VER
Mais, outre que les formes fortes n'ont pu prévaloir que tardivement et dans une région restreinte, cette hypothèse, permettant de concevoir la coexistence de exaequare avec *exaquare et que nous devions cependant examiner à cause de l'importance des attestations d'ESSiEVER, n'a plus aucune valeur auprès des considérations suivantes, qui excluent une attraction d'aqua de la part d'ESSiEVER (verbe fort).
La naissance d'un essever implique celle d'un ever (*aquare), sans lequel il ne pourrait avoir les significations qu'il présente dans Godefroy (« écouler, vider, dessécher, etc. »). Avons-nous, parallèlement aux deux essever, deux ever, dans le nord de la France, l'un issu d'aequare, l'autre d'*aquare ? Seul, le premier existe indubitablement et signifie « égaliser , comparer, aplanir, raboter » ; l'autre n'existe pas, alors que, comme dérivé d'aqua, on pourrait s'attendre à le voir affluer.
Dès qu'aqua est parvenu à une forme où le v s'est vocalisé, il a perdu de son aptitude à former un verbe : pour en former un, il devrait recourir à quelque son consonantique, se faire aider par l'analogie de quelqu'autre verbe. Là où il a conservé sa consonne v ou une semi-consonne
i. Si proler n'existe plus de nos jours — ce qui est possible — il se trouve encore dans les Lettres picardes de Gosseu.
w, on le voit former un verbe, qui témoigne qu'*aquare est toujours en puissance. C'est ainsi que le point 192 a rewï, rêver dans le sens d'« arroser », que, dans le Midi, à l'est du Rhône, ladaquare « arroser », qui s'est bien conservé à l'ouest dans une aire comprenant 4 ou 5 départements, est remplacé par *aquare « arroser, irriguer». Cet *aquare est né là où il n'était plus contrarié ou suffisamment contrarié paraequare.
Si ever « égaliser, comparer, aplanir, raboter » dans le nord de la France a tenu bon contre *ever « répandre de l'eau » de façon à interdire à celui-ci Paccès dans la langue, pourquoi essever « étalonner » n'a-t-il pas tenu contre essever, dérivé d'aqua ?
C'est que, si EVER-*aquare était sans aucun rapport sémantique avec EVER-aequare, il n'en était pas de même des deux essever.
Loin d'être un obstacle à la naissance d'ESSEVER « *exaquare »? essever « étalonner » l'a, au contraire évoquée, sans qu'il y eût besoin d'une existence collatérale d'EVER : l'étalonnage pour les liquides, qui s'opère par un transvasement d'eau, a été considéré comme — pardon du barbarisme — une "exaquatio, au lieu d'être une exaequatio. Il fallait qu'il y eût un essever pour que naquît un autre essever, qui n'est pas *exaquare mais exaequare influencé par aqua.
Essever est à comparer avec clavar. Dans notre étude sur clavellus nous avons parlé d'un *clavare en puissance, qui, réalisé, devait avoir le sens de « clouer » ; mais sa réalisation était combattue par un clavare existant et signifiant « fermera clef ». Supposons un instant qu'il y eût entre « fermer à clef » et « clouer » un pont sémantique, pareil à celui qui existe entr'ESSEVER-exaequare et essever- *exaquare : le verbe *clavare eût signifié «fermera clef»
et « clouer ». Cette confusion des «jeux sens existe réellement, et nous avons montré de quelle manière, en général, la langue a réussi à s'y soustraire grâce à la présence de parlers directeurs qui, en Gascogne, sont ou ont été ce que la langue littéraire est à l'égard des parlers du Nord. La succession des faits en gascon est exactement la contrepartie de ceux qui se sont produits en latin: clavare, en latin, signifiait « clouer » et ne pouvait signifier « fermer à clef » (claudere) ; en gascon, clavar signifie « fermer à clef » et ne pouvait aboutir à « clouer » ou n'y aboutissait que par surprise, pour ainsi dire, et ce clavar ne répond pas plus à un *clavare latin que, plus haut, essever à un *exaquare.
Nous pouvons résumerainsil'historiqued'ESSEVER- exaequare :
Dèsqu'aqua se refléta dans essever, c'est-à-dire dès l'époque où ae et a s'étaient réunis en e, essever- exaequare fut menacé dans son existence, mais il ne le fut pas dans une plus forte mesure qu'EVER -aequare. Comme ever a échappé à l'emprise d'*aquare, essever aurait échappé à l'emprise d'*exaquare, s'il n'avait eu dans sa défense sémantique un point faible par où aqua pouvait pénétrer (I'essevement par l'eau). Grâce à la complicité du préfixe ex, un nouvel essever naît qui parla puissance du rayonnement sémantique d'aqua détruit le premier. Tant qu'aqua, sous sa forme eve, se reflète dans essever, celui-ci persiste dans la langue ; mais dès qu'EVE a vocalisé son v, essever reste sans soutien, le préfixe ex sans raison d'être, essever cède la place à des mots plus représentatifs.
Par un heureux hasard, nous sommes à même, ainsi que nous l'avons dit au début de cet article, de fournir un renseignement qui concorde parfaitement avec l'historique d*exaquare et dexaequare tel qu'il a été exposé ci-dessus.