L'ANALOGIE RÉPARATRICE
On nous a enseigné que le latin gérait sémantiquement le français jusqu'à nos jours. Nous n'en croyons rien : le Français gère lui-même sa maison.
On nous a enseigné que, souvent, le latin littéraire avait enrichi la langue française inutilement. Nous n'en croyons rien : le latin littéraire a été un remède propre à guérir.
J'ai cru comprendre que l'analogie fonétique n'était
tous tens en usage constant chez les professeurs universitaires lorsqu'ils ne sont pas en chaire — en tant qu'ils sont indigènes, bien entendu). / hojfê n es làngt.
Tout cela pour s'éviter deus additions : combien y a-t-il de mots qui possèdent indûment Vs latine devant consonne, et combien y en a-t-il parmi eus qui sont d'essence sémantique populaire et qui « tournent » autour d'esprit, mot qui a toujours été savant de forme, quoique populaire de sémantique ? Les résultats des opérations sont des preuves parlantes. Les sciences matématiques n ont plus qu'à se bien tenir en face la linguistique.
souvent qu'une maladie qui affecte les mots. Je n'en crois rien : l'analogie fonétique est un remède propre à guérir.
C'est ce dernier point que je me propose ici de mettre en lumière par un ou deus exemples.
Le lecteur ne manquera pas de dire : fermer « clore avec un fer », affirmer ri est pas affirmare, dégoûter ri est pas dégoûter, c'est un véritable pot-pourri que l'on nous joue là. Et le lecteur aura raison. Mais il me permettra de lui poser la question suivante : les airs qui composent ce pot-pourri sont-ils violemment conjoints ou naturellement assortis, forment-ils, avec le quatrième air, que nous allons faire suivre, un tout logique, une succession naturelle ? Si cela est le cas, notre pot-pourri, qui n'est pas d'origine artificielle, qui n'est pas né sous la' pression d'idées préconçues, mais est uniquement sorti d'études isolées sur certains mots d'où résulte, sans que nous le voulions, l'enchaînement des airs, ne peut être qu'un échantillon des gestes qui se reproduisent constamment dans la langue, échantillon qui est autre que ceus que l'on nous a présentés jusqu'ici.
A l'aspect d'une langue qui présente, d'une part, une matière vieillissante, malade, agonisante ou morte, d'autre part, une matière nouvelle ou grandissante, je me demande si cette dernière ne se présente pas sous le jour d'une matière guérissante, térapeutique, succédant à une matière malade et disparue, patologique, sujette à la mort et soumise à la revivification.
Les mutations dans la matière linguistique, dans quelque ordre grammatical qu'elles se produisent, les nouvelles formations, les nouvelles étimologies, l'analogie enfin ne sontelles pas, ou toujours ou souvent, de nature réparatrice — ou ne sont-elles que fortuites, dons de Jupiter?
La première opinion, à laquelle j'adhère, est-elle contraire à la nature, la segonde, qui est fort répandue, est-elle
ioi.cx.li-: ET TÉRAPEUTiaUE VERBALES 35
plus explicative d'êtres vivant, revivant, se transformant, « se mourant », morts.
On m'a reproche (à propos de ma brochure Pathologie et thérapeutique inhales) de conduire les jeunes linguistes dans une salle d'hôpital. Qui dit mort, dit maladie; qui dit transformation, dit guérison ; qui dit vie, dit nécessité de vivre! Où devais-je donc les conduire? Au bal masqué, où tourbillonnent les mots, et où des maîtres de danse, à chaque entrée et à chaque départ, enregistrent des noms sans autre formalité d'enquête sur les causes de départ et d'arrivée, pas plus d'ailleurs que sur celles qui font changer de masques aux premiers participants ?
L'analogie fonétique est, nous dit-on, une force qui s'impose. Je crois qu'elle est aussi — et surtout, avant tout
- une force appelée pour trancher des équivoques, et elle fait ainsi le même office que les substituts d'un mot prêtant à équivoque. Je crois qu'il ne faudra reconnaître la part de la première (analogie créatrice) que lorsque la part de la segonde (analogie réparatrice) aura été défalquée. Je crains bien que cette dernière ne soit de beaucoup la plus considérable.
Loin de moi l'idée — pour le moment du moins — de ne faire de l'analogie fonétique qu'un auxiliaire térapeutique: je n'entens qu'en restreindre l'activité inhérente à sa puissance naturelle, j'entens distinguer l'analogie réparatrice de l'analogie créatrice — quitte ci reconnaître, peutêtre, que le secret de la force de cette dernière est précisément la force de la première.
