Voir plus loin la fin de l'article Le verbe trûîlka
la concomitance approximative de € et k avec € et s. En effet, la zone de £-s continue dans la même direction vers l'Est jusqu'au territoire allemand, la zone£-&, dès les points 807, 81 r, s'infléchit, assez brusquement, vers le sud et perd tout contact avec celle de es : commanquer ne peut y naître.
Ainsi, notre commanquer n'est point une hypothèse que nous opposons à *commknquer, mais une certitude quasiment mathématique que nous opposons à une hypothèse fli i te à la légère.
En voulant soustraire la linguistique à l'examen de lagéographie, on la diminue d'un facteur puissant — le plus puissant peut-être — qui peut lui donner le droit d'être considérée comme une véritable science.
Aussi, nous trouvons que notre ami Jud, qui est l'homme le plus à même de juger de toute l'importance qu'elle doit avoir dans les recherches, est beaucoup trop modeste lorsque, s'adressa nt à un de ses maîtres italiens, il semble ne revendiquer pour la géographie linguistique qu'une petite place au soleil1.
M. Herzog a raison : il faut apporter beaucoup de circonspection dans l'usage que l'on fait des matériaux, surtout lorsqu'il s'agit, comme ici, d'une zone où peuvent se produire des monstruosités semblables à commanquer et à celle que nous allons exposer dans l'article suivant.
IL — Glaudere « rentrer (une récolte) ».
Nous avons dit que la formation anormale de commanquer, par elle-même, était, dans la région où elle se produit, un brevet d'authenticité. Il importe d'appuyer cette assertion qui peut paraître paradoxale.
1. Jud, Problème der altrom. IVortgeschichte. Extr. de la Zeitschr. fur rom. Phil., vol. 38, p. "2.
Certaines régions, aux confins d'aires nettement caractérisées, reçoivent des échos contradictoires de débats linguisL tiques qui se vident dans tes aires, en sont passagèrement affectées jusqu'au moment où elles sont gagnées à Tune ou l'autre des parties en conflit.
Telle est l'origine de commanojjer, telle celle du mot qui tait l'objet du présent article et telle est aussi celle de bouter « regarder » dont il est question plus loin.
Nous comparerions volontiers ces créations aux contresens faits par des élèves inexpérimentés qui traduiraient à coups de dictionnaire un texte français en latin.
Les régions qui donnent naissance à ces mots sont toutes dans une situation analogue par rapport aux aires où se produisent les débats linguistiques qui les font apparaître.
11 serait téméraire d'accorder à des créations de ce genre, sans doute éphémères, la même confiance qu'inspirent les mots qu'une tradition ininterrompue livreauxenquêtes étymologiques et de tenter de les rattacher sémantiquement à une origine latine. Elles sont les résultats de mirages étymologiques.
Dans des études précédentes nous avons cherché à établir la nature du conflit de serrare-sciER avec serare-FER- MER ■ et de celui de clore avec clouer 2.
Glaudere dans le Midi a pris des acceptions métaphoriques qui l'ont rendu impropre à persister dans sa valeur primitive de fermer. Aussi ce mot n'y est-il nulle part représenté dans les réponses qu'Edmont a reçues à la question fermez la porte. Toute l'histoire des expressions propres à traduire l'idée de fermer dénote le besoin d'avoir un terme expressif, généralement un dénominal, tiré du
1. Scier dan-» la Gaule romane du sud et de Test. Champion, 1905
2. L'aire clavellus d'après Y Atlas linguistique delà France.
substantif désignant l'appareil au moyen duquel on ferme. La création de mots nouveaux était d'autant plus active que l'idée de fermer est une de celles qui se dilatent, s'hypertrophient métaphoriquement le plus et dont les représentants lexicaux sont par conséquent exposés à une rapide usure.
Glaudere a disparu par dilatation métaphorique(à moins que l'on n'admette pour raison exclusive l'insuffisance de son contact formel avec clavem), serare a disparu par dilatation métaphorique, fermer a triomphé, parce que le peuple y a vu un dérivé de fer, comme dans verrou *.
Dans le Midi, où l'on a eu et a encore serrare « scier» et où l'on a encore serare « fermer » il existe un verbe serrer qui nous montre le verbe latin serare avec des sens identiques à ceux du français. Nous n'avons pas à examiner ici si les évolutions métaphoriques de serare sont autochtones dans le Midi, comme elles le sont en français — question très épineuse ! Nous nous contentons de constater que serrer, même dans l'aire serer « fermer », a la valeur sémantique du français (Atlas : il me serrait si fort que...).
Nous avons dit que claudere n'apparaissait nulle part dans le Midi à la question fermez la porte, posée par Edmont. Mais il apparaît une fois, une fois seulement, et où on ne l'attendait guère, comme traduction de rentrer dans : un bon temps pour rentrer le regain. Or, le point où apparaît ce singulier claudere est 81 1, précisément l'un des quatre qui ont témoigné de la présence de *commenquer.
Comment s'explique ce claudere « rentrer » ?
8 ï i est, en bordure, dans l'aire actuelle de serer « fer-
i. Carte excessivement intéressante au point de vue de la contamination de types divers et précieuse pour l'histoire de serer-fermer.
nier». Ce serer est le successeur de clore dont nous avons signalé La collision avec clouer et dont nous expliquons, dans l'aire clavellus, la disparition, en temps que synonyme de « fermer », par une dilatation sémantique incompatible avec le besoin d'avoir un verbe expressif pour énoncer l'idée de « fermer ». Que clore, qui n'a pas cessé partout de vivre, que Ton voit céder peu à peu dans son acception de « fermer », se concentrer dans ses acceptions métaphoriques(>clos, clôture), agonisercommeen français (à huis clos, clore une séance et non pas la fermer) — que ce clore soit sémantiquement ébranlé au point de pouvoir servir à exprimer quelque autre idée, par aventure amenée à sa portée, cela n'a rien d'étonnant à nos yeux '.
Le sujet de 811 aie sentiment que ser(r)er est le synonyme de clore. Pour rentrer le regain il veut dire serrer le regain, ce qui est juste en français — même nos petits dictionnaires à l'usage des écoles donnent comme exemple de cette acception serrer une récolte — ; mais il ne saurait dire serrer le regain, qui, dans son langage populaire, serait l'équivalent de fermer le regain, puisque notre sujet ressortit à l'aire serer « fermer » 2, il se rabat sur le débilité sémantique qu'est clore, c'est ainsi que hlauré devient l'équivalent de « rentrer ».
On pourra restreindre la valeur de ce renseignement en alléguant qu'il émane d'un seul sujet, — celui qui témoigne en même temps d'un commanquer attesté par d'autres témoignages; — maison ne l'annulera point : pourquoi ce clore n'apparaîtrait-il que là seulement où il est explicable ?
i. Comp. bouter « regarder ».
2. C'est un indice qui a sa valeur dans la question, que nous nous sommes posée plus haut, relativement à la présence dans le Midi d'évolutions métaphoriques semblables à celles du français.