MULTIPLICITÉ
de lésions qui avaient, à une période antérieure de la vie, intéressé le développement osseux tout entier; mais ce qui s'applique aux exostoses , s'applique également aux éruptions cancéreuses multiples , lorsqu'elles n'apparaissent que dans les os; il peut se faire alors que les cancers surviennent en vingt points ditîérents du corps, mais seulement dans les os et non dans une autre partie.
On rencontre des phénomènes tout à fait analogues sur la surface extérieure du corps. Quelquefois des verrues se développent sur beaucoup de points du corps. Devons-nous en conclure immédiatement qu'il y a une dyscrasie verruqueuse dans laquelle le sang contiendrait une verrucine par exemple et qui produirait toutes ces excroissances? D'autres fois il se forme sur différents points du corps des tumeurs graisseuses , des lipomes dans le tissu sous-cutané ; nous pouvons même rencontrer ce qu'on a appelé une lipomatosie universelle. Devons-nous conclure de ces faits à l'existence d'une dyscrasie lipomateuse? En avançant de la sorte, on finit par arriver à de pures absurdités.
En effet, poursuivons cet exemple : la graisse du lipome ne diffère pas chimiquement de celle du tissu graisseux voisin; c'est la même espèce de graisse. Si, en réalité, il y avait beaucoup de graisse dans le sang, qu'il y eût une lipémie, et que cette graisse se déposât dans les parties et formât des tumeurs, il serait permis de supposer que cette accumulation atteindrait tout le pannicule adipeux, qu'il y aurait une diathèse graisseuse générale, et nous pourrions nous figurer que la polysarcie se développe de cette manière. Mais on ne saurait invoquer une augmentation de la quantité de graisse contenue dans le sänget prétendre à une dyscrasie spéciale, lorsque en un ou plusieurs endroits seulement du tissu adipeux il se développe des tumeurs adipeuses.
Lorsque nous voyons se former un lipome dont le contenu graisseux augmente constamment chez un homme amaigri en général, chez lequel la graisse sous-cutanée diminue en masse, nous ne pouvons pas dire que ce soit la conséquence d'une dyscrasie générale ; nous dirons qu'il doit exister une cause locale. Or qu'il survienne quelque chose d'analogue en des points nombreux du pannicule adipeux, il est plus probable alors que la cause réside dans le tissu graisseux que dans la graisse contenue
38 TKOISltME LEÇON.
dans le sang. Si cette dernière hypothèse était vraie, chacun de nous, après un repas copieux, serait menacé d'avoir des lipomes ; en mangeant beaucoup de pain beurré on pourrait se donner une dyscrasie lipomateuse, et chaque nourrisson serait exposé à ce danger, puisque à chaque repas il ingère régulièrement une notable quantité de graisse et se trouve pour ainsi dire dans une lipémie chronique.
Ainsi , le fait seul de la multipUcité de tumeurs , de l'existence d'une éruption multiple sur plusieurs parties du corps, nous permet d'autant moins de conclure avec certitude à l'existence d'un principe dyscrasique , que, dans le plus grand nombre de ces cas, le point de départ de ces altérations réside dans un système organique ou un tissu déterminé. On conviendra qu'il est indifférent que l'éruption se fasse dans des points éloignés ou rapprochés les uns des autres. Car lorsqu'il se développe une tumeur à chaque doigt d'une main , comme cela arrive assez souvent pour les tumeurs cartilagineuses , ces os sont tout aussi séparés les uns des autres , tant pour ce qui est de la circulation que des autres tissus, que si l'une des tumeurs siégeait à la phalange, l'autre à l'avant-bras et la troisième à la clavicule. Il est indifférent que les os soient un peu plus rapprochés ou éloignés les uns des autres; mais si ce sont toujours les os, alors je chercherai à savoir quelle cause morbide particulière a pu y résider. Ainsi lorsque, dans ces derniers temps, on a publié souvent des faits où, sans cause occasionnelle apparente, des tumeurs analogues s'étaient développées dans plusieurs parties du corps — dans les différentes régions et non dans les différents organes — on a eu tort de présenter de suite ces faits comme une preuve de la nature dyscrasique de ces tumeurs.
Pour ma part , je n'ai pas la moindre hésitation , dans l'état actuel de nos connaissances , à céder à la nécessité et à chercher dans le sang, par conséquent dans un principe dyscrasique, la cause du développement de certaines tumeurs. Je ne connais pas du moins d'autre explication à un certain nombre de maladies , par exemple les tumeurs syphilitiques et beaucoup de cancers. Seulement il faut faire une différence entre ces maladies. Quelquefois , comme dans les tumeurs leucémiques , dans les goitres , il peut à peine surgir un doute sur l'antériorité de la dyscrasie
PRINC[PES DYSCRASIQIKS. 39
relativement aux tuiiieiirs. Dans un nombre ])robablement beaucoup plus considérable de cas, au contraire, l'altération du sang, la dyscrasiequi cause l'éruption de nouvelles tumeurs, doit être considérée comme un p/iénomèiw deuiéropathiquc ; elle n'est pas résultée d'une altération «spontanée» quelconque, qui s'est faite dans le sang et y a produit, par une voie extraordinaire, des substances chimiques spécifiques ; elle résulte bien plutôt de l'absorption, de l'introduction dans la circulation de substances provenant d'une tumeur préexistante, d'un foyer qui n'a pas besoin, à son tour, de dériver du sang.
Si, en un point déterminé du corps, il se développe une tumeur pathologique qui croît rapidement, qui, par conséquent, soutire au sang une quantité de substances qu'elle transforme, on comprend que de cette tumeur aussi, à son tour, de grandes quantités de substances puissent rentrer dans la circulation générale. Ce retour se fait, comme on sait, par les vaisseaux lymphatiques et les veines.
Pour ce qui est du retour par les vaisseaux lymphatiques (et nous savons par les recherches de Schrœder van der Kolk ^ que , même dans le cancer, on trouve de nombreux vaisseaux lymphatiques), nous savons exister, dans la plupart des points du corps du moins, une disposition telle que les vaisseaux lymphatiques se rendent d'abord dans les glandes lymphatiques, cessent dans l'épaisseur de ces glandes de former des vaisseaux à parois propres et se réunissent de nouveau au sortir des glandes , pour continuer leur cours comme véritables canaux 2. La preuve d'un transport réel de matières hors de la tumeur est des plus évidentes, lorsque dans une foule de faits , précisément les glandes qui reçoivent les premières les lymphatiques provenant de la tumeur, sont aussi les premières le siège de la nouvelle affection. Il serait parfaitement absurde de se figurer que la maladie des glandes lymphatiques fût alors la conséquence d'une dyscrasie générale. Une femme, par exemple , a une tumeur du sein , qui n'entraîne , pendant des mois
^ A. F. H. de Lespinasse, Spécimen anal. path. de vasis novis paeiido-niembvanarum tam arteriosis et venosis quam hjmphaticis. Daventr. 1842, p. 41. — F. R. Westhoff, Mikroskopische onderzoekincjen over de ontaarding van äderen en %enuiven in kanker. Utrecht 1860, p. 53.
^ Path. celluL, p. 14i, 152.
peut-être , aucune autre conséquence ; puis , tandis qu'elle commence à subir un accroissement plus considérable^ les glandes axillaires se tuméfient. Après un certain temps, cette tuméfaction augmente. D'abord, ce ne sont que les glandes situées le plus près du sein ; puis viennent les glandes voisines de celles-ci, et si la personne vient à mourir, nous trouvons que l'affection s'étend graduellement le long de la chaîne ganglionnaire vers l'intérieur du corps. Ou bien encore , dans une tumeur de l'estomac, il peut arriver, lorsque la maladie n'est pas encore trèsavancée, qu'elle soit limitée aux parois de l'estomac. Mais si elle est un peu plus avancée , les glandes lymphatiques épigastriques seront presque toujours affectées , et plus l'accroissement du mal est rapide, d'autant mieux nous pouvons suivre l'altération successive des glandes plus éloignées ; les glandes du médiastin postérieur sont atteintes à leur tour et enfin les jugulaires situées à l'embouchure du canal thoracique. C'est identiquement ce que nous voyons pour le transport des liquides dans les processus inflammatoires : le liquide pathologique arrive d'abord à la première glande qu'il rencontre ; celle-ci devient malade ; de là le liquide est transporté à une seconde glande , qui s'altère à son tour, et ainsi de suite. Il n'y a pas ici, dans le fait, d'autre hypothèse possible que celle d'une substance matérielle quelconque, qui, du premier point affecté, pénètre dans les vaisseaux lymphatiques et qui, transportée par ceux-ci dans la glande lymphatique la plus rapprochée, y provoque la maladie par une vraie métastase, et ainsi de suite ^. Enfin arrivera naturellement le cas où il partira , des glandes affectées , des vaisseaux lymphatiques qui n'auront plus de nouveau à traverser de glandes lymphatiques, mais qui verseront directement leur lymphe dans le torrent général de la circulation. La substance nuisible arrivera ainsi dans la grande circulation, et il en résultera nécessairement une dyscrasie.
Il est beaucoup plus difficile, toutefois, de faire la même démonstration pour les veines , parce qu'elles ne nous présentent aucune disposition analogue aux glandes lymphatiques , qui nous servent pour ainsi dire de réactifs sur la substance dyscrasique.
* 0. Baring, Ueher d. Markscliwamm der Hoden. Gott. 1833, p. 165.
Fig. 1.
INFECTION. lli
Nous savons que des veines émergent des tumeurs. Nous savons, de plus, qu'il n'est pas très-rare que la masse de la tumeur pénètre dans la lumière des veines^, de façon à se trouver en contact avec le sang en circulation ; la masse de la tumeur alors fait saillie sous forme d'excroissance dans la lumière du vaisseau et se trouve en rapport immédiat avec le sang, rapports identiques à ceux qui, dans le placenta, existent entre les villosités de l'enfant et le sang de la mère, entre lesquels, on le sait, il se fait un échange très-rapide de matériaux. Il est en soi très-probable que , dans ces conditions, des particules de la tumeur arrivent dans la circulation, qu'elles soient à l'état liquide, ou qu'elles consistent, suivant les circonstances, en parcelles de tissus, même en cellules seulement. Il est du moins infiniment probable que c'est ainsi que se développent les affections identiques dans des parties éloignées, les métastases semblables à ce que nous observons directement dans la circulation lymphatique; cette opinion s'étaie sur les faits où une tumeur occupant un certain point pendant un temps assez long , la maladie frappe l'organe le plus rapproché suivant le courant circulatoire, comme cela arrive le plus souvent pour le foie.
La disposition du foie, relativement à la circulation veineuse , se rapproche le plus, comparativement, de celle des glandes lymphatiques. Qu'une tumeur maligne se forme dans un organe quelconque de la cavité abdominale, dont les veines se déversent dans la veine-porte , et que le sang en entraîne une substance nuisible, le foie sera l'organe le premier contaminé par ces parties nuisibles qui arrivent en contact immédiat avec lui. Dans
lig. 1. Cancer partant des glandes lombaires et pénétrant dans la veine-cave inférieure. a. Glande lymphatique augmentée de volume, cancéreuse, adhérente à la paroi veineuse qu'elle repousse vers la lumière du vaisseau, b. Coupe d'une glande semblable d'où part une excroissance ramifiée qui pend dans la lumière même de la veine.
*Cpr. Virchow, Archiv, I, p. 112. — Gesammelte Abhandlungen %ur tvissenschafll. Medicin. Francfort 1856, p. 551. — P. Sick , Beiträge zur Lehre vom Venenkrebs. Tübing. 1862. — Hüllmann, Monographia de carcinumate renum. Diss. inaug. Hai. 1847.
le fait, le foie est de tous les organes celui qui subit le plus tôt l'atteinte secondaire dans toutes les affections malignes qui apparaissent primitivement dans la sphère de la veine-porte, tandis qu'il ne montre aucune disposition prédominante à la maladie dans les affections qui apparaissent d'abord en dehors de la sphère de distribution de cette même veine-porte. Le foie est tellement disposé à contracter ces maladies qu'aujourd'hui même il arrive souvent dans les autopsies que la source primitive du mal soit méconnue et qu'à la clinique, comme à l'amphithéâtre, on prenne quelque cas pour un simple cancer du foie, tandis qu'une recherche attentive montre que l'affection du foie n'est que secondaire, que le cancer du foie n'est qu'un phénomène deutéropathique , qui est à mettre en parallèle avec l'affection secondaire des glandes lymphatiques, comme elle se rencontre dans tant d'autres cas.
De telles observations parlent haut en faveur de l'opinion que la tumeur première est un foyer d'infection'^ , foyer duquel partent et se répandent certaines substances nuisibles pour arriver en d'autres points. Cette conclusion finale est si naturelle et nécessaire que même les auteurs qui, tels cpie Scarpa^, rapportent déjà au premier « dépôt » de la substance néoplasique une altération quelconque dérivée du sang, ceux-là mêmes admettent que, dans la substance déposée qui se trouve au début dans un certain état de repos , le poison se développe ensuite par une élaboration locale et réagit à cet état sur l'organisme. Mais la preuve de cette altération primitive manque. On s'est, il est vrai, dans la discussion de cette question , très-souvent rejeté sur un fait qui a été regardé comme particulièrement démonstratif pour la nature primitivement constitutionnelle ou dyscrasique. On disait, en effet : il arrive très-souvent qu'une tumeur maligne , à une place quelconque, soit enlevée par une opération, et que cette ablation ne soit pas suivie de récidive sur place. Mais le danger est alors dans la formation d'une nouvelle tumeur de même espèce dans une autre partie du corps, peut-être dans un organe interne^. On en a conclu que la cause véritable devait persister
' Vircliow, Han'Ihuch der spec. Pathologie u. Therapie, l, p. 3i0. -Antonio Scarpa, Sullo scirro e sut cancro. Pavia 1825, p. 15-17. ^ Quibuscunque üCciiUi cancri fiunt , eos non curare melius est ; ciiroli enim cilius