Si, dans la substitution lexicale — et l'analogie produit une substitution lexicale— le sistème du moindre effort doit entrer en ligne de conte, il est évident que le minimum de l'effort est représenté par le recours à l'analogie, qui n est qu'une substitution partielle et, souvent, un pis-aller,
en lieu et place d'une substitution totale, difficile ou impossible.
C'est bien sous ce jour que va nous apparaître l'analogie réparatrice, et nous allons voir l'accueil qu'elle a trouvé.
L'analogie réparatrice va nous montrer que l'analogie, telle qu'elle a été considérée jusqu'ici, est une puissance latente, passive, qui ne devient active que si d'autres mots, en détresse lexicale, en déclenchent le jeu, et qui ne joue qu'à défaut d'autres moyens térapeutiques, notamment à défaut de substitution lexicale complète, ou comme moyen moins radical.
Nous allons voir que ter « tendre », de tenerum latin, fait au féminin terte sous l'action analogique de vert verte — mot capital de la seule classe où ter pouvait trouver un appui analogique, mot par lequel seul ter avait accès dans cette famille {ouvert} désert ? offert ?).
Est-ce à dire que vert verte, mot désignant une couleur, ait usé de sa puissance analogique sur ter, mot complètement étranger à la catégorie de ceus qui désignent une couleur, mot opposé même, puisque vert verte a, dans certains parlers, le sens de « crû, crue » (viande verte même), lequel est le contraire de « tendre » et le sera notamment dans le cas précis où nous verrons vert verte agissant sur ter « tendre » ? l
i . Il faut se garder de chercher dans terte un point de contact sémantique avec verte (dans un sens affirmatif ou négatif). « Vert » est bien l'opposé de « blet, tendre », et, dans certains parlers, l'équivalent de « crû, non sec, non séché, non fumé ». En certaines régions de France, « crû » est vert, et de la viande verte est de la « viande fraîche », opposée à de la viande fumée. A dïtrre Oep/etschnil^, dùrre Bohne, dùrrs Schwinigs, on oppose, à Bienne, grime Oepfelschnit^, grûne Bohne, griius Schwinigs, c'est-à-dire des quartiers de pommes non séchés, des haricots non secs, de la viande de porc non fumée.
Terte, calqué sur ^r/? par rapprochement d'idée sémantique (affirmatif ou négatif), tenant par là de « terte-verte » (ou « terte-non verte »),
PATOLOGIE ET TERAPEUTIQUE VERBALES S7
Pas le moins du mon Je: vert verte n'apparaîtra que comme une échappatoire, comme un refuge où le féminin de « tendre a sera à l'abri d'un ennemi qui en fait un mot équivoque. Ai-je alors le droit de dire que vert verte a une vertu analogique ? Oui, certes IMais cette vertu n'est faite que de la misère lexicale de ter, de la nonchalance ou de l'incapacité ou de l'impossibilité d'une substitution lexicale complète, qui atteindrait et ter et son féminin.
Sans sa valeur térapeutique, je ne comprendrais pas révolution de ter à terte, je ne pourrais considérer comme scientifique l'affirmation que terte a été fait analogiquement à v&ie, et nous avons, pour le moment, le devoir de n'accepter que sous bénéfice d'inventaire, bien expressément manifesté, toute affirmation semblable, non basée sur des causes qui ont produit l'analogie : nous devons tout d'abord en reconnaître la valeur utilitaire, avant de la faire manœuvrer dans le vide.
Est-ce avec cette réserve que les romanistes ont eu recours à l'analogie pour expliquer les singularités lexicales, quoique l'un de leurs chefs, analogiste fécond, les invite a ne pas faire de « saut dans l'inconnu » (Literaturblatt fur germ. unci roui. Pbil. , 1919, p. 386)?
L'attribution de terte à l'analogie de verte sans l'appui d'une causalité qui l'excuse, et- qui y dévoile une force inhérente, à laquelle on a eu recours dans d'autres cas, est aussi téméraire que le serait le recours à l'analogie de ex-
ex s'opposant, sous ce vêtement, à « pomme (de) terre » — qui est, indubitablement, le point de départ de la formation terte, dont l'efficacité, en même temps que l'existence, cesse presque immédiatement au delà (seuls des fruits sont ter tes) pour laisser le champ libre à tère, féminin concurrent — cela est impossible. Il n'y a pas plus du côté de « pomme de terre » que du côté de « tendre » un rapport sémantique possible avec verte, que ce rapport soit imaginé affirmatif ou négatif.
perte ou de Gilberie, et le chois que l'on ferait de verte, dans la détresse qu'amène ter « tendre », serait personnel, fantaisiste.
