OISELEUR « APICULTEUR
Le journal « La Liberté » du 14 février 1920 contenait dans ses Echos une note où il était question d'é^aleux « possesseurs d'abeilles ».
Cette forme ê\aleux me paraissant suspecte, je m'informai de l'origine de la note, et l'on voulut bien me répondre quéçaleux était une coquille pour éçeleux et que la note avait été démarquée du Moniteur officiel du 14 février 1870, où je trouvai ce qui suit :
« C'est demain lundi, 14 février, la saint Valentin, qu'on célèbre dans un grand nombre de localités du Nord et du Pas-de-Calais, comme la fête patronale des possesseurs d'abeilles.
«Il y a trente ans, il existait dans chaque village du canton de Laventie une société d'éçeleux (possesseurs d'abeilles)
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qui, chaque année, le 14 février, faisait chanter une messe de saint Valentin à l'issue de laquelle on se réunissait à l'auberge pour dîner et pour raconter maints épisodes apicoles. Le chef-lieu et plusieurs villages conservent leur société d'êçeleux. Chaque société d'é^eleux élit annuellement un roi. Etc.»
Le canton de Laventie, dans le Pas-de-Calais, et confinant au département du Nord, se trouve dans l'aire où apis s'est conservé sous la forme dV. Que devait être « possesseur d'abeilles » dans cette aire ? Evidemment é~ier, dira-t-on. Mais ifier était déjà « rucher » (Généalogie..., p. 25). Du reste, l'élevage des abeilles ne constituant pas une profession exclusive d'autres, il est peu probable que les patois aient éprouvé le besoin d'un mot désignant l'éleveur d'abeilles, alors que la langue littéraire elle-même n'a que le néologisme apiculteur. Le besoin d'un mot parallèle à apiculteur n'a sans doute été éprouvé que lorsqu'il se fonda des associations, des « amicales » d' « abeillers » . Cette époque a coïncidé avec celle où le vol dé^é était aussi bien le vol des é (des abeilles) que le vol d'éçé (d'oiseaus), c'est-à-dire avec l'époque où le produit fonétique de apis (7, ù) se confondait avec celui de aucellum (oisel > eseï), et d'où, par cette confusion, intolérable pour les deus mots, naquirent (mouche d')essaim, ep (de wep « guêpe »), d'une part, et d'autre part, entre autres, les formes d'oiseau empruntées au français.
Qu'était é~eleus, qui est en français oiseleur (à côté de oiselier) ?
Il fallait qu'il ne fût rien sémantiquement pour que « apiculteur » pût devenir « aviculteur », comme il fallait que cheminot ne fût rien avant d'être ce qu'il est actuellement. Dira-t-on qu'à Laventie l'abeille était é, ce qu'elle est encore aujourd'hui, et que le possesseur d'é(s) était un oiseleur ?
C'est précisément le mérite de notre métode de m'avoir obligé d'admettre la nullité sémantique d'étf — avant d'avoir connu oiseleur dans l'aire dV « abeille » — et oiseleur « possesseur d'abeilles ; en est une confirmation matématique. C'est précisément parce que oiseleur ne pouvait plus être « oiseleur » qu'il a pu devenir « apiculteur », éleveur à' es.
Si bienvenue qu'elle soit, cette confirmation de la confusion d'apis avec aucellum en un mot sémantiquement neutralisé, qui pouvait être soit oiseau, soit abeille, ne nous était pas indispensable : elle est, en termes absolus, la répétition de celle que j'ai constatée au point 279, où les abeilles sont des « petits oiseaus » sans en être; car on n'y dit pas dé tyar é& comme on dirait si elles en étaient, on dit détyoé^é, parce qu'elles n'en sont pas.
Le point 279 est à l'extrême ouest de l'aire apis > é; éieleus est à l'extrême nord de la même aire.
Tels sont les « Denkvorgânge, die zu ergrùnden uns hàufiggenug nicht mehr môglich ist ». Ces Denkvorgânge « gehen mehrfach auf Erwâgungen eines Einzelnen zurûck, derfùr andere massgebend gewesen ist ».
Ces paroles sont extraites d'une critique de mon travail sur les noms de l'abeille, critique que je me proposais de passer sous silence : mais les paroles citées sont tellement déprimantes, font entrevoir dans l'étude des langues romanes une science si peu intéressante dans le concert des autres sciences, que je me dépars de ma première résolution. Aussi bien ce que j'en dirai n'aura-t-il trait qu'à la question qui nous occupe dans le présent article. Ce ne sera qu'un échantillon, qui permettra de constater que les paroles ci-dessus sont justifiées en tant que s'appliquant à leur auteur.
