Bouter « mettre » et bouter dérivé de bout
Le verbe bouter « mettre » a été extrêmement répandu dans la Gaule romane; partout il est à la veille de disparaître : déjà nos dictionnaires le signalent comme vieilli, les écrivains et les journalistes tentent parfois de lui redonner la vie l, à la vérité il n'existe plus, dans la langue usuelle, que dans des dérivés ou des composés (débouter, rebouteur, bouton, bouture, boute-en-train, etc., etc.), qui par leur nombre témoignent encore de sa grande extension.
En produisant le substantif bout il s'est créé un ennemi. Bout est un mot d'une grande exubérance sémantique2 : il a produit, de son côté, un verbe neutre bouter ayant de nombreuses significations et notamment celle du français aboutir. Bouter primitif et bouter dérivé de bout paraissent coexister dans des parlers où ils sont soit formellement identiques, soit distincts selon que le primitif remontait à une forme faible ou forte.
De la ramification lexicale d'un primitif il ne peut résulter pour ce dernier qu'un accroissement de vitalité, si sémantiquement elle y reste attachée ; mais si le rameau se crée une individualité sémantique nettement caractérisée, il peut en résulter pour le primitif une concurrence qui
t. Par une coïncidence singulière, nous trouvons aujourd'hui même dans le Journal (10 avril 1915) un exemple de ce bouter que le souvenir de Jeanne d'Arc fait revivre. On verra que l'auteur en fait, improprement, un dérivé du subst. :
« Parbleu, Monsieur, ce qu'il nous faudrait c'est une seconde Jeanne d'Arc, pour bouter ces mufles-là ! — Qu'est-ce que ça veut dire, bouter ? demande très simplement la femme de l'épicier en gros... — Vieux langage, Madame. Ça veut dire lesf.. dehors ! ».
2. Il est, dans le Midi, l'un des successeurs du mutilé-homonyme ka « kat < kap = chef).
peut entraîner sa disparition, surtout si son existence est en outre menacée par quelque collatéral sémantique plus représentatif, ce que sont notamment les verbes dénominaux.
Quand afficher, verbe à sémantique autrefois variée, eut créé affiche « placard » ne fut-il pas comme tenu en laisse par ce substantif qui ne lui permet plus aucun écart hors de son rayonnement métaphorique? Que deviendrait traîner, si le substantif train, dans ses multiples acceptions, allait de toutes former un verbe dénominal ?
La création d'un dénominal de bout n'a-t-elle pas causé chez le primitif bouter une tare suffisante pour qu'il se laissât peu à peu évincer par les verbes plus représentatifs avec lesquels il voisinait, tels que mettre, ficher, planter, placer, foutre, etc. ? C'est possible; mais cette raison, ainsi qu'on va le voir, ne peut être la principale. Nous ne pouvons en aborder l'examen, puisque bouter dénominal ne figure point dans l'Atlas et que bouter « mettre » n'y est qu'une réponse à la question mettre.