Que cherchait tire en verte ? Uniquement un mode de devenir un adjectif, de substantif qu'il était, par son télescopage avec terre dans l'unique emploi de pomme-ter =: « pomme tendre » et « pomme de terre ». Terte, conformément à son origine, deviendra sémantiquement un autre mot que tère, avec qui il cohabitera (Saint-Pol : fém. ter ou terte), laissant à ce dernier la place légitime et se réservant seulement le sens matériel {pomme terte > terle-poire, mais non pas « ma terte mère »).
S'agit-il là d'une analogie active de la part de verte?
Qu'a cherché mûre (matura) en devenant mûrte} Uniquement un mode de devenir exclusivement et expressément un adjectif, et même un mode de devenir possible dans une mûre mûre (mora matura ou matura mora). « Quand les mûres sont mûres, le raisin est mûr » est une phrase que j'ai souvent entendue. (Voir à propos de la forme française mûre « mora » : X Appendice à la fin de cet article.)
Que cherche le féminin de dur, en devenant dur te ? (Ici nous sommes réduit à de pures hipotèses). A devenir plus essentiellement adjectif, parce qu'il est aussi employé comme substantif (être couché sur la dure, en voir de dures) ? A rematérialiser un adjectif qui s'émancipe au figuré (une viande dure à digérer, avoir la vie dure, une pelle dure à manier) ? 1
C'est plausible, probable, très probable ; mais il nous est impossible de le démontrer. Rien ne serait plus facile que
I. Je ne crois pas que dur soit exclusivement durum, pas plus que maison, hôtel ne sont exclusivement mansione, hospitale. J'espère pouvoir le démontrer dans une prochaine étude.
PATOLOGIE V.T TERAPKUTIQUF VERBALES 39
de le démontrer, si notre Atlas n'était pas une œuvre très incomplète ' : nous n'avons qu'accidentellement la forme féminine de dur, et là où nous l'avons, elle se trouve englobée dans L'aire mstrfe « matura ».
Si durte coïncidait géografiquement avec mûrie, la géograiîe linguistique nous autoriserait à affirmer que le féminin durte est dû à une nécessité imposée par l'emploi de dur comme substantif; car une analogie adventice ne couvrirait pas Taire d'une analogie nécessaire ou utilitaire. Nous ne pouvons l'affirmer.
Et si la géografie linguistique nous obligeait à reconnaître dans durte une simple imitation non-utilitaire de mûrie, alors nous poserions la question: est-il convenable que nous appelions du même nom d'analogie et l'analogie réparatrice, utilitaire, primaire de mûrie, et l'analogie adventice, non-utilitaire, imitatrice, secondaire, simulatrice d'utilitarité.
Si dure, sure « acide », dédaignant leur parenté fonique avec obscur, pur, sur, futur, prennent modèle sur murte, dont le modèle m'est inconnu, en tant que immédiatement fonique {..urte, ..eurte) et doit être cherché bien loin (forte, morte, sinon verte), il est évident que mur, dur, sur (Saint- Pol : suri) n'ont pas été individuellement, simultanément et identiquement mis en mouvement vers murte, durte, surte, et que, à côté d'une analogie utilitaire pour l'un ou l'autre, il y a analogie adventice pour l'un ou l'autre.
Si bleu donne au féminin bleuie, et bleuve — nous écartons, bien entendu, tout lien traditionnel de cette forme
1 . Encore une fois, je le répète, personne n'est plus persuadé que moi de l'insuffisance de l'Atlas ling. de 1.1 France.
avec d'anciennes formes ayant les consonnes f et v — il y a dans l'analogie qui les produit non pas exubérance, racolage, mais secours térapeutique. En face de blanc-blanche, brun-brune, vert-verte — bleu-bleue ne va pas: l'action analogique s'exerce des trois premiers sur le quatrième.
Verte — il en est de même des autres — dont le masculin est vert, avec t encore prononcé, ne peut entrer ici en fonction térapeutique, l'état fonétique, puissant tiran, s'y oppose. Ce sont cependant ces mots qui constituent l'action analogique, et ce ne sont pas eus qui l'excerceront matériellement.
