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V. — Exaequare et *exaquare

M. Jud a publié dernièrement dans la Zeitschrift fur rom. Phil., vol. 38, un travail qui ne peut manquer d'avoir une grande influence sur la marche de nos études. L'application de sa méthode à tout le vaste domaine de la Romania et aux régions avoisinantes promet des résultats d'une portée bien plus grande que ceux que nous cherchons à obtenir en nous basant uniquement sur les matériaux contenus dans l'Atlas. La richesse de son butin scientifique est telle qu'il n'a pu nous le détailler : chacun des mots qu'il fait défiler devant nos yeux exigerait une étude à part.

Un détail documentaire qui lui est resté inconnu, puisqu'il n'a pas été publié, nous fait entrevoir la possibilité de compléter sa conception des Reliktworter.

Par l'exemple eichen ou aichen « étalonner » (< exaequare), nous voudrions montrer que l'abandon en roman de mots existant encore actuellement en pays germanique est souvent dû à des tares lexicales ayant affecté uniquement le roman, postérieurement à leur introduction en pays allemand.

Nous aurions volontiers appelé « erratiques » ces mots, si la géologie, qui a fait de ce terme un usage si caractéristique, n'avait été devancée par d'autres sciences qui ont attribué à ce terme une valeur tout autre.

i. Exaequare et *exaquare en latin.

Du mot aqua le latin n'avait que le verbe adaquare qui signifiât « arroser». Ni *aquare, ni *exaquare n'existaient. Aquaria sans doute empêché *aquare de naître : les langues romanes nous font entrevoir celui-ci comme étant en puissance.

D'aequum le latin avait aequare, exaequare, adaequare.

Si la Gaule a pour « arroser » ou des sens dérivant de aqua: adaquare, *aquare, *exaquare, il n'y a aucune raison pour ne pas admettre que les formes remontant phonétiquement à adaquare ne soientles héritières directes du latin, tandis que les autres sont de formation romane et postérieures à aequare, exaequare, qui existaient ou existent encore en Gaule romane à côté de adaequare. Adaquare pouvait coexister avec adaequare là où les voyelles protoniques a et ae étaient traitées différemment.

2. Aequare, *aquare, exaequare, *exaquare d'après les Dict. de Mistral et de Godefroy.

Si exaequare et *exaquare ont coexisté autrefois dans le Midi de la France, où la phonétique autorisait une coexistence, ils n'ont pas tardé à se confondre, comme nous verrons qu'ils se sont confondus dans le Nord .

En effet, le dictionnaire de Mistral contient deux eiga et deux eissaga et les deux sens que renferme chacun de ces deux mots s'enchevêtrent dételle façon que l'on est souvent bien embarrassé de préciser si Ton se trouve en présence d'un aequare ou d'un *aquare, d'un exaequare ou d'un *exaquare.

Ever la table peut signifier aussi bien la « mettre » (aequare)que l'« arroser, y répandre de l'eau » (*aquare) — par accident, lorsqu'elle est « mise » (évée).

Essever Une futaille, est-ce « remettre en place » les douves (aequare) ou est-ce la « tremper » (*aquare) ?

Ever le linge, c'est en Suisse l'« étendre » pour le sécher (aequare), plus au sud ce pourrait être le « mouiller » (*aquare).

Et cependant la coexistence de *aquare, *exaquare à côté de aequare, exaequare était phonétiquement possible dans la majeure partie du Midi de la France. Il faut donc que la pression des dérivés d'aqua ait été bien forte sur les dérivés d'aequus, de ce mutilé phonétique, de cet homonyme d'equus.

Le vieux-français possède deux essever, dont l'un remonte manifestement à exaequare (Godefroy : essever, exiguer) ; il est très peu attesté comparativement à l'autre essever. Le substantif verbal essief l'est, par contre, davantage, ainsi que le verbe essiever reposant sur les formes fortes du verbe.

L'autre essever remonte manifestement à un *exaquare (nous allons voir tout à l'heure quel cas nous devons faire de ce type latin). Il est beaucoup plus souvent attesté que le premier et a produit de nombreux dérivés.

Si, dans le Midi, une coexistence d*exaquare avec exaequare était phonétiquement possible, dans le Nord elle ne l'était pas.

Le type *exaquare ne pouvait réaliser sa forme française qui devait se heurter à celle d'exaequare, verbe de signification toute différente. En cas de collision, les deux verbes *exaquare et exaequare devaient, semble-t-il, être rejetés comme désormais impropres, à cause de la confusion des deux sens. Il pouvait cependant se produire une circon-

stance heureuse qui permit la concomitance des deux : exaequare devenait essever ; mais les formes fortes étaient essiey..., ces formes pouvaient triompher des formes faibles et produire un verbe essiever, comme elles ont donné naissance au subst. essief. Dans l'extrême nord de la France, en picard principalement, les infinitifs reposant sur les formes fortes sont, en effet, nombreux : treuver, preuver, proler', etc. Un *exaquare, ou plutôt un dérivé de ex -f- EVE pouvait se produire après la naissance d'ESSiE-

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