Exaequare et *exaquare dans le Val d'Annïviers
Dans le parler de Vissoie, que nous avons recueilli il y a plus de 20 ans, Yè-eèvyo est la portion bien délimitée du pâturage où les consorts ou copropriétaires d'un alpage font paître leurs vaches laitières le jour où l'on « mesure » le lait. La quantité de lait fournie ce jour-là par la vache ou les vaches de chaque propriétaire sert de base unique, d'étalon, pour toute la saison d'été, dans le partage du « fruit » (des produits du lait) qui se fait à l'alpage le jour où les bergers ' redescendent dans la vallée : è-eèvyo est donc un dérivé du verbe roman issu de exaequare.
Le %pr d èeèvwa n'est pas le jour du mesurage du lait, de l'étalonnage, le jour où l'on met les vaches à Yètèvyo, le jour où l'on essieve. C'est le jour qui précède celui du mesurage (jor dû mèjitra), c'est celui où a lieu la traite en quelque sorte officielle des vaches, où l'on esseve2. Chaque propriétaire trait sa vache lui-même ; un contrôleur (rêblêteyô*) est chargé de s'assurer que la traite a été complète-
1. Les bergers ne portent pas le nom d'« armaillis » comme ceux de la Gruyère. Uarmèii d'Anniviers — cette forme correspond exactement à « armailli » — est la boucle en fer à laquelle on attache les mulets. Il en résulte quanimaliarius ne saurait être considéré comme un mot latin ayant existé en Suisse : c'est un dérivé du mot roman remontant à animalia.
2. aqua est à Vissoie èyVwé, d'après notre transcription, éwè d'après celle d'Edmont. Cette différence répond probablement à un état réel du langage ; notre transcription est celle du mot isolé, celle d'Edmont est extraite de combinaisons syntaxiques. D'ailleurs, le parler de Vissoie, comme tous les parlers, varie quelque peu selon les sujets : nous avons pu nous en persuader nous-même.
3. Bletti (rendre blet » ? puis « traire ») est un des sucesseurs de mulgere, dont l'existence est devenue impossible à cause de sa collision avecmolere. Voir nos Mël. degéogr. ling., p. 10.
ment effectuée et peut faire condamner à une amende le propriétaire qui aurait laissé dans le pis de sa vache un excédent d'une dènèryà (3 décil. à peu près). De ces constatations nous concluons ce qui suit :
Le parler de Yissoie a conservé exaequare avec le sens qu'il a en allemand ; mais, sans que la présence de *exaquare v soit autrement attestée, exaequare, sous l'influence de aqua, glisse sémantiquement dans un *exaquare imaginaire, sans entraîner dans son glissement le substantif dérivé de exaequare, celui-ci étant resté à l'abri de l'influence d'aqua. Il s'ensuit que « le jour où l'on exaequat » est devenu le jour où l'on *exaquat, mais que l'exaequatio a lieu le jour suivant l'*exaquatio.
Si l'on n'admet pas cette façon de voir, il ne s'en présente à l'esprit qu'une autre, et une seule : « *exaquare et exaequare ont existé tous deux à Vissoie et le premier a désigné l'opération préliminaire (« tarir la vache »), faite en vue de celle qui a lieu le lendemain pour l'exaequatio (« le mesurage »). L'*exaquatio de la veille serait suivie d'une axaequatio du lendemain.
Cette explication a été rejetée dans l'exposé qui précède, parce qu'un *exaquare impliquait la présence d'un *aquare.
A plus forte raison la rejetterons- nous ici puisque, dans le Valais, ever existe comme forme et comme sens d'aequare et qu *aquare n'y a pas sa raison d'être, étant donné que le Valais a conservé la forme parfaitement populaire d'irrigare dans le sensd'« arroser, irriguer » (erdyê).
Les départements alpins, par contre, ainsi que la région italienne de l'Atlas ont *aquare « irriguer, arroser », sans doute parce qu'aequare y a disparu ou est dans un état excluant toute résistance sérieuse à l'éclosion d'*aquare ').
1. L'Atlas ne nous renseignant pas sur le sort d'aequare, nous ne pouvons aborder la question très intéressante que soulève la forme EN- VER, signalée par M. Jud, et qui se trouve aussi dans les parlers italiens.
Si à Vissoie essèver (exaequare), par un mirage étymologique populaire, est devenu l'équivalent d'*exaquare, ce mirage s'explique non seulement par la puissance évocatrice d'*aquare, mais peut-être aussi par sa présence réelle dans le voisinage immédiat de Vissoie. Il est vrai que les vallées valaisannes sont séparées des vallées italiennes, comme aussi des vallées savoyardes, par de hautes chaînes de montagnes; mais celles-ci ne sont pas davantage des obstacles à une évolution linguistique commune que ne le seraient ailleurs de simples ruisseaux.
(Voir, p. ex., le tracé de la limite .. are >> e).