Ah ! si c'était eux qui pouvaient faire valoir une autorité sémantique, et conséquemment fonétique sur bleu (je pense à vert plus particulièrement), ils en auraient fait un mot bien autrement robuste et dérivateur qu'il ne l'est, après avoir subi l'action analogique qui lui est particulière !
Mettez en parallèle les multiples dérivés de vert {verdissant, verdoyant, verdoyer, verdure) avec les imaginaires de bleu, et vous comprendrez l'afflus des équivalences de ce dernier, accourues pour en soutenir la paralisie formatrice — quoique les écrivains en modifient les allures sémantiques plus ou moins contrairement à leur origine première. (A%ur, son emploi et sa suite — émeraude a-t-il le même développement dérivateur ? — Fers que l'on fait revivre, jusque dans les prospectus des magasins de nouveautés. — Notre pauvre bleuté, dont ne veulent pas nos dictionnaires. « Bleusir est mauvais », dit Littré, tandis que noircir est bon. La langue est une marâtre pour bleu).
L'analogie ne pouvait venir à bleu d'un nom de couleur: il ne peut y trouver de modèle, il est enchaîné à sa forme, il ne pourra s'évader au gré de sa volonté, il ne pourra que desserrer un peu ses liens. Sa transformation, pour raison d'état patologique, sera purement mécanique, sans être
accompagnée d'un rapprochement formel avec les modèle qui agissent sur lui, et le procédé fonético-mécanique va devoir lui suffire, comme un pis-aller.
Ce sont les adjectifs en ..cur, ..eus, ..euse au féminin, et en ..citf ..cuve qui s'acquittent de la fonction requise. Ils la rempliront par pis-aller, et nous ne saurions dire que l'action analogique émane d'eus. Elle n'est pas exubérante, elle est requise par la famille blanche, verte, brune qui ne peuvent secourir bleue.
La preuve que ce n'est pas la puissance analogique de ..euse et de ..cuve qui produisent Meuse et bleuve, elle est entière et complète dans l'hésitation des parlers à recourir indifféremment soit à ..euse, soit à ..euve (heureuse, curieuse — neuve, veuve). Dans les parlers français, c'est un chassécroisé dont la carte bleu de l'Atlas offre le tableau le plus saisissant que nous puissions souhaiter.
Si vert fait de ver de : verte, il est de toute évidence qu'il s'agit d'une action analogique exubérante émanant de vert, dont la constitution est plus robuste, en tant que forme masculine, sur un féminin, qui n'est point impotent, mais qui n'a aucune raison pour ne pas s'associer plus intimement à son masculin — cette analogie exubérante n'est d'ailleurs, elle aussi, qu'une analogie réparatrice, si l'on considère que la mentalité de la langue, libérée de son lien étimologique, veut qu'une même idée soit exprimée, autant que possible, par un même radical, auquel s'attache éventuellement une désinence de valeur morfologique.
Quelle est l'extension de verte? Conformément ;i sa nature qui ne s'impose pas immédiatement et infailliblement, il n'est pas répandu surtout le territoire de la langue
z)2 REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
d'oui, et laisseà verde plus d'une aire (moitié ouest, notam ment), dont l'une nous intéresse tout particulièrement. Celle-ci s'étent du point 257 (Oise) au point 177 (Ardennes) en une zone très étroite à l'ouest et un peu plus large à l'est.
Si vert, par sa forme féminine, fait le féminin noirte, diraije qu'il s'agit d'une action analogique exubérante. Ce serait une erreur que la géografie linguistique redresse en un clin d'oeil : noirte, dans la langue d'oui, n'a qu'une très petite extension, il n'existe que dans la moitié du Pas-de-Calais et les cinq points avoisinants 278, 295, 281, 272, 270. Ailleurs pas trace de noirte.
Mais, direz-vous, qui vous dit que noirte soit fait sur vert.} Ceci : dans le voisinage immédiat du Pas-de-Calais ayant noirte, on trouve noerde à Vermand (Lettres de Pierre- Louis Gosseu adressées à un journal de Saint-Quentin) — Vermand n'a plus cette forme actuellement d'après l'Atlas, et cette circonstance explique bien l'absence de noirte en quelques points intermédiaires de notre Atlas, où on l'attendrait, et où il a vraisemblablement existé — puis, dans le voisinage de Vermand, aus points 161 et 251, où l'on a noir de (pron. à la française). Or, ces trois points sont précisément dans la zone où nous avons dit que verde est resté, et n'est pas devenu verte. Cette preuve, d'ordre matématique, nous dispense de poser la question, superflue même pour d'éventuels contradicteurs : de quel autre mot que vert — noir pourrait-il recevoir une influence analogique ?
