‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 39 sur 80 · Bouter > boutre · texte numérisé non relu

Bouter > boutre

Il est certain que bouter et mettre ont existé partout dans la Gaule romane avec des sens primitivement distincts. Leur présence simultanée est attestée et par les textes et par les nombreux dérivés, partout populaires, de bouter. La forme boutre n'est que très peu représentée dans l'Atlas (on verra plus loin pourquoi); mais les lexiques régionaux en attestent l'existence très répandue et tout particulièrement dans les régions où nous constatons aujourd'hui le part. pass. mis. Sans nous attarder à en accumuler ici les témoignages, nous renvoyons au mot *bautan du dict. étym. de Meyer-Lûbke.

Ce n'est pas sous l'influence de mettre que bouter est devenu boutre :

i) Il faut une puissance analogique très grande pour qu'un verbe delà 3e conj. déclasse un verbe de la ire. C'est bouter, au contraire, qui a influencé mettre et en a fait metter. La possibilité d'une analogie inverse de cette dernière est infime, si on l'oppose à celle que nous allons tout à l'heure indiquer.

2) Dans notre carte, le part, passé faible mettu est absolument subordonné à la présence de bouter, au même degré que l'est mette. La Wallonie, qui paraît faire exception, est au contraire une confirmation de notre explication. Bouté,, boutu, mettu, mette sont enchevêtrés les uns dans les autres et offrent le tableau d'une aire où luttent encore les concurrents lexicaux en présence. Pour plus de brièveté, nous la désignerons dorénavant du nom d'« aire du conflit ». Elle est comme coincée entre une grande aire septentrionale, d'une part, et une aire méridionale, d'autre part, qui ont toutes deux mis et représentent soit des territoires où la lutte de bouter-mettre n'a pas eu lieu, soit des territoires où la lutte est terminée et a eu une issue favorable à mis. Nous verrons à l'instant à laquelle de ces deux hypothèses nous devons nous rallier.

Supposer que ce soit un hasard qui ait mis en contact géographique mettu, mette, boutu avec bouter est une hérésie géographique, en même temps qu'un défi au sens commun. Il ne nous est jamais venu à l'esprit d'examiner des solutions autres que celles qui aient pour base leur ordonnance géographique.

Longtemps nous nous sommes attardé à considérer mette comme un triomphe de bouter sur mettre plus complet que mettu vis-à-vis de mis, lequel mettu n'aurait été, en quelque sorte, qu'un ébranlement causé par bouter. Mais

outre que cette hypothèse était contredite par l'état wallon et ne s'accommodait guère avec la forme boutu de 824, elle nous paraissait spécieuse et ne nous satisfaisait pas.

Si mettre n'a pu produire le déclassement de bouter (> boutre), un autre verbe, un autre concurrent sémantique, qui a donné la preuve d'une puissance analogique plus grande que celle qui était nécessaire pour produire boutre de bouter, et qui formellement ressemblait à ce dernier beaucoup plus que mettre, l'a fait : c'est foutre.

En effet, foutre a exercé son influence sur un autre concurrent sémantique qui était, comme bouter, un verbe de la ire conj., sur ficher dont il a fait fiche, un infinitif qui n'a pas son analogue dans la 3e conjugaison et qu'aucun verbe autre que foutre n'a pu créer. Ficher et fiche sont en constant conflit : il m'a fiché des coups ou il m'a

FICHU DES COUPS ; IL S'EST FICHÉ DE MOI OU il s'eST FICHU

de moi ; va te faire fiche, mais non VA TE faire ficher ; c'est une fichue affaire, mais non c'est une fichée affaire.

Foutre a été et est encore d'un usage très répandu dans tout le domaine gallo-roman. Son élasticité sémantique était même bien plus grande que celle de bouter, de mettre, de ficher. Mais, qu'il soit dépouillé ou non de la signification malséante qu'il avait primitivement, il continue à supporter partout la conséquence de sa tare originelle. Il est honni à tel point que les lexicographes l'excluent de leurs dictionnaires. Si l'Atlas semble le montrer banni des parlers populaires où il foisonne — n'oublions pas qu'il n'a pas été évoqué directement — en réalité, il ne l'est, d'un tacite accord, que de la langue des sujets qu'a interrogés Edmont. L'Atlas ne l'a point dans les cartes mettre, alors qu'il pourrait figurer partout, et il n'apparaît que par-ci par-

là dans d'autres cartes qui témoignent de son expansion et de sa vogue (f.. des œufs, f.. la peur, se f.. bas) ',

Il a été remplacé dans le bon usage patois par mettre. Ce remplacement n'était, à la vérité, souvent qu'un rétablissement de mettre dans ses droits momentanément suspendus par foutre; mais il y a lieu de croire que le français littéraire dont l'influence s'était forcément accrue, a joué un rôle dans l'uniformité de l'aire mis, où, ainsi que nous allons le voir, nous nous attendions à trouver quelques mettu, au moins là où lesparlers populaires jouissent encore de quelque indépendance.

C'est donc sur le modèle de foutre-foutu qu'est né boutre-boutu. Ce boutre-boutu apparaît encore au point 824, dans une situation géographique bien conforme à sa nature, à la limite de l'« aire du conflit» et de celle dont il va être parlé plus loin ; il apparaît aussi en Wallonie , au point 193, où la carte vomir nous le révèle. C'est ce boutreboutu qui a donné à mettre le part, passé mettu et qui fait naître celui-ci comme à l'abri d'un bouter dont la présence est nécessaire, ne le fait naître que là : de là la cohérence et l'enchevêtrement des aires bouté, boutu, mettu, mette, de là, en Wallonie, la présence de mettu.

Mais, nous objectera-t-on, le type boutre, créateur de mettu, est bien isolé, bien peu en rapport avec l'étendue des aires mettu. A cette objection nous répondons : la présence de boutre dans l'Atlas d'aujourd'hui est bien loin

1 . Il ne faut pas oublier que son action analogique se produisait notamment aussi dans des régions où l'on disait au passé déf. je foutis, je boutis, ce qui rend le contact des deux verbes encore plus étroit.

Les Suisses allemands, dans le voisinage de la frontière linguistique, en emploient le part, passé couramment, soit sous la forme jîttu-juti, soit sous la forme moins vulgaire jute (« perdu, crevé ») photographier (va te faire photographier) est un masque de foutre, comme

TONNEAU de TONNERRE !

de répondre à son extension d'hier, ainsi que le prouvent les nombreux lexiques régionaux où il figure, ainsi que le signale Mever-Lùbke et dans sa Grammaire et dans son Dictionnaire, et le signale notamment dans l'aire où l'Atlas n'enregistre que le part, passé mis.

Boutre a disparu en même temps que foutre qui l'a créé, il a été impliqué dans la même proscription, il lui ressemblait à tel point que, complice inconscient, il a subi le sort du mot foutre qu'une tare originelle condamnait.

La simple reproduction d'une remarque que fait Mistral au mot foutre nous dispense d'une longue argumentation :

« Au lieu defoutreon dit souvent par euphémisme contre, fourre, fou ire, foundre, foumbre, toundre, soustre, fauche, fiche, fitre, ficre, fourra, fitra, ficha. »

Voilà bien le résultat de la collaboration de foutre, ficher, fourrer et de combien d'autres encore. Si Mistral n'ajoute pas boutre à son énumération, c'est qu'il lui fait une place à part dans l'article bouta, qui représente le français bouter, mettre et foutre

« bouta, boutre (1. m.), bueta (a.), beta (for. d.) bita (Velay), v. fr. bouter. »

Mais alors, poursuivra-t-on, ce boutre qui a existé, selon vous, dans l'aire mis a dû produire mettu. Nous le pensons aussi. Mais ce mettu a disparu lors de la proscription de foutre qui couvrait sémantiquement mettre, proscription qui, sinon toujours du moins souvent, amenait le met tre-mis de la langue littéraire. Que le mis de notre carte ne soit pas partout d'essence populaire, ne le soit peutêtre nulle part ailleurs qu'à Paris, il n'y a rien là qui nous étonne1.

i . De la matière lexicale latine des patois, nous faisons quatre parts : i) mots patois de forme et de sens, 2) » » ayant partiellement une sémantique française,

Que les textes originaires de notre aire mis révèlent de nombreux mettu, nous n'en doutons pas; mais nous ne saurions nous livrer à des recherches qui sortent de notre cadre d'informations, dans lequel nous nous renfermons autant que possible.

Dans l'aire mis, signalée comme ayant été aussi celle de boutre, nous ne pourrions reconnaître dans d'éventuels mettu une analogie provenant directement de foutre (sans l'intermédiaire de boutre) : s'il n'y a pas de difficulté à admettre la sujétion d'un verbe vis-à-vis d'un autre qui n'a avec lui qu'une attache sémantique, par contre, notre « aire du conflit » nous enseigne que c'est uniquement par l'intermédiaire boutre que foutre a agi analogiquement SUr METTRE.

Nous négligeons d'examiner sérieusement si un mettu pouvait naître sous une influence générale des verbes en ..re ayant un part, passé faible, tels que battre, puisqu'ici encore nous avons à opposer à cette conception la dépendance géographique de mettu vis-à-vis de bouter dans notre « aire du conflit » et de boutre en Wallonie et à 824.

La conception d'une influence générale, attribuée à une classe entière de verbes, nous paraît étrange. S'il était besoin d'établir que toute tentative d'une explication faite dans ce sens serait vaine à l'égard de mettu, il suffirait de comparer comment se comporte le part, passé pris vis-à-vis de rendu : c'est à peine si l'on réussirait à trouver deux points où nous aurions la coïncidence de l'action analogique, et cependant prendre et rendre sont, on l'avouera, aussi appa-

3) mots français non assimilés phonétiquement ou imparfaitement assimilés,

4) mots français phonétiquement assimilés.

Nous savons que ces quatre parts y sont dans des proportions très variables, mais nous ne pouvons dire laquelle est la plus considérable.

rentes grammaticalement et formellement que mettre et battre ou quelqu'autre verbe de la 3e conjugaison.

Page 1