POINT DE DÉPART HISTOLOGIQLE
laines lumeurs avaient avec certaines parties du corps. En donnant à ces tumeurs des noms qui rappellent les parties analogues du corps, on commença ainsi à entrer dans la voie d'une conception et d'une désignation plus compréhensible. Lorsque l'on remarqua qu'une forme de tumeur consistait en tissu graisseux et qu'on l'appela tumeur graisseuse, on établit par cela même le rapport immédiat du tissu graisseux normal et delà tumeur graisseuse de formation pathologique nouvelle. Lorsque l'on eut la conviction que la surface du corps est recouverte d'une couche cornée d'épiderme , ce que l'on ignorait auparavant, on comprit sans peine que les excroissances cornées de la peau n'étaient à considérer que comme des (( reproductions » ou des imitations de l'épiderme qui les avait produites. On progressa ainsi pas à pas et, dès la fin du siècle dernier, un chirurgien , savant anatomiste, Abernethy, avançait que certaines tumeurs sont identiques à des parties composées du corps. Sans prétendre toutefois à l'identité absolue du tissu, il parla d'un sarcome, analogue au pancréas ou à la glande mammaire ^, rapprochant ainsi les formes composées des tumeurs, des parties composées du corps.
Älais toutes ces recherches n'amenèrent à aucun résultat valable et durable, parce qu'il y manquait la base sur laquelle seule de telles recherches peuvent être faites , la connaissance des tissus du corps humain et de leur développement (histologie et embryologie) . La comparaison avec certains tissus ne put se faire que lorsque Bichat eut fondé l'anatomie générale. Mais les tissus de Bichat 2 ne suflisaient pas encore pour servir de base à l'étude réelle des tissus, en ce qu'ils sont fondés eux-mêmes, pour la plupart, sur des propriétés extérieures; ils suffirent aussi peu à ce but que l'embryologie de Haller et de John Hunter a peu jeté de lumière sur l'histogénie.
Ce n'est qu'après que l'école de Döllinger eut produit une série de recherches qui frayèrent la voie de l'histoire du développement, et qu'ensuite grâce à Schwann et à Joh. Müller, les éléments les plus fins, aussi bien des tissus que des tumeurs, ont
' J, Abernethy, Medicinische-chirurgische Beobachtungen , traduit en allemand par J. F. Meckel. Halle 1809, p. 24, 31.
-Pathol. celluL, trad. franc., p. 2ö.
ill PREMIÈRE LEÇOJX.
été l'objet des recherches scientitiques ; depuis lors seulement , et quoique bien moins rapidement qu'on ne l'espérait et qu'on ne ne s'y attendait au début, on est arrivé peu à peu à une connaissance à peu près complète des tumeurs, pour édifier, à peu de chose près au moins, une classification basée sur l'anatomie et le mode de développement. Je dis à peu près complète, car aujourd'hui encore il est quelques espèces qui nécessiteront des divisions ultérieures et pour lesquelles des observations plus exactes et plus approfondies permettront seulement d'établir le parallèle entre le développement de la tumeur et les tissus normaux.
(15 novembre 1862.)
Homologie et hétérologie des tumeurs.
Désignation histologique des tumeurs. Sarcome. Néoplasmes accidentels et formations sui generis. Parasitisme : les tumeurs considérées comme des entozoaires. Acéphalocystes. Homéoplasie et hétéroplasie. Substances euplastiques et cacoplastiques. Division relative au système vasculaire : tumeurs à circulation périphérique et centrale. Recherches chimiques : substances spécifiques analogues aux ferments. Examen microscopique; éléments spécifiques. Les tumeurs comme parties du corps. Définition plus exacte de l'homologie et de l'hétérologie. Utilité pratique de cette distinction.
J'ai cherché , dans la dernière leçon , à montrer que toute connaissance exacte des tumeurs ^ doit reposer d'abord sur des données précises anatomo-génésiques , comme cela se fait dans les autres branches des sciences naturelles organiques. J'ai, de plus, montré comme quoi cette science s'est fait jour depuis qu'ont été fondées l'anatomie générale et l'embryologie et que les principes de l'histologie ont été posés. Jusque-là on se contentait d'ordinaire des comparaisons les plus grossières lorsqu'on en faisait entre la substance des tumeurs et celles de quelque partie du corps ; on se bornait en général à séparer les tumeurs tout à fait dures et celles qui étaient complètement ou à peu près liquides ; quant à toutes les tumeurs intermédiaires, formant la grande classe des tumeurs molles, on les désignait sous le nom de sarcome (tumeurs charnues), expression dénuée de sens précis et tombée de-
' Il est à remarquer ici particulièrement que les considérations émises dans cette leçon et celles qui le seront dans les trois suivantes se rapportent surtout aux espèces néoplastiques (pseudoplasmes) et qu'elles n'épuisent par conséquent pas toute la question , qui sera complétée par la sixième leçon.
16 DEUXIEME LEÇOA.
puis cette époque en discrédit ; sarcome voulait simplement dire que la tumeur avait une certaine analogie avec ce que l'on entendait par chair. .Mais si l'on voulait appeler chair tout ce qui est mou dans le corps . le champ de la comparaison serait large, et ainsi s'explique aussi l'immense étendue qu'a atteinte la série des sarcomes.
Lorsque l'on eut séparé les différents tissus, autant que cela pouvait se faire sans procéder à l'examen plus minutieux des parties élémentaires qui les composent , l'étude des tumeurs fit un pas important ; pour un grand nombre d'entre elles, l'effet fut décisif. Bichat lui-même ne nous a laissé que de très-courtes leçons d'anatomie pathologique générale; mais celles-ci renferment déjà les principes de la doctrine qui a prévalu ensuite pendant près d'un demi-siècle et qui n'a été, que je sache, plus nettement fornmlée que par Dupuytren i. On divisa alors les tumeurs en deux grandes classes : celles qui sont analogues a des tissus connus du corps et celles qui semblent présenter une structure particulière , différente par leur nature et leur structure des tissus normaux du corps. Les premières formaient, avec d'autres néoplasmes, une classe qui comprenait, d'après la terminologie française, les formations nouvelles accidentelles. Les autres s'appelaient les productions sui yeneris, et on revint a l'idée de Harvey-, que, semblables à des productions parasites, comme on les rencontre dans le règne végétal , elles se développent sur le corps , y ont leur existence propre et vivent indépendamment du corps auquel elles adhèrent.
L'idée de la nature parasitaire de quelques tumeurs a fait penser à plusieurs médecins que leur vie propre avait une signification plus large qu'on ne le reconnaissait en ne considérant les tumeurs que comme des parties du corps. On alla jusqu'à croire, dans les tumeurs, à des êtres d'un genre particulier, rappelant celui des entozoaires ; il y a même eu des savants très-expérimentés qui
' Bullelin de l'Ecole de médecine de Paris, an XllI (1803) , n» U, p. 1Ö-17.
' Guilelm. Harvey, Exercitaliones de generatione animalium. Amstel. 1651, p. 113. Après avoir traité de la vie autonomique de l'ovule , il continue ainsi : Ad hune pariter modum vivant fumji arborum et plantas super crescentes. Quinetiam experimur sœpius in corporibus nostris cancros, sarcoses, melicerides aliosque id genus tumores , quasi propria anima vegelaliva nutriri etcrescere, dum inlerea genuinœ partes exlenuantur et marcescunl.
rVUVSITISME. 17
tinrent les tumeurs pour de vrais entozoaires et particulièrement pour des hydatides (|ui se remplissaient plus tard et où la substance de la tumeur apparaissait à la place du liquide. C'est ainsi que. dans notre siècle, deux médecins anglais, Adams ^ et Baron - (et sur plus d'un point des observateurs français se sont ralliés à eux), ont rangé toute une série d'espèces de tumeurs dans la catégorie des productions entozoaires. On comprend l'importance que pouvaient prendre de telles théories, en se rappelant qu'à cette époque toute une série de productions . qui avaient été auparavant regardées comme des tumeurs ou kystes , fut reconnue comme de vrais entozoaires. Lorsque l'on apprit à distinguer les tumeurs cystiques et enkystées [tumores cystici) des vers cestodes (entozoa cijstica) , il était naturel que l'on restât, un certain temps, dans le doute sur les limites réelles qui séparent ces deux productions. Pour une certaine catégorie d'entre elles (les cysticerques, les échinocoques , les cœnures), on avait reconnu que c'étaient réellement des animaux vivants, bien qu'on ne pût distinguer d'abord chez quelques-uns ni tête ni organisation spéciale ; ces derniers furent compris sous le nom d'acéphalocystes. Alors pouvait surgir l'idée que d'autres kystes ou poches , dont on n'avait pas encore reconnu la nature, fussent aussi de semblables acéphalocystes qui avaient leur vie propre et existaient comme des parasites dans le corps, et l'on arrivait aisément à l'idée que dans l'intérieur de telles vessies il se forme de la chair par une organisation progressive, et que même certaines tumeurs plus solides, dont la nature était très -difficile à concevoir, ne sont dans toute leur épaisseur que des productions entozoaires -^
Toutes ces manières de voir procèdent du point de vue, en lui très-juste, du parasitisme^, dont la démonstration est facile par l'observation comme aussi par la théorie et sur lequel je re-
' Adams, On the eancerous breast. London.
* Dans Touvrage qu'il publia plus tard {Delineaiions of the origin and progress of va' rions changes of structure which occur in man and some of the inferior animais. Lond. 1828, p. 15), Baron a toutefois pris un point de vue plus étendu, en ce qu'il laissa, sans la résoudre , la question de la nature animale des hydatides d'où il faisait dériver les tubercules et d'autres tumeurs.
' Cette opinion a une valeur historique particulière en ce qu'elle sert de base à la théorie si souvent citée de Hodgkin sur la nature cystique des diverses tumeurs du cancer. La théorie de Rokitansky elle-même sur les kystes et les tissus aréolaires ne doit peutêtre son existence qu'à ces précurseurs.
* Path. ceUul., trad. franc., p. 387.
viendrai spécialement. iMais l'erreur a été de remonter aussitôt à des espèces animales particulières pour expliquer l'indépendance qui n'est toujours que relative des tumeurs , et on en acquit bientôt la conviction, en pénétrant plus avant dans la connaissance exacte de leur structure intime. En tous cas, tous les observateurs étaient d'accord pour reconnaître qu'un grand nombre de tumeurs sui generis ne répondaient pas aux parties du corps et avaient tout au plus une certaine analogie avec elles. Les différents observateurs étaient dans le doute sur les bornes qu'ils devaient assigner à cette catégorie de tumeurs. Bien que Laennec désignât encore un certain nombre de tumeurs sous le nom d'e/icéplialoïde, parce que leur aspect extérieur rappelle celui de la substance cérébrale, (jue Maunoir, suivant le même principe, considérât les sarcomes médullaires comme des accumulations de substance nerveuse épanchée, et que bien après, Ehrenberg eût cherché à établir l'identité des éléments microscopiques des deux parts , cependant le plus grand nombre des observateurs partageait l'opinion que cette similitude n'était qu'extérieure et ne tenait pas à une sorte de reproduction de véritable substance nerveuse. On s'arrêta finalement à l'idée cjue bon nombre de tumeurs renfermaient des productions réellement étrangères, toutes particulières.
On chercha alors à établir des subdivisions dans ces deux classes (les formations nouvelles accidentelles et les formations sui generis) y suivant que l'on avait des caractères particuliers pour distinguer les différentes formes.
C'est dans cette direction que furent faites en particulier les recherches des élèves de Bichat et de ses successeurs , qui étendirent notablement le cercle de nos connaissances; ce furent entre autres les Dupuytren, lesLaennec, les Gruveilhier, et l'un des plus méritants , Lobstein , le célèbre clinicien et anatomo-pathologiste de Strasbourg , qui , grâce à la situation de l'Ecole dans laquelle il professait, était placé entre la France et l'Allemagne et a été le médiateur principal entre nous et nos voisins d'outre-Rhin. Il a désigné nettement les deux grandes classes de tumeurs, tout en en facilitant la compréhension, alors f{u'il donna aux premières le nom {Vhoinœoplasie^ en ce sens qu'ici il se forme des produits identiques ou analogues aux parties du corps, et qu'il appela
uoMŒOi'LASJK i;i jiétéuoplasil:. 19
les auti'es hctcroplasie , c'est-k-dire qu'il se développe là des produits particuliers, dillerenls de ceu\ (|ue renferme le corps humain à l'état normal.
Tandis qu'on arrivait ainsi à une sorte d'uniformité dans la division , on s'arrêta en général, pour ce qui est de la formation, du développement des tumeurs , aux idées qui régnaient déjà dans les anciens temps de la médecine et qui avaient surtout pris une extension considérable grâce aux physiologistes anglais depuis Hewson , à savoir que le suc nutritif , la lymphe plastique , sortait en certains points des vaisseaux et donnait naissance aux produits de nouvelle formation. Lobstein lit un pas de plus. Il croyait qu'on devait distinguer deux sortes de substance productrice : l'une qui était le germe des produits homéoplastiques et qui se distinguait dès l'abord par une composition meilleure ; aussi l'appelait-il euplastique ; et l'autre, douée dès l'abord d'une composition plus fâcheuse , et qu'il appelait pour cette raison cacoplastique ^. Cette étude se trouvait ainsi transportée naturellement en plein domaine de la pathologie humorale ; car , en revenant finalement au sang et aux sucs plastiques, on était en réalité dans le domaine de l'ancienne pathologie humorale , et le développement et la nature particulière des tumeurs retomba sous la dépendance des sucs fournis pas le sang, qui devait plus ou moins les renfermer préformés. Lobstein a, il est vrai, restreint fortement cette opmion basée sur la pathologie humorale , en ce qu'il y a introduit la doctrine de la force formatrice , telle que Blumenbach l'avait formulée ; mais on ne saurait nier que ce ne soit qu'une interprétation philosophique et que toute la théorie ne repose en réalité sur les données de l'humorisme.
En Allemagne aussi l'on a suivi la même direction, en rapprochant une partie des tumeurs des tissus normaux et en en distinguant les autres. Les partisans les plus fervents de la doctrine française, tels que Heusinger 2, aujourd'hui encore professeur à Marburg, et J. Fr. MeckeP, ont admis cette division comme se comprenant par elle-même ; le premier et le plus im-
'J. F. Lobstein, Traité d'anat. patholog. Paris Ü829, t. I, p. 36S, 4.73.
-G. F. Heusinger, System der Histologie. Eisenach 1822, I, p. 88.
'J. F. Meckel, Handbuch der pathol. Anatomie. Leipzig 1818, II, 2, p. IIS,
20 DEIXIÈME LECO.N.
portant problème dont ils lui demandaient la solution était d'étakir aussi positivement que possible les preuves de l'identité des formations ho méoplas tiques avec les tissus normaux ; ils n'arrivèrent pas à pénétrer plus avant l'essence de l'hétéroplasie. Un seul observateur, que je sache, nia cette différence: Fleischmann ^ prétendait ne voir dans les tumeurs que des « reproductions des parties organiques normales de ce même corps dans lequel elles se développent et persistent. » Il chercha, entre autres, à démontrer que certains polypes des muqueuses étaient des reproductions accidentelles des glandes lyi;iphatiques. jMeckel combattit cette tentative, et son autorité fut décisive.
Tandis que l'école de Bichat se répandait ainsi dans une certaine mesure parmi nous, les observateurs anglais lancèrent une opinion un peu différente sur la question , suivant en cela les idées de John H unter, qui avait appliqué à la néoplasie pathologique les lois de développement tirées de l'embryogénie du poulet. Il faut tout d'abord ici se rappeler que, depuis Haller, la formation du système vasculaire était considérée, sinon comme le premier point, du moins comme le plus important du développement embryonaire. Le punctum saliens, premier rudiment du cœur et des vaisseaux, était, pour les anciens embryologistes , le début de l'organisation ; on se figurait tout simplement que tout le développement ultérieur était à rapporter à la production de vaisseaux dans le blaslème, vaisseaux qui étaient partout et toujours les pionniers de l'organisation. Une organisation ne pouvait se produire que la où existaient des vaisseaux qui en fournissaient les matériaux, à l'état soit de sang coagulé soit de ((lymphe plastique^» épanchée. Cette doctrine reposait également sur l'humorisme, mais suivait une autre direction.
Cette opinion conduisit à une observation plus attentive de la distribution vasculaire et de la richesse en vaisseaux des différentes tumeurs. Elle fut surtout admise par les chirurgiens, pour lesquels la question de la richesse vasculaire d'une tumeur et
* G. Fleischmann , Lekhenöß'nungen. Erlangen 1815, p. 111.
* John Hunter, A treatise on the blood, inflammation andgunshot wounds. Lond. 1812, vol. I, p. 162; vol. II, p. Ö6 , 63. Ever. Home, Some observations on the loose cartilages found in joints. Transact. of tlie societij for the improvement of médical and chirurgical knowledge. Lond. 1793, p. 230.
'Abernelhy, loc. cit., p. 7, 74.