Ainsi, le masculin vert exerce, aus points 251, 169, une influence analogique sur le féminin noire, alors que ce même vert n'y exerce aucune influence sur son propre féminin verde ? « Noir » est attiré davantage par verde que ne l'est verde par « vert » ? Et l'on appelé analogie fonétique noirde •< verde, et l'on appelé analogie fonétique noirte < verte ?
PATOLOGTE lï TÉRÀPEUTIQ.UE VERRAI
Et vert a une puissance analogique inhérente, exubérante qui se déverse également et sur verde et sur noire ? Quelles
absurdités !
Et, si « vert » ne pouvait d'aucune façon imaginable atteindre noire pour en faire noirde sans toucher à verde, en quoi noire avait-il un caractère fonétique qui motivât n'importe quelle intervention analogique?
Noir masculin, noire féminin est aussi sain fonétiquement que blanc-blanche, que vert-verte, que brun-brune, que gris-grise. A-t-il changé — admettons même l'absurde — pour que le féminin soit aussi dissemblable de noir que le sont blanche, verte, brune, grise, de blanc, etc. Et jaune ? Et rouge ?
Vert n'a de puissance analogique que vis-à-vis de verde, et cette puissance, il la tient non pas de la fonétique, mais uniquement de son caractère morfologique de forme masculine.
Verte, verde n'ont rien en eus qui leur donne une puissance analogique : ils la tiennent de noire, qui leur emprunte leur forme, parce qu'il en a besoin pour se défendre, ou, si l'on veut, pour se travestir, visé qu'il est par un ennemi '.
Il faut donc que « noire », dans la petite aire où il est noir le et noirde, ait, pour s'être travesti, une raison particulière, que n'a pas le reste du domaine de la langue d'oui, où l'on ne trouve pas trace de ce travestissement.
Vraisemblablement, cette raison ne remonte pas très haut dans la langue, puisque nous n'en avons pas de trace
i. Il ne me parait pas que les linguistes soient convaincus que le nom de Dupont de F Eure a été autrefois Dupont, tout court. Pourquoi, aujourd'hui 20 mars 1920, M. Henri Mohat communique-t-il aus lecteurs du Petit Parisien qu'il n'a rien de •commun avec un M. Henri Moka, condamné ?
dans les textes anciens, puisque, géografiquement, son effet se situe avec une exactitude parfaite par rapport à verte et ver de où il nous apparaît encore aujourd'hui — verte ne peut faire naître noerde, et verde ne peut faire naître noirte ; une transposition des termes n'est pas possible — puisque, enfin, elle est postérieure à des faits longuement exposés dans mon étude sur les noms de l'abeille .
Quelle est donc cette raison particulière ?
Oire « d'or, dorée » a existé ailleurs que dans la région artésienne, peut-être dans toute la langue d'oui. Il a disparu, absorbé qu'il a été, selon toute vraisemblance, par 'noir (u)ne oire merle ^> une noire merle) l. Que cette absorption d'oire par noire ne se soit pas produite simultanément dans tout le territoire de la langue d'oui, cela est naturel, j'imagine. Quoire a persisté dans la région septentrionale de la France plus longtemps qu'ailleurs, cela ressort du fait, pour le moins très probable, que le nom d'oire merle, qui désignait primitivement le « loriot » (à plumage doré), et a passé au « merle » (dont le mâle a un bec doré), implique la transparence sémantique d'oire, donc la transparence étimologique, laquelle a été détruite, comme oit par noir ailleurs, ici dans noire merle {ime oire merle — le merle étant un oiseau à plumage noir). Que ce glissement d'oire en noire ait été, d'autre part — dans une lutte qui, ailleurs antérieure, n'a point produit les mêmes effets ou. . . ne les a produits qu'éfémèrement et pareillement aus formes noirtes, de la disparition desquelles nous venons d'avoir des indices (Vermand) — que ce glissement ait été accompagné d'un glissement inverse, affectant noire en lutte avec oire,
i . Dans notre région l'adjectif se préposait au substantif beaucoup plus souvent qu'il ne le fait aujourd'hui, et il faut tenir conte de cet usage sintactique dans l'évolution fonétique subie par nombre de mots. Nous allons en voir des exemples.
