impossible. ’
Les revendications d'ordre iamilial et surtout lilial. La malade, par la construction pure et simple d’un roman d amour, dont sa mère est l’héroïne, ou la supposition d'intngues politiques compliquées, ayant abouti à une substitution d enfant, revendique des paternités illustres et des successions prmcières. Un certain nombre de persécuteurs tamihaux et filiaux, de grands personnages imaginaires, étudiés par Gilbert Ballet (1), par Sérieux et Capgras (2) paraissent rentrer dans cette catégorie. ’
Les escroqueries. Ce délit, plus ou moins consciemment préparé et exécuté par la malade, est une conséquence direcle d^ ressources mythopathiques du sujet, ressources qu 11 utilise en même temps qu’il en pâtit. C’est une réaction assez particulière au délire d’imagination.
le vagabondage individuel et même colleclH : Mme X... appartient à la catégorie classique des mythomanes vagabonds. Résultat de la misère, mais aussi du goût d’aventures de la malade, le vagabondage est, eu quelque ^orte de 1 imagination en action. A la perpétuelle mobilité des idees s’allie la vie errante et agitée de la malade. A 1 instabilité intellectuelle s’associe l’instabilité locomotricé Les enfants confiés à la garde de Mme X... ont participé
c.r.<-.érfs,iq„.s du plupan de, Uails
(2) SÊEIErX et Capgsas. Le Délire H’ T,, ...s-
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plus OU moins volontiers, aux incessants déplacements de leur mère. En vertu des lois de l’interpsychologie imaginative, on voit parfois un malade entraîner dans son vagabondage, aussi bien que dans les autres réactions délictueuses et pathologiques, les esprits particulièrement suggestibles de son entourage, et, notamment, ses enfants. D’une manière plus générale, un délire imaginatif peut devenir la cause occasionnelle d’un délire à deux, ou même d’un véritable délire colleetil, et notamment d’un délire familial.
En raison de ces réactions anti-sociales, de nature à troubler l’ordre public et la sécurité des personnes et qui, d ordinaire, côndui^at le délirant imaginatif plutôt en correctionnelle que devant la cour d’assises, la mesure niédico- , légale qui s’impose -est celle de T internement. Il est d autant plus inléressant d’insister sur l’urgence de cette décision administrative que, pour la provoquer ou la maintenir,^ le médecin se heurte souvent à deux sortes d obstacles. D’un côté, les magistrats, étonnés par le mélange paradoxal de lucidité et d’incohérence qui caractérise de tels malades, et déconcertés surtout par le fait même de la fabulation, se refusent parfois à admettre, la démence du sujet, au sens médico-légal du mot. Tandis que l’interprétant se contente de conclusions absurdes, qu’il est aisé de mettre sur le compte d’iine erreur pathologique, l’imaginatif procède par affirmation de constatations immédiates ; il dit « j ai vu, j’ai entendu », et son délire se présente smis la forme d’un récit controüvé qui apparaît, parfois, d’ailleurs, à juste titre, comme un mensonge. Aussi les délirants imaginatifs sontils tenus fréquemment par Tes magistrats et le public pour des imposteurs, des aventuriers, des escrocs et des maîtreschanteurs. De son côté, dès qu’il est interné, le malade, pour recouvrer sa liberté, met à profit les ressources fécondes de son imagination, et, parfois aussi, un certain talent littéraire, fait appel à l’opinion publique et à l’intervention des magistrats, provoque des enquêtes, etc... Souvent très réclamants, actifs, remuants,^ infatigables, parfois même
revendicateurs (1), ces malades sont d’ordinaire difficiLes à garder dans les asiles.
Lu'évolution de la psychose a montré que la malade a, depuis environ trois ans, conservé invariablement la même formule morbide, le délire continuant à s’accroître indéfiniment à l’aide de quelques interprétations, mais surtout, par une accumulation énorme et incessante de mensonges et de fabulations.
En somme, une telle psychose, qui ne représente que l’exagération pathologique d’un tempérament mythomaniaque, nous paraît exactement parallèle, dans ses origines, ses symptômes, son évolution, au délire d’interprétation de Sérieux et Capgras, qui représente, lui aussi, l’exagération et la déviation pathologiques d’une constitution, non plus imaginative, mais raisonnante. Ces deux variétés cliniques, différentes dans leur mécanisme, sont, en quelque sorte, susceptibles d’une même conception nosologique, et nous paraissent présenter une égale légitimité, sinon une égale fréquence : le délire d’imagination isolé étant assurément plus rare. Dans les deux cas, c’est en vertu de la constitution mentale originelle que l’erreur s’insinue dans l’esprit du malade, soit par la voie indirecte, et plus ou moins exclusive, du raisonnement, soit par l’activité intuitive prédominante de l’imagination. Le délire, une fois éclos, s’accroît et se systématise, dans un cas par organisation plus ou moins rigoureuse de conclusions logiques, et, dans l’autre, par juxtaposition et accumulation de fables romanesques. Enfin, dans les deux cas, la maladie semble devoir évoluer indéfiniment, selon sa formule personnelle, sans tendance marquée vers l’affaiblissement démentiel.
A titre de délires d’imagination essentiels, nous citerons encore quelques observatiens, qui nous permettront d’insister sur certaines particularités de ces délires.
Nous emprunterons à MM. G. Ballet et Arnaud l’observation, que nous résumerons brièvement, d’un malade, qui,
(i) SÉRIEUX et Capgras. Le Roman d’une Fausse Princesse.
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à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, sans affaiblissement psychique notable, dans un état de curieuse excitation intellectuelle, a présenté un délire de grandeur systématisé, de nature à peu près exclusivement imaginative (1).
Observation. — Jo..., docteur en médecine, quatre-vingtdeux ans, diabétique depuis vingt-cinq ans. Grande intelligence, caractère vif et emporté.
En octobre 1890, il achète en province une propriété, dont il parle avec enthousiasme, prétendant qu’elle est « un ancien château fort du duc de Guise le Balafré ». Il annonce qu’il va y fonder, pour la guérison de la tuberculose, d’après une méthode par lui inventée, un « Sanarium-Sanatorium », pour mille malades.
En réalité, cette propriété, sans importance, n’a rien d’historique ni de féodal. C’est donc là, et de toutes pièces, une véritable idée délirante.
Tout entier à la réalisation de son projet, il fait des visites aux autorités locales, commande cent lampes à esprit-de-vin, fait imprimer des prospectus où son délire ambitieux éclate comme une fanfare.
Enfin, après s’être beaucoup agité sans avoir rien fondé, il revient à Paris, où ü établit un second sanatorium pour trois cents malades. Il applique à quelques sujets le traitement qu’il a inventé, et qui consiste en de® inhalations de vapeurs de cinabre, sous une tente en toile, et à une température de 110°. La police fait fermer le sanatorium.
Le malade est interné en août 1891. Le.s conceptions délirantes se multiplient. ,Io... est, comme médecin, supérieur aux plus grands maîtres. Il est plusieurs fois millionnaire. Il est le premier chanteur de son époque, et dans tous les registres in- , différemment. Il est directement inspiré par Dieu, dont il n’est que le secrétaire.
Il compose une quantité prodigieuse d’œuvres littéraires, dont il apprécie ainsi les mérites ;
« Je crovais avoir fait quelque chose de grand en installant mon sanatorium avec les plus belles créations en plusieurs genres. Feu de paille : Ici j’ai :
1° Rédigé cent soixante pages d’un grand ouvrage, dont la première partie a paru ;
2° J’ai fait un mélodrame, d’autant plus beau qu’il a été vécu par moi d’un bout à l’autre. Je le vends au général Koning 1.800.000 francs, quand deux autres m’offrent chacun 2 miliions ;
3° Un poème épique de deux mille vers alexandrins, fait en cinquante heures devant témoins et montre en main, quand ce
(i) G. Bai-LET et Arnaud. Délire systématisé de grandeur sans affai- Tsîissemen't intellectuel notable, chez un vieillard de quatre-vingts ans passés. (^Annales mêdico-fsych.. mars 1895).
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pauvre Boileau, pour son Lutrin de mille deux cenl vingt-six vers, a mis cinquante mois ! Je travaille à la vapeur. »
Il annonce encore : « Une tragédie, le Cid en action, vécue aussi d’un bout à l’autre, en opposition avec le Cid de Corneille, tout de fiction ; des Châlimenls, qui laisseront bien pâles ceux de Victor Hugo, etc... »
En octobre 1893, atteint d’un phlegmon de la parotide, le malade meurt, après avoir fait preuve, jusc^u’au dernier moment, d’une lucidité parfaite, mais conservant encore toutes ses idées délirantes. Il avait quatre-vingt- quatre ans.
Sans commenter l’étiologie d’une psychose si intéres^ santé, sans discuter notamment l’intervention possible de l’hypomanie dans la genèse du syndrome, nous nous bornerons à insister sur la nature évidemment imaginative des conceptions morbides, et sur la tendance aux réalisations pratiques manifestées, dans son délire, par un homme de caractère autoritaire et entreprenant. L’exubérance pathologique de l’imagination a revêtu aussi, chez ce vieillard cultivé et érudit, la forme littéraire et, particulièrement, poétique, que l’on observe chez certains maniaques versificateurs.
Voici maintenant le résumé d’un exemple de délire d’imagination, dont l’étude complète a été publiée par Fun de nous avec le docteur de Clérambault, dans les Anriales médico-psychologiques (1).
Observation. — Femme H..., quarante-deux ans, gouvernante. Entre à l’Infirmerie spéciale, le 20 mars 1911, sur la demande de sa soeur qui ^ faisait rechercher en vain depuis deux ans. Loin de sa famille, la malade errait en France, en Suisse, en Italie, en Egypte, ayant abandonné à un homme d’affaires la gestion de deux petites maisons et l’entretien d’un de ses enfants, âgé de huit ans, placé en pension dans le Loiret, et pour lequel, d’ailleurs, il a fallu, en l’absence de la mère, nommer un tuteur. Un premieir .fils de la malade, âgé de quatorze ans, a été confié à son père, divorcé d’avec la malade, et vit avec lui dans une boucherie à Paris,
Après bien des réticences et des réponses évasives, la dame H... nous expose le thème d’un délire de grandeur, qui date de plusieurs années, exempt d’hallucinations et très pauvre en interprétations. Ce délire porte sur sa' famille, accessoirement sur sa sœur qu’elle prétend être sa demi-sœur, et principale-
(i) Dupré et DE C1.ÉRAMEAITI.T. Délire d’Iniagination {Annales mêdico.~ psychologiques, juillet-août 1911).
LES DÉLIRES d’mAGBnATION
ment sur ses deux fils qu’elle imagine destinés au plus brillant avenir, l’un nomme musicien, l’autre comme chimiste . Protégés et dotés par un riche châtelain des bords du lac de Genève, ils ont é*é emmenés par lui sur un yacht particulier, de Port-¬ Saïd au Mexique, en passant par plusieurs ports de l’Amérique du Sud. Les deux enfants vivraient actuellement à Mexico dans des eondît'ons de luxe et de culture artistique et scientifique remarquables.
