‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 47 sur 80 · DÉGOÛT VIENT DE GOUTTE · texte numérisé non relu

DÉGOÛT VIENT DE GOUTTE

Les verbes composés gardent intacts les radicaux du verbe simple, tant que leur parenté sémantique est sensible pour l'étirrfblogie populaire ; mêler : démêler, emmêler, entremêler, remêler1. Ils les gardent intacts à plus forte raison, lorsque verbes simple et composés risquent, par leurs formes, de se confondre avec quelque autre verbe de sens différent ;

lacer, délacer sont bien distincts de lasser, délasser (comme tacher et tâcher le sont aussi). En est-il de même de

goût, dégoûter vis-à-vis de dégoût, dégoutter ?

Littré nous dit bien que dégoût — et toute sa famille — aunw long « ce qui le distingue de dégoût » . Je ne sais si Littré lui-même prononçait dégoût, dégoûter, dégoûtant avec ou long; ce que je sais, c'est que, actuellement, il serait bien difficile de trouver une seule personne qui prononçât ainsi. Nous disons dégoût, dégoutter, dégouttant absolument comme les mots correspondants venant de goutte,, et conformément à égout, êgoutier, égouttage, égouttement, égoutter, égouttoir, égoutture.

« Dégoûter, composé avec la particule dé (lat. dis) et goût » est une étimologie grafique, et elle est incorrecte comme étimologie fonétique, puisque nous disons dégoutter. Un dictionnaire de la langue actuelle, conformément aus explications données par celui auquel nous empruntons Tétimologie (D. G .), devrait dire, s'il s'en tient à la grafie traditionnelle de l'Académie :

« Dégoûter, composé avec la particule dé (lat. dis) et goût, a rejoint au.. e siècle le verbe dégoutter, composé de la particule dé (lat. de) et goutter. »

i . Littré : partout la prononciation é. Dict. gén. : £ dans mêler et è dans les composés.

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En proposant cette modification, qui implique, en réalité, un dégoûter II — comme le fermer actuel = « clore avec un fer >> est un fermer II, mais à la différence près que dégoûter II enferme encore en lui toute la sémantique de dégoûter I (il la perdra bientôt) — je ne me base pas seulement sur le témoignage, de valeur irréfutable, que nous fournit la brièveté de Vou qui faisait de dégoûter un dégoutter et que tout sentiment étimologique devait, semble-t-il, tenir à l'écart, au lieu de l'appeler.

Je me base aussi sur l'extrême élasticité sémantique d'une forme de la famille de dégoût qui, à l'élasticité nécessaire pour justifier ou excuser l'étimologie II joint en lui le point de contact le plus approprié à réunir dégoutter à dégoûter. Cette forme est dégoûtant.

Je ne prétens pas que dégoûtant devrait être restreint à signifier « qui inspire du dégoût » et « qui inspire de la répugnance, de l'aversion », cette segonde acception basée sur le fait que toute sensation des cinq sens est susceptible d'être soumise au « goût ». Mais que d'autres adjectifs {écœurant, nauséabond, rebutant, révoltant, détestable, répugnant, fastidieux, etc., etc.), dont plus d'un pourraient se réclamer de cette même qualité, et qui ne le font pas ! Dégoûtant est de tous ces concurrents le plus élastique: aussi nos dictionnaires, qui tiennent à leur définition étimologique, lui concèdent-ils, exceptionnellement, une rubrique spéciale où ils enregistrent sa valeur familière (« décourageant, rebutant, révoltant »). N'est-ce pas là une preuve que dégoûtant déborde de la sémantique que lui assigne son étimologie I, et que tout ce qui déborde de celle-ci est le minimum de ce qui revient àl'étimologie II? Dégoûtant doit nécessairement être, avec un sens péjoratif, « qui excède la mesure, qui regorge, qui déborde (en mal)». Et d'où lui viendrait ce sens, sinon de dégouttant,

forme qu'il a prise depuis et qui s'impose à toute la famille? Et où se trouve le contact sémantique par où dégouttant pénètre dans dégoûtant?