PAT0L0&1E El TÉRAPEUTIQ.UE VERBALES 45
et que ce notre affecté ait recouru à verte et à verde pour devenir noirte et noirde, cela peut paraître compliqué et cela me parait cependant... très naturel.
Cette explication est même la seule qtii puisse rendre compte de noirte et noirde, où que ces formes se trouvent — si on les trouve ailleurs — et elle vaut tout particulièrement pour les avoir situées dans la patrie de nwarmel « merle » '.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs, il reste un fait acquis, c'est que noirte et noirde témoignent d'une analogie extorquée à verte, verde, qui n'en peuvent mais de s'y être prêtés.
Voici un cas qui sera plus démonstratif encore de la passivité avec laquelle la même forme verte se prête à son rôle réparateur. Il montrera sous un jour de violence extrême l'analogie de forme arrachée par un mot à verte, qui sort non seulement de son entourage sémantique, mais de tout rayonnement analogique, dont on pourrait le croire sémantiquement capable. Le mot traité analogiquement paraîtra un décalque de lettres, quoiqu'il soit certainement un décalque de sons, paraîtra une œuvre de scribe, quoiqu'il soit bien certainement,îet uniquement, œuvre de parlant.
La géografie linguistique va nous montrer comment un substantif a obligé un adjectif à appuyer sa forme féminine sur verte, comment les trois mots terre, tendre et verte sont en rapport analogique, les deus premiers étant formellement
1. A ce propos — par infraction à ma détermination de ne point
mettre en œuvre mes propres matériaus je me permès de compléter
les formes nwarmel d'une forme identique que j'ai relevée, il y a 36 ans,
à Hesdin, point tout proche des deus qui ont noire mère = noir oiseau
merle ».
4é REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
identiques, le troisième étant appelé à disjoindre la forme commune aus deus premiers.
Cette étrange coïncidence formelle d'un substantif avec un adjectif et la confusion sémantique nécessaire pour qu'il y ait eu incompatibilité d'existence n'a pu se produire ' que dans un unique emploi du substantif (pomme de terre), où, segond élément de la locution, il peut être considéré, formellement, comme un adjectif.
Si la géografie linguistique nous montre que l'aire de l'emploi unique du substantif, à segond élément capable d'être conçu comme adjectif, est en même tens l'aire où l'adjectif appelé verte à son secours pour échapper à l'emprise du substantif, elle nous aura fourni une preuve matera atique-— contre laquelle s'insurgeront envaintous les linguistes du monde — que l'action analogique, extorquée à verte, est une action térapeutique de forme, n'ayant pour base, de part et d'autre, aucune vertu sémantique, mais offrant seulement une possibilité pour tendre d'être autre chose que ce qu'il était, d'être un adjectif, de substantif qu'il était ou pouvait être.
Le latin tenerum « tendre » aboutit régulièrement dans les territoires picard et wallon (Somme, Pas-de-Calais, Nord, Wallonie, moitié nord de l'Oise, extrémité occidentale de l'Aisne) à tenre ou, par assimilation, à ter. Ce double produit résulte, je pense, d'une différence de traitement, selon que tenr est traité comme protonique — il l'était, lorsque l'adjectif se plaçait devant le substantif, cas beaucoup plus fréquent autrefois que de nos jours < — et selon
i. De là des féminins bhlk en Wallonie, des masculins brun' dans les Vosges, qui dépendent linguistiquement de la Wallonie, quoique séparés par la « trouée de la Meuse ».
PATOLÔGIB ET rÉRAPEUTlOPE VERBALES 47
qu'il était traite comme tonique — et. vendredi, mais en tenant compte du tait que, dans notre région, le typedivendre
a persisté beaucoup plus longtemps que dans le reste de la France d'oui. Nous n'avons pas à traiter ici de ce sujet. Ce qu'il nous importe de savoir, c'est que ter « tendre masculin », forme unique dans la moitié occidentale du territoire ci-dessus délimité, va en s'égrenant en Wallonie, mais atteint cependant la limite allemande, où sa fréquence s'accentue même.
