III. — Collision de trabem avec traucum en trau
M. Jud dans son travail sur poutre j a montré que la disparition du type trabem dans le Midi de la France était due à une collision avec traucum.
Ce fait est rendu évident par le tracé de l'aire actuelle de trabem, qui était un mot en usage dans tout le Midi : nous la voyons partout s'arrêter, comme devant une muraille, à l'aire trauk-lrau. S'il était encore quelque lecteur rebelle à reconnaître la valeur de cette constatation, il suffirait de lui soumettre les deux lignes suivantes, suggestives dans leur laconisme, et que nous extrayons du petit dictionnaire provençal de Lévy :
trau, traite s. m. et f. poutre, solive. trau s. m. trou, ouverture, souterrain.
Notre carte nous paraît mettre mieux en relief que celle de M. Jud l'histoire de leur collision et y apporte quelques modifications auxquelles il sera le premier à souscrire. Le point 711, qu'Edmont a trouvé vivant — d'une vie sans doute bien précaire — dans l'état de collision Qrao ~ trou et poutre), loin de porter préjudice à la thèse de M. Jud, n'en fait que rehausser la vérité par sa situation sur la limite des deux aires ; il ne peut qu'en être de même du point 893 (Hyères), où la présence de trabem est signalée sous une forme avec agglutination de Va de l'article féminin, forme qui l'a préservé de la disparition et qui ne se trouve absolument que là.
La collision de trabem avec traucum a produit les 3 états suivants :
1 . Jud, Poutre, eine sprachgeographische Untersuchung. Tirage à part de Y Archiv Jïtr das St. der neueren Spr. und Lit. Vol. CXX, livraison 1/2.
i) trabem a été évincé de tout le territoire trauk-trau,à
l'exception des deux points dont il est question plus haut;
2) traucum a été évincé des aires trabem existant encore en contact immédiat avec celle de trauk-trau ;
3) traucum et trabem ont été tous deux évincés de la langue sous le coup ou la menace de la collision dans une zone qui de l'Océan aux Alpes morcèlent actuellement les aires trabem. L'évincement de traucum y est démontré par la présence à sa place de multiples substituts tels que />/(/;<>, kreb.. (de crepare), goulet, etc., mots évidemment secondaires. On se rappelle ce qui a été dit à cet égard dans notre travail sur clavellus (p. 14) : « Comme partout où il y a lutte entre deux mots, il y a sur la scène où se produit la collision des formations nouvelles, des tentatives plus ou moins éphémères, plus ou moins réussies faites par la langue pour écarter ou prévenir l'homonymie intolérée ou redoutée. »
S'il n'en est pas ainsi, que l'on nous dise alors pourquoi, allant du midi au nord, on ne pénètre pas directement dans l'aire trou en sortant de celle de trau, puisque traucum est aussi bien de la langue du Nord que de celle du Midi, pourquoi traucum disparaît pour reparaître ensuite et pourquoi cette disparition coïncide avec une existence actuelle ou ancienne de trabem > trau, bref pourquoi traucum présente une faille entre Agen et Poitiers, entre Rodez et Guéret, entre Nîmes et Dijon, entre Digne et Mâconet qu'il n'y a aucune solution de continuité lexicale entre Lons-le-Saunier et Liège, Boulogne, Cherbourg, Nantes.
Ces substituts sont bien l'hoirie de traucum, qui disparaîtra peu à peu devant l'envahisseur français trou, lequel se trouvera alors (si le bloc méridional trauk-trau attend toutefois cette échéance) confiner à trau « trou », recouvrir
— lé —
la plaie faite par trabem à traucum, effacer ainsi, quand les restes de trabem auront été expulsés par le français, jusqu'au souvenir de la lutte de ce mot contre traucum et reporter bien plus au sud une limite qui rétablira une jonction de trou avec trau, une limite qui sera un mirage plus mensonger encore que la limite actuelle de l'aire trauk-trau.
Notre conception se heurte cependant à une difficulté : pourquoi trabem qui est devenu trau ne peut-il coexister avec traucum dans l'aire où celui-ci reste trauc (un tràuc = un trou, un trau ou une trau = une poutre) ? La difficulté n'existe que si l'on ne considère le mot que sous la forme telle qu'elle nous est donnée par l'Atlas, c'est-à-dire au singulier seulement et comme mot isolé ou en pause. Elle disparaît devant la constatation qu'au pluriel trauc devait devenir traus et ainsi semblable à celui de trabem, que, d'autre part, le c final devait disparaître dans certaines combinaisons syntaxiques.
Il nous paraît évident que le français littéraire qui a su, beaucoup plus que les parlers populaires, se préserver des suites fâcheuses de l'homonymie et de la mutilation phonétique — deux facteurs souvent concomitants — aurait su sauver l'un et l'autre de la disparition et en rendre possible la concomitance. La langue littéraire possède, à côté de la langue parlée, une langue écrite pleine de traditions étymologiques — légitimes ou illégitimes — qui constitue en quelque sorte une autre vie linguistique, tolérant des phonèmes proscrits par la phonétique de la langue parlée, en même temps qu'un réservoir où celle-ci peut se régénérer et se prémunir des accidents qui la menacent l.
i . La revivification de consonnes finales disparues est notamment un procédé si fréquent pour régénérer les monosyllabes qu'il a induit en erreur de nombreux savants, qui croyaient avoir affaire à des consonnes remontant directement au latin.
11 nous paraît inutile d'insister sur le fait que le procédé français de
Une langue sans tradition littéraire ne le saurait : elle reste attachée fidèlement aux lois de la phonétique, en doit supporter patiemment la tyrannie et trouver d'autres moyens pour parer aux suites de la mutilation et de l'homonymie.
Pourquoi est-ce traucum qui ici triomphe, pourquoi là trabem, pourquoi ailleurs disparaissent-ils tous deux ? L'existence réelle de toutes les alternatives qui pouvaient être prévues comme résultats d'une collision nous montre que la solution de ces questions n'est pas à rechercher uniquement dans la différence de vitalité des deux mots et de leur aptitude à se trouver des substituts, que d'autres facteurs entrent sans doute en considération et qu'il est prudent de la réserver à un avenir où nous nous serons mieux documentés.