DE L EMBAUMEMENT AU XIX^ SIÈCLE
siccation préalable. Les chairs conservées par le procédé Chaussier se trouvent à l'abri de la putréfaction, des insectes, etc.
L'application de ce procédé était difficile; elle nécessitait une véritable autopsie, très-détaillée, puisque chaque organe à conserver devait être mis en contact direct avec le sel conservateur. On peut en juger, du reste, par la manière dont étaient embaumés les sénateurs du premier empire ; c*est Boudet, pharmacien, qui nous l'apprend.
« On prépare pour cette opération :
« 1® Une poudre composée de tan , de sel décrépité, de kina, de cannelle et autres substances astringentes et aromatiques, de bitume de Judée, de benjoin, etc. ; le tout, mêlé et réduit en poudre fine, est arrosé d'huile essentielle : le tan forme la moitié du poids, et le sel le quart ;
t 2® De Talcool saturé de camphre ;
€ 3<> Du vinaigre camphré avec de l'alcool de camphre ;
€ 40 Un vernis que l'on peut composer avec le baume du Pérou et celui de copahu, le styrax liquide, les huiles de muscade, de lavande et de thym, etc. ;
€ 80 De Talcool saturé de muriate suroxygéné de mercure.
€ Tout étant préparé, on ouvre les cavités par de grandes incisions, et on extrait les viscères ; on incise crucialement les téguments du crâne, on scie les os circulairement, et on enlève le cerveau; on ouvre le tube intestinal dans toute sa longueur, et on pratique aux viscères des incisions profondes et multipliées; on lave le tout à grande eau; on exprime, puis on lave encore avec le vinaigre camphré, et enfin avec l'alcool camphré. Toutes les parties internes, ainsi préparées et roulées dans la poudre composée, sont prêtes à remettre en place. — On pratique alors des incisions multipliées aux surfaces internes des grandes cavités, et suivant la longueur de tous les muscles ; on lave toutes les parties et on les exprime avec soin ; on fait succéder aux lotions simples celles de vinaigre et d'alcool camphré; on applique alors avec un pinceau la dissolution alcoolique de sublimé dans toutes les incisions; il se produit beaucoup de chaleur, les muscles blanchissent, et la surface est promptement sèche. Cela fait, on applique une couche dans toutes les incisions internes, et on les remplit avec la poudre; on vernit aussi toute la face interne des cavités, et on applique une couche de poudre qui adhère au vernis; on replace alors chaque viscère dans son lieu, en ajoutant autant de poudre qu'il en faut pour combler les vides , et l'on recoud les téguments, avec la précaution de vernir et de saupoudrer la face interne de ceux qui se réappliquent sur les os. Toutes les cavités étant refermées, on vernit les incisions extérieures et on les remplit de poudre; on vernit aussi toute la surface de la peau, et on applique une couche de poudre qui adhère généralement. Le cadavre ainsi embaumé, on appose sur chaque pailie , en y comprenant le visage , des bandages méthodiques qui compriment généralement et recouvrent tous les points ;
on vernit le premier bandage, on appli(}ue une couche de poudre, et enfin un second bandage que Ton vernit aussi ; quand le corps est déposé dans un cercueil de plomb, et tous les vides remplis par la poudre composée, on soude le couvercle, et Topération est achevée. »
— Le corps du roi Louis XVIII fut embaumé par ce procédé, le 17 septembre 1824. Macération du cœur pendant cinq heures dans une solution alcoolique de sublimé; incision, lavage et macération des autres viscères pendant six heures dans le même liquide ; lavage de la surface du corps et des cavités viscérales avec la solution; incisions profondes sur les membres pour faire pénétrer le liquide ; vernissage du corps, etc., etc. Telle est la série des opérations qu'il fallait exécuter pour procéder à lembaumement d'un corps. Les mutilations que ce procédé exigeait devaient faire rechercher une autre méthode moins barbare et en même temps plus prompte, car les lenteurs qu'elle nécessite sont incompatibles avec les usages publics.
tt» Procédé de Triochlna.
En 1834, Trinchina, de Naples, parvint à conserver des sujets, destinés aux études anatomiques, au moyen d'une dissolution d acide arsénieux injectée dans les artères. Dès lors, l'art des embaumements réalisa un immense progrès, puisque l'injection est incontestablement le meilleur moyen de mettre tous les tissus du corps en contact avec le liquide conservateur. Ce fut Gannal qui eut l'idée d'embaumer avec l'injection arsenicale, dont Trinchina se servait alors uniquement pour les études anatomiques.