Nos dictionnaires nous le révèlent : « Ils dégouttent l'orgueil, l'arrogance, la présomption », donc « ils sont dégouttant d'orgueil, d'arrogance, de présomption » >> ils sont dégoûtants d'orgueil, d'arrogance, de présomption >> ils sont dégoûtants.

Suintant, dans cette frase, pourrait tout aussi bien évoluer à « dégoûtant » ; il ne lui manque que. .'. l'appeau qu'est dégoûtant.

C'est cette pénétration de dégouttant dans dégoûtant qui enrichit la sémantique de dégoûtant I.

Enfin, on nous dit que « dégoût a remplacé dégoûtement ». Si cela est vrai, pourquoi ce remplacement ? N'est-ce pas, parce que dégoût, très ancien dans la langue, et venant à renier l'étimologie I de dégoûter, supprime dégoûtement, dont nous n'avons plus que faire ?

J'ai fait converger en dégoûtant l'étimologie II, à tort ou à raison, comme l'on voudra. Quoi qu'il en soit, et en n'accordant plein crédit qu'à l'évolution fonétique, laquelle est la preuve la plus tangible et la plus incontestable de l'évolution sémantique, je constate que toute la famille est actuellement dans le même cadre de l'étimologie II, et toute la famille se trouve maintenant munie de sa sémantique propre et d'une sémantique figurée, qui, par gutta, se prolonge bien au delà de gustum1.

i . Il est inutile de rappeler ici qu'une pareille association entraîne des répercussions dans la matière lexicale, étrangère de forme, mais sémantiquement parente, du côté de dégoutter, répercussions dont il y a lieu de tenir conte dans l'histoire de ces mots parents— elles peuvent aboutir même à des catastrofes. En substituant dans la frase suivante, que je lis aujourd'hui même {Liberté" du 3 mars 1920. Notes parisiennes) dégouttants à trempés, on prendra sur le fait un des mots prêts à rempla-

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l.a pénétration, purement fonétiqne, dé gutta dans gustum va au delà. Gutta s'est infiltré — et cela est naturel — dans l'opposé dtdigoûtant, qui est ragoûtant (prononce- ragouttant).

Ragoûtant est « appétissant » au propre et au figuré. S'il n'a pas l'extension sémantique de dégoûtant, qui est son

opposé, c'est précisément parce qu'il ne s'est pas enrichi d'un concurrent ragouttanl, qui n'existe pas. Ragoûtant se tient dans les limites que lui prescrit goût, son ethnologie. Dégoûtant les dépasse et de beaucoup: l'existence de paroles dégouttantes n'implique pascclle àçparoks ragouttantes. Cequi n'empêche pas que, formellement, ragoûtant a subi l'influence de dégouttant; car nous ne disons ni ragoûtant, ni ragoûter, malgré ce que dit Littré (on prononce « . . où, . . De re et agoûter, forme inusitée, de à, et goûter »).

Cest, avons-nous dit, par l'emploi figuré que dégouttant a pénétré dans dégoûtant. Formellement, dégoût, ragoût, et leur famille nom plus rien à faire avec gustum. Sémantiquement, ragoût et sa famille dépendent uniquement (ou à peu près uniquement, ci. vous nctes pas ragoûtant = vous êtes dégouttant) de gustum ; dégoût et sa famille renferment cote à côte et « dégoûter » et « dégoutter ». Cette fusion semblera à certains esprits ne présenter aucun inconvénient ;

cer un défaillant : « Un agent de la brigade fluviale, assisté de quelques passants de bonne volonté, s'offrait de ranimer, par des tractions de la langue, le suicidé, un jeune homme dont les vêtements trempés sortaient, à n'en pas douter, de chez le meilleur faiseur a, On dit, à côté de moi, « dégoulinant », mot qui n'a pas les honneurs des dictionnaires, quoiqu'il soit fort usité partout. Dégouliner aura le sort de regouler « rebuter», que le Dict. de l'Acad. avait admis en 1694, qu'il a supprimé en 1878 (D. G.) et qu'a employé Voltaire (« vous devez être regoulé de Tancrède ») comme sinonime de dégoûter. L'un et l'autre de ces mots ont une transparence fonétique (gueule) qui leur interdit l'accès dans le bon langage à plus forte raison peut-être qu'à dégouttant. Et cependant voyez le sort que le bon langage a l'ait à pétillant !

mais en est-il ainsi pour tout le monde, et en sera-t-il ainsi toujours?

Je crois que, déjà, il n'en est plus ainsi. Je crois que nous assistons en ce moment à la relégation de toute la famille de dégoûter dans le langage bas. La famille de ragoût suivra vraisemblablement l'avilissement ; car son parallélisme, à voir la facilité avec laquelle elle a suivi le sort de dégoûter, ne laisse pas prévoir sa réhabilitation.

L'intrusion de « dégouttant » dans dégoûtant est la cause même de la dépréciation subie. C'est l'image de ce qui est dégouttant (de sueur, de matières) venant à s'associer à « dégoûtant » qui a ravalé dégoûtant.

J'ai amené une Parisienne à prononcer ce mot : elle ne l'a fait qu'à contre-cœur, a rougi quelque peu, a cherché à se reprendre, et son mari, présent et également interrogé, m'a dit: « je cherche un terme un peu plus sélect ».

Il est donc à prévoir que, dans un tens rapproché, dégoût, ragoût et leur famille ne figureront plus dans les dictionnaires qu'avec la mention vieillis, et que, dans un avenir qui n'est pas lointain, ils seront enfouis dans quelque Godefroy qui, espérons-le, sera mieus fait que l'actuel. Les remplaçants, presque au complet, n'attendent plus que le moment d'entrer en fonction définitivement. C'est ragoût qui, vraisemblablement, sera le dernier traînard.

Il est pourtant bien certain que dégoûtant, à lui seul, ne méritait pas ce sort: « Goûtant la vie à la campagne », « dégoûté de la vie à la campagne ».

Il faut le réhabiliter, dirait sans doute Littré.

Il me paraît — mais ceci seulement sous bénéfice d'inventaire — qu'on en a tenté la réhabilitation indirectement, et non pas dans le sens qu'aurait sans doute désiré Littré. Pour ne pas dire « j'en suis dégoûté », qui est « j'en suis dégoutté », par un joli eufémisme qui fait échapper à

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l'emprise de « dégoutter » en « dégoûter », et recourant au verbe simple, non sujet à cette emprise, on a dit fen ai goûté (avec ou long) pour « j'en ai assez, j'en suis dégoûté». Née, sans doute, à Paris, la grande usine d'où s'écoulent — nous savons avec quelle rapidité — les néologismes brevetés, cette expression n'existe plus qu'en province. Mais, par un tour de main, dont la quasi instantanéité est également caractéristique de Paris, on en a fait j'en ai soupe, superlativisant l'idée de dégoût en en prolongeant la durée jusqu'à une heure avancée de la nuit. Je ne sache pas que, quoique appâté, j'en ai dîné ait jamais existé. C'est ainsi que fen ai soupe, remonterait à la péjoravité de f en suis dégoûté. Si fen ai dîné en avait trionfé ou en était simplement concurrent, il est probable que cette interprétation ne me serait pas venue à l'esprit.

L'étimologie latine d'un mot ne peut être définitivement acceptée que s'il y a accord relatif de toutes les langues romanes dans sa sémantique. Le déploiement de cette sémantique peut, selon les langues, varier. . . non pas à l'infini, mais dans des bornes naturelles, que l'imagination de i'étimologiste, gouvernée par les faits, doit chercher à établir et doit pouvoir établir. Si ce déploiement échappe à son imagination, il y a grande probabilité que l'étimologie latine a dévié sous l'influence d'une étimologie segonde, d'une étimologie populaire.

L'étimologie populaire est, si l'on veut, un parasite de l'étimologie fonétique d'un mot, mais un parasite qui peut supprimer en entier la vie de celle-ci (Ex. fermer}, ou vivre collatéralement(Ex. dégoûter) et, alors, nous venons de voir quelle conséquence il peut résulter de cette intime association, de cet attelage sous le même joug (Ex. dégoûtant ébranlé, caduc).

Le parasite qu'il s'agit d'extraire, étant nécessairement

d'une substance semblable à celle du cors (fer à fermer, dégoutter à dégoûter) dont il importe de le détacher, il va sans dire que l'opération de l'ablation se présente souvent comme d'une gravité telle qu'il peut paraître prudent de ne point l'exécuter.

Mais, est-ce une raison pour nier la présence du parasite, et est-ce une raison pour affirmer que ce parasite fait une fonction du cors ?

Il y a dans l'application de l'étimologie fonétique des opérations louches, même quand on ne peut la condamner péremptoirement sous prétexte que les preuves de culpabilité manquent, même quand on ne peut légalement la déclarer en faillite.

On parle de remettre le français, et chaque langue romane, isolément sur le chantier où se travaille l'étimologie. Mais le moment actuel est-il bien choisi, le moment en est-il venu ? Ne sommes-nous pas condamnés, pour longtens encore, à nous contenter des œuvres imparfaites ou médiocres de l'heure actuelle.

Nous attendons la venue de l'homme assez désintéressé pour ne pas se soucier du renom d'étimologiste, assez puissant pour embrasser dans toute la complexité de la tâche du présent. . . et de l'avenir, l'ensemble latin, et pour permettre aus ouvriers régionaus d'accomplir un travail fécond.

Tant que ce vrai Messie attendu — il y en a eu de faus— ne sera pas venu, j'estime qu'il est présomptueus de la part des lexicografes régionaus de poursuivre la piste d'étimologies, qui, la plupart du tens, ne dépassent guère le seuil de l'imprimerie, ou tombent alors, quand elles ne

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sont pas fausses, dans la banalité de faits connus par ailleurs et qui altèrent leur interprétation.

Dans mes dernières études, je crois m'êtrc soigneusement abstenu d'aborder tout problème dont la solution aurait pu être conditionnée par son existence au delà du territoire que comprent l'Atlas linguistique de la France — lequel n'est qu'une ébauche d'un travail restant à faire — j'ai écarté tout problème dont la solution exigerait la connaissance personnelle d'autres langues romanes que le français. Je crois ainsi m'être préservé des erreurs inévitables qui découleraient d'une documentation très incomplète sur des parlers romans qui me sont inconnus.

Aussi, je ne crois pas encourir le reproche que me faisait un de mes anciens élèves, et que voici :

« Pour cheoir, je vous ai déjà dit que les causes de la disparition me semblent plus complexes. Cf. la. disparition de cadere dans l'Italie du nord, qui, dans ce cas, me semble propre à donner des renseignements fort utiles, parce que la substitution n'est pas consommée, de sorte qu'on peut en mesurer les étapes, et parce que les substituts sont fort variés. »

A cela je réplique: j'ignore complètement ce que l'équivalent de choir est devenu dans l'Italie du nord ; mais je sais que ce que l'on me dit s'y être produit et s'y produire n'a rien à faire dans le sort de choir en français, et qu'il y a d'autres causes à rechercher.

En effet, mon explication de la disparition de choir {La faillite de Vèlymologie phonétique) est un fait qui ne s'est produit qu'en français littéraire, qu'en parisien, et qui a pour cause un fait littéraire, parisien, Choir n'a pas disparu

en France, où il n'est entamé — surtout dans le Midi — que par une imitation aveugle du français littéraire, imitation aveugle de l'intensité de laquelle mon travail sur les composés de fermer donne une idée, à mon sens, précise. Il n'y a, malgré cette puissance d'absorption de la part du français littéraire, aucune connexité géografique entre la disparition de choir en France et celle qu'on me signale dans l'Italie du nord (v. la carte tomber de l'Atlas) ; à plus forte raison n'y a-t-il aucune connexité de causalité entre Paris et le nord de l'Italie. Mon problème était parisien, celui de mon contradicteur est du nord de l'Italie, et je n'avais pas même. l'obligation d'entrevoir la solution du mien au delà du département de la Seine (v. l'Atlas). On ne saurait s'être confiné davantage dans l'aire, hors de laquelle je me suis proposé de ne pas sortir.

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