La tonne ter, contormément à Fétimologie, est également la forme féminine de « tendre » ; mais, en une petite région de la moitié occidentale, d'une étendue bien moins considérable que celle de noirte, 'noirde pour notre, elle s'est transformée en 1er te. Cette transformation s'est produite aus points 274, 273, 285, 29e et 284, ce dernier point étant Saint-Pol, dont le parler nous est bien connu grâce au lexique d'Edmont.
Voici ce que nous dit le Lexique Saiut-Polois : « 1er ou téer (au fém. ter ou tert) + adj. tendre. Du pain tir, des tert-épwar » [« tendres poires » — remarquez que l'adjectif précède encore le substantif].
Ainsi, malgré que tenre ait un r appartenant à une autre sillabe, il se comporte comme vert-verte pour former son féminin.
D'où lui vient la nécessité de se transformer? Pourquoi ne dit-on pas à Saint-Pol des ter pwar ? On le dirait sans inconvénient, puisque: « au fém. ter ou tert ». Tert, de l'exemple tert-é pwar, est dû à un emploi particulier, concurrent de ter, et... analogique (oh ! bien près de son emploi originaire), l'emploi nécessaire de tert pour désigner « tendre féminin » dans la collision pomme terre signifiant « pomme de terre » et « pomme tendre »..
Cependant, je suis obligé de convenir que pomme de terre
devenait nécessairement pom éd ter, puis, par assimilation du à avec t, pom é ter. C'est le produit régulier que devait donner et qu'a réellement donné pomme.de terre. Mais, peut-être existait-il une autre prononciation, négligée, estropiant la formule ethnologique en tendant à la réduire à une unité lexicale: c'était pomme-ter, prononciation qui n'est pas particulière à notre aire ter « tendre », elle se révèle ailleurs et y est pom terre, ou y a produit pot ter (voir la carte de l'Atlas). Ce parallèle pourrait nous suffire et nous pourrions y avoir recours. Ce n'est cependant pas ainsi que je me représente, en Artois, la marche de pomme de terre à pommeterre. Elle est en Artois beaucoup plus naturelle : avant d'être, ou tout en étant pom éd terre, la « pomme de terre » était pom d'terre, le heurt des consonnes pouvait être évité soit comme nous venons de le voir (>> pom é terre), soit par pom-terre.
J'avoue donc sans scrupule et sans la moindre appréhension de voir mon interprétation exposée à une objection contradictoire de valeur — bien au contraire — qu'à Saint- Pol la « pomme de terre » ne se dit pas du tout pommeterre.
A Saint-Pol, la « pomme de terre » est une pèm e ter ou pèm ed ter, et... elle ne peut pas être une pomme-terre, puisque ter (« au fém. ter ou tert ») est aussi bien terre que tendre féminin. Nous ne pouvons guère nous attendre à trouver à Saint-Pol le cors du délit {pomme-terre) en même tens que ce qui le remplace ; nous ne pourrions nous attendre à l'y trouver que parce qu'il est conditionnellement remplacé, et*alors sa présence serait en contradiction avec la raison d'être de tert « tendre féminin » : cette contradiction n'existe ni à Saint-Pol, ni aus quatre autres points ayant tert « tendre ». Une pomme-terre ne sera plus jamais une « pomme de terre », mais elle l'a été — ou plutôt elle
PATOLQGIË ET TÉRAPEUTIQÛE VERBALES 49
l'a été ou ne l'a jamais été, selon qu'on se figure l'intervention de tert comme prévenant la menace, comme y parant, ou comme remédiant au coup porté par la collision.
Et qu'a-t-on à Saint-Pol à la place de ce pomme-terre, ayant existé ou n'ayant jamais existé ? On y a deus formes, ..une dualité lexicale !
Pem e ter, qui est la forme fonétique en laquelle, par assimilation du à avec /, glisse nécessairement pomme ed terre, remontant à pomme de terre, fait simultanément avec tert « tendre », ou postérieurement à la disparition de pommeterre homonime, et pem ed ter, qui est la forme ethnologique, précieusement tenue à l'abri de toute évolution naturelle, la forme reconstituée pour... jusqu'à demain peut-être, et... reconstituable demain, quand, demain, pem ed ter sera devenu pem e ter.
J'ai dit plus haut que je constatais, sans appréhension pour la valeur de mon explication, l'état actuel de « pomme de terre » à Saint-Pol, bien au contraire.
Peut-être aurait-il été plus habile de ma part de faire précéder l'état saint-polois, