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PRODUCTIONS SPKGTFIQUES ET NON SPÉCIFIQUES

peuvent se développer dans le cours delà syphilis, on voit aisément combien elles diffèrent les unes des autres. Un certain nombre d'entre elles est de nature simplement hyperpimîgue , c'est-à-dire qu'il se développe de nouvelles masses de tissu, qui sont identiques au tissu-mère duquel elles procèdent. Une exostose syphilitique est constituée par du tissu osseux qui ne présente aucun caractère particulier, permettant de le distinguer soit d'un autre produit osseux pathologique, soit d'un ancien tissu osseux. Un tubercule syphilitique de la peau ou une tumeur glandulaire syphilitique, un bubon, peut, dans sa structure intime, présenter l'analogie la plus grande avec des tumeurs cutanées ou glandulaires simplement inflammatoires, de telle sorte que nous ne pouvons nullement établir avec certitude , dans tous les cas , une différence caractéristique , lorsque nous avons la tumeur sous les yeux , quelque exactitude même que nous apportions à en faire l'examen microscopique. Dans ces différentes parties, le produit syphilitique ou la tumeur syphilitique apparaît comme le résultat d'une simple irritation , qui ne donne lieu qu'à la formation d'un tissu homologue.

Mais il existe une seconde espèce de tumeurs syphilitiques , les gommes, qui, dans le fait, dévient du type du tissu-mère duquel elles procèdent. Une tumeur gommeuse de la dure-mère ne passera, aux yeux de personne, pour un simple épaississement ou pour une simple hyperémie de la dure-mère ; une tumeur gommeuse du cerveau nous apparaît aussitôt comme quelque chose de différent de la substance cérébrale , comme quelque chose d'hétérologue ; une tumeur gommeuse du testicule diffère d'une simple induration de cet organe. Ce sont autant de formes hétéroplastiques. Ce n'est pas ici le lieu de chercher à savoir quel genre de tumeur constituent ces formes gommeuses. Quelques syphilidologues croient que ce sont de véritables tubercules. En supposant que ce soit juste , bien que je tienne cette opinion pour erronée , il n'y a toujours aucun doute que le tubercule est un produit hétérologue.

Si, d'après cela, une même source peut donner naissance à des produits homologues et hétérologues , il n'est certainement pas admissible que , de la nature des différents produits , on puisse remonter à la dyscrasie pour lui assigner des carac-

tères spéciaux. Car si nous prenons les exostoses syphilitiques comme point de comparaison , il nous faudrait établir une sorte de dyscrasie ossifiante , à laquelle le développement des exostoses serait à rapporter. Si nous prenons comme base de notre examen les bubons qui se composent en grandes parties de cellules lymphatiques , il nous faudrait admettre une sorte de dyscrasie lymphatique cellulaire. Si nous prenons les verrues, nous trouvons des productions de tissu connectif avec de l'épiderme , et si nous prenons les productions gommeuses , nous arrivons de nouveau à quelque chose qui en diffère entièrement.

La syphilis, prise comme exemple, nous apprend donc qu'avec une base constitutionnelle bien accusée, lors d'une dyscrasie primitivement spécifique , le caractère de chaque produit qui en résulte ne saurait être simplement déterminé par le caractère de la dyscrasie ; mais qu'ici aussi le caractère du point oii il se développe exerce une influence tout à fait décisive et qu'un degré assez élevé, une certaine énergie de l'incitation spécifique peut seul amener, dans différents points, la formation de produits 1 I ]}^ identiques. L'os, sous l'influence d'une irritation légère, peu in-

C. . jitK' tense, produit de l'os; le tissu connectif donne naissance à du ' U-f tissu connectif; la glande produit de la substance glandulaire nou-

velle ; à chacun de ces tissus est dévolue l'activité qui répond à sa nature; l'incitation qu'il reçoit de la dyscrasie agit dans chaque partie, suivant la disposition intime et spéciale de la partie. Il faut à la substance spécifique une certaine intensité j, une certaine énergie j pour donner lieu au développement de produits spécifiques. Ce n'est qu'à cette condition que nous voyons surgir des produits gommeux, par conséquent spécifiques, dans les os, dans la peau ou dans les glandes.

Il en est identiquement de même aussi pour d'autres prétendues dyscrasies. Rappelons ici la tuberculose , dans laquelle, il est vrai , la dyscrasie n'est pas immédiatement démontrable , mais où son existence au moins est admise comme compréhensible par elle-même, par une sorte de consentement général. Il est vrai que l'on exclut souvent les tubercules, dans le sens strict du mot, de la classe des tumeurs. Mais si l'on veut embrasser la totalité des tumeurs hétéroplastiques, on ne saurait faire autrement que d'y comprendre les tubercules. Eh bien, dans l'histoire de la tu-

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berculose, rien de plus fréquent que de trouver chez un individu atteint de tuberculose très-prononcée et même héréditaire, à côté des processus tuberculeux, de simples états d'irritation qui ne conduisent pas à la formation de tubercules, mais qui donnent lieu à la production de tissus nouveaux, homologues à ceux qui leur préexistaient ; dans ces cas , le travail morbide revêt tout au plus un caractère inflannnatoire , et, par suite, on voit apparaître des produits inflammatoires à côté du tubercule, et vice versa ; mais cependant tout ce qui se développe chez cet individu ne revêt en aucune façon un caractère particulier, spécifique.

Il en est identiquement de même des formes les plus graves , des cancers^. Dans les cas de cancer disséminé en grand nombre dans certains organes , par exemple dans le cancer des membranes séreuses, rien n'est plus fréquent que de voir se former à certaines places de véritables masses cancéreuses, et dans d'autres points des nodosités dans lesquelles un examen microscopique très-minutieux peut encore découvrir la disposition du cancer, notamment de petites alvéoles remplies de cellules , mais consistant néanmoins surtout en masse fibreuse ; plus loin encore nous trouvons enfin des nodosités qui ne laissent plus reconnaître aucune disposition spécifique et qui n'ont que les caractères d'une simple induration. Cependant personne ne pourrait nier que ces noyaux indurés ne procèdent d'une incitation identique à celle qui a présidé à la genèse des nodosités cancéreuses spécifiques. Nous ne pouvons guère nous expliquer cette différence autrement qu'en admettant que, dans un cas, l'irritation a été plus énergique et que dans l'autre elle l'a été moins ; c'est pourquoi, dans ce dernier cas, l'irritation n'a pu se manifester avec ses caractères spéciaux; mais ce n'est que lorsque l'action s'exerce avec une certaine force que la direction particulière , qui est déterminée par la nature de la substance incitante, arrive à se manifester également dans le travail morbide local.

De telles observations amènent à conclure que, même dans les cas où, réellement, il existe une substance répandue dans le corps, une matière spécifique viciant le sang, ayant la propriété d'irriter certaines parties et d'y amener, par l'irritation qu'elle

*Virchow, Archiv, XIV, p. 41 ; trad. de Pétard, p. 4.S.— Handbuch der spec. Path. u. Therapie, I, p. 339.

provoque , la formation des parties nouvelles ; dans ces cas , les conditions locales, l'intensité de la cause irritante et la nature des tissus qui sont atteints par cette cause déterminent la marche que suivra ensuite le développement. J'admets , de plus, que la dyscrasie , comme telle, restera en général sans effet, s'il n'y a aucune cause locale particulière qui devienne le point de départ de ses manifestations. J'ajoute enfin que , lorsqu'il s'agit de savoir si en général on peut encore, dans l'état actuel de la science, considérer la dyscrasie comme permanente, durable et se perpétuant parfois héréditairement à travers des générations entières, je ne saurais vraiment produire aucun fait qui confirmât cette opinion. Je considère la doctrine des dyscrasies permanentes , que Scarpa^ déjà a renversée précisément pour ce qui a rapport au cancer, comme devant être complètement rejetée 2. Le sang, avec le changement perpétuel de ses éléments , n'y est rien moins que favorable, en ce que les substances étrangères à sa composition sont éliminées d'une manière quelconque avec le temps, soit rejetées au dehors par les organes de sécrétion, soit attirées et fixées dans un tissu. Pour moi , il ne peut exister de dyscrasie durable , telle qu'on le suppose ici , que si , en un point quelconque du corps , il existe un foyer de production , qui amène continuellement la même substance à nouveau dans le sang et y entretient ainsi une viciation durable. Mais alors, dans ce cas , la dyscrasie dépend d'un certain point déterminé du corps et constitue un phénomène secondaire, qui procède de l'affection primitivement locale. La tumeur joue ici le même rôle qu'un organe de sécrétion, non pas dans le sens de John Simon (p. 43) , en enlevant au sang les substances nuisibles , mais au contraire en versant dans le sang des substances nuisibles. Elle se comporte non pas comme les reins, mais comme les glandes lymphatiques et la rate.

Supposons maintenant que l'irritation locale se soit produite de l'une ou de l'autre manière, comme je l'ai étabh plus haut, son action sera naturellement la plus forte et ses résultats les plus grands , dans les points où existent les circonstances locales les plus favorables à l'irritation , ou bien dans ceux où l'irritation se

' Scarpa, Sullo scirro e sul cancro , p. 17.

*PaUi. cellul., p. 111. — Wünburtjer Verhandl., 1852, t. Ht, p. 102. — Gemmiiirllr MiliaiiiU., p. 53.

STATlSTI()l K DHS II MEl KS. 77

rej)roduit le plus souvent. Si la cause iiritante est peu intense , elle ne donnera lieu qu'aux simples conséquences de l'irritation, telles que nous les connaissons sous le nom iVinfJaminatioiij, (ïinjlammalion chronique, à' hypertrophie , dlujperplasie. Il lui faudra un caractère spécial et une certaine intensité pour arriver à produire des formes spécifiques. L'observation apprend précisément que les formes malignes des tumeurs se développent en grande majorité dans les organes qui sont le plus exposés aux causes irritantes extérieures, qui ont des surfaces tangibles à celles-ci, et que tous les autres organes sont, comparativement, relégués au second plan.

Ce point de vue n'apparaît toutefois pas facilement lorsque l'on parcourt une clinique chirurgicale , parce qu'une clinique ou un service d'hôpital réunit les cas exceptionnels. Gela ne donne aucune idée exacte de l'ensemble des états morbides qui existent dans une population ; il s'ensuit que le clinicien ou le médecin d'hôpital est facilement induit en erreur dans l'idée qu'il se fait sur la fréquence des différents produits morbides. La question se présente différemment lorsqu'on la soumet à la statistique de toute une population. Nous ne possédons pas de grandes statistiques pour les tumeurs malignes, tel que cela serait possible si les médecins en général s'occupaient davantage de réunir leurs observations, et s'ils prenaient plus en considération l'importance de la statistique pour la pathogénie. A ce sujet, je puis citer quelques faits qui ont été colligés sur différents points et à différentes époques et qui s'accordent en général si bien qu'à mon avis cela sutiit pour décider complètement le point capital de la question.

Un médecin français, Tanchou^, a dressé, au moyen des registres de l'état civil du département de la Seine, les tables de mortalité pour les années de 1830 à i8/t0. Il s'agit des gens qui ont succombé à des tumeurs malignes ou cancéreuses et inscrits comme tels sur les registres. Le nombre de ces cas est de 9118, parmi lesquels le nombre des tumeurs siégeant dans l'utérus est de 2996, c'est-à-dire 32,8 p. 100; ainsi elles forment, à elles seules, le tiers de la somme totale. Puis viennent, immédiate-

' J. Tanchou, Recherches sur le (raitemenl tnédical des lumeurs du sein. Paris 1S44, p. 258.

ment après, les affections de l'estomac, au nombre de 2303, c'est-à-dire 25,2 p. 100, ainsi un quart. Il n'en reste donc plus beaucoup pour les autres organes. Nous avons d'abord le sein., qui figure pour 12,6, puis le foie pour 6,9, le rectum pour 2,/t et les autres parties de l'intestin pour 1,6 p. 100. Si l'on observe que les affections du foie sont, pour la plupart, à considérer comme secondaires et que, d'ordinaire, il existe un cancer primitif du rectum et de l'estomac partout où la liste porte cancer du foie , il en résulte que les cancers du canal digestif représentent la somme la plus considérable , car ils donnent pour eux seuls au delà de 36 p. 100. En y ajoutant les 32 p. 100 concernant l'utérus et les 12 p. 100 fournis par le sem, on arrive à un chiffre total qui dépasse 80 p. j 00 du nombre total des cas de décès.

On a attaqué de toute part cette statistique de Tanchou , en lui reprochant d'être édifiée sur des données trop superficielles. On ne peut certes faire ce reproche au travail que IMarc d'Espine^ a fait sur la mortalité dans le canton de Genève , entre les années 1838 et 1855 ; c'est un des meilleurs travaux qui existent dans cette direction , parce que la statistique de la mortalité à Genève, précisément dressée sous la direction de cet auteur, est devenue un vrai modèle du genre. Le nombre des cas de décès par le cancer est de 889.

La proportion des différents organes atteints est :

Estomac 399 fois = ko p. 100

Utérus 139 » = 15 »

Foie etc 93 » = 12 »

Sein 76 » = 8,5 »

Gros intestin et intestin grêle. 30 » =: 3,3 »

Rectum 25 » = 3 »

Il est facile de voir que ce petit nombre d'organes représentent presque la somme totale, 87 p. 100.

J'ai moi-même- établi une statistique de la mortalité pour la ville de Würzbourg, de l'année 1852 à 1855, en prenant une

' Statistique mortuaire du canton de Genève pendant les années 1858 à 1803. Echo médical, 18öS, t. II, p. 305-326.

- Beiträge zur Statistik der Stadt Würzbur'j. Verhandlungen der Wür'Jjurger physikalisch-jnedicinischen Gesellschaft, 1859, t. X, p. 66.

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base d'une exactitude telle qu'elle n'a guère pu être atteinte encore autre part ; en effet, la grande extension donnée aux autopsies, portant même sur les sujets morts hors des établissements hospitaliers, a fourni des données beaucoup plus exactes que partout ailleurs. A Würzbourg, pendant cet espace de temps, la mortalité par les tumeurs malignes formait 5,3 p. 100 de la mortalité totale et l'échelle de fréquence était la suivante : sur 100 cas de mort par des tumeurs malignes :

Estomac 34,9 p. 100

Utérus, vagin etc. . . . 18,5 » ^

Gros intestin et intestin grêle. 8,1 »

Foie et autres 7,5 »

Face et lèvres 4,9 »

Sein 4,3 »

Total 78,i2 p. 100

ou , en d'autres termes , les affections malignes de la portion abdominale du canal digestif formaient un peu plus de la moitié (50,5 p. 100) ; celles des organes génitaux de la femme, sans les ovaires, près d'un quart (22,8 p. 100) du chiffre total, ce qui reste un peu au-dessous des chiffres de Marc d'Espine (63,3 et 23,5 p. 100). Tout ce qui vient après ne sont que de très-petits nombres. Dans ce relevé figure naturellement confondu le matériel cadavérique d'une clinique chirurgicale et des hôpitaux, de telle sorte que le nombre des cas de tumeur maligne est un peu plus considérable qu'il ne serait, sans cela, pour la population.

Dans ces trois séries de chiffres, qui ne s'accordent pas tous parfaitement, où tantôt l'estomac, tantôt l'utérus figure pour une proportion plus considérable, on reconnaît cependant aisément que, dans les localités aussi différentes, des observateurs tout à fait étrangers les uns aux autres sont arrivés au même résultat général, à savoir que dans les organes revêtus d'une surface molle, qui se trouvent fréquemment en contact avec des corps étrangers, il se développe bien plus de tumeurs que dans ceux qui sont ren-

Ml y a dans mon travail une erreur sur ce chiffre. La fréquence des cancers de Vi\térus est trop faiblement cotée : au lieu de 21, il devait y avoir 33 ; ce qui donne 18 p. 1 00, et 18,0 p. 100 en y comprenant le cancroïde des parties génitales externes.

Termes dans l'intérieur des cavités, qui n'ont que, dans une moindre proportion, des rapports et des communications avec l'extérieur et qui ne sont que plus rarement exposés à des influences vulnérantes directes. Si l'on va plus loin et que l'on compare les différents segments de ces organes (p. 66) , on voit encore davantage que la maladie frappe précisément le plus souvent les points qui sont les plus exposés , par leur situation, aux froissements et aux irritations de la part soit de corps extérieurs soit de subtances secrétoires^.

Je sais fort bien que cette doctrine rencontre aujourd'hui encore beaucoup d'opposition et qu'une grande partie de nos meilleurs chirurgiens se refuse toujours encore à adopter cette manière de voir; il y en a même quelques-uns qui font en sorte de rendre la chose incompréhensible, en rejetant a priori notre mode d'interprétation pour invoquer une inconnue quelconque, absolument inaccessible , que l'on se plaît à regarder comme à tout jamais inexphcable. Certes on n'arrivera jamais au but en procédant ainsi. Mais si l'on précise davantage les question, si l'on réunit les faits relatifs à toutes les autopsies , il faudra bien nécessairement que les causes locales d'irritation finissent une fois par apparaître clairement au grand jour. Nous aurons occasion , au sujet des différentes formes de tumeur, de revenir encore sur des considérations spéciales de ce genre; l'histoire des cancroides nous fournit en particulier les combinaisons les plus variées , par exemple pour le cancer labial et le cancer des ramoneurs. Ces questions sont devenues partout l'objet de discussions, et j'espère qu'il ne se passera plus beaucoup de temps jusqu'à ce que l'on ait étabU, d'une manière positive, comment procède ce développement morbide.

Ainsi , quand même je ne puis dire de quelle manière particulière doit s'exercer l'irritation pour produire précisément telle tumeur dans un cas donné, tandis que dans un autre cas, peutêtre dans des conditions en apparence identiques , il ne se développera qu'une snnple inflammation, je n'en ai pas moins cité toute une série de faits (p. 65) , qui montrent qu'il peut exister dans la structure anatomique des différentes parties certaines lésions persistantes, qui mettent obstacle à l'action des forces

' Virchow, Archiv, XIV, p. 45 ; trad. de Pétard, p. 48.

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régulatrices (ou réactives, comme les appelle Philippe von Wallher) ; sous l'influence d'une cause irritante qui n'eût produit dans un autre point qu'une affection simplement inflammatoire, l'irritation y donne lieu au développement de la tumeur spécifique.

Si nous prenons l'ensemble des tumeurs homologues, nous ne pouvons établir une limite nette entre elles et les tuméfactions inflammatoires. Nous trouverons surtout, en traçant l'histoire des tumeurs éléphantiasiques fibreuses et epitheliales, que l'on est vraiment dans le plus grand embarras pour distinguer où l'on doit commencer à compter une affection au nombre des tumeurs. Il n'y a particulièrement dans les tumeurs hyperplasiques qui surviennent dans l'intimité de certains organes, aucune limite absolue qui les sépare des hyperplasies simples de ces mêmes organes. La forme, la configuration du produit de formation nouvelle nous conduit seule à le ranger dans la série des tumeurs. Personne n'hésite à regarder le travail morbide même comme le résultat d'une irritation chronique, d'une inflammation; mais lorsqu'il donne lieu à une nodosité, alors chacun est saisi de terreur, et l'on se demande si celle-ci peut encore être regardée comme aussi innocente. Lorsque les parois utérines s'épaississent, on dit qu'il y a métrite chronique, hypertrophie; mais lorsqu'il s'y forme des noyaux, quand même ils seraient composés des mêmes tissus que la paroi épaissie, on dit alors qu'il existe une tumeur fibreuse. Ici on ferme évidemment les yeux devant les faits pathologiques les plus évidents.

L'irritation varie dans sa nature, suivant qu'elle est produite par une substance chimique particulière, une «acrimonie, » ainsi que nous le supposons dans les maladies infectieuses, dans les états dyscrasiques, ou suivant qu'elle est à rapporter à une cause mécanique. La direction que prend le développement du nouveau tissu à la suite de cette irritation varie à son tour suivant que les tissus sur lesquels porte l'irritation, diffèrent notablement les uns des autres, et suivant que la substance irritante exerce une action chimique toute particulière, qui, semblable à l'action du sperme sur l'œuf, communique au tissu irrité des qualités toutes spéciales.

Il y a toutefois quelque chose de tout particulier dans le fait de

ces semences ^ pathologiques qui ont le. pouvoir de produire les phénomènes souvent si complexes du développement ultérieur, mais ce sont cependant au fond des phénomènes d'un même ordre, et par ce fait même ils nous autorisent à admettre pour eux un })oint de départ commun ou identique. Nous savons que dans quelques familles certains organes ont la propriété héréditaire de donner lieu, en certains points, au développement de tumeurs. Je ne veux point parler ici de ces familles (dites d'hommes porc-épic) où l'épiderme forme en certains points des excroissances cornées particulières , hien qu'on les ait avec raison rangées dans cette catégorie; mais nous rencontrons par exemple des dispositions héréditaires évidentes à la production de tumeurs fibreuses dans la peau, qui se transmettent de famille en famille. L'histoire de la tuberculose fournit les preuves les plus évidentes de l'hérédité; elle se transmet souvent du père à l'enfant, elle ne peut donc guère se transmettre autrement que par la semence.

Il en est tout à fait de même de certaines propriétés qu'une tumeur acquiert par l'endroit où elle se développe ; elles sont ensuite transmises à de nouvelles tumeurs, qui apparaissent en d'autres points du corps qui ne possédaient pas dans l'origine cette direction du développement. Il se forme, par exemple , une tumeur colorée, une mélanose dans une partie qui est naturellement douée de la faculté de produire du pigment, soit dans la choroïde de l'œil et dans la peau extérieure. Lorsqu'après des mois ou peut-être des années , les soi-disant métastases se produisent, les tumeurs métastatiques seront alors également colorées en noir ou en brun. Ou bien encore quelqu'un est primitivement affecté d'une tumeur dans laquelle pénètrent des excroissances osseuses , de façon à former une tumeur en partie ossifiée ; lorsque cette tumeur est de mauvaise nature et qu'il s'en développe de semblables à nouveau dans d'autres points, soit dans le poumon, celles-ci s'ossifient également, et il peut ainsi en effet se développer des tumeurs osseuses considérables dans le poumon.

Dans de tels cas, on ne peut se refuser h reconnaître, ainsi que cehi est admis depuis longtemps-, que la nature particulière

' Virchow, Archiv, XIV, p. 4-0. — Patli. cellul., p. 180. '''^ "''

* Kluge, fiusl's Magazin, 1824, t. XVI, p. S13. — Heysinger, System der Histologie,

1822, p. 97. — Th. Hoügkin, Lectures on morbid anatomy of the serons and mucous

meinliranes. Lond. 1836, I, p. 2G0.

TISSUS ÄivraicuLAmiis. 83

de la tumeur primitive dérive de celle du tissu oîi elle se développe ^ On ne peut, en effet, guère s'expliquer autrement la pigmentation d'une tumeur de la choroïde oculaire ou l'ossification d'une tumeur du fémur que par l'extension à la tumeur de la propriété innée et permanente de la choroïde à faire du pigment et le fémur à produire du tissu osseux. Mais lorsque plus tard une tumeur mélanique se développe dans une glande lymphatique ou dans le cerveau, dans le foie ou dans l'ovaire, ou qu'une tumeur ossifiante se produit dans une glande lymphatique ou dans le poumon, nous ne pourrons guère faire autrement que de les considérer comme des produits secondaires, comme une seconde génération, à laquelle les propriétés de la première ont été transmises par une certaine semence, comme le père transmet son individualité par la semence (sperme) à l'ovule et à l'enfant. Nous savons maintenant exactement que ce qui est fécondé, ce qui est, dans ce travail pathologique, analogue à l'ovule , est un tissu-mère déterminé^ une matrice^.

Auparavant, alors que l'on croyait que tous les néoplasmes commençaient par une exsudation et que les tissus nouveaux se développaient au dépens des exsudats, on rencontrait de grandes difficultés pour démontrer le grand nombre d'exsudations variées qui, d'après cette théorie, devaient exister, mais que l'on n'arrivait pas à découvrir. Aujourd'hui que nous savons que chaque production nouvelle procède, par voie de prolifération ^ d'un tissu préexistant, les différents tissus-mères nous fournissent une base sufiisante pour expliquer les différences si considérables des tissus qui se développent à nouveau ; ce dont cette interprétation ne rend pas compte, doit être rapporté à la diversité des incitations et des conditions extérieures du développement ultérieur. Dans toutes ces relations, le parallélisme des tissus matriculaires et de l'ovule est parfait.

On n'a poursuivi que très-rarement dans ces derniers temps les essais qui ont été jadis plusieurs fois tentés de la transmission des tumeurs par l'inoculation, pour ainsi dire par la fécondation; en effet, on comprend que l'on ne puisse l'entreprendre sur

' Virchow, Archiv, 1847, I, p. 479 ; Gesammelte Abhandlungen, p. 49, 33. • Virchow, Handbuch der spec. Pathologie u. Therapie, I, p. 383.

8/| CLNQl lÈMIÎ LEÇON.

l'homme^, et les animaux: présentent, en matière de développement de tumeurs, de très -nombreuses particularités qui s'expliquent facilement en ce qu'ils ont leur type de formation particulier. De même que la semence d'une espèce animale ne saurait être fécondante pour une autre espèce, de même on ne peut tirer aucune conclusion définitive du résultat négatif de l'inoculation des sucs d'une tumeur de l'homme sur des animaux.

Cependant les recherches n'ont jusqu'à présent pas été faites avec tant de précautions que l'on puisse les considérer comme décisives. On s'est, dans la plupart des cas, borné à injecter dans le sang des animaux des particules de tumeurs, soit des sucs seuls, soit des fragments de particules de la tumeur. On n'a, en général, obtenu ainsi aucun résultat (Dupuytren, Valentin, J. Vogel, moi-même). M. B. Langenbeck^ est le premier qui arriva à des résultats tout à fait positifs; il trouva de nombreuses tumeurs qui s'étaient développées dans les poumons d'un chien , dans les vaisseaux sanguins duquel il avait injecté du suc cancéreux frais d'une tumeur siégeant sur le bras d'un homme. MM. Follin et Lebert^ observèrent aussi un certain nombre de tumeurs d'apparence cancéreuse dans le cœur et dans le foie d'un chien, dans la jugulaire duquel ils avaient injecté, quatorze jours avant, un suc provenant d'un cancer du sein.

Ces recherches demandent en tous cas à être continuées et il serait fort à désirer que l'on entreprît sur une plus grande échelle des inoculations avec des substances fraîches; ce genre de recherches me semblent une direction toute judicieuse'^. Nous n'avons jusqu'à présent, sauf l'ancienne observation de Peyrilhe, qu'un

' Les relations anciennes de transmission fortuite du cancer d'un homme à un autre sont les unes incertaines , les autres inadmissibles. On pourra lire à ce sujet les remarques pleines de sens de John Pearsou {Praciical dbservations on cancerous coniplaints witli an account of some diseases luhich hâve been confounded with the cancer. Lond. 1793, p. 20).

■ -Schmidt, Jahrbücher, t. XXV, p. 99. J'ai vu moi-même les dessins de M. Langeiibeck de la structure microscopique des noyaux du poumon. Ils ont plus de ressemblance avec les formes spontanées du cancer, comme je l'ai aussi rencontré chez le chien, qu'avec les éléments cancéreux de l'homme.

•'Lebert, Traité pratique des maladies cancéreuses. Paris 1831, p. 136.

* La voie expérimentale de l'inoculation vient d'ouvrir une nouvelle ère à l'iiistoire de la tuberculose par le travail remarquable de M. J. X. Viilemin, prof. agr. au Val-de-Gràce. Union médicale, n» li7, 1865. {Noie du trad.)

GERMES SliMIIVTFÈRES. 85

résultat en apparence heureux qu'obtint C. 0. Weber ^. Il injecta dans la veine fémorale d'un chien du suc cancéreux provenant d'un fongus médullaire du maxillaire supérieur et en introduisit en même temps une quantité considérable dans le tissu cellulaire sous-cutané; il se développa, dans ce point, en seize jours, une tumeur du volume du poing, présentant la structure d'un fongus médullaire. Ce n'est là, il est vrai, qu'un seul cas isolé, mais il est certes remarquable; et en tous cas, il me semble déjà maintenant possible d'admettre que les sucs provenant de la tumeur exercent sur certains éléments des tissus une action analogue à celle d'une semence 2.

Le développement histologique lui-même peut être suivi aujourd'hui avec une parfaite exactitude dans ses différents stades. La difficulté gît uniquement dans les recherches étiologiques ; le point de vue anatomique est tout éclairci. Dans chaque point où survient une de ces irritations nous voyons les choses suivre d'abord la même marche que dans les irritations inflammatoires. Il ne se fait ni exsudation libre, ni produit de nouvelle formation dans un cytoblastème libre, comme on l'avait jusqu'ici généralement admis ; le point de départ du développement existe dans les éléments cellulaires du tissu-mère. Toutes les recherches tendant à ramener l'histogenèse des tumeurs à un autre point de départ sont infructueuses ; la nouvelle théorie de Rokitansky ^ même repose sur un malentendu dès le principe, comme l'ancienne théorie de Hodgkin^.

Les tissus qui doivent devenir le siège du développement de la tumeur augmentent de volume ; leurs éléments absorbent plus de matériaux, ils se gonflent. Bientôt après, ordinairement, commence la segmentation des noyaux (nucléation) , vient ensuite une multiplication de cellules (cellulation). Si celle-ci se fait rapidement, si elle atteint un degré élevé, et si les cellules

* c. 0. Weber, Chirurgische Erfahnuujen ?/, Untersuchungen. Berlin 1859, p. 289.

- Virchow, Die Einheitsbestrebungen in der wissenschaftl. Medicin. Berlin 1849, p 39 ; Gesammelte Abhandl., p. 46; Handbuch der spec. Path. u. Ther., I, p. 278, 339; Archiv, XIV, p. 40.

'Bokitansky, Ueber die EntwickeJung der Krebsgeriiste tnit Hinblick ouf das Wesen u. die Eutwickelung anderer Maschenwerke. Sitzungsberichte der math, naturw. Clasae der k. Akademie der Wissensch. nu Wien, 1852, t. VH, p. 391.

* Hodgkin, On the anatomical characters of some adventilious structures Med. chirurg. Transactions, 1829, vol. XV.

deviennent de plus en plus petites à mesure qu'elles augmentent en nombre, le tissu arrive à un état que j'ai appelé état de granulation, parce qu'il est tout à fait semblable à celui que nous voyons à la surface des plaies , où l'on appelle depuis longtemps granulations les jeunes masses de tissu 'i. Le tissu, à cet état, est en réalité indifférent; il est comparable aux états embryonnaires qui surviennent dans l'œuf dans les premiers temps qui suivent la fécondation, alors qu'il se développe une masse de cellules auxquelles il n'est pas possible de reconnaître ce qu'il adviendra de chacune en particulier. Les cellules desquelles procédera le cerveau ont la même apparence que celles qui deviendront muscle, tissu connectif ou épithélium. Il en est de même dans l'état de granulation; c'est un stade indifférent, où existent généralement de petites cellules rondes , qui possèdent un noyau et dans le cas le plus favorable un nucléole et, pour la plupart, une substance faiblement granulée.

Ces cellules de formation - sont connues déjà depuis assez ongtemps; Valentin et Müller les ont déjà décrites il y a plus de vingt ans; mais nos devanciers admettaient toujours qu'elles se développaient par une génération équivoque, dans les masses exsudées, dans le soi-disant blastème, qu'elles formaient par conséquent un produit se développant de nova, sans se relier en rien aux formations préexistantes. Seulement on peut se convaincre avec la plus grande précision, que ces nouveaux éléments procèdent des éléments préexistants de la partie; les anciens éléments sont leurs matrices.

Chaque élément du corps n'est pas, bien entendu d'après ce que nous savons, en état de devenir le point de départ d'une telle

ïig. O. Figure schématique de la segmentation des cellules et de la granulation : a simple cellule à noyau , b segmentation des nucléoles dans la cellule augmentée de volume, c augmentation plus considérable de la cellule et segmentation du noyau, d segmentation de la cellule elle-même, e segmentation continuant à se faire dans les nucléoles et les noyaux des cellules nouvellement formées , f segmentation des nouvelles cellules elles-mêmes, g segmentation plus avancée encore, éléments se rappetissant de plus en plus et prenant le caractère de cellules de granulation.

* Virchow, Archiv, XIY, p. G2. — Palh. ceUul., p. 353. -Virchow, Handbuch der spec. Palh. v. Therap., I, p. 331.

srvDK i)"i\nirh'iîi\E\ci:. 87

production ; cette propriété manque entièrement ou bien existe à un faible degré, en particuliei* dans tous les éléments qui ont atteint le degré spécifique de leur développement physiologique , et qui, dépassant un certain niveau de formation, se sont développés jusqu'à revêtir des formes parfaites, proprement animales. Un globule rouge du sang n'a pas la faculté de proliférer; une cellule ganglionnaire de l'appareil nerveux ne l'a pas davantage, que nous sachions ; les cellules glandulaires revêtues de leur caractère glandulaire ne sont plus en état de produire une génération clifTérente, et si la plupart des anciens auteurs depuis Fréd. Hoffmann et Bœrhaave ont désigné le cancer comme une maladie glandulaire, il faut au moins tenir bon à ce que ce n'est pas le parenchyme glandulaire particulier, spécifique, mais le tissu interstitiel qui engendre la masse de la tumeur. Des cellules épidermiques achevées, parfaites, n'ont plus aucune propriété génésique. Il y a plus et, pour ma part, je dois dire qu'il ne m'a pas été possible de me convaincre qu'il puisse se faire un développement ultérieur aussi avancé dans une fibre musculaire ou dans une fibre nerveuse. DifTérents observateurs ont récemment émis l'opinion positive que cela arrive , et comme je ne puis rien opposer à cette possibilité, je me borne à dire que je n'ai pu jusqu'ici arriver à m'en convaincre et que ce mode de développement, s'il existait, serait fréquent.

La production nouvelle ne fait pas chaque fois ce détour en passant par le stade de granulation; la segmentation des éléments peut conduire d'emblée à la production de formes déterminées typiques. Tel est le cas dans les hyperplasies directes, où les nouveaux éléments revêtent, dès le début, l'habitus complet des anciens. ^lais cela se rencontre d'autant moins dans la formation des tumeurs que le développement est plus excessif et se fait plus rapidement; dans ce cas, il se glisse un stade indifférent même dans le développement de simples hyperplasies. Que la tumeur, au contraire, s'accroisse d'une manière lente et continue, elle peut alors atteindre l'acmé de son développement sans perdre un instant le type du tissu-mère; elle se parfait par première intention'^. Quelques tissus qui ne sont pas appropriés à la pro-

* Paih. celluL, p. 5ö et 59.

88 CrNQUISME LEGO.X.

duction de granulations, par exemple le tissu musculaire lisse, l'épithélium glandulaire, fournissent par la segmentation directe de leurs éléments des masses considérables de tumeurs, sans qu'il se produise chaque fois en même temps des cellules de formation ; mais le stade de granulation ne saurait être méconnu dans la majorité des tumeurs et c'est pourquoi nous rapportons d'abord nos considérations à ce cas qui est le plus ordinaire.

On peut dire ici avec certitude : les tissus les plus indifférents deviennent le plus fréquemment le point de départ de ces développements nouveaux.

Lorsque nous considérons les formations epitheliales, nous voyons toujours les couches les plus jeunes, celles qui n'ont encore atteint aucun développement spécifique, particulièrement les éléments du réseau de Malpighi, entrer en prolifération et leur segmentation produire les éléments nouveaux. Dans le groupe des tissus connectifs, c'est également le cas pour les tissus qui ont le moins atteint un degré de développement caractéristique ; ce sont le tissu connectif ordinaire, le tissu muqueux et la moelle rouge des os, tandis que le tissu cartilagineux et le tissu osseux accompli montrent cette disposition à un degré comparativement bien plus faible, et le tissu cartilagineux une tendance de nouveau moins marquée que le tissu osseux, en tant que, comme on le sait, le tissu cartilagineux est bien plus un tissu sui generis que le tissu osseux , qui se range assez immédiatement à côté du tissu connectif ordinaire. Le tissu graisseux luimême ne prolifère pas comme tel, mais, comme les tissus osseux et cartilagineux, il se transforme régulièrement en un tissu mou, plus muqueux, et ce n'est, à proprement parler, que celui-ci qui prolifère. Parmi les tissus qui ont atteint un développement plus spécifique, on voit la maladie frapper le plus fréquemment ceux qui appartiennent au système vasculaire, aussi bien les parties qui rentrent dans l'appareil des vaisseaux sanguins que notamment dans celui des lymphatiques.

Mais il est hors de doute que le tissu connectif proprement dit est le point de départ le plus fréquent de la formation des tumeurs. Déjà d'anciens observateurs étaient arrivés à ce résultat, par des recherches d'anatomie grossière. Il y a déjà plus d'un siècle.

OHKilXK DR \.\ TlMlUr«. 89

Grashiiis^ cherchait à démontrer que les fongus et les sarcomes, les squirrhes et les carcinomes, comme les autres tumeurs fongueuses, telles que le Condylome, lepulis, avaient leur siège réel dans le tissu cellulaire {membrana cellulosa) et en procédaient. Kluge 2 déclara positivement que chaque parasite provenait de la substance cellulaire (le nom par lequel on désignait alors le tissu cellulaire ou connectif) et des membranes qui en étaient le plus proches , et que le squirrhe des glandes ne se développait pas aux dépens de la substance des glandes, mais toujours aux dépens du tissu cellulaire reliant les différents acini. Mes recherches microscopiques ont enfin confirmé ce fait, qui a été reconnu et vérifié par de nombreux observateurs modernes.

Le stade d'irritation existe donc déjà avant celui où les tissus matricules produisent les cellules formatives indifférentes. Lorsque nous considérons la série la plus ordinaire et se rencontrant le plus fréquemment des phénomènes de développement , telle qu'elle se voit dans le tissu connectif, et si nous prenons le cas le plus simple, celui où nous avons sous les yeux une seule cellule fusiforme (fibroplastique) isolée , nous voyons son volume augmenter, son noyau grossir, se segmenter ensuite et, bientôt après , ordinairement la cellule se segmenter elle-même. Cela se répète dans les nouvelles cellules et ainsi de suite; les segmentations se succèdent rapidement et il ne tarde pas à y avoir des séries parfaites , où les petits éléments sont placés les uns à la file des autres. Il y a donc eu , avant le stade de formation de ces cellules primordiales , comme on les a aussi appelées, toute une série de développements, et la tumeur ne commence pas avec les cellules primordiales, mais avec la première altération que subit le tissu-mère. Que celui-ci doive

ïlg. 9. Schema du tissu connectif en voie de prolifération: a cellule fusiforme isolée du tissu connectif normal , b simple augmentation de volume de celle-ci (hypertrophie). c segmentation du noyau, cl segmentation de la cellule, e segmentation plus avancée et formation de cellules rondes de granulation , f segmentation plus avancée de ces dernières.

* J. Grashuis, Exercitatio med. Chirurg, de scirrho et carcinomate, in qua eliam fungi et sareomata pertractantur. Amstel. 1741, p. 67, 77, 96. ^P.ust, Magazin, 182i, t. XVI, p. 513.

son irritation à une action mécanique ou chimique, qu'il y ait eu prédisposition locale ou non, la marche du développement est identique jusqu'au stade caractérisé par la présence des cellules de granulation (formatives ou primordiales).

On voit déjà par là qu'il n'existe pas en réalité de hmite qui sépare la tumeur du tissu-mère qui l'a engendrée; dans le principe la tumeur est en connexion parfaite et intime avec le tissumère. !Mais à mesure que de nouvelles cellules résultent de la segmentation et de la prolifération progressives des anciennes, il survient en même temps des modifications importantes dans la consistance de la partie, dans l'état des vaisseaux, dans la constitution chimique des tissus, et l'on trouvera alors toujours un certain point dont on pourra dire : ici il y a déjà tumeur, ici elle commence visiblement. Tel est alors le point que les chirurgiens ont désigné comme limite des tumeurs. Mais , lorsque dépassant ce point, on pénètre dans le tissu en apparence sain et que nous l'examinons, on y trouve la série des jeunes produits de formalion, qui est précisément la cause des récidives locales si fréquentes après l'extirpation. Il n'arrive que trop fréquemment qu'on laisse persister du tissu déjà en voie de prolifération que l'on croit être normal, bien qu'il contienne déjà en lui la semence du mal et que même celui-ci y soit déjà en voie de développement.

Jusqu'à l'époque oit se forment les cellules indifférentes de granulation et même pendant la période caractérisée parleur présence, il est impossible de reconnaître ce qu'il en adviendra. Un cancer dans ce stade ressemble à un tubercule; une tumeur gommeuse syphilitique du périoste ne diffère pas d'une exostose plus avancée. Je ne veux pas dire pour cela que les cellules soient entièrement indifférentes; mais elles nous apparaissent telles; elles ne présentent aucun caractère qui nous fasse reconnaître leur particularité; il en est comme des cellules embryonnaires, dont il nous faut bien admettre qu'elles renferment déjà, chacune en particulier, quelque chose qui motivera leur développement ultérieur, bien que cependant nous ne puissions rien en distinguer.

Après cette période commence la différenciation ; à partir de ce moment les différents tissus revêtent des caractères distincts ;

TiMKins msTioïDKS i-yr orcanoïdes, 91

non-seulement dans une tumeur se développe tel ou tel tissu , mais il peut se faire aussi que dans la même tumeur les différentes parties répondent à des tissus différents. En partant du moment oii les tumeurs prennent leur caractère particulier et se différencient, nous pouvons les diviser en deux grandes classes. Dans l'une de ces classes il se développe surtout des tissus simples, de telle sorte que la tumeur présente dans toutes ses parties une certaine homogénéité de structure. Ainsi il est des tumeurs qui produisent exclusivement des éléments épithéliaux.

Dans ce cas , une cellule de formation snnple et spherique se transforme peu à peu en une cellule nettement cylindrique ou pavimenteuse. Quand un pareil développement continu se manifeste dans toutes les cellules de formation de la tumeur, le tissu de Gfranulation se transforme en to- ■^ talité en une formation epithe-

liale ou épidermoïdale ; ou bien , lorsque les différentes cellules de formation commencent à subir un développement plus avancé dans certaines directions particulières, et qu'elles sécrètent en même temps une certaine quantité de substance intercellulaire, il peut en résulter du tissu connectif , qui sera aussi étendu que l'était la couche de granulation. Ces tumeurs ont le caractère de tissu tout simple ; dans toutes leurs parties on retrouve à peu près la même disposition, peut-être un point est-il plus avancé et l'autre moins, l'un plus condensé et l'autre un peu plus mou, mais la tumeur n'en consiste pas moins partout dans le même tissu. J'appelle^ histioïdes ces tumeurs répondant, par leurs éléments, à un tissu physiologique.

Fig. 8. Figure schématique de la différentiation des cellules de granulation se transformant en cellules de tissus spécifiques :

A Cellules de granulation a devenant cellules epitheliales cylindriques b ;

B Même transformation en épithélium pavimenteux ;

C Cellules de granulation a se différenciant en tissu connectif </. En h, sécrétion de substance intercellulaire; en c, transformation des cellules rondes en cellules fusifornies ou stellaires.

• Path. cellul., p. 53.

Dans une autre classe, au contraire, il résultera de ces mêmes éléments de formation différents produits suivant les différentes directions qu'aura prises le développement ; par exemple une partie des cellules en se développant donnent du tissu connectif, une autre de l'épithélium. La tumeur peut alors être formée d'un lacis aréolaire de tissu connectif circonscrivant des cavités ou des foyers remplis d'épithélium. Il peut se développer des vaisseaux dans le tissu connectif; l'ensemble peut ainsi arriver successivement à une structure complexe, qui répond non plus à la structure d'un tissu , mais à la structure d'un organe. Ces organes pathologiques, ces organes-tumeurs ou ces tumeurs organoides peuvent même atteindre parfois un tel volume et une telle diversité dans leur structure intime qu'ils présentent la plus grande analogie avec certains organes physiologiques, en particulier avec les glandes, avec nos glandes physiologiques ordinaires.

Gela est même si frappant, déjà pour l'aspect extérieur, que les anciens auteurs ont signalé la structure glandulaire de certaines tumeurs , et il est incontestable que, pour un grand nombre de tumeurs , la structure glandulaire en est le paradigme physiologique. S'il s'agit donc ici d'organe de formation pathologique nouvelle , on y rattachera facilement l'idée que j'ai déjà émise plus haut (p. 76), à savoir que ces organes sont de véritables organes secréloires pathologiques.

Mais tout ne se borne pas à cette possibilité ; il est des cas oii la diversité intérieure et la juxtaposition de tissus différents et de parties organoides est telle que la tumeur prend de l'analogie avec un système organique. Elle est, par exemple, identique à la peau extérieure, non-seulement à son tissu connectif et à son épiderme, jnais elle peut contenir aussi des glandes sudoripares et sébacées , des poils même et tous les autres accessoires de la peau. Une semblable tumeur n'est plus un simple organe ; car les glandes sudoripares qui s'y trouvent sont des organes ; elle forme un système parfaitement développé. Quelque

Flg. O. Schéma d'un (Icveloppeinoiit organo'ùle : un stroma de tissu connectif, renfer mant en r un vaisseau , circonscrit une cavité remplie de cellules epitheliales.

STADE DK FLOllAISOA. 9Ô

extraordinaires que soient ces productions rappelant des systèmes entiers du corps et appelées, pour ce motif, des jeux de la nature (lusus naturœ), des aberrations de la force productrice ou plastique, elles ne sont i)as cependant plus difficiles k concevoir que les formes simplement hislioïdes et organoides. En effet, lorsqu'il y a un stade pendant lequel existent des éléments indifférents, qui peuvent se développer dans différentes directions, il est tout aussi compréhensible qu'ils puissent se développer tantôt dans une seule, tantôt dans deux ou bien encore dans cinq ou six directions. Il n'y a rien là d'extraordinaire ; ce qui l'est bien plus, c'est qu'une chose indifférente, sans aucun caractère d'où l'on puisse conclure au but qui lui est assigné, puisse se développer dans des directions aussi différentes. J'appelle en un mot ces formes terato ides.

Dans les temps modernes, où l'on a tan t recherché des éléments spécifiques, on est souvent parti de l'idée qu'il fallait chercher la raison d'être des différentes tumeurs dans leurs différents éléments, et que chaque élément en particulier devait renfermer quelque chose de caractéristique. C'était une erreur. Ce qu'il y a de caractéristique ne porte souvent que sur un mode particulier dans la disposition générale de la tumeur, et nous ne sommes en état de distinguer les tumeurs les unes des autres qu'en embrassant d'un seul coup d'œil le développement et l'arrangement de leurs parties. Les tumeurs qui renferment des tissus de même espèce seront naturellement rapprochées les unes des autres. Nous les rangerons près les unes des autres; mais les confondre, parce qu'elles renferment des éléments analogues, serait commettre une erreur. Pour décider d'une tumeur, il nous faut d'abord voir quelle est sa disposition d'ensemble. La seconde question porte sur ses rapports avec le tissu-mère, dont elle procède; il faut établir jusqu'à quel point, dans son développement ultérieur, elle concorde avec le type qui existait antérieurement dans le point d'où elle s'est développée. Ce n'est qu'après avoir répondu à ces deux questions que l'on peut établir la valeur, le nom et le jugement que mérite la tumeur.

Lorsque la tumeur est arrivée jusqu'à produire des tissus déterminés, bien caractérisés, elle est au même point qu'une plante ([ui fleurit. C'est le stade de floraison^ où les différents éléments

94 CLNQLIÈME LEÇON.

ont partout atteint un certain degré typique, summum de leur perfection. Nous devons donc rechercher dans chaque tumeur jusqu'à quel degré de développement peuvent arriver régulièrement les différents éléments qui entrent dans sa composition. Souvent cela suffit pour établir notre jugement sur la nature d'une tumeur ; car lorsque nous en trouvons une qui dans son développement ne dépasse pas le stade de granulation, nous excluons aussitôt, par ce seul fait, toutes les espèces de tumeur qui arrivent à un développement plus avancé.

^laintenant surgit la question de savoir comment on détermine le degré typique de développement. Nous avons pour cela deux caractères. L'un est l'identité des éléments avec les éléments connus, typiques, complètement développés du corps. Mais ce critérium n'est souvent pas suffisamment distinctif ni certain. Nous arrivons à bien plus de certitude en cherchant dans la marche ultérieure de la tumeur la preuve que les éléments ne se développent pas au delà d'un certain degré quand ils l'ont atteint. Mais ici les tumeurs simples (histioïdes) aussi bien que les différentes parties des tumeurs compliquées se distinguent en ce que les unes ont un caractère éminemment transitoire et ne possèdent qu'une durée d'existence relativement courte, tandis que les autres ont un caractère persistant , durable, et que leurs produits peuvent, par suite, aussi être considérés comme éléments permanents de l'organisme entier. Cette distinction, dont j'ai le premier fait voir l'importance pour l'organisation générale et la valeur particulière pour l'histoire des tumeurs^, a précisément une importance toute décisive pour le jugement pratique à porter dans l'espèce. Plus une tumeur contient d'éléments durables, plus elle est susceptible de devenir une partie permanente du corps ; il peut se faire que l'on porte toute la vie durant une pareille tumeur. Mais plus une tumeur est riche en éléments caducs qui n'ont qu'une durée limitée d'existence, plus il est certain que la tumeur, comme telle , ne restera pas partie permanente du corps et que ce ne sont pas les parties originaires de la tumeur qui persistent. La tumeur, en totalité, peut être durable en ce qu'elle s'accroît par la production de nouveaux foyers, et qu'à côté du

• Virchow, Archiv, 18i7, I, p. 195, 222; Handbuch der spec. Path. u. Therapie, I, p. 332.

MlilAMOUriIOSES IIIÎGUKSSIVES. 98

noyau primitif il s'en forme d'autres, consécutifs. Mais la tumeur primitive, si elle se compose surtout d'éléments transitoires, doit disparaître : elle ne peut se conserver ; les nouvelles parties qui s'y ajoutent lui donnent seules une apparence de durabilité.

Lorsque nous examinons un cancer, nous y trouvons régulièrement une grande quantité d'éléments transitoires. Aussi est-il complètement impossible que quelqu'un porte un cancer d'une certaine grosseur pendant toute sa vie, ou même seulement pendant dix ans. Lorsque réellement un cancer a dix années d'existence , nous savons avec toute certitude que la maladie progresse pendant ce temps, qu'il se forme de nouveaux noyaux à côté de l'ancien. La tumeur est alors permanente en apparence ; mais elle ne se maintient que par un accroissement successif, par de nouvelles générations, semblable en quelque sorte à un peuple qui peut, il est vrai, avoir une existence durable, mais dans lequel cependant les individus, les éléments changent , de telle sorte que le tout n'a l'apparence de la durée que par le développement successif de nouveaux êtres. Sitôt que nous considérons les éléments isolés , nous voyons qu'ils sont caducs, souvent même extraordinairement caducs.

Les différentes tumeurs à éléments caducs diffèrent à leur tour entre elles par la durée variable des éléments qu'elles renferment^. Il en est où les éléments n'ont qu'une très-courte existence pour disparaître de nouveau; dans d'autres, ils peuvent persister un temps plus long et porter, pendant un certain temps, le cachet de la durabilité. C'est ainsi que les éléments d'un tubercule meurent de bonne heure. Ceux du cancer ont déjà une durée plus longue, de telle sorte que nous trouvons la tumeur dans une sorte d'immobilité pour un certain temps. Un cancroïde dure régulièrement plus longtemps encore ; les éléments y atteignent un développement beaucoup plus avancé, ils sont beaucoup plus caractéristiques et plus durables. Mais dans les trois cas ils finissent par se détruire. Ainsi, tandis que la tumeur est primitivement le résultat d'une action productive de l'organisme, d'une véritable prolifération active, elle n'en possède pas moins, dès le principe, la tendance à la destruction j, en ce que ses éléments ne sont pas durables et qu'ils sont caducs.

' Palh. cellul., p. 383.

96 CINQUIÈME LEÇOX.

(^ar tout ce qui est produit à nouveau se détruit toujours, sans avoir aucune durée, aucune stabilité, aucune valeur persistante pour le corps.

L'intérieur d'une semblable tumeur doit donc être le siège d'une délitescence continuelle, d'une décomposition permanente, d'une métamorphose rétrograde. Toutes les tumeurs qui renferment en grand nombre des éléments caduques, nous fournissent, à partir du moment de leur floraison, une série depi'oduits rétrogrades passifs, && métamorphoses régressives, ou, comme on dit, de modes de terminaisons diverses. Dans ce nombre sont particulièrement à compter la métamorphose graisseuse, le ramollissement, l'épaississement, la crétification. Des terminaisons du même genre peuvent se rencontrer dans les tumeurs permanentes, mais ce n'est pas le cas régulier ; elles s'arrêtent quand elles sont arrivées à un certain degré de développement, ou bien elles continuent a croître. Dans les tumeurs plus transitoires, au contraire, les métamorphoses régressives forment la règle, et comme elles sont extraordinairement variables dans les différentes espèces, il en résulte une masse de variétés apparentes. Ce sont précisément ces stades tardifs dont étaient partis les auteurs anciens pour leur classification et sur lesquels ils ont basé leurs distinctions diagnostiques. On examinait ordinairement le tubercule alors que depuis longtemps il avait cessé de vivre et que sa masse avait depuis longtemps de nouveau changé d'état. Si l'on trouvait dans le cancer des masses ayant subi des altérations analogues , on l'appelait aussi tubercule ; on disait qu'il y avait un tubercule dans le cancer, tandis que Ton eût cependant dû se convaincre que ce n'était que le même mode de métamorphose régressive du tissu cancéreux que celui qui survient régulièrement dans le tissu du tubercule.

Ou a de même pris les différents modes d'ulcération pour des caractères essentiels, et l'on a distingué, d'après eux, les tumeurs, comme cela a été notamment le cas dans l'ancienne théorie du cancer. Gela ne peut conduire a rien. L'examen doit porter sur l'époque ou les éléments ne sont pas encore flétris. Lorsque les éléments sont une fois en voie de décomposition et que l'on remarque dans la tunjeur quelque produit de ce travail régressif, il faut montrer une extrême prudence pour tirer de ce caractère une conclusion

IIISTOIIIE DL DlîVELOl'i'KMlîNT. 97

délcrininéc sur la nature de la tumeur. Il faut bien plutôt^ pour chaque tumeur sur laquelle on veut poser un diagnostic précis, chercher les points où il pourrait encore exister des restes intacts de l'ancien tissu. Ce ne sont souvent que des parties très-tenues. Il peut arriver qu'une tumeur ait si complètement altéré les tisus que l'on a la plus grande peine à trouver à sa périphérie un point qui soit encore intact ; mais ce petit point fournira les éléments propres à la juste appréciation de la tumeur.

C'est là ce qu'aujourd'hui nous appelons histoire du développement, ou en général histoire des tumeurs, et ce que j'ai d'abord cherché à appliquer, avec quelques erreurs il est vrai, au cancer ^ et au colloïde de l'ovaire-, plus tard, plus en connaissance de cause, à renchondrôme"\ au Cholesteatome^ et à un grand nombre d'autres tumeurs. Nous suivons leurs éléments depuis le moment de l'irritation première, à travers la période de la granulation indifTérente, dans les directions que prendra le développement ultérieur, jusqu'au point où ils ont atteint leur développement parfait, et les reprenant à ce moment, nous observons les modes de terminaison qui sont leur destinée ultime.

En agissant ainsi, on sera du moins prémuni contre plus d'une fausse route où se sont engagés avant nous des observateurs et que suivent aujourd'hui encore beaucoup de médecins. Mais on concevra aussi les difiicultés qu'il y a à ramener à leur valeur spéciale chaque espèce particulière dans les localités souvent si diverses où elle se produit et qui modifient leur apparence dans chaque cas particulier.

•Virchow, Archiv, 1847, I, p. 94.

- Verhandl. der Gcsellsch. für Geburlshülfe m Uerliii. 1848, t. III, p. 197.

'Virchow, Archiv, 1853, V, p. 216.

*Virclio\v, Archiv, 1855, YIII, p. 371.

(6 décembre 1862.)

Bases d'une division systématique des tumeurs*

Exclusion de la tuméfaction simple, des kystes sans propriété productive, des vers cystoïdes (cysticerque, cchinocoque, cœnure). Parasitisme comme propriété générale de toutes les tumeurs proliférantes et comme conséquence de l'autonomie de leurs parties élémentaires et non de la disposition particulière de leur nutrition. La circulation dans les tumeurs: trouble du courant veineux dans les anciens vaisseaux. Substances recrémentitielles des tumeurs: leur influence délétère. Syphilis, cancer, tuberculose, moiTe. lodisme et goitre. Nature soit locale, soit constitutionnelle des tumeurs.

Bases génésiques d'un système des tumeurs: 1" Développement aux dépens d'éléments du sang: tumeurs par extravasation et par exsudation. 2" Développement aux dépens de substances sécrétoires: tumeurs par dilatation ou par rétention. 3" Développement par voie de prolifération des tissus : excroissances, pseudoplasmes , tumeurs proliférantes. Subdivisions de celles-ci: tumeurs histioïdes , organoides, teratoïdes. 4" Tumeurs complexes.

Division ultérieure des tumeurs proliférantes en deux séries parallèles, suivant leur bomologie et leur hétérologie (persistance ou destruction du tissu originaire). Malignité limitée à une partie des formes hétérologues et dépendant de la richesse de la tumeur en sucs et en vaisseaux.

Après que nous avons exposé les différentes tentatives faites dans le but de reconnaître les tumeurs dans leur essence , le moment est venu de nous orienter plus exactement sur la manière dont on a en réalité à limiter et à diviser l'ensemble du sujet«

En premier lieu , je fixe encore une fois l'attention sur ce que j'ai déjà relevé plus tôt, à savoir que l'expression moderne de tumeur ne répond pas entièrement au sens de l'ancienne, en tant que nous en excluons aujourd'hui une quantité de tuméfactions inflammatoires, hypertrophiques et hyperplasiques. On admet bien plus que, dans la règle, ce qui s'appelle tumeur est détaché, séparé en quelque sorte des autres tissus du corps et présente un certain tout particulier, limité , on voudrait presque dire une individualitéi

Nous avons aussi déjà parlé des conclusions auxquelles amène cette idée de la tumeur formant un tout particulier et limité ; j'ai en particulier fait remarquer (p. 17, 25) comme quoi Tattenlion s'était d'abord portée sur les tumeurs qui sont séparées du reste du corps par une membrane propre, les tumeurs cystiques. 3Iais il faut ici se rappeler aussitôt que ce que l'on appelle aujourd'hui kyste ne répond pas entièrement au sens ancien du mot. Il y a , en effet, une série de produits que l'on appelle cystiques ou cystuïdes et que personne n'aura l'idée de compter au nombre des tumeurs. Lorsque , par exemple dans le cerveau , en un point oii avait existé un épanchement sanguin considérable, on trouve plus tard une cavité contenant un liquide et possédant peut-être à sa périphérie une certaine couche membraneuse de tissu connectif , on dit bien que c'est un kyste apoplectique , mais personne ne pense à appeler aussi ce kyste une tumeur , et cela parce qu'il représente tout simplement un vide qui s'est fait dans la substance cérébrale préexistante, sans que rien d'une organisation spéciale l'ait remplacée. Il y a eu autant de substance cérébrale détruite que l'implique la cavité existante ; aussi la cavité n'apparaît-elle pas comme quelque chose de positif, qui se soit développé à côté du tissu du cerveau, mais comme un cîéfaut, un manque, une déperdition qui remplace la substance cérébrale disparue. On ne comptera donc au nombre des tumeurs que les kystes, sacs ou cavités, qui font l'impression de quelque chose de relativement indépendant des parties voisines et ne sont pas simplement le résultat d'un manque de substance ; la tumeur doit toujours éveiller l'idée de quelque chose de productif.

J'ai noté d'autre part comment cette idée de l'individualité des tumeurs a conduit à l'opinion qu'il s'agissait ici de véritables productions entozoaires et que particulièrement les tumeurs cystiques devaient être des acéphalocystes , de véritables vers vésiculaires (p. 17). Je n'ai aucune raison, vu l'étendue déjà assez considérable du sujet qui nous reste à traiter, d'entrer plus spécialement dans l'histoire des vers vésiculaires , qui appartient plutôt à la pathologie générale. Je me bornerai à dire, en quelques lignes, que les kystes formant tumeur et résultant devers appartiennent soit au cysticerque du tissu cellulaire, soit à Vécliinocoqne de l'Iwmine.

VERS VÉSICLLAIRES. 101

Lorsque le sac tlu ver atteint un grand volume , nous pouvons toujours en conclure que c'est un échinocoque, tandis que lorsqu'il est petit, nous pouvons admettre comme probable que c'est un cysticerque. La grosseur d'une vésicule de cysticerque est au plus celle d'une cerise ; souvent elle n'a que le volume d'un gros noyau de cerise. Leur forme est sphérique , mais peut varier en ce que, dans certaines parties, le développement de l'animal ne peut se faii'e régulièrement par suite de la résistance que lui opposent les tissus ambiants. Dans la pie-mère, la vésicule devient souvent anfractueuse ou sinueuse, encastrée qu'elle est par des tractus résistants de tissu connectif; dans les muscles, elle s'allonge par suite de la pression des faisceaux de fibres environnants, de telle sorte qu'au lieu d'un corps rond, nous en rencontrons un allongé, ayant la forme d'une datte. Les échinocoques , au contraire , deviennent beaucoup plus volumineux ; on ne les remarque la plupart du temps qu'à une époque où ils ont atteint la grosseur d'une noix. Ils peuvent acquérir le volume du poing et au delà.

Toutes les tumeurs dues à des vers vésiculaires ont pour caractère, que, lorsqu'on y fait une incision, on trouve toujours une membrane double ^ l'une externe qui est formée d'un tissu connectif plus ou moins riche en vaisseaux et provenant de l'action irritative de l'organe, et l'autre interne, la vésicule animale proprement dite, qui s'accolle étroitement à l'intérieur du sac produit par l'organe même. En ouvrant avec précaution le kyste, on peut, après avoir enlevé par la dissection l'enveloppe fournie par l'organe, voir apparaître la vésicule animale intacte. Les deux enveloppes se distinguent en même temps par un examen plus minutieux de leur structure ; la plus externe est une membrane de tissu connectif ordinaire , qui peut bien aussi prendre une consistance plus solide, cartilagineuse ou osseuse, tandis que la vésicule interne est formée par la substance spécifique de l'animal et présente la consistance soit molle, délicate, gélatineuse du cysticerque, soit particulièrement ferme, élastique de la vésicule échinocoque.

On n'a pu jusqu'ici étabhr avec certitude une troisième espèce de vers vésiculaires ; aussi n'avons-nous pas d'autre genre ni espèce pour ce que l'on rangeait jadis sous le nom d'acéphaloci/slo, à côté des deux espèces mentionnés. Il n'est pas certain cependant

qu'avec celles-ci soit épuisée déjà la série des variétés possibles de cette espèce. Du moins ai-je trouvé quelquefois , sur les membranes cérébrales , de grandes productions vésiculeuses qui occupaient une grande étendue dans la pie-mère, envoyant des prolongements dans tous les sillons et des appendices d'apparence pédiculée vers l'extérieur. Toute leur structure avait l'aspect des sacs entozoaires , et leur membrane présentait une grande analogie avec le cœnure cérébral^. Il est vrai que celui-ci n'a pas encore été constaté avec certitude chez l'homme , tandis qu'il se rencontre assez souvent chez les moutons et chez le bœuf, où il produit la maladie connue sous le nom de tournoiement. Dans le fait, cela ne tranche pas la question. En tous cas, il n'est pas impossible que ces hydatides en grappe de la pie-mère soient des produits entozoaires, et appartiennent soit au cœnure même, soit k une espèce voisine de lui.

A ces espèces 2 se borne ce que nous connaissons, chez l'homme, en fait de tumeurs cystiques entozoaires , si l'on veut s'exprimer ainsi. Malgré cela, l'idée de parasitisme a toujours persisté pour un grand nombre d'autres tumeurs. Dans le fait , lorsque l'on se rappelle avec quelle individualité, avec quelle indépendance, beaucoup de tumeurs se présentent dans toute l'histoire de leur développement, combien elles diffèrent de la nature des tissus voisins , quelle résistance elles opposent à toutes les influences , même thérapeutiques, qui s'exercent sur elles, on ne peut nier qu'elles ne réveillent à un haut degré l'idée de V autonomie, qui a le plus amené à conclure à leur nature parasitique ^. Mais cela s'applique à la plupart des tumeurs non cystiques. Elles présentent;, k un beaucoup plus haut degré que les tumeurs cystiques , le type de l'autonomie, de l'indépendance des parties voisines et du reste du corps , et c'est pourquoi , dans les derniers temps , l'attention s'est surtout portée sur elles.

D'après l'opinion qui régnait jusque dans ces dernières années sur les processus morbides dans les tissus et les organes, où l'on considérait la plupart de ces troubles comme des troubles

'Yirchow, Archiv, 1860, XYIII, p. 528.

* Les trichines enkystées sont toujours microscopiques.

■• Virchow, Archiv, IV, p. 390; Handbuch der npcc. Palh. u. Ther., I, p. 33i-, Path. celliil., p. 387.

DISPOSITION VASCULAÏRE. 103

niitritit's et où l'on faisait de nouveau dépendre surtout la nutrition des vaisseaux et de la circulation, il était naturel de se demander toujours d'abord si ces tumeurs ne présenteraient donc pas dans leur nutrition quelque chose de tellement spécial que cela expliquât précisément l'indépendance de leur nutrition. J'ai déjà fait remarquer plus haut (p. 21) que l'on s'est efforcé, à ce sujet, de démontrer l'existence, dans les tumeurs dites solides, d'un système vasculaire central particulier, et que l'on avait l'idée qu'elles produisaient en elles-mêmes , comme l'œuf couvé, un système vasculaire indépendant et du sang, et se formaient ainsi en même temps leur appareil particulier de nutrition.

Toutefois il en est de nos jours encore quelques-uns qui ont admis le développement autonom ique de vaisseaux et de sang dans l'intérieur des tumeurs i. Seulement, lorsque l'on fait avec soin des injections, on peut se convaincre avec la plus grande certitude que les vaisseaux de la tumeur sont en communication non interrompue avec les anciens vaisseaux des parties voisines , qu'ils n'existent pas comme produits indépendants , développés à côté de ceux-ci. Mais ces injections font toutefois ressortir une difiiculté particulière , qui a le plus contribué à entretenir les idées anciennes de conditions particulières de nutrition de ces parasites. Il est, en elfet, comparativement très-difficile d'injecter les vaisseaux par les veines j, tandis qu'on réussit assez facilement à injecter par les artères les petits vaisseaux, même les plus fins de la tumeur.

Schröder van der Kolk-, ce savant si distingué, a fait, sur ce point , les recherches les plus complètes. Se basant sur ses injections , il croyait pouvoir diviser les tumeurs en deux classes tout a fait distinctes, d'après leur disposition vasculaire. Dans l'une, on aurait la disposition vasculaire ordinaire, oii le sang arrive par les artères, passe dans les capillaires et revient par les veines ; il considérait les tumeurs de cette classe plutôt

' Rokitansky, Lehrbuch der path. Anat. Vienne 1855, t. I, p. 196. — Bernh. Beck, Klinische Beiträge %ur Histologie u. Therapie der Psetidoplasmen. Fribourg- en Brisg. 1857, p. 34.

- Schröder van der Kolk, Observationes anatomico-paihologici et practici argumenti. Amstel. 1826, fasc. I, p. 4.6. Aanteekeningen van de Seclie-Vergadering van de Prov. Utrecht. Genootschnp. 1847, p. 27. Nederlandsch Lancet, 1853-185i, III, 3, p. 146, not.

comme des produits hypertrophiques qui se rattachaient a l'organisation ordinaire du corps. Dans une autre série, au contraire, la disposition est telle, d'après sa manière de voir, que le sang arrive par les artères et passe dans les capillaires , mais que ceux se réunissent de nouveau pour former des artères qui retournent vers les artères de la partie principale. Il comparait cette disposition avec celle de la veine-porte , qui est interposée entre deux réseaux veineux ; on pourrait, encore mieux, la rapprocher de la disposition des soi-disant réseaux admirables, comme on les trouve en différents points chez quelques animaux, et chez l'homme dans les corpuscules de Malpighi du rein. La circulation serait possible de la sorte^ et sa manière de voir n'est pas, d'après cela, un simple contre-sens, comme quelques auteurs l'ont prétendu. Il en est entre autres qui ont regardé l'opinion de Schröder comme une absurdité toute pure, basée sur une disposition qui rendrait, en général, la circulation impossible. Mais son idée est correcte par elle-même , et il existe incontestablement de semblables dispositions dans l'organisation animale; la seule question est de savoir si elles existent ici. Le savant hollandais se basait sur ses observations directes. Il avait une série de tumeurs , en particulier des corps fd^reux de l'utérus , et des cancers de différents organes^, dans lesquels il n'avait pu réussir à faire pénétrer l'injection poussée par les veines, mais où, par les artères , il avait injecté un réseau capillaire étendu. Bérard avait déjà fait la même observation dans un cas de tumeur encéphaloïde du cou.

Ce qu'il y a d'erroné dans ces faits, c'est précisément l'observation. En étudiant la disposition de quelques tumeurs, on voit en effet que ces mêmes veines qui accompagnent les artères par lesquelles l'injection réussit et qui, ailleurs, marchent toujours de concert avec elles , ne conduisent plus immédiatement dans la tumeur, mais que les communications veineuses sont ouvertes vers de tout autres directions ; il n'est même pas rare que, précisément par le développement de la tumeur et cela d'autant plus que celle-ci est plus volumineuse, les troncs veineux principaux subissent de notables modifications.

• La description exacte de ces diffûrents cas se trouve dans WeslIiolT, /. c, p 17-iG. -Dictionnaire de tnédecine, t. YI, p. 274.

CTRCULATION VEINEUSK. 105

On voit di-jà extérieurement dans beaucoup de tumeurs que le courant veineux est singulièrement gêné, et c'est là un symptôme des plus reniarqual)lGS en ce que l'aspect de beaucoup de tumeurs en est rendu très -caractéristique, tellement caractéristique que, ainsi qu'il a été dit plus haut (p. 9), le cancer tire son nom de là et que le diagnostic chirurgical se sert de cette circonstance comme d'un signe important pour la malignité des tumeurs. On regarde aujourd'hui encore très-souvent comme suspecte, comme pouvant être de mauvaise nature, une tumeur sur laquelle la peau présente un réseau veineux extraordinairenient développé, et l'expérience apprend aussi que précisément dans les formes malignes la peau présente un réseau veineux très-dé veloppé.

Il est de règle que les veines qui se répandent au-dessus et autour d'une semblable tumeur se distinguent par leur aplatissement, tel qu'en les coupant transversalement, elles ne présentent pas une lumière ronde , mais aplatie. Elles ont l'apparence de fourreaux de sabre, circonstance qui prouve qu'elles subissent une forte pression. Ce symptôme n'est par lui-même aucunement spécifique ; il ne saurait faire reconnaître avec certitude la malignité de la tumeur, mais il prouve combien est grand le trouble circulatoire dans le pourtour et souvent aussi dans l'intérieur de la tumeur. La cause de ces troubles peut varier. Quelquefois ce n'est apparemment que la pression exercée par la tumeur, dans son développement continu, contre les parois des vaisseaux , pression à laquelle les artères résistent beaucoup plus facilement, parce que leurs parois sont, on le sait, beaucoup plus épaisses et plus fortes , et que la pression latérale du sang qui y circule est beaucoup plus élevée que celle qui existe dans le système veineux.

Mais il arrive de plus très-souvent que, précisément dans les tumeurs les plus graves, ainsi que je l'ai déjà décrit (p. 50), la tumeur en se développant ;:>é/iè^re dans les veines. Il n'arrive rien de semblable dans les artères, qui se conservent, au contraire, parfois intactes au milieu des plus grands désordres ^. Il n'est pas rare de voir la masse de la tumeur se développer dans la

^Voir nu exemple très-remarquable dans Yircliow, Arrliiv, l, p. 277; GemmmeJlc Abhandlungen, p. 384.

paroi veineuse même ; il se forme d'abord de petites protubérances vers l'intérieur du vaisseau (fig. 1, a, p. ko). Celles-ci deviennent de plus en plus considérables, tandis qu'en même temps la lumière du vaisseau se rétrécit d'autant. Il peut arriver finalement que la masse perfore la paroi et fasse hernie dans l'intérieur , de telle sorte que la tumeur finit par boucher la lumière dans une étendue plus ou moins considérable. Quelquefois le vaisseau est complètement oblitéré. Le courant sanguin se trouve alors naturellement arrêté dans ces veines, et il ne reste que la possibilité de l'ouverture de voies collatérales à travers lesquelles la circulation s'établit. Si l'on pousse l'injection dans une veine ainsi oblitérée, il n'en pénétrera rien dans la tumeur, tandis qu'en répétant l'opération par un autre côté , on pourra arriver à remplir les capillaires. Il y a, enfin, une troisième possibilité, celle oii il se forme dans les veines des thrombiis, des caillots sanguins, qui présentent souvent une très-grande extension et qui oblitèrent même complètement de très-gros vaisseaux.

Ainsi s'explique pourquoi l'on ne peut injecter les tumeurs par les veines, comme on s'attendrait à pouvoir le faire d'après le cours normal du sang dans les vaisseaux. Mais on y réussit toujours d'une manière quelconque. J'ai moi-même^ fait des injections de ce genre, précisément dans les tumeurs de la pire espèce, et mes observations sont d'accord avec les données positives de Robin et Lebert^ et de Gerlach-\ La seule présence ou la seule absence de veines ne constitue donc aucun signe distinctif entre les diverses espèces de tumeurs, et lorsqu'on a conclu, en se basant sur les observations de Schröder van der Kolk, que le meilleur moyen de guérison consiste dans la ligature des artères, parce qu'ainsi on interrompt d'un seul coup toute circulation, on a commis une erreur ; car précisément plus une tumeur est volumineuse, plus les anastomoses y sont nombreuses dans tous les sens, et la ligature d'une ou de plusieurs branches vasculaires

' Westliofi" (/. c, p. 16) raconte que j'aurais dit à Schröder van der Kolk que je n'avais pu injecter, dans le fungus médullaire du foie, que les artères. Schröder lui-même a avancé le même fait (Nederl. Lancet, 1853-1854, p. 146). Je ne me souviens pas de la communication à laquelle cette donnée se rapporte; en tout cas, c'est précisément dans le cancer du foie que j'ai réussi à injecter la tumeur également par les veines,

-Lehert, Traité pratique, des mal. cane, p. 39.

^ .1. tlerlach. Der Zottenkrebs und das Osteoid. Mayence 1852, p. 26.

INDIVIDU \1. m': DK 1,\ TIMKIH. j 07

ne siiHit pas du tout pour intercepter la circulation dans toute la tumeur.

Bien que la circulation se fasse dans l'intérieur de la tumeur de la même façon que dans le reste du corps et quoique les vaisseaux de la tumeur soient en rapport de continuité avec les vaisseaux du reste du corps, je n'en tiens pas moins pour parfaitement fondée la pensée de leur nature parasitaire, non pas que la tumeur ait quelque chose de tout particulier dans sa nutrition, mais parce que tous les éléments qui la constituent et qui atteignent un chiffre colossal dans les tumeurs considérables possèdent une individualité spéciale. Certes, malgré cela, chaque partie de tumeur ne se comporte pas autrement , en gros , qu'en général chaque partie du corps ^. Chaque partie du corps , en effet, a bien une sorte d'existence parasitique au sein de la communauté à laquelle elle participe ; mais ce caractère ressort d'une façon bien j)lus frappante dans la tumeur , parce que chaque partie proliférante possède à un bien plus haut degré la puissance d'attirer à elle les substances nutritives et de les retenir en elle ; et comme la plupart des tumeurs malignes ont précisément des propriétés proliférantes à un degré tout exceptionnel et qu'elles se trouvent en état continu de croissance, elles montreront, plus fortement que quelque partie ordinaire du corps que ce soit, ce mouvement d'attraction en vertu duquel elles attirent et s'assimilent des matériaux de nutrition dans une proportion extraordinairement forte. C'est pourquoi, chose singulière en apparence, beaucoup de tumeurs sont florissantes et ont même une exubérance de croissance, tandis que tout le reste du corps s'amaigrit; des tumeurs homologues parfaitement bénignes, comme des lipomes, ne rétrogradent pas dans la même proportion que les tissus auxquels elles appartiennent , le tissu graisseux par exemple ; enfin l'observation montre le peu d'influence qu'exerce sur la plupart des tumeurs le traitement par la diète forcée. "•>

D'après cela, chaque espèce de tumeur proliférante est de nature parasitaire, et lorsque de plus une tumeur, comme nous l'avons montré dans la dernière leçon (p. 98) , consiste en un très-grand nombre d'éléments qui ne jouent dans le corps qu'un rôle tout transitoire, meurent quelque temps après, se désa-

* Vircliow, Archiv, 1852, t. IV, p. 390.

grég-ent, sont résorbés ou rejetés au dehors par l'ulcération, il en résultera naturellement aussi une déperdition continuelle pour le corps, une consomption. En effet, les substances qui, en vue de ces phénomènes de nutrition et de formation, sont soustraites à l'organisme, ne servent pas à former des éléments durables du corps , mais bien à s'en aller en pure perte ; elles sont toutefois d'abord assimilées dans la tumeur, mais pour se désagréger ensuite de nouveau et former un détritus qui ne peut plus servir auK besoins du corps. On devra, au contraire, en général du moins, admettre que ce détritus, ces matériaujp désagrégés, ces substances ■récrémentitieUes résultant de la destruction des éléments ont une influence nuisible sur l'organisme.

On n'a pas encore pu exactement en mesurer le degré de nocuite. Quelques observateurs, se basant sur certaines observations, ont cru qu'il existait précisément dans ces substances un principe infectieux, qui, ramené ensuite de nouveau dans la circulation, attire les sucs et produit, en diverses parties du corps^ des influences fâcheuses. Quelques-uns, même, sont allés jusqu'à regarder, ces substances comme les contages par lesquels s'introduit dans le reste du corps la tendance à la formation de tumeurs métastatiques. Cette opinion s'appuie sur des observations qui ont porté sur des états morbides dissemblables.

Dans les tumeurs syphilitiques , les parties les plus anciennes tombent en détritus au bout d'un certain temps , et il en résulte une bouillie particulière. Celle-ci est indubitablement susceptible d'être résorbée, parce qu'elle consiste en corps gras liquides et en d'autres substances solubles, de nature apparemment albuminoïde; l'observation directe apprend aussi que de semblables tumeurs diminuent de volume et peuvent disparaître par la résorption. Michaelis^, un médecin militaire viennois, qui s'est beaucoup occupé de syphilis, prétend avoir démontré par des inoculations directes que, lorsque l'on extrait cette substance liquide régressive d'un bubon ou d'un chancre et qu'on l'inocule, on produit précisément l'infection et l'on provoque la maladie à nouveau. On voit dans les tumeurs cancéreuses un travail de régression tout semblable, en particulier celui de la métamor-

' Zeil:<cliiift (1er Gesellscltnfl der ^rz>te%u Wien. 18SG, p. 'ilS; 1857, p. 791.

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