Aucun argument ne peut convaincre la malade de ses erreurs; elle-même, d’ailleurs, n’apporte aucune preuve à ses allégations et procède dans ses récits uniquement par affirmations.
A la suite de ces cas typiqujes de délires d’imagmation, nous citerons d’autres exemples de délires analogues, mais d’une tenue moins cohérente, d’une évolution moins régulière ou moins prolongée, et dans la psychogenèse desquels peuvënt intervenir, à titres divers, la hâblerie, le mensonge et l’exagération ou la simulation intentionnelles.
ÜBSERVÂTiox. — Malade âgé de quarante-cinq ans, brocanteur. S’est présenté de lui-même dans un commissariat de police, se disant évadé récemment de Vaucluse et réclamant a nouveau son internement, parce que, depuis plusieurs semaL nés, il cherchait en vain du travail. Prétendait en outre avoir vécu deux fois et connaîire intimement l’empereur d’Allemagne.
Huit mois plus tôt, premier internement à Sainte-Anne, à la suite d’une tentative de suicide deux coups de revolver au front. Disait avoir fréqüenlé François F^.
Certificat du Docteur Mapman ; « Dégénéreseence avec alcoolisme. Dépression mélancolique.. Idées ambitieuses très étendues ». '
Un mois plus tard, transfert à Vaucluse.
Certificat du docteur Vîgouroux : « Affaiblissement intellectuel avec idées multiples et peu cohérentes de grandeur et de perséculion. Il veut vendre des pommes de terre à l’empereur Guillaume. Loquacité incohérente ».
Il s’é\ ade en février 1911.
A l’Infirmerie spéc'aîe. il semble un peu fatigué, et déprimé. Aspect plus vieux que son âge. Réflexes pupiUaîres et tendineux normauxi. Tremblement des mains. Léger degré d’alcoolisme chronique. "
L’interrogatoire montre que le malade est lucMe. Mémoire assez bien conservée. Se rend compte de sa situation. Est capable de résoudre des problèmes faciles. Mais, dès qu’on le questionne sur sa vie passée, il débite avec volubilité des récits fantastiques.
On lui demande à quelle occasion il a rencontré l’empereur d’Allemagne. « Ma foi, dit-il, j’étais marchand de bon-
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bonnes et de bidons. Je rencontre dans un café quelqu’un qui me dit : « Je suis le roi Guillaume ». Je lui dis : « Oui » Je « l’avais reconnu pour l’avoir vu passer à l’enterrement de « Carnot, où il marchait à côté de Léopold. Il arrive à Paris « par la gare du Nord et il descend habituellement à l’Hôtel « des Voyageurs. Nous avons été ensemble prendre un verre « chez Rollinger. Il m’a dit : « Je voudrais acheter une ferme « en Auvergne. J’en donne un million. En Allemagne, on veut « se mettre en République. Si je le pouvais, je me ferais député « en France. » Je lui ai dit : « Ce n’est pas possible. En France,
« il y a trop de rancune contre la guerre de 70 ». — « Alors
« je vais tâcher de rester en Allemagne. Mais voilà, en Alle-
« magne, il n’y a pas de pommes de terre », etc...
Avec la même verve intarissable, le malade raconte qu’il a vécu deux existences. Il serait né la première fois en 1789, serait mort à l’âge de 11 ans et demi.. Après sa mort, il a été transporté au pays du Soleil, entre l’Italie et Messine. « Le Soleil, explique-t-il, est entre deux montagnes, comme mon pied est entre ces deux chaises. D’ailleurs le Soleil n’est pas nature. Il est très surfait. Ce n’est ni plus ni moins qu’un gros ballon. Le soir, il monte en l’air et on est obligé de le chauffer la nuit pour qu’il ne s’éteigne pas. J’ai vu cela de près. La terre non plus n’est pas ronde. On dit qu’il y a des antipodes, ce n’est pas vrai ; j’ai beaucoup voyagé et j’ai toujours marché les pieds en bas ».
Après sa mort, le malade prétend avoir également vécu dans un pays qui s‘appelle la Sélibérie et qui est situé « à un million de kilomètres et derrière un nuage ».
Ce pays est habité par des personnes qui ont déjà vécu. « Le corps se comporte comme étant sur terre. Celui qui avait l’habitude de porter un chapeau haut de forme peut le garder, etc. »
Dans cette seconde existence, le malade dit avoir été « chef de marine et juge ». Il raconte, avec force détails, un procès qu’il a présidé. Des mineurs ayant été dépouillés de leurs biens en Savoie, il leur a accordé une indemnité de 43.000 fr.
Comme chef de marine, il a assisté à la « guerre d’Italie de 1848 ». « Nous venions du Soleil. Nous étions de passage. Nous avions laissé notre navire sur la côte. Nous avions pu voir la bataille de grand matin, etc... »
On lui demande s’il a eu connaissance de la récente catastrophe de Messine : « J’y suis été, répond-il. Il s’est fait un grand trou par où l’eau s’engouffrait. J’ai pris part au sauvetage. Victor-Emmanuel, quand je lui ai réclamé une commission pour avoir pompé l’eau, il m’a foutu en prison ».
On lui fait remarquer l’absurdité de ses propos : « Si, si ! c’est vrai ; je puis faire le signe de la croix ! » répond-il avec solennité.
Le malade est envoyé à Sainte-Anne avec le certificat suivant : « Débilité mentale. Alcoolisme chronique avec affaiblissement possible des facultés. Récits absurdes et incohérents de vie
LES DÉLIRES d’iMAGINATION
antérieure, de résurrection, d’aventures
versées dans cette double existence. Le malade Mfirme avoir été en relation avec le roi d’Italie, l’empereur d Allemagne, etc.
« Délire d’imagination à projection rétrospective et dont les thèmes principaux sont répétés à peu près dans les mêmes termes., avec tendance à la fabulation .extemporan^ au cours des récits fantastiques. Déjà interné de juin 1910 à février 1911 Evadé de Vaucluse, le 7 février 1911 ». — Dupre.
Cette observation nous offre un curieux exemple de fabulation fantastique chez un débile, peut-être affaibli par l’alcoolisme chronique. Cette fabulation, remarquable pai la volubilité du débit, la facilité de l’improvisation, le pittoresque de certains détails descriptifs, en même temps que la puérilité et la niaiserie des conceptions, présente, en outre, un caractère qu’on ne rencontre que rarement, semble-t-il, dans les délires d’interprétation ; elle se rapporte à peu près uniquement au passé ; les idées grandioses du malade n’influent en rien sur son activité présente. En dehors de toute opération logique, sans aucune arrière-pensée de démonstration, il raconte son roman comme une chose vécue, à titre de souvenir.
Cette fabulation n’est pas seulement étrangère au présent du malade, elle porte souvent sur un passé lointain, antérieur à la vie actuelle du malade. Elle apparaît comme un remarquable exemple de cette mythornanie rétrograde ou labulation anachronique, ainsi dénommée par Sérieux et Capgras (1), et dont un cas avait déjà été rapporté par Morel (2).
Cette fabulation doit, à notre avis, être interprétée comme un délire d’imagination. Il convient cependant de réserver la part, non seulement possible mais probable, d’éléments qui ne relèvent pas, au moins directement, de la mythomanie délirante. C’est ainsi que la crédulité extrême de ce débile imaginatif peut l’avoir exposé à des mystifications dont il a été la dupe ; il est possible qu’un individu se soit présenté à lui comme étant l’empereur d’Allemagne, etc. ; mais on sait que, le plus souvent, cette
(1) SÉRIEUX. Les Interprétateurs filiaux, p. 42, loc. lat.
(2) Morel. Traité des maladies mentales, p. 545.
126 PATHOLOGIE I>E l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
aptitude à la suggestion et à la fabulation passive va de pair avec la disposition constitutionnelle à la fabulation active. On peut également songer à l’intervention possible, mais hypothétique de rêves morbides, dont le malade à peut-être conservé et amplifié le souvenir.
Dans tous les cas, l’activité fabulante du sujet ne fait pas de doute. Il n’en est pas de même de la sincérité. Cet homme, brocanteur, plus ou moins vagabond, raconte des histoires qu’il fabrique, ou, du moins, modifie extemporanément et qu’il débite avec complaisance et volubilité : son récit ressemble à la hâblerie d’un mythomane autant qu’a un délire d’imagination vrai. Mais ici, la fabulation ne portant que sur le passé, nous ne pouvons juger de la sincérité du malade par le retentissement de ses convictions sur ses actes : nous manquons de ce critère de l’action, si précieux pour exprimer le degré de certitude et de bonne foi des délirants. Mais rinvraisemblance même des thèmes imaginatifs, leur fixité relative, leur persistance au cours d’un épisode antérieur de dépression mélancolique, sont autant de raisons qui permettent d’accepter comme à peu près sincères les récits du malade. La débilité mentale profonde du sujet, peu capable d’établir une démarcation tranchée entre la vérité et l’erreur, achève de classer ce cas comme un fait de mythomanie, situé aux limites du mensonge et du délire. Cette observation nous donne enfin l’occasion d’affirmer, une fois de plus, l’identité foncière du processus du mensonge intentionnel et de la mythomanie délirante, souvent confondus dans un complexus inextricable, et totalement impossibles à distinguer l’un de l’autre dans la pratique.
En présence de cas intermédiaires entre, la mythomanie et la simulation intentionnelle, la conscience des médecins non spécialisés, et surtout des magistrats, hésite et s’inquiète devant ce problème mal posé : le sujet est-il un simulateur ou un malade ? De tels sujets sont presque toujours simulateurs et délirants en même temps et pour les mêmes raisons. Outre que le mensonge peut devenir, en s imposant à la croyance du menteur, une affirmation sin-
cère, la fabulation n’est apparue dans l’esprit de ces sujets qu’en vertu de prédispositions à ce mode imaginatif de l’activité intellectuelle. Le problème ne consiste donc pas essentielement à doser l’influence de la conscience et de la volonté dans la genèse de la fabulation, mais à considérer celle-ci, dans les cas mixtes et douteux, comme le produit de deux facteurs : la supercherie consciente et volontaire, d’une part, et le délire d’imagination, d autre part. En pareille occurrence, apprécier le rôle respectif, dans la psychogenèse de la fabulation, de la volonté consciente et de l’automatisme morbide est une tâche impossible ; et c est précisément l’étude de ces cas complexes que la notion de la mythomanie éclaire, en montrant l’association fréquente et étroite, dans la réalité, de ces éléments de mensonge et de délire, en apparence inconciliables et même contradictoires.
Voici enfin l’observation d’un mythomane délirant, à la fois persécuté et mégalomane, appartenant à cette catégorie si curieuse et si pittoresque des vagabonds chroniques, qui vivent perpétuellement en marge de la société, et dont la personnalité errante et mystérieuse est si difficile à pénétrer dans ses origines, son identité et sa formule patholo-^ gique :
Observation. — B..., se disant herboriste, cinquante-quatre ans, transféré à l’infirinerie, le 20 mai 1905, venant de la Conciorarerie, où il était en appel d’une condamnation pour vagabondage et outrages aux agents.
Grand, maigre, pâle, la barbe et les cheveux incultes, les vêtements déchirés, dont les lambeaux apparaissent retenus par des ficelles, le sujet nous expose, en un débit rapide et avec une mimique exubérante, la succession de «es aventures au cours de «on existence errante et singulière. ■
Il est nomade et vit surtout dans les bois, où il ramasse des plantes qu’il va vendre au marché dans les villes avoisinantes. Vagabond, mendiant, voleur à l’occasion, ainsi qu’en témoigne soi^ dossier judiciaire, il vit en solitaire et, selon son expresaîon, en philosophe. Il axnit établi son quartier général dans la forêt de Montmorency, où, ayant provoqué la méfiance des habitants du vo'smagè et l’intervention réitérée des gendarmes et des autorités, il avait fini par concevoir des idées de nersécution contre im maire, un juge de paix et un châtelain des environs. II est impossible de savoir la vérité sur son passé;
128 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
car, à toutes les questions, B... répond par des propos à côté,, des récits compliqués, des histoires invraisemblables, dasns lesquelles, héros ou victime, il joue toujours le premier rôle.
Sa naissance est déjà un événement éxtraordinaire. Il est né en 1851, le 15 avril, un mardi, à deux heures trente-deux d:U) matin. Le médecin prédit qu’il serait un phénomène; aussitôt, en effet, le nouveau-né se sauva dans le jardin, après avoir bu un verre de vin. A l’école il était plus fort que le chef de pension, etc... Placé d’abord comme domestique, il a fait un peu tous les métiers, souvent changé de maître, parce que tout le monde désirait l’avoir, et qu’il était fort, beau garçon, etc...
En 1870, il quitte sa famille, qu’il n’a jamais re\mie, et commence alors une odyssée dont les aventures défient toute description. C’est en Espagne qu’il s’est livré à l’étude des. plantes et de leurs propriétés ; il gagnait sa vie à vendre des herbes et des fleurs qu’il cueillait dans les forêts : « Je suis herboriste, dit-il. Je connais toutes les plantes; on me demandait celles qui guérissent, je les apportais, quelquefois je les appliquais moi-même et le mal s’en allait ».
B... se vante d’y voir la nuit comme le jour, de n’éprouver jamais le besoin de dormir, de marcher sans jamais s’arrêter, d’ignorer la fatigue. Il a plus de mille fois plongé pour chercher au fond de l’eau les pièces d’argent que jetaient les passants sur sa demande.
Outre ces histoires, simples produits de la hâblerie vaniteuse d’un débile. B... s’égare souvent dans une fabulation fantastique, au cours de laquelle il exprime soit des idées de négation et d’immortalité (il n’a plus de rate, plus de poumon, il ne mourra jamais si on ne le tue pas), soit des idées de persécution, soit enfin des idées de vie antérieure et de résurrection; il a vécu une première fois pendant cent quarante-neuf années en Palestine, à Jérusalem, à Nazareth, à Bethléem; ü aurait été, comme pèlerin, inhiomé en Terre sainte; il aurait voyagé en France et connu J.-J. Rousseau, etc.
Il nous a remis, sous le titre de la Vie d’un célibataire, la relation d’une partie de ses aventures en un manuscrit dont le style et la graphologie dénotent l’ignorance et la naïveté, en même temps que le désordre intellectuel et l’exaltation imaginative de son auteur.
Lorsque l’imagination du sujet aboutit à la production de faits extérieurs, d’œuvres, qui constituent pour lui le témoignage palpable de ses facultés créatrices, le délire peut se systématiser avec plus de ténacité et d’apparence logique. Tel est le cas des inventeurs (1). Ils conçoivent des élucubrations plus ou moins absurdes, dont ils sont les
(i) Delarras. Délire de l’inventeur (Thèse de Bordeaux, 1903),
LES DÉLIRES d’iMAGINATION
premières dupes ; et ces soi-disant inventions deviennent» pour eux, le fait objectif qui motive et légitime leurs prétentions. Dans cette situation pathologique complexe où un produit de l’activité imaginative démontre, aux yeux du malade, par voie d’interprétation secondaire, le bien-fondé de sa thèse, on constate un terme de passage ou plutôt une combinaison entre les deux ordres, imaginatif ou interprétatif, d’activité délirante. Souvent aussi, ces malades devieiment, par une évolution classique, des méconnus, des persécutés, des quérulents et des revendicateurs.
Le processus psychologique normal de l’invenition, de la création scientifique aboutit à la découverte de rapports nouveaux, établis par l’imagination et le raisonnement, entre des faits réels et bien observés. Le délire d’invention au contraire, aboutit à l’erreur et à des conceptions chimériques, parce que l’imagination prend le pas sur l’observation et le raisonnement. Les malades procèdent fréquemment, selon leurs propres expressions, par intuition, par inspiration, par illumination.
Le délire d’invention intervient souvent, nous l’avons déjà dit, à titre épisodique, dans la mythomanie délirante.
C’est d’ailleurs, le plus souvent, en fabulateur que l’inventeur pathologique réagit à l’idée de sa découverte : on sait avec quelle facilité il bâtit, avec les gains merveilleux de son invention, des châteaux en Espagne. Sa famille, parfois, s’associe à ses conceptions fantastiques et jouit à l’avance, en imagination, de la vie de richesse et de bonheur qu’on lui fait entrevoir.
Nous relatons ici un délire d’invention, de nature imaginative, observé chez un jeune débile épileptique, atteint de basedowisme fruste.
Observation. -— J. W... (1), dix-sept ans. Père alcoolique. Mère débile : trois fausses couches, dont une trigémellaire ; unfrère arriéré, né à sept mois et demi. Marche à deux ans, parole à quatre ans. Nombreuses maladies infantiles. Strabisme, myopie extrême, épilepsie comoilsive depuis l’âge de quatre ans, bégayement à la même époque. Caractère calme, studieux, soli-
(i) Observation extraite d’un rapport médico-légal de l’un de nous.
130 PATHOLOGIE DE l’IMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÈ
taire, timide. A seize ans, brevet de l’école complémentaire de commerce. Successivement comptable et photographe.
Taille et proport;ons très exiguës. Exophtalmie très prononcée. Corps thyroïde volumineux, pouls 112. Tremblement digital menu, mais intermittent, soumis, dans ses variations, à l’état de l’émotivité et affectant, à certains moments, les lèvres, la langue et tout le membre supérieur, et exagérant le bégayement. Timbre puéril de la voix. Maniérisme, allures bizarres, gestes contournés. Crises de somnambulisme nocturne.
Orgueil, méfiance, lacune et déviation du jugement : constitution paranoïaque.
En octobre 1908, le jeune sujet, sous l’influence de troubles mentaux et d’une impulsion épileptique, égorge une jeune bonne au service d’amis de sa famille. Inconscience et amnésie secondaire ; ni viol : victime vierge; ni vol dans l’appartement : nucun mobile du crime saisissable. Expertise : non-lieu; internement.
Dès l’âge de douze ans, J. W... ne cessait au domicile paternel. de se livrer à des travaux multiples, à l’occasion desquels il s’isolait dans sa chambre et son laboratoire, et s’attachait à la poursuite d’inventions de première importance, dans l’ordre d’appareils de guerre destinés à l’attaque ou à la défense. Ses parents, à la fois flattés et intrigués d’une telle attitude, le considéraient comme un garçon supérieur.
W... m’a communiqué les ébauches de ses plans, et le travail préparatoire de ses inventions, consignés dans de nombreux cahiers scolaires. Ces manuscrits sont remplis de dessins, de calculs, de schémas, de notes et de brouillons d’études, qui représentent autant de projets d’exécution des appareils qu’il a imaginés. -Les plus importants de ces appareils sont : d’abord un grand sous-marin, à la construction duquel il applique pour la première fois les turbines et qui différera des autres types connus par nombre de détails nouveaux, des dimensions et une vitesse bien supérieures; ensuite, un pistolet à acide prus-^ sique se chargeant à l’air comprimé et projetant des globules d’acide cyanhydrique, destinés à se pulvériser au contact des corps, à décomposer les tissus et à causer une moH instante- née; une cuirasse particulièrement efficace, des torpilles offensives et défensÎA^es, des projecteurs, des appareils électriques, etc... Lorsqu’on demande à W... dans quel dessein il travaille si ardemment à ces inventions, il répond, avec beaucoup de mystère et de réticences, qu’il est au service d’une société secrète, d’origine hindoue, qui siège à Paris, et dont la devise se résume dans les initiales A.M.D.G., devise connue de l’ordre des Jésuites, mais qui est celle de la Société, sur le compte de laquelle ü refuse de donner aucune autre explication. Cette société, semble, dans son esprit, dirigée contre l’Am gleterre, « Nous sommes, dit- il, menacés par F Angleterre. . . » Comme je lui objecte l’existence de l’Entente Cordiale, il me répond avec hauteur et ironie : <c Qui vous dit que nous sommes
LES DÉLIRES d’iMAGINATION 131
au service de la France ? » Il a soumis au grand Conseil seè idées et ses plans, qui ont été approuvés par des ingénieurs compétents. Il pense toucher 200 à 300 francs par mois et plusieurs milliers de francs lors de la livraison du sous-marin.
Cette société opère dans le plus grand mystère; car elle a de nombreux ennemis et, lui-même, W..., se méfie des manœuvres hostiles qu’on a plusieurs fois tenté d’opposer à la réalisation de ses projets. Ainsi s’expliquent sa réserve et son silence.
W... convient, dans la conversation, qu’il est particulièrement doué sous le rapport des aptitudes scientifiques et inventives^ et prend au sérieux son rôle d’inventeur génial et précoce.
Il était arrivé à faire partager à ses parents, sinon toutes ses espérances, du moins une partie de ses projets et de ses ambitions. Cependant, sa mère nous confesse qu’à certains moments il racontait des choses qui paraissaient impossibles, qu’il ne parlait que par centaines de milliers de francs, qu’il semblait être drôle et qu’il donnait l’impression de vivre dans le rêve et dé construire, comme on dit, des châteaux en Espagne.
Au milieu de ses préoccupations et de ses travaux, le jeune homme menait une vie rangée et austère, et ne s’est jamais adonné à la bois-son.
Il est intéressant d’ajouter que ce sujets dont les aptitudes imaginatives sont évidentes, a donné une nouvelle preuve de sa constitution mythopathique, lors des premiers interrogatoires judiciaires relatifs aux mobiles de l’assassinat, A la suite de son acte, dans l’impossibilité de se rendre compte de sa conduite, il en a fourni, en partie spontanément, en partie sous l’influence de suggestions étrangères, des expii cations contradictoires et que l’enquête a démontrées fausses. Il est d’ailleurs revenu lui-même sur ses versions primitives et a déclaré que son acte lui paraissait tout à fait îneompréhensible. H a prétendu tout d’abord que sa victime était sa maîtresse et déposé : « Comme je voulais rentraîner vers la chambre â coucher, elle s’est refusée à y aller, m’a prié de eesser auprès d’elle mes assiduités et m’a dit qu’elle avait pris un^ autre amant. C’est alors que, furieux, je l’ai frappée dans l’antichamtbre, sans bien me rendre compte de mon acte. J’étais affolé par la jalousie ». Une autre fois, il a prétendu avoir voulu voler de l’arsrent ou des objets dans l’appartement où il atmit assassiné la domestique.
Gr, par toute une série de preuves qu’il serait trop long d’exposer ici, il a é^ê établi que le crime a été commis par* un épileptique sous Finfluence directe de l’impulsion épileptique, avec inconscience et amnésie. C’est là un exemple instructif de Fintervention, chez un mythomane, d’une fabulation complémentaire et d’ailleurs fort compromettante pour le sujet, destinée à combler les lacunes de la mémoire relatives aux faits de la crise comitiale.
En dehors des délires d’imagination chroniques, dont
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nous venons de rapporter quelques exemples, la mythomanie délirante peut se manifester à titre de syndrome plus ou moins épisodique, de préférence chez les débiles. Les bougées délirantes des débiles revêtent souvent la forme du délire d’imagination. Oes délires sont niais, puérils, absurdes, polymorphes, et simulent parfois de près ceux de la paralysie générale (1). Très pauvres en interprétations, souvent exempts d’hallucinations, ces délires s’expriment en idées de persécution, d’hypocondrie et surtout de grandeur : dans ce dernier cas, les malades émettent souvent des idées absurdes et fantastiques d’invention, de réforme et de rénovation sociale. Chez cies sujets, on observe, portée à son degré extrême, cette suggestibilité qui est un des caractères majeurs de la mythomanie.
Nous résumons, dans les lignes suivantes, comme appartenant au délire d’imagination, une observation que Magnan cite comme un exemple typique de délire polymorphe épisodique chez un débile.
Observation (1). — N..., âgé de quarante- cinq ans. Entre à l’Asile à la suite d’un scandale qu’il avait fait sur la voie publique en représentant à sa façon des scènes guerrières.
C’est un enfant naturel; mais son père, dit-il, devait être un homme d’importance, car il venait le voir en nourrice dans une voiture à deux chevaux. Il apprit l’état de sabotier, puis partit faire son tour de France. Il vécut ainsi, voyageant beaucoup, plutôt vagabond, incapable de se livrer à un travail suivi et de se fixer dans une localité déterminée. Son entourage abusait de la simplicité de son esprit. On lui conseilla un jour d’aller à Lourdes boire de l’eau miraculeuse. Il y va, visüe la grotte, eLtout tremblant d’émotion, avale coup sur coup plusieurs gobelets d’eau. Dès le lendemain, l’eau bénite fait son effet : il se sent devenir artiste et se met à composer des poésies. Il recommence à mener sa vie vagabonde d’autrefois. L’idée lui vient de mettre à profit son talent d’artiste. Il donne des représentations dans les cafés et dans les rues. Il imite l’homme des bois et les grimaces des singes. II excelle pardessus tout dans la représentation des faits d’armes du temps passé. Il mime les grandes scènes de la Révolution, personnifie Marceau, Desaix, etc...; représente à lui seul, le passage du pont d’Arcole, etc... Dans une page enrichie de dessins
(i) Cf. Arnaud et G. Ballet. Traité de pathologie mentale, p. 488, Magnan. Leçons cliniques, 1893.
(i) Magnan. Leçons cliniques sur les maladies mentales, 1893, p. 185.
LES DÉLIRES d’iMAGINATION
étranges, N... nous a expliqué une partie de son
ce fait capital qu’il est devenu artiste après avoir bu de 1 eau
^^Depuis^sôn entrée dans le service, il a rempli de nombreuses feuilles de papier de ses dessins, de ses poésies ou de ses écrits. Il va prochainement devenir peintre. 1 ar moments, il se dit prophète, etc...
Dans son livre sur La Folie à Paris, Garnier cite une observation de délire polymorphe des dégénérés, qui, entièrement exempte d’interprétations et d’hallucinations, nous paraît également relever du délire d imagination (1).
Il s’agit d’un débile de quarante-èinq ans, terrassier, qui avait laScé dans l’hémicycle de la Chambre des Députés une « adresse aux représentants », où il demandait 1 autorisation de transformer le territoire français d’après le plan suivant, dont il était l’auteur: « Aplanir les montagnes, coinbler les rivièr^, diviser la France par carrés analogues, d un kilomètre de superficie, établir des voies ferrées droites sur 1 axe, d une extrémité à l’autre du territoire, etc... » Il a lu J. -J. Rousseau. Cela lui a donné de grandes idées. Il ne voit que nivellement. La France ne sera qu’un vaste damier, de 581.000 carrés, etc... « Celui qui dépassera mes idées, dit-il en se frottant les mains, n’est pas né, et sa mère est morte ». On lui élèvera une statue, où il sera représenté dans la pose de la liberté éclairant le monde.
Nous avons eu nous-même l’occasion d’observer un débile suggestible et imaginatif, qui a présenté plusieurs bouffées d’un délire de grandeur, à thème également politique.
B..., quarante-sept ans. Conduit à l’Infirmerie spéciale en iuin 1910, parce qu’il s’est rendu au Ministère de l’Intérieur, pour protester contre l’élection du député de sa circonscription qui, diçil, a usurpé sa place. Déjà interné il y a cinq ans pom* des’ accidents analogues.
Le malade, avec une satisfaction puérile, raconte qu il vient d’être élu député de son pays. Il a fait campagne pour sa candidature, prononcé des discours dans des réunions publiques. Il développe avec fierté les différents points du programme électoral qu’il a fait imprimer et afficher .et dont il distribue des exemplaires.
Voici un extrait de ce programme :
« Electeurs chéris,
«Aussitôt que vous m’aurez fait nommer, je ferai abonfir les projets suivants :
(i) P. Garnier. La Folie à Paris, p. 220.
134 PATHOLOGIE DE l’iIVLVGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
« Les localités trop élevées seiront reliées à la plaine par un câble aérien, pour descendx'e les gens et les marchandises.
« Chaque commune devra installer des jardins et promenades puul.ques pour les rendez-vous des amoureux.
« Aux commerçanLû gênés, je fournirai ma niaehine, à refouler les créanciers.
« Les indigents voyageront gratuitement dans tous les trains, dans un wagon spécial : pour rendre service à la compagnie, ils descendront à chaque station pour transporter les colis.
« Les routes seront goudronnées et passées au ripolin, et les ponts seront en bois cintré très durs et capitonnés, etc... »
Cette observation est un exemple instructif de la coexistence, si souvent constatée en clinique, de la crédulité et de la mythomanie délirante. .Ce débile déséquilibré, qui conçoit des ambitions disproportionnées avec la faiblesse de ses ressources psychiques, est victime des plaisanteries de ses concitoyens qui, pour se divertir aux dépens de sa naïveté, entretiennenl, son déhre ; mais il est dupe également des fables que son activité invente pour la satisfaction de sa vanité puérile. Incapable de discernement et de critique, il accepte aussi facilement les suggestions d’un entourage ironique que les chimères d’une imagination complaisante. Même lorsque l’idée n’est pas apparue spontanément dans son esprit, il la fait sienne aussitôt, en dehors de tout contrôle objectif et de tout raisonnement ; et rimaginalion créatrice, s’emparant du thème suggéré, le prend à son compte, le développe et l’enrichit.
Parfois, les bouffées de délire imaginatif sont observées chez des sujets non débiles. Elles présentent alors des caractères spéciaux. Le malade s’abandonne plus ou moins volontairement à des sortes de rêveries qui, jusc|u’à un certain degré, sont accompagnées de croyances et de passage à l’acte. Bonhœffer (1) a insisté sur ces bouffées imaginatives, qu’il juge <c caractéristiques de la dégénérescence mentale ». A côté d’obsessions que le malade s’efforce de repousser, apparaissent des conceptions imaginatives lixes iî prévalentes, auxquelles le sujet se complaît. Un malade
(i) Bonhceffee. Ueber den pathologîschen Einfall. Ein B-eitrag zur Symptomatologie der Degenerations. Zustænde. {Deutsche med. W ochenschrift„ 1904, n° 49, Band. II).
LES DÉLIRES d’iMAGINATION
achète un fusil en vue de chasses imaginaires, il visite et marchande, avec le plus grand sérieux, de riches propriétés qui! lui est tout à fait impossible d’acheter... Une jeune femme se croit fiancée : elle échange une correspondance avec un fiancé imaginaire, s’écrivant à elle-mêmie des lettres passionnées, etc..,, etc...
Il s’agit, dit l’auteur, de représentations très vives, avec impulsion à l’acte particulièrement intense. Ces états psychopathiques évoluent par accès.
Ces observations de Bonhoeffer, ainsi que quelques autres du même auteur, paraissent relatives à des faits inter rmédiaires entre les obsessions imaginatives proprement dites, conscientes, et les délires avec abolition de la critique. De tels cas ne sont pas exceptionnels chez les jeunes gens doués d’une vive sensibilité et d’une imagination romanesque ; mais, d’après notre expérience, le sujet n’est pas dupe du roman qu’il poursuit platoniquement, durant une période variable et parfois prolongée.
La mythomanie délirante peut encore se manifester, non. plus en tant que syndrome isolé et en quelque sorte essentiel, mais à titre d’appoint imaginatif, associé ou symptomatique.
Sans paraître au premier plan de la scène morbide, les processus délirants, d’ordre imaginatif, interviennent fréquemment au cours des psychoses les plus diverses.
Ainsi, dans le délire d’interprétation le mieux caractérisé, il est rare qu’on ne puisse saisir, au moins épisodiquement, quelques affirmations entièrement dépourvues de fondement objectif ; en outre, les interprétants, comme les imaginatifs, ne reculent pas devant un mensonge conscient ou volontaire, qu’ils jugent indispensable au triomphe d’une cause légitime.
Le délire de revendication qui représente la réaction d’un caractère à une idée morbide, plutôt qu’une espèce nosologique particulière, est souvent constitué par un mélange d’interprétations erronées et de conceptions imaginatives ; tel est le cas de certains inventeurs.
136 PATHOLOGIE DE L 'IMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
On voit fréquemment, au cours de l’évolution d’un délire, le malade se présenter tour à tour comme un interprétant et comme un imaginatif. En règle générale, il semble que le processus interprétatif soit plutôt lié à l’expression des idées de persécution, et que le- processus imaginatif soit plutôt en rapport avec l’expression des idées de grandeur. La méfiance du persécuté l’incline à croire que la cause de ses misères est en dehors de lui-même, dans la pensée et les intentions d’autrui : de là cette attitude expectante et observatrice de l’homme qui se tient sur ses gardes et pour qui la plupart des événements apparaissent comme le résultat et l’indice de l’hostilité d’autrui. Le mégalomane, au contraire, voit en lui-même les causes de sa grandeur. Le persécuté déchiffrait, en quelque sorte, son délire dans le monde extérieur ; le mégalomane l’affirme d’emblée comme une vérité et le proclame sans autre besoin de preuve.
En étudiant les rapports des délires imaginatifs et des délires hallucinatoires, nous devons nous demander dans, quelle mesure les troubles d’ordre exclusivement imaginatif peuvent s’adjoindre aux troubles de la perception. Les malades décrivent fréquemment, comme des perceptions,, des événements qui relèvent de la fabulation plus ou moins extemporanée. Nous avons dit déjà que les imaginatifs, en racontant, comme réels et vécus, les épisodes de leur délire, emploient avec prédilection des expressions telles que : « J’ai vu ; j’ai entendu ». La fabulation peut donc faire croire à l’existence d’hallucinations. C’est ainsi que beaucoup des prétendues hallucinations des paralytiques généraux sont imputables à la fabulation extemporanéie. Dans les psychoses incontestablement hallucinatoires, il arrive aussi très souvent, comme y insiste Séglas, que le thèse hallucinatoire soit considérablement amplifié par le malade, lorsqu’il raconte ses hallucinations. Il peut alors remplacer des mots par des phrases, des phrases par des discours tout entiers. Ces harangues hallucinatoires sont toujours très suspectes de fabulation, au moins complémentaire.
Lorsqu’il est symptomatique, le délire d’imagmaüon intervient au cours d’états psychopathiques très variés.
Au cours des obsessions, les malades puisent assez souvent dans, leur imagination l’objet de leur anxiété. Telle malade bâtit un roman d’adultère, qu’elle craint ensuite d’avoir réellement vécu : l’intensité de l’angoisse et la vivacité du processus imaginatif s’exagèrent réciproquement.
Nous empruntons à Séglas (1) Tobservation dune obsédée dont l’anxiété se manifeste à l’occasion de fictions et de rêves, auxquels, dans une sorte d’état onirique, la malade finit par ajouter foi : l’obsession imaginative se transforme ainsi en délire d’imagination.
Observation. — Mme L..., cinquante et un ans, a eu, depuis l’âge de quatorze ans, des obsessions diverses qui, depuis, n’ont toujours fait que croître en intensité et en fréquence. C’était surtout des obsessions de doute multipfes, parmi lesquelles figurait, au premier plan, depuis son mariage, la crainte de tromper ou d’avoir trompé son mari, malgré elle...
Depuis une quinzaine d’années, ces obsessions, qui se présentaient jusque-là sous la forme classique, se sont quelque peu modifiées. Souvent, les interrogations que se pose la malade font place à une certitude, par une sorte de confusion entre le souvenir du fait réel qui reste incertain et les associations d’^idées qu’il éveille actuellement. L’événement qu’elle redoute se précise ainsi petit à petit et devient si net dans son espot qu’elle se le représente comme elle pourrait se représenter une chose qui serait réellement arrivée. Cela est tellement net qu’elle ne doute plus et finit par affirmer : « Je me souviens ! » Quelques jours après la cUise, elle juge sainement les choses et se dit : « Suis-je bête (sic) d’avoir eu ces idées ! » Ce qui ne l’empêche pas d’être reprise par d’autres toutes semblables.
Cela a encore duré ainsi un certain temps. Mais, depuis deux ans, les faux souvenirs, à force de répétition, ont fini par* acquérir la précision des -souvenirs réels et par ne plus être appréciés, à aucun moment, à leur juste valeur. De plus, ils se soutiennent et s’enchaînent les uns aux autres, et se relient également à des rêves hypnagogiques, représentant à la malade tous les faits qu’elle redoute d’avoir accomplisi.
Elle rêve ainsi qu’elle se relève la nuit, sans prendre à peine le temps de se vêtir, pour descendre se livrer dans la rue au premier venu. Elle voit son complice, entend la voix des passants, ressent le froid de la nuit sur les épatdes, éprouve des sensafions génitales suivies au réveil d’un sentiment de faî)i-
(i) Séglas. L’évolution des obsessions et leur passage au délire. (Congrès des Aliénistes de Grenoble, août 190a).
138 PATHOLOGIE OE l’EÆAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
«•ue... Ces rêves, qui se renouvellent la nuit, persistent dans la veillé* Mme L... en arrive ainsi à se oréer rétrospectivement une existence tout imaginaire de véritable proistituée. Elle décrit toutes les scènes érotiques quelle aurait accomplies, les revoit dans son imagination, en retrace les principaux détails d’une façon aussi. précise que si elles avaient réellement eu lieu. Aussi son doute n’existe-t-il plus à proprement parler. « Car, dit--elle, comment pourrais-je me représenter tout cela, si je ne l’avais pas réellement fait î Je ne rêve pas, allez, je me souviens ! »
Chez les pervertis sexuels el les érofomanes (1), les obsessions ou les idées prévalentes peuvent s’accompagner d’une fabulation très active, avec représentation des scènes érotiques, ou invention d’épisodés romanesques. Les érotomanes sont particulièrement enclins à des rêveries poétiques, à des fictions extravagantes.
Dans les états expansils et dépressils, l’état affectif s’exprime souvent par un délire- d’imagination. Dans les états de dépression, l’activité créatrice est, le plus souvent, inhibée. Toutefois, chez certains déprimés autoaccusateurs, le roman pathologique témoigne d’une grande richesse imaginative et a pu parfois en imposer aux "magistrats eux-mêmes. Les auto accusations de ces malades, le récit de leurs fautes passées ou la description de leurs supplices futurs, sont souvent remarquables par l’abondance et la précision dès détails. En somme, le délire mélancolique se présente souvent comme un délire d’imagination, comportant le maximum de croyance et de sincérité de la part du malade, et dans la genèse duquel n’intervient qu’un minimum d’éléments de perception ou de raisonnement.
J’ai dit, à propos de la pathogénie du délire mélancolique, que, « tandis que, chéz l’individu normal, c’est la faute qui engendre le remords, chez le mélancolique c’est le remords qui engendre l’idée de la faute ». On voit ici la mise en jeu directe de l’imagination créatrice par le trouble du sentiment.
Dans les états de grande agitation maniaque, la suite des images et l’enchaînement des idées sont trop troublés par l’accélération psychique pour permettre l’édification
(i) POETEMER. Les érotomanes. (Thèse Paris 1902).
LES DÉLIRES D'EVIAGINATION
du délire ; au contraire, dans les états hypomaniaques, l’excitation psychiquie est souvent compatible avec la sériation logique des éléments de l’activité intellectuelle. On peut alors, chez certains sujets, observer une forme imaginative de l’hypomanie, dans laquelle l’effervescence des idées se manifeste par le débit de fables et l' invention cre romans plus ou moins riches et bien agencés. Il s’agit, dans ce cas, le plus souvent, comme l’ont judicieusement noté Deny et Camus (1), de mythomanes, dont les aptitudes constitutionnelles sont mises en Jeu par la manie intercurrente.
Chez certains maniaques, la réaction morbide de l’imagination peut revêtir une forme particulière, caractérisée par une régression de la personnalité à un stade antérieur de son évolution et souvent au stade infantile. Ainsi se réalise le tableau clinique du puérilisme. J’ai publié, avec J. Tarrius (2), ime observation typique dans laquelle, au cours de la phase maniaque d’un accès à double forme, une fille de trente ans offrit, pendant quatre mois, la série concordante des manifestations affectives, intellectuelles, mimiques et verbales du puérilisme. Au cours de ce syndrome, la malade présenta des phénomènes de glossolalie, ou l’on retrouve, à l’origine de oe langage improvisé, Factivité créatrice de l’imagmation.
En dehors des cas où il est lié à la débilité mentale, avec ou sans infantilisme, le puérilisme apparaît, au cours des psychoses et des démences, comme un trouble de nature imaginative, en vertu duquel, par une sorte de jeu systématique de l’esprit, le malade adopte le rêle de l’enfant et conforme ses sentiments, ses attitudes, ses actes et son langage à ceux du personnage qu’il représente.
Au cours de certaines excMations ébrieuses (alcool, haschiéh, opium, etc...) la rêverie toxique suscite des scènes fictives, dès paradis artificiels, qui sont de nature imaginative.
p> jymY et Camus. FoHe dépressive^ 1907.
iz) Dtjesé et Jean Tarkibs Pitérilisme chez une maniaque. {JJ’BncéfJiale, juin xgii).
140 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
Dans les états si variés et si complexes que l’on désigne sous le nom de conlusion mentale, le délire de rêve, ou onirisme, surtout dans les cas aigus, est d’ordre hallucinatoire, et non, à proprement parler, imaginatif. Aussi, est-oe' surtout dans les cas de conlusion légère, tendant ou non §Ma chronicité, que la fabulation se donne libre cours. L’alcoolique atteint de delirium tremens rêve bien plus qu’il ne fabule. Mais si l’état morbide, d’emblée, ou plus souvent à son déclin, se traduit par le syndrome de Korsakoff, alors, la confusion étant d’ordinaire moins aiguë et moins profonde, l’automatisme peut s’exercer sur le mode de la fabulation et aboutir à un véritable délire d’imagination. L’activité créatrice du sujet rieprend, en les enrichissant, les éléments du rêve toxique ou construit de toutes pièces un délire nouveau. Par une dégradation progressive, au rêve hallucinatoire a succédé la rêverie labulante. Dans des cas assez fréquents, qu’il ne faut pas confondre avec les processus post-oniriques, l’idée délirante imaginative éclôt d’emblée. Mêmie lorsque le malade paraît, avec netteté, raconter le souvenir d’un rêve, on peut parfois, par l’étude attentive et continue des accidents, surtout si on les observe dès le début, s’assurer que, ni au moment où le sujet reporte dans le passé la scène fantastique, ni à aucun autre moment, il n’a pu rêver les péripéties de son délire : il les improvise entièrement au cours de l’interrogatoire, parfois au gré de la suggestion étrangère. Tel malade qui s’accuse d’avoir, le matin même, commis un meurtre, n’a donné à ce moment précis aucun signe d’émotion ni présenté aucun trouble hallucinatoire. Il semble bien qu’en pareil cas le récit fantastique, raconté par le malade comme le souvenir d’une scène vécue, jaillisse spontanément d’une fabulation immédiate.
Les autoaccusations des alcooliques, parfois si détaillées et si précises, si vraisemblables même, peuvent être invoquées comme des exemples frappants de mythomaniè délirante, d’origine toxique, avec ou sans hallucinations.
Parmi les démences, ce sont surtout les démences avec euphorie et excitation intellectuelle plus ou moins accusée.
LES DÉLIRES d’iMAGINATION
qui favorisent l’éclosion des délires d’imagination. Dans la démence sénile, qui s’accompagne fréquemment d un léger degré d’euphorie (1), se révèle parfois un état mytliopathique, souvent constitutionnel, qui marque, par certains côtés, un retour de l’imagination au psychisme de l’enfance. La trame de la fabulation est, le plus souvent, formée essentiellement par les souvenirs anciens, les mieux conservés. Il s’agit alors de fabulation paramnésique. Le puérilisme se manifeste fréquemment comme une modalité de cette fabulation paramnésique. C’est ce syndrome de la fabulation reliée à l’amnésie de fixation, syndrome commun aux états confusionnels et démentiels, qui confère à la Presbyophrénie (2) de Kahlbaum son principal intérêt nosologique et clinique. Mignard a rapporté un cas très intéressant de délire d’imagination chez un dément sénile presbyophrénique. L’auteur conclut en ces termes : « Il semble que son délire, dans ses grandes lignes, n’est basé ni sur des hallucinations, ni sur des interprétations : c’est unè sorte de rêve facile, de jeu de 1 imagination, où le malade se complaît ».
Dans les lésions organiques du cerveau, ramollissement, tumeurs (3), abcès (4), dans certaines lésions à prédominance médullaire, telles que la sclérose en plaques, dès troubles de l’imagination peuvent se manifester, notamment sous la forme de délire ecmnésique et de puérilisme.
Nous rapportons ici un cas de délire d’imagination presbyophrénique, chez un dément artérioscléreux.
Y..., soixante-deux ans, homme de lettres et historien, entre à l’asiie le 7 avril 1910. „ . . , , - 4.-
Antécédents : grand-mère paternelle ; idées de persécution, dans la vieillesse. Oncle mort à soixante-neuf ans dans une maison de santé. Père mort dément sénile. Mère morte jeune, tuberculeuse. Une fille bien portante. . , *
Syphilis à vingt ans. Caractère toujours emporté et violent.
(iJ Mignaed. La joie passive. Alcan 1905.
<2) Devaux et Logee. Amnésie et fabulation. Etude du syndrome « presbyophrénique ». (Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, 1911).
DUPSÉ et Devaux. Tumeur cérébrale (Nouvelle Iconographie de la
^^{!f)^DOTEÉ.^Xe .puérilisme. (Congrès de Bruxelles, 1903).
142 PATHOLOGIE DE l’IMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
Excès éthyliques anciens. Vie de surmenage mondain et de travail intellectuel.
Début. Les troubles ont apparu à la suite d’un choc moral, il y a environ trois ans. Plusieurs mois de tristesse, d’abattement avec préoccupations hypocondriaques, suivis de quelques mois d’excitation légère. Puis, troubles de la mémoire, égarement dans les rues, désorientation, loquacité, insomnie, instabilité, excitation agressive contre l’entourage, violences. Le malade prétend assister à des batailles.
Etat actuel. Maigre, pâle, les cheveux et la barbe tout blancs, d’aspect beaucoup plus vieux que son âge, le visage fatigué, la démarche incertaine, le malade présente les signes physiques de l’athérome artériel généralisé. Affaiblissement musculaire diffus marqué surtout dans les membres inférieurs qui fléchistsent et chancellent. Réflexes tendineux exagérés, pas de Romberg ni de Babinski. Pupilles égales, légèrement déformées, un peu lentes dans leur réaction à la lumière, Gérontoxon. Polyurie légère sans sucre ni albumine. Parole par moment un peu tremblante et hésitante, sans accroc ni bredouillement.
Résumé de Vétat mental. Légère excitation, tendance à la satisfaction et à l’euphorie, affabilité, bienveillance, troubles marqués de la mémoire de fixation et d’évocation; fausses reconnaissances. Le malade se croit tantôt à Saint-Pétersbourg, tantôt à la campagne, etc... Idées très vagues et très inconsistantes de persécution, d’hypocondrie et parfois de grandeur.
^ Le symptôme le plus important du tableau clinique est constitué par une fabulation incessante, très variée, presque toujours relative à des faits de guerre et à des récits de batailles. Dès qu’on l’aborde, la malade vous raconte spontanément, avec l’accent et la mimique d’une conviction sincère, des histoires toujours nouvelles et absolument fantastiques :
« Docteur, je n’ai plus rien à faire en Russie, j’ai vu le ministre, je veux partir par le premier train, mais je manque d’argent pour le voyage. J’ai eu le tort, ce matin, de confier à un banquier du pays, dont j’ai reçu la visite, les 6.000 francs qpe j’avais sur moi, sur la promesse qu’il me servirait 8 p. 100 d’intérêt. Ce banquier n’a pas reparu : je vais le faire poursuivre, et je viens, à cet effet, à l’instant même, de voir le commissaire de police ».
Un autre jour, sur cette demande : « Comment avez-vous passé la nuit ? — Mal; j’ai été attaqué par toute une bande d’Espagnols et j’ai reçu des coups de sabre sur la tête. Mais j’ai tué à coups de revolver deux des assaillants, et les autres se sont enfuis ».
Quelques jours après, interrogé sur ses occupations de la veille : « J’ai été hier dans un nouveau théâtre, dit-il, près de rOdéon, assister à une pièce obscène, dont les auteurs sont MM. Maury et Doumîc. Après la comédie, on a exhibé des fantômes. Je me suis bien intéressé au spectacle.
Le 20 avril : « Je reviens de Russie, oti j’ai assisté hier au
LES DÉLIRES d’iMAGINAïION^
soir à deux splendides batailles. Des régiments entiers d ■ cosaques venaient s’égorger sur la ©cène d un immense théâtre. A ces combats ont succédé des tableaux vivants et j ai du pai
tir pour reprendre le train ».
De la fin avril à la fin juin, des récits sans cesse renouyeÿs de batailles entre Français et Allemands sont faits par le malade. A chacune de nos visites, M. Y... raconte que, la vmlle ou le matin même du jour où on lexamine, des milliers de Prussiens, en ba+a lle contre autant de Français, ont rempli le parc de rétablissement et les environs des mouvements de leurs tirailleurs et de leurs masses, et du bruit de leur mousqu^ene. Quand les Prussiens tirent cela fait : Ran 1 Ren . Quand les Français ripoistent cela fait : Pan î Pan ! Il déclaré qu il a fermé les fenêtres et s’est caché pour éviter d être blessé. 11 se demande pourquoi l’on ne voit pas dans les journaux les comptes rendus des batailles. Il détaille les évolutions des régiments amis et ennemis. Une fois, à la fin d’une bataille perdue par les Français (ils n’étaient que 6.000 contre 20.000 Prussiens), les vainqueurs ont envahi la maison. Il a été fait prisonnier et conduit à Versailles, où on l’a traité avec beaucoup d égards. 11 est en liberté depuis ce malin et de retour chez lui. Un autre iour ‘ « Dans un combat d’hier, les Prussiens battus se sont repliés et deux d’entre eux se sont cachés dans ma chambre et sous mon lit ». Il demande un plan de Pans pour suivre les
opérations de la guerre. ^ ,
Le 1“ juin, dans l’après-midi, craignant 1 invasion incessante de la maison par les Prussiens, le malade se barricade chez lui s’arme d’un tisonnier pour se défendre et on doit le maintenir au lit. Le lendemain, il dit que les Prussiens sont entres dans "la maison et il raconte un entretien très prolonge et très courtois avec le général ennemi auquel il a été présenté. U nous donne parfois rendez-vous le soir dans sa chambre pour assister à la prochaine bataille. i ^ ^
Nous riinsisterons pas davantage sur plus de ^nt r®eits analogues faits par le malade, le plus souvent sur des thèmes de guerre franco-allemande.
Dans l’intervalle des visâtes et notamment la nuit, le maiade se montre calme, indifférent, il se livre automatiquement à la lecture de journaux et de brochures, aux soins de sa toilette, etc., sans manifester d’anxiétë, en dehors d’un certain jour que nous nvons signalé, et sans présenter la moindre réaction qui puisse faire supposer l’existence d’balkieinations de la vue ou de l’ouïe. Il oublie régulièrement les histoires de la veille et des jours précédente.
Evolution. Vers le mois de juillet, la fabulation s appauvrit et se raréfie. L’état général décline. Les idées de grandeur sont nlus marquées. Les progrès de la démence s’accentuent de mois en mois et les récits imaginaires spontanés disparaissent. Le malade se montre seulement très suggestible et admet, d em blée la ré^té des histoires qu’on lui raconte.
144 PATHOLOGIE DE l’eVIAGINATION ET DE L EMOTIVITE
Les signes phyisiques et l’état organique restent les mêmes au milieu du déclin de rintelligence et de l’activité motrice. Le léger embarras de la parole constaté la première semaine a disparu depuis longtemps. Le malade, tranquille, et complètement dément, quitte la maison de santé pour rentrer dans sa famille.
L'un de nous a observé, pendant plusieurs mois, dans son service de rHôtel-Dieu annese, chez un homme de soixante ans, dont l’autopsie a démontré Fartériosclérose cérébrale, un délire d’imagination, remiarquable par la richesse et le caractère macabre et sanglant des récits, débités avec conviction et prolixité par le malade à son entourage. Il s’agissait de scènes de meurtres et de tortures qui se passaient dans des souterrains, où des Anglais découpaient leurs victimes, que le malade réussissait parfois à délivrer en tranchant leurs liens et en favorisant leur fuite. Ces scènes n’étaient pas d’origine hallucinatoire et se rapportaient à des périodes de la journée pendant lesquelles le sujet, qui d’ailleurs dormait bien la nuit, n’avait manifesté ni somnolence ni anxiété.
Dans la paralysie générale, où le pouvoir de contrôle est réduit au minimum, les processus imaginatifs, libres de tout frein, s’exaltent sans mesure. Il en résulte une fabulation désordonnée, anarchique, colossale.
C’est seulement dans la période prodromique de la maladie que la fabulation peut comporter assez de suite et de tenue pour aboutir à l’élaboration d’un véritable délire imaginatif. La plupart des délires de persécution, d’hypocondrie et surtout de grandeur des paralytiques généraux résultent de la mise en branle de l’imagination. On peut souvent, à volonté, au cours de la conversation, provoquer, orienter et modifier le délire. Ici encore l’extrême suggestibilité du sujet s’associe à la fabulation active.
Le délire du paralytique général, où fréquemment l’euphorie s’exprime par des idées de grandeur, en dehors de tout phénomène hallucinatoire et interprétatif, nous offre le type le plus accompli des délires d’imaginations symptomatiques.
Dans certains délires polymorphes chroniques, avec ou
LES DÉLIRES d’iMAGINATION
sans évolution démentielle, présentant d’ailleurs d étroites affinités avec les délires polymorphes des débiles, on peut rencontrer des délires d’imagination.
A une période avancée de la maladie, quand on ne distingue plus que les lambeaux d’idées délirantes, le diagnostic est parfois délicat entre la fabulation véritable, d’expression contournée et bizarre, et la salade de mots proprement dite. On peut observer, en pareil cas, une période de transition ou l’imagination des idées se dissout peu à peu, et disparaît pour faire place uniquement à l’imagination des mots.
Il est un syndrome qui entretient avec le délire d’imagination les relations les plus étroites, c est l hystérie.
La tendance à la réalisation des images mentales est un trait du tempérament hystérique, admis par tous les auteurs. Ribot (1) donne précisément, comme exemple typique d’imagination créatrice, les accidents hystériques, où l’idée, en vertu des éléments moteurs qu’elle renferme, aboutit spontanément à l’objectivation. La suggestibilité de l’hystérique n’est autre chose que cette aptitude à 1 objectivation et à la réalisation des images. L’idée^ première peut être d’origine externe et dériver de l’imitation ou avoir été inspirée par la parole d’autrui : cest 1 hétérosuggestion. Souvent aussi l’idée première a surgi spontanément dans la conscience du sujet : c’est l’autosuggestion.
La création imaginative peut être encore volontaire et consciente ; elle mérite alors le nom de simulation; elle peut être inconsciente et involontaire ; c’est à cet ordre de faits qu’on réserve, de préférence, le nom d hystérie ; cette im.agination qui s’ignore nous paraît étroitement apparentée au délire d’imagination.
Le processus imaginatif par lequel se réalisent les représentations mentales des hystériques s’exerce dans des conditions très particulières, et qui spécifient précisément le terrain hystérique. L’hystérique, en effet, au lieu, comme tant d’autres mythomanes, d’objectiver son roman
(i) Ribot. L’Imagination Créatrice, p. 3.
146 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
par la parole en le racontant, le met en scène et le mime; il en est l'acteur en même temps que le héros. Il fabule avec toute sa personnalité physique et mentale. Les autres mythomanes mentent surtout avec leur esprit. L'hystérique ment surtout avec son corps.
Le malade, consciemment ou non, se compose des attitudes pathologiques objectives, en rapport avec les représentations mentales qui se sont imposées à son esprit. Nous avons déjà insisté sur la psychoplasticité, qui est un des traits distinctifs de l’hystérie.
La psychonévrose hystérique, d’ordinaire somatique dans son expression, n’en est pas moins essentiellement psychique dans son déterminisme. Elle réalise des affections pseudo-organiques, qui relèvent moins de la compétence du neurologiste que de celle du psychiatre.
L’hystérie, qui (exprime, dans un domaine spécial, le déséquilibre de l’imagination, apparaît comme une variété de mythomanie. Chez l’hystérique, comme chez le mythomane, on observe le mélange intime de la crédulité et du mensonge. Ce rapprochement permet encore de mieux saisir la nature, en apparence singulière et déconcertante, de l’état mental des hystériques, qui ne paraissent jamais ni tout à fait conscients, ni tout à fait inconscients de leur comédie pathologique, qu’ils subissent et organisent à la fois. Comme la mythomanie, l’hystérie est un syndrome riche en réactions inlerpsychologiques : l’imagination du sujet est particulièrement impressionnée par les réactions dramatiques de l’entourage, et Tentourage à son tour apporte à l’hystéfique l’inconsciente; complicité de son étonnement naïf et de sa sollicitude intempestive. Chez l’hystérique, comme chez le mythomame, on retrouve la même suggestibilité, et la même tendance à enrichir le thème suggéré, suivant le tempérament individuel, l’entourage, les circonstances, etc...
Mais si l’hystérie, comme fa judicieusement soutenu Hartenberg (1), est de nature: mytbopathique, elle ne doit
(i) Haetenberg. L’Hystérie et les Hystériques. Alcan, 1910.
LES DÉLIRES D IMACaNATION
pas cependant être confondue avec la mythomanie : elle n’en est qu’une forme clinique. La mythomanie ne porte la marque distinctive de i hysiérie que lorsqu elle s apphque à la réalisation d’un syndrome-
Pour que l’hystérie existe, il ne* suffit donc pas d’une suggestion pathologique, il faut encore la suggestion du pathologique. En effet, la plupart des débiles présentent une suggestibilité manifestement pathologique. Cependant, le débile, qui dans une affaire médico-légale soumise à l’expertise de l’un de nous, a tué sa femme sur la requête impérieuse de celle-ci et a commis ainsi un meurtre par suggestion, n’était pas un hystérique : il a réalisé, par suggestion, l’idée d’un homicide et non la représentation mentale d’un tableau clinique. Dans les épidémies psychopathiques, on ne doit rattacher à l’hystérie que les faits de contagion par imitation d’un syndrome pathologique (épidémies démonopathiques, saltatoires, convulsives, etc...)
L’hystérie, espèce particulière du genre mythomanie, se caractérise par la tendance, plus ou moins inconsciente et involontaire, à la simulation des maladies. L'hystérie est la mythomanie des syndromes. Pour que cette formule s’applique exactement à l’hystérie, il convient de spécifier qu’il s’agit ici de mythomanie plus ou moins inconsciente, et appartenant, par conséquent, à la même famille nosologique que les délires d’imagination. D’autre part, le syndrome est ici réalisé par le malade directement sur lui-même en vertu de cette psychoplasticité mythopathique, qui caractérise essentieilemènt l’hystérie, et que l’on pourrait désigner du nom, à la fois bref et clair, de mythoplastie.
Dans sa leçon sur la Pathomimie (1), le Professeur Dieulafoy a décrit un ensemble fort intéressant de troubles psychiques qui consistent précisément dans la simulation de phénomènes pathologiques. D’accord avec cet auteur, nous pensons que ces troubles, s’ils relèvent indiscutablement de la mythomanie, sont nettement distincts des manifesia,-
qi) UiEUijïFOy. Clmiqnfis médicales de T Hôtel-Dieu, 190g, 6* vDlume. Histoire d’un Pathomîme, 3° leçon.
148 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÊ
tions hystériques proprement dites : car la simulation est, en pareil cas, consciente et calculée, et s’exerce non en vertu de la psychoplasticité du sujet, mais du dehors, à l’aide de moyens extérieurs (traumatismes intentionnels, application de caustiques, etc.) et par la mise en jeu d’un système de simulation plus ou moins ingénieux et prolongé.
De l’hystérie, il convient de rapprocher le vaste chapitre des épidémies mentales et des loties collectives (1), où l’imagination joue un si grand rôle.
Dans son intéressant mémoire, G. Dumas distingue avec raison les épidémies mentales et les folies collectives. Les premières, caractérisées, comme toutes les épidémies, par la fréquence insolite des cas dans un milieu déterminé, relèvent soit de causes individuelles, telles que les ricochets de contagion, soit de causes générales, telles que l’influence pathogène d’un trouble social, etc... Dans ces épidémies, les cas ne se fusionnent pas dans une synthèse unique : les malades ne collaborent pas à un thème! délirant commun. Les folies collectives impliquent, au contraire, une collaboration, où chacun apporte sa part d’idées délirantes tout en s’enrichissant de celles d’autrui. G. Dumas voit dans la folie obsidionale le type de la folie collective.
Cet auteur considère comme très important le rôle de l’imagination dans la propagation des épidémies mentales, et dans la genèse des délires colleetifs.
En effet, dans les épidémies psychiques, c’est souvent par imagination que le sujet passif accepte et développe les idéès délirantes du sujet actif.
Cette attitude est fréquente chez les débiles et surtout chez les enfants, qui réagissent à la contagion avec les aptitudes mythopathiques de leur âge (2). Lasègue et J. Falret (3) ont insisté sur cette différence entre les délires
(1) Cf. G. Dumas. La Contagion Mentale. Epidémies mentales et folies collectives. {Revue fhtloso'pht^ue, mars et avril 1911).
(2) Duphè et Fouque. Délire à trois {Société de fsycUâtrie ion)
(3) Lasègue et Faleet. La Folie à Deux {ArcUv. gén. de mêd., septembre 1877).
LES DÉLIRES d’iMAGINATION
de l’enfant et ceux de l’adulte, dans la folie à deux.
U L’adulte, disent-ils, reflète, plus passivement; il est aussi convaincu, aussi affirmatif, mais n’exagère ni ne développe les conceptions délirantes, faute d’un eHort d'imagination qui lui coûterait ». L’adulte « s’installe avocat de sa propre cause; il calcule, combine, discute ». L enfant « ment quand même » et obstinément.
Lorsque l’enfant est tout jeune, il participe au délire familial, non seulement par imagination, mais par émotion (1).
Lasègue et Falret ont également montré comment ia fable racontée par l’enfant peut être adoptée, complétée et enrichie par un entourage crédule et inventif. « Les voisins prennent fait et cause pour l’enfant, imaginent une fable romanesque », de nature à justifier le thème délirant; et, à son tour, « l’enfant finit par croire à ces inventions de seconde main ».
Un délire d’interprétation du sujet actif peut fort bien, chez le sujet passif, donner naissance à un délire imaginatif. Sérieux et Capgras rapportent, de ce. fait intéressant d’interpsychologie morbide, un exemple typique (2).
Observation. — . Une débile persécutée contagionne ses trois enfants qui « luii appointent les fables créées par leur imagination puérile ».
La malade, à la suite d’interprétations nombreuses, se croit persécutée par plusieurs de ses parents.
Voici l’un des récits que les enfants font à leur mère, contribuant par leur mythomanie à confirmer et à entretenir le délire interprétatif de la malade.
En juillet 1897, Marthe raconte qu’elle a vu son oncle dans un terrain inculte; il tenait deux bouteilles, l’une jaune et l’autre bleue; il leur a fait signe de venir, en faisant semblant de boire à la bouteille bleue et de trouver la liqueur à son goût. Le lendemain, la grand’mère rentre chez le marchand de vin, offre encore de la liqueur bleue aux enfants; ils refusent; après plusieurs tentatives, elle les fait boire de force ».
A l’Infirmerie spéciale, les trois enfants répètent les mêmes propos strictement stéréotypés; impossible de leur faire changer un mot de leur déposition. Ils semblent réciter une leçon apprise par coeur.
(i) DuPHé. Délire Familial {^Société de -psychiatrie 1910).
{2) SÉRIEUX et Capgras. Les Folies Raisonnantes, p. 208.
150 PATHOLOGIE DE LTMAGINATION ET DE L EMOTIVITE
Pour résumer brièvement ici Vhistorique de la mythomanie délirante, au cours de l’évolution de la psychiatrie, il convient d’établir une distinction entre les faits et les doctrines. Les faits de délire imaginatif ont été connus et décrits par la plupart des psychiatres, notamment dans l’étude des délires de grandeur.
Pinel, Esquirol, Dagonet, J.-P. Falret, etc., parlent « des récits imaginaires », des « histoires fantastiques », des <c romans invraisemblables », racontés par certains malades. Mais, attachant, semble-t-il, un sens très général au mot imagination, ils n’ont pas insisté sur ces faits particuliers, qu’ils jugeaient d’ordre banal, tout délire leur paraissant, par définition même, entaché dlmagination. Toutefois Morel (1) avait tendance à rapporter à l’activité prédominante de Fimaginalion certains délires de grandeur, « Ces aliénés, dit-il, finissent par s*îdentifier dans les rôles qu’ils se donnent, et par regarder comme véritables et réelles les conceptions Tes plus extravagantes de l’esprit de mensonge qui les caractérise ».
Dans le livre de Falret père (2), on trouve cette intéressante remarque :
« Chez certains aliénés à délire partiel, les idées les plus extraordinaires et les plus bizarres surviennent tout à coup, sont acceptées par eux sans contrôle et peuvent, dans certains cas, devenir mobiles d’action, sans autre motif que leur existence même dans la tête de ces aliénés. Il suffit qu une idée quelconque traverse leur esprit, pour qu’il s’y attachent immédiatement comme à une vérité, sians se rendre compte de son origine, sans en éprouver d’étonnement et sans chercher à l’entourer de preuves et à lui doni^T des points d’appui. Qu’il nous suffise de signaler ici 1 existence de cette espèce d’aliénés, sur lesquels nous ferons votre attention, pour , vous démontrer la production spontanée, c’est-à-dire, sans cause appréciable, des idées dans la folie ».
(1) Morel. Traité des maladies mentales (1860), p. K47).
(2) J.-P. Falret. Maladies mentales (1864), p. 190,
LES DÉLIRES d’iMAGINATION
Le terme de confabulation, qui semble être apparu d’abord dans les ouvrages de Kablbaum et de Hecker, avait le mérite de réserver un nom spécial à des troubles auxquels on n’accordait pas, jusqu’alors, une étude parti“ culière. La psychiâtrie allemande a produit, depuis lors, des travaux nombreux et importants sur la confabulation.
Dans le travail de Sander (1) sur la paranoïa, on trouve déjà, à côté d’observations de délires interprétatifs, des faits qui paraissent relever du délire imaginatif, notamment un délire de grandeur familial.
Nous citerons les noms de Koppen (2), de Redbcb (3), Moeli (4), Binswanger (5), de A. Pick (6), de Birnbaum (7), de Kræpelin (8) et surtout de Bonhôffer (9) et de Neisser (10), Ce dernier a proposé, pour désigner des troubles analogues à ceux que nous étudions, le terme de délire de confabulation.
Forel (11) et Delbrück (12), dans leurs remarquables études sur le mensonge pathologique et sur la pseudologia phantastica, ont publié des observations du plus haut intérêt pour la pathologie de rimagination. Delbrück commente en termes remarquables ces observations et aboutit à des conclusions conformes aux nôtres.
(r) Sandee. Ueber eîne specielle Form der primæren Verrucktheit. {ArcM-v. F. F^ychiatr., 1868, t. I., p. 387). I
(2) Koppen. XJeber die pathologische Uâ%t {Charité Annalen, 23).
(;3) Redeich. Beitrag zur KeEtatmss der Pseudologia pbantastica {AU g. Zeitschrift, f. Fsychiatr., Bd.LVII, p. 65).
(4) Moëli. Lüge in Géistesstœrung {Allg. Zeîtz. f. Fsychiatr. Bd.. XLVIII.)
(5) Binswanger. Ailgemeine , Psychiatrie (Lebrbuch der Psychiatrie, feearbeitet v. Cramer, Westphal, Hoché, "Wollengergh, p. 16).
(6) A. PicE. Zur Psychologie der Confabulation {Neur. C entralblaii , 1905, n° II).
(7) Birnb.aum. Psychosen mit Wahnbildungen und wahnhafte Eînbildungen ber Degenerativen. BLaUe 190S.
(8) Kræpelin. Psj-chiatrie, 8® édition, 1909, t. I, p. 306.
(9) Bonhoffer. Loc. cit.
(iç) Neisser. {Allg. Zeitschrift f. Fsychiatrie, notamment : Bd. LUI,
(il) Forel. La psycbopathologie de Thérèse Humbert (Chronique médicaie, octobre 1903).
{12) Delbritçk. Die Pathologische Lüge und. die psychisch abnormen Schwindler (Stuttgart, 1S91).
152 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
Learoyd (12), aux Etats-Unis, a étudié un certain ordre d’activité fabulante à forme de rêverie, sous le nom de continued story.
L’un de nous (1), en 1905, a proposé le nom, devenu classique, de my thomanie, pour désigner la tendance constitutionneUe à Valtération de la vérité, au mensonge, à la lobulation et à la simulation. Lorsque cette tendance aboutit à des créations fictives, plus ou. moins durables et systématiques, auxquelles le sujet attache sa croyance et conforme ses actes, la mythomanie devient délirante et s’identifie alors avec le délire d’imagination.
Plus récemment. Sérieux et Capgras (2), après G. Ballet (3), ont décrit les psychoses des interprétateurs familiaiix et filiaux ; ils ont, tout en rattachant ces faits au délire d’interprétation, insisté sur la formule imaginative du délire.
Le délire d’imagination, pas plus que le -délire hallucinatoire ou interprétatif, ne peut, à notre avis, constituer une entité clinique. Qu’il s’agisse de délire hallucinatoire, interprétatif ou imaginatif, les troubles observés dans ces différents ordres d’activiié intellectuelle ne représentent nullement l’essence même du délire. Si le malade perçoit à faux, raisonne à faux, imagine à faux, c’est en vertu d’une partialité évidente. C’est dominé par son anxiété, sa méfiance ou son orgueil, c’est sous l’influence du sentiment qui l’aveugle, que le malade perd la notion du réel, au point de devenir, pour son entourage, un étranger, . un ahéné. Bref, Ce sont les troubles aflectils, qui figurent à l’origine de tous ces délires. Une autre condition, celle-là, il est vrai, toute négative, n’est pas moins indispensable à l’élaboration du délire : e’est la faiblesse relative de l’autocritique, qui ne parvient pas à contenir, au moins dans
(i) Learoyd. The continued Story. {Americ. Journ. of. Psychol., 1805, P- 87).
{2) Dufré. La Mythomanie {Btilletin médical, 1905, n°® 23, 25, 26).
(3) Sérieux et Cafgras. I.oc. cit.
(4) G. Batxet. Loc. cit.
les limites de l’erreur physiologique, les tendances sentimentales et le parti pris du sujet.
Troubles de la sensibilité interne, méfiance et orgueil, hypertrophie du moi, débilité relative du sens critique, voilà les conditions principales du délire. Tels sont aussi les éléments essentiels de la conception nosologique de la Paranoïa.
L’intervention des processus intellectuels de perception, de raisonnement ou de fabulation, a seulement pour effet de permettre au malade d'exprimer son délire dans une formule précise, dé ne plus l’éprouver seulement à l’état de sentiment vague et confus, mais de le penser sous la forme d'idée explicite et socialement communicable.
Le malade, pour arriver à l’intellectualisation et à la formule précise de son délire, transpose, en quelque sorte, dans le domaine pathologique, les procédés ordinaires de la connaissance chez l’homme normal : perception, qui devient hallucination ; raisonnement, qui devient interprétation morbide; intuition imaginative, qui devient mythomanie délirante. L’attitude mentale de rhalluciné et de l’interprétant se rapproche davantage des procédés d’observation et de raisonnement de l’adulte et de l’homme civilise. L’attitude imaginative répond aux tendances essentiellement mythiques, qui sont inhérentes à la mentalité de l’enfant et des peuples primitifs. Ce serait une erreur de croire que, pour l’organisation d’un délire, l’esprit humain ne peut utiliser, en dehors de l’hallucination, d’autres processus intellectuels que l’interprétation : il peut encore avoir recours à l’imagination, entendue précisément au sens restreint où elle s’oppose à l’hallucination et à l’interprétation. Dans la terminologie de la philosophie grecque, le mot TTorpocvovA (déviatioR de la pensée) désignait aussi bien les troubles de la ou pensée intuitive, que ceux
de là Stavotct, ou pensée discursive.
Si le mécanisme intellectuel du délire ne créé que la formule et l’expression de l’erreur délirante, il est cependant important d’établir, entre ces 'différentes formules, une distinction qui réponde aux constatations de la cli-
154 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE L ÉMOTIVITÉ
nigue. Car le mode d’expression du déliré est déterminépar les tendances constitutionnelles du malade.
Tandis que les délires d’interprétation, produits de i’aetivité raisonnante, présentent ordinairement les caractères de stabilité, de précision, de limitation, de systématisation et de cohérence, au moins relatives, qui sont propres à l’exercice des facultés logiques; les délires d’imagination sont, au contraire, dans leur formule, le plus souvent variables et polymorphes, peu nettement systématisés; ils sont, dans leur évolution, moins réguliers et parfois moins tenaces; ils se développent avec plus de caprice et de fantaisie-; s’organisent en vertu des lois de continuité et de succession qui président à rélaboration d’un récit, non avec la logique, d’ailleurs illusoire, et l’effort dialectique qui se mcmifestent dans les délires d’interprétation.
Les réactions mêéico-lêgates. sont, d’ordinaire, moins fécondes en tentatives dangereuses, méditées et préparées de longue date, telles qu’on les observe si fréquemment au cours des délires d’interprétation. L’imaginatif est, en général, moins dangereux par ses actes que par ses paroles, moins redoutable par ses violenees: que par son faux témoignage. En thérapeutique enfin, la suggestibilité habituelle du sujet porte, en elleHuéme, dans une certainé mesure et dans certains cas, son propre remède; car la persuasion peut tenter, parfois efficacement, de combattre les effets de l’auto et l’hétêro-suggestion (hystérie, épidémies mentales, etc.).
Comparé, dans sa signifîcatiGn nosologique, au délire d’interprétation,, le mode d’activité délirante de rimagînatif semble répondre, en général, à une plus grande infériorité psychique, constilulionnelle ou acquise. Aussi l’observe-t-on de préférence chez les débiles et chez les^ déments.
Le délire d imagination, s’il ne peut prétendre à constituer une entité morbide, mais senlement nne forme clinique des divei^ délires, n en présente pas moins, lorsqu’il est isolé, une symptomatologie bien spéciale et dés caractères évolutifs^ (chronicité, pereistance, extension sans
LES Délires d’imagination
évolution fatale vers la démence), qui lui assurent, comme au délire d’interprétation de Sérieux et Capgras, une individualité nosologique légitime.
Tel est l’ensemble des conditions cliniques qu’il nous a paru intéressant d’isoler en sémiologie sous le nom de délire d'imagination. Ce terme, si l’on entend le mot imagination au sens précis d’activité fabulante, nous paraît, aussi bien que celui de confabulation proposé par Neisser, susceptible de désigner les processus de la mythomanie délirante : il offre, de plus, l’avantage important de rattacher les faits cliniques que nous étudions aux troubles de la fonction qui les produit et de présenter la mythomanie délirante, au même titre que la mythomanie physiologique de l’enfant et la mythomanie morbide non délirante de l’adulte, comme un chapitre de la Pathologie générale de V Imagination.