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La critique, parue dans le Literaliublatl fin' germ* l'tml rom. Philologie, n06 II et 12, 1 9 19, où elle n'occupe pas moins de quinze colonnes serrées, travestit ainsi les résultats ausquelstait allusion notre article:
« Die Ausfiihrungen ùber die verschiedenen dialektischen Ersatz worter fur apis und fur examen kann ich nur zum Theil andeuten » [fort heureusement pour moi, car 011 va voir par les lignes suivantes comment il aurait interprété ces substituts, dont l'examen exige un certain effort d'intelligence et... une lecture attentive. Quelle que soit la valeur de mon livre, il n'est pas de ceus qu'on lit en chemin de fer et à la vapeur]. « Da ist zunàehst e%ê, das eigentlich oiseau entspricht, aber durch die lautliche Beziehung zu es « Biene » als die làngere Form fur das zu hurze es eintritt », [cette interprétation à'éçé, fort heureusement, n'est pas née dans mon cerveau, et n'a pu en sortir, par conséquent. Je serais bien affligé d'avoir à la revendiquer. Je crois que chez aucun peuple un mot télescopé n'a été un Ersat^wort] « was wiederum zur Folge hat, dass fur Vogel » ein anderer Ausdruck eintritt und zwar zumeist « Sperling » [et que l'« abeille» reste un oiseau, tandis queYoisèau devient moineau ! « Voilà pourquoi votre fille est muette »].
Ce qui est un Ersatxwort est, selon la Généalogie. . . une cause qum Ersat^ ; mais cette petite distinction de cause et d'effet n'a pas d'importance dans une critique qui, d'un bout à l'autre, témoigne chez l'auteur d'une incompréhension à peu près complète, d'une stupéfaction de Sélénite devant des faits constants de la linguistique patoise et de l'acharnement de son tir sur des buts imaginaires ou imprécis.
J'en recommande vivement la lecture à ceus que M. Meyer-Lùbke y appelé mes « apprentis » et dont,
presque tous, par leur savoir, pourraient être mes maîtres, quoique moins éminents que M. M.-L. Ils y verront ce qu'ils ont perdu à vouloir avec moi faire un saut dans l'« incertain », où l'on est constamment mis en face de problèmes d'ordre matématique1 — effroi des romanistes — dont la solution, pour ardue qu'elle puisse être parfois, conduit à des résultats conformes aus lois matématiques et ils y apprendront à retrouver la grand route, la « gangbare
i . De là des aveus naïfs, pareils à celui-ci : « Vor allem aber sind fur mich die Grenzen unseres Erkennens enger als... » Ce qui va au delà de son Erkcnntniss actuelle est nul et non-avenu, et ne la modifie en rien. Mais alors pourquoi s'aventurer et s'empêtrer dans l'inconnaissable ? Le Romanisches etymologisches Wôrterbuch n'est-il pas le dernier mot de la science ? Etait-ce pour avoir l'occasion d'établir des parallèles ridicules entre le chant (du coq) et Gsang (du coq ? !) zurichois (qui lui paraît « geziert », à lui « der ein stark ausgesprochenes Mundartgefùhl hat » !), ou l'identité de capacité substitutive de Ross (allemand suisse — « cheval » patois) et de Pferd (allemand que les Suisses apprennent à l'école — « cheval » littéraire), d'une part, et de cabal provençal et cheval français, que les gens du Midi estropient à qui mieus mieus, pourvu qu'il ne soit pas cabal, forme à laquelle retournerait un cheval emprunté au français, si l'évolution n'était obstruée pour cause étimologique (cf. les cartes chaudière, chenille, charpentier, etc., etc.). Y a-t-il en Allemagne un territoire de grandeur à peu près équivalente à celle du provençal, où l'on ait eu Peipe « pipe » et Perd « cheval », et où l'on dise maintenant Peipe et Pferd ? Voilà le parallèle ! Celui que l'auteur établit est excusable, .peut-être, puisqu'il n'a rien compris ou à peu près rien compris de ce qu'il a lu ; mais que dire d'une revue critique qui accueille de semblables insanités? Etait-ce encore pour substituer à la fonction de la respiration (assez répandue parmi le peuple !) une fonction exclusivement exprimable par un terme savant (: respirer — respiration artificielle peut-être ? — « Unbedenklich ein Latinismus »! A ce propos nous apprenons que hoffen « espérer » appartient à la « hôhere Sprache », un paysan — contrairement au paysan français qui dit espérer « attendre » — étant rarement « in der Lage ich hoffe zu gebrauchen » (ô les malheureux ! Ils n'avaient aucun équivalent ?) Les Bâlois sont mieus partagés : ils disent même Hoffnig pour Hoffnung — et les femmes sont i der Hoffnig — alors qu'ils disent Wasserleitung, unter der Bedingung . Remarquez que les patois de la Suisse allemande ont été de
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Strasse », où ils entendront à nouveau les ritournelles des orgues de Barbarie.
Cela dit, je m empresse de reconnaître que deus fautes de l'Atlas, relevées en une note au bas de la première colonne (points 896 et 897 de la carte f allume de l'Atlas où il y a la forme de l'infinitif au lieu de celle du présent de l'indicatif) sont réelles. J'en prens ma part de responsabilité : la frase f allume ma pipe, dans mon questionnaire, n'aurait pas dû figurer entre deus questions à infinitif (entre jouer ans quilles et fumer nu cigare). Ces deus fautes, depuis plusieurs années déjà, figurent dans les Errata que contient le Supplément, non encore publié par suite des circonstances que la guerre nous a créées . Je m'en suis aperçu en étudiant à l'École des Hautes Etudes les cartes allumer.