So Procédé do Gaooal.
Gannal s'occupa d'abord de la conservation des corps par Vimmersion dans une solution aqueuse de nitrate de potasse , de chlorure de sodium et ialun^ marquant 15° à l'aréomètre.
Après la publication des essais de Trinchina et de ses procédés de conservation des pièces anatomiques, Gannal appliqua l'injection arsenicale aux embaumements. Voici comment il procédait :
L Sulfate d'alamine concret. . . . 6,000 gmnines.
Liquide de Gannal. j Acide areenique concret 125 —
f Eau distillée 3,000 —
Faites dissoudre. La solution marque 32° à raréomètre.
On plaçait le corps sur une table portative faisant partie de son matériel instrumental. Alors, par une incision sur l'un des côtés du cou, on mettait à découvert une des artères carotides primitives. Ce canal était ouvert, et dans cette ouverture on introduisait une canule dirigée vers le cœur et fixée ensuite dans l'artère par une ligature comprenant son bout
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et le vaisseau. Une seconde ligature était placée sur la même artère, audessus de la canule, afin d*empécher le retour de l'injection par la partie supérieure alimentée par les nombreuses anastomoses des artères de la tète. On poussait après cela vers le tronc, avec une seringue s'adaptatit à la canule carotidienne, cinq à huit litres de la liqueur ci-dessus, jusqu'à ce que le gonflement du visage ou le renvoi des liquides des bronches conseillât de mettre fin à l'injection. On passait alors sur le corps un vernis à l'alcool, et on le plaçait ensuite sur des lames de plomb recouvrant le dos, la poitrine et l'abdomen. Des bandelettes de plomb étaient alors roulées autour des membres jusqu'à leurs extrémités. Des bandelettes de coton recouvraient ensuite celles de plomb, et se trouvaient elles-mêmes recouvertes par un bandage de taffetas gommé, et enfin par un bandage de toile. La tête restait libre ou enveloppée d'une calotte de plomb, sur laquelle on ajoutait la coifi'ure de la personne décédée. Les paupières étaient enfin abaissées ou soutenues par des yeux d'émail.
Les cercueils devaient être de chêne, doublés d'un cercueil de volige, contenant un troisième cercueil de plomb. Dans ce cercueil, on disposait une couche de son ou de sciure de bois additionnée d'un kilogramme d'alun calciné par boisseau de poudre, et cette poudre était parfumée avec le mélange d'essences aromatiques suivant :
Essence de girofle 600 parties.
— de carvi 600 —
— d'aspic 600 —
— de lavande 600 —
— de camphre 160 —
— de teinture de mnsc 33 —
Gannal, dit Sucquet, est le promoteur de l'opinion qui impose à l'embaumement la restauration des traits du visage, au point de donnera la mort l'apparence d'un sommeil tranquille. Gannal avait recours à l'emploi des diverses espèces de fard et à tous les soins de toilette capables d'éveiller cette illusion éloignée. Ses opérations ont laissé le souvenir de la recherche particulière de tout ce qui pouvait à cet égard frapper les yeux profanes. et donner plus de relief à son œuvre.
Le procédé Gannal est excellent; il conserve indéfiniment les corps. Hais il est impossible aujourd'hui d'y avoir recours, puisqu'il existe une ordonnance royale du 31 octobre i8i6, qui interdit tout embaumement à l'aide de l'arsenic. En voici le texte : • Ordonnance du Roi, titre II, art. 10. « La vente et l^emploi de Varsenic et de ses composés sont interdits pour le € chantage des grains^ l'embaumement des corps et la destruction des c insectes, »
On a dit que M. Gannal embaumait les corps, et que ceux-ci se conservaient indéfiniment sans arsenic, au moyen d'une injection de sulfate d'alumine et de chlorhydrate d'alumine marquant 34o a l'aréomètre de Baume. 11 est permis de ne pas ajouter foi à une telle assertion, car de nombreuses expériences ont démontré que le sulfate d'alumine et le
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chlorhydrate d'alumine conservent les tissus pendant un certain temps, mais non indéfiniment. Il n'est pas possible de conserver au delà de quelques mois un cadavre injecté avec ce liquide ^.
Du reste, le 23 mai 1815, M. Gannal injecta un sujet à l'École pratique, en présence de la commission nommée par l'Académie des Sciences pour juger comparativement les procédés d'embaumement de MH. Dupré, Gannal et Sucquet. Le cadavre fut inhumé dans le jardin de l'Ecole pratique. On Texhuma quatorze mois après, et il fut constaté qu'il était dans un état avancé de putréfaction.
La solution employée était exempte d'arsenic, mais M. Gannal avait proposé de faire l'injection avec une autre solution de sulfate d'alumine, dam laquelle la commission constata la présence de l'arsenic ^.
La même commission a proposé de nouvelles expériences à M. Gannal; il s'y est refusé. (Extrait du rapport, 1847.)
On peut conclure de ce qui précède que le sulfate d'alumine et le chlorhydrate d'alumine ne conservent les corps que temporairement, mais que la conservation devient d'autant plus longue qu'on y ajoute une plus grande quantité d'arsenic.
40 Procédé de H. Dupré.
Le 23 mai 1845, M. Dupré, professeur libre d'anatomie, prépara aussi un sujet qui fut inhumé à côté de ceux de MM. Gannal et Sucquet. Le cadavre fut exhumé le 14 juillet 1846, c'est-à-dire quatorze mois après. Il exhalait une odeur de putréfaction suffocante.
M. Dupré avait injecté dans le système artériel un mélange de gaz, acide sulfureux et acide carbonique, qui ont la propriété de préserver les tissus de la putréfaction , mais seulement pendant un temps très-limité. M. Dupré lui-même n*a pas donné suite à son idée; nous nous contentons d'indiquer, au point de vue de l'histoire, l'opération à laquelle il procéda en face de la commission dont nous avons déjà parlé.
Il découvre une artère carotide et y introduit, du côté de la poitrine, un tube de plomb, qu'il fixe à l'aide d'une ligature ; une seconde ligature est appliquée sur le bout supérieur^ du vaisseau. Ce tube, de plomb, communique avec une cornue de fer (bouteille dans laquelle amve, dans le commerce, le mercure). L'ouverture de cette cornue reçoit un bouchon de liège, dans lequel entre à frottement le tube de plomb. La cornue contient 500 grammes de charbon de bois pulvérisé et un kilogramme
1. Nous devons dire, cependant, que M. Gannal écrivit en janvier 1846 au Journal de chimie médicale^ de pharmacie et de^ toxicologie ^ qu*il avait découvert, le 3 mars 1846, un nouveau liquide pour lequel il a pris un brevet d'invention ; il ajoute qu'à Vattnir ton liquide ne prétentera aucune trace d'artenic.
2. On a fait plusieurs analyses de tissus provenanfde cadavres embanmésr par M. Gannal; on a constamment trouvé une quantité considérable d'arsenic. ( Les éiinbaumements avaient été pratiqués avant 1845.)
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d'acide sulfurique concentré. Le fourneau sur lequel est placée la cornue est allumé à onze heures et demie. Vers midi, l'abdomen se tuméfie, ainsi que les veines du tronc, du cou, des membres supérieurs et inférieurs ; la couleur bleu verdâtre de la peau de l'abdomen n'existe plus. A midi et quart toutes les veines du corps sont fortement distendues ; des gaz sortent de la surface de la plaie; à midi et demi la verge et les bourses sont légèrement tuméfiées. Alors le tube est retiré de la carotide; on applique une ligature au bout pectoral du vaisseau ; on rapproche les lèvres de la plaie à l'aide d'une suture, et l'opération est terminée. On enveloppe le cadavre d'un drap de fil, puis il est placé dans une bière.
fto Procédé de M. Sucquei.
Nous avons dit quel pas immense avait fait Tart des embaumements, dès que le système des injections conservatrices fut connu.
Nous avons fait connaître aussi le grave inconvénient qu'il y a à faire usage des préparations arsenicales. 11 fallait donc trouver une substance qui réunît les avantages du sublimé corrosif et de l'arsenic, sans en offrir les inconvénients. L'honneur de cette découverte revient tout entière à M. Sucquet ; la substance employée est le chlorure de zinc pur, exempt d'arsenic *.
Le liquide de Tinjection est une solution aqueuse de chlorure de zinc marquant 40'> à V aréomètre de Baume.
a. Avant 1840, -M. Sucquet, autorisé par le Conseil général des hospices, institua des expériences dans l'amphithéâtre de Clamart.
1" Un sujet, homme adulte, reçut une injection de huit litres de solution de chlorui'e de zinc à 40<>, par la carotide primitive.
2* Un deuxième sujet, femme morte en couches, reçut deux litres de la même solution dans la cavité abdominale par une ponction faite avec un trocart. Le corps fut ensuite entouré de bandes de flanelle imbibées de solution de chlorure de zinc pur.
3<> Sur un troisième sujet, femme hydropique, M. Sucquet versa lentement quelques litres du même liquide dans sa bouche, la tête se trouvant légèrement élevée. Ils pénétrèrent facilement et sans manœuvre dans les cavités du tronc, et le corps fut ensuite enveloppé de bandes chlorurées, comme le précédent. Cette femme fut placée sur une autre table, à côté des premiers sujets, pour y être abandonnée comme eux à l'air libre.
1. Le cinc du commerce en renferme ordinairement. M. Sucquet Tobtient en faisant agir Tacide chlorh jdrique sur la tournure de sine ; une partie do l'hydrogène provenant de Tean décomposée se combine avec Tarsenic du zinc oxydé , et donne lieu à du gaz hydrogène arsénique qui se dégage ; par là, la solution de chlorure de zinc est tout & fait piiTé« d^araenic.
Pendant treize mois, aucun de ces trois corps ne donna jamais le moindre signe de décomposition et ne demanda aucune intervention nouvelle de sa part. Les différentes saisjns se succédèrent autour d'eux, sans leur imprimerd autre modification qu une diminution sensiblerie volume provenant de Tévaporation graduelle de leurs liquides et de la dessiccation de l'extrémité de leurs membres.
b. Le 21 mai 18i5, devant la commission de l'Académie des Sciences chargée d'étudier les procédés de MM. Dupré, Gannal et Sucquet, ce dernier injecta un sujet, homme adulte, avec la solution de chlorure de zinc, que l'analyse démontra exempte d'arsenic. Voici le texte même du rapport :
€ M. le docteur Sucquet découvre une artère poplitée. Le liquide analysé précédemment est étendu d'un cinquième de son volume d'eau prise au robinet de la salle de dissection. Il injecte successivement par l'artère et du côté de l'abdomen cinq seringues : la capacité de la seringue est de huit décilitres; il introduit ainsi quatre litres de liquide dans le sujet. Ensuite il retourne l'ajutage de la seringue pour injecter la jambe; il consomme de nouveau un demi-litre environ de liquide. Pendant l'opération, il sovt de la bouche quelques grammes de mucosités. L'injection terminée, deux ligatures sont appliquées à l'artère poplitée; elles comprennent l'incision faite à ce vaisseau; ensuite des points de suture rapprochent les bords de la plaie faite à la peau, et autour du genou est appliquée une bande de flanelle. Après l'injection, la couleur bleu verdàtre de la peau de l'abdomen, signalée plus haut, a tout fait disparaître.
c Le cadavre ainsi embaumé est enveloppé d'un sfmple drap de fil et mis dans la bière. •
Le 14 juillet 1846, le sujet fut exhumé en même temps que ceux de MM. Dupré et Gannal, qui étaient en partie putréfiés. Nous citons encore textuellement un passage du rapport de la commission :
€ Le sujet embaumé par M. Sucquet n'a aucune odeur de putréfaction; le linceul, un peu humide, est entier, libre de toute adhérence avec le cadavre, et son tissu ne cède en aucune manière aux efforts que l'on fait pour le déchirer; il est assez résistant pour aider à soulever partie ou tout le sujet. La bière ne contient aucune couche de putrilage semblable à celle qu'on a observée dans les cercueils précédents; les parois comme le fond sont légèrement humides. Une mèche de cheveux, saisie avec une pince, ne peut être arrachée; et en'continuant la traction, la tête est soulevée aussi sûrement que si la vie venait d'abandonner le sujet. La figure a conservé sa physionomie, et pourrait être reconnue au besoin; cependant, les paupières étant soulevées, le globe de l'œil a disparu, on ne voit que la cavité orbitaire dont le fond est tapissé par les membranes oculaires. La peau offre dans toute son étendue une intégrité parfaite, elle a toute sa souplesse et toute son élasticité; mais l'épiderme delà plante des pieds et les ongles des orteils sont facilement enlevés & Taide