‹ Pathologie des tumeursChapitre 10 sur 42 · PROPRIÉTÉS ÉLIMINATRICES DES TUMEURS · texte numérisé non relu

PROPRIÉTÉS ÉLIMINATRICES DES TUMEURS

dans le corps, quand même on avait enlevé le foyer apparent; on a été plus loin , en disant qu'on avait tort d'enlever la tumeur primitive qui se trouvait en un point extérieur et sans danger imminent , et de contraindre ainsi le sang à choisir un autre organe , sur lequel il puisse déchaîner sa mauvaise humeur et qui doive maintenant devenir l'organe réceptacle des sucs malins i.

John Simon-, un des pathologistes modernes les plus riches d'idées . a fondé , sur de telles considérations , une doctrine trèsséduisante de la valeur de ces tumeurs. Il regarde la tumeur cancéreuse comme une glande , comme un organe secrétoire de nouvelle formation, dont le but, ou tout au moins le résultat, est d'extraire les substances nuisibles du corps, ou, pour être plus exact , hors des sucs en circulation , et de dépurer ainsi le sang. De même que les reins prennent au sang l'urée , substance nuisible par elle-même, de même, pensait Simon, le cancer devait attirer à lui certaines substances nuisibles contenues dans le sang, se les incorporer, et ainsi en même temps purifier le sang et préserver d'autres organes de l'action de ces substances nuisibles. Si maintenant une telle tumeur finissait par s'ouvrir et s'ulcérer, c'est-à-dire venait en réalité à sécréter, on aurait alors , jusqu'à un certain point , un organe secrétoire ouvert , qui rejetterait hors du corps les substances nuisibles, et la dyscrasie serait éloignée pour un certain temps au moins. A ce point de vue on comprend qu'une extirpation d'une tumeur éliminatrice serait aussi nuisible que le serait, par exemple, l'extirpation d'un rein. Le malheureux individu qui perdrait l'organe éliminatoire, précisément approprié à son état de santé, encourrait le plus grand danger par la perturbation brusque qui surviendrait dans l'état de choses relativement physiologique qui s'était péniblement établi dans son organisme.

Malgré tout ce que les faits physiologiques en général et certaines observations pathologiques auraient de favorable à une semblable doctrine, il n'y en a pas moins déjà un sujet de doute

morhmiur ; si vero non curentur, multuin tempus perdurant. Hippocrates, Aphor., sect. G, 38.

' Omnium autorum senlentia, quod scilicet cancer in aliqua parte avulsus , in altera progressu temporis suboriatur. Pet. de Marchettis, Observ. med. cliiriirg., obs. 29.

-J. Simon. Getieral pathologij . Loiid. 1850, p. 152.

ll!l . TROISIÈME LEÇON.

émis clans l'argumentation. Le danger qui résulte de l'extirpation de la tumeur ne réside pas dans l'infection croissante de la masse sanguine, dans un état comparable à l'urémie consécutive à la néphrotomie, mais bien dans la reproduction de la tumeur, et, pour suivre notre exemple, dans la reproduction des reins après la néphrotomie ; mais passons outre, et nous trouvons plus loin que, dès qu'une tumeur est extirpée et que d'autres tumeurs semblables se développent dans le voisinage de celle-ci ou dans des points éloignés, on admet a priori que celles-ci se développent après l'extirpation. C'est là le point qui, dans cette théorie , renferme la pétition de principe. Nous savons, en effet, qu'à l'époque où l'on extirpe des tumeurs, d'autres parties sont déjà très-souvent atteintes, mais ne le sont pas encore de façon à présenter des symptômes reconnaissables à un examen chirurgical superficiel. Ces altérations, qui existent déjà à l'état latent, se trouvent quelquefois dans le voisinage immédiat d'une tumeur. Le chirurgien croit opérer dans des tissus sains , il extirpe complètement la tumeur ; mais , quand on regarde de près , on trouve , ce que du reste les bons chirurgiens savent depuis plus d'un siècle, que le tissu restant est déjà malade. Schröder van der Kolk^, en s'occupant particulièrement de l'importance du fait pour les opérations , a démontré d'une façon remarquable jusqu'où cette atteinte morbide peut parfois s'étendre dans les tissus, en apparence sains, du voisinage, et comment elle se propage, en particulier, dans les muscles environnants , les nerfs etc.

Ou bien, peut-être, aura-t-on extirpé entièrement la tumeur sur place; l'exploration des glandes lymphatiques voisines par le toucher n'y révèle encore rien ; elles ne semblent pas sensiblement augmentées de volume, tout au plus un peu tuméfiées comme dans tous les états irritatifs. On ne les enlève pas et peu après elles commencent à croître et forment une tumeur à leur tour; elles peuvent même atteindre un développement plus grand que la tumeur primitive. J'ai vu plus d'une fois amputer la verge pour un carcinome de cet organe, du volume d'une pomme ordinaire , à une époque où il ne semblait y avoir

* Schröder van der Kolk , Ovir de vorminrj en verspreiding van kankercellen in den omtreli van hanker en het gewigt hiervan bij hel doen eener operalie. ÎSederl. Lancet. 1853-1854, p. 129.

ACCROISSEMENT DES TLMELIRS. [l6

aucune autre altération dans d'autres parties. Quelque temps après, l'homme revenait à l'hôpital pour une tumeur inguinale du volume d'une tête de fœtus; plus tard l'ulcération, étendue à une énorme surface, prit un caractère sanieux. Personne n'en conclura que la dyscrasie , après avoir perdu son point d'éruption, la verge, avait choisi comme tel les glandes inguinales; au contraire, nous devons en tirer cette conclusion qu'à l'époque où le pénis a été amputé, les glandes inguinales étaient déjà malades, et que, si le pénis n'avait pas été enlevé, elles auraient subi néanmoins le même accroissement.

Les choses ne se passent souvent pas différemment dans les organes internes. A l'autopsie de gens qui paraissent n'avoir qu'une tumeur externe, il n'est pas extraordinaire de trouver des tumeurs dans plusieurs organes internes, dont on n'avait pas spupçonné l'état morbide pendant la vie du malade. On rencontre da« tumeurs dans les poumons^ dans les reins, dans le foie, sans qu'on en ait eu la moindre idée, parce qu'elles ne proéminaient pas, ne troublaient pas visiblement la fonction de l'organe, parce qu'en un mot aucun symptôme ne trahissait leur présence. Dans le cas où une personne vient à mourir quelque temps après avoir subi l'extirpation d'une tumeur externe et que l'on trouve aussi des tumeurs dans les organes internes, on ne peut admettre simplement que ces tumeurs se sont formées après l'extirpation et par suite de celle-ci. J'ai vu moi-même une personne subir l'amputation du sein et se faire ensuite une fracture spontanée du fémur, consécutive à une tumeur analogue, qu'on prétendait ne s'être développée dans cet os qu'après l'extirpation. Un cas semblable serait probant, si les mêmes tumeurs , les mêmes fractures spontanées ne se rencontraient pas chez des personnes qui n'ont subi aucune extirpation. Dans tous ces cas, il est beaucoup plus naturel, beaucoup plus compréhensible, plus conforme à ce que nous apprend du reste l'anatomie et la physiologie, d'admettre que la tumeur secondaire existait déjà lors de l'extirpation, mais peu développée, et qu'il a fallu un certain temps pour qu'elle s'accrût de façon à entraîner des désordres reconnaissables et à se trahir par un symptôme.

C'est pourquoi je ne considère ni les récidives proprement dites, c'est-à-dire la reproduction de la masse de la tumeur au point

opéré, ni l'apparition de tumeurs semblables dans des organes éloignés, ce que l'on appelle ordinairement de nos jours la généralisation , comme étant indépendantes de la première tumeur, comme le résultat de l'action d'une dyscrasie sur ces parties. Nous voyons précisément dans les récidives locales , de la manière la plus précise, comment elles se produisent par l'extension pas à pas du mal , partant du point le premier affecté pour s'étendre vers les parties voisines et comment elles progressent de la même manière sans l'intervention d'aucune opération. C'est là une marche qu'il faut exactement connaître pour bien saisir, en général, le mode d'accroissement de la plupart des tumeurs.

Ordinairement on se figure que, lorsqu'une tumeur se forme dans une partie quelconque, elle se développe par elle-même. Il est des auteurs d'après lesquels il se déposerait toujours de nouveaux exsudais, aux dépens desquels se formeraient de nouvelles tumeurs. D'autres admettent que la tumeur s'assimile continuellement de

nouvelles substances et s'accroît ainsi par intus-susception. Gela est en soi indifférent ; car la plupart sont d'accord pour admettre que la tumeur s'accroît par elle-même, que les parties voisines sont soumises à une pression proportionnelle au degré de cet ac-

Flg. 9. Éruptions secondaires multiples de cancroïde du foie vus à la surface et sur la coupe de l'organe. En e, c tout petits foyers récents. Les gros noyaux a, b formés de nombreux petits noyaux ; d une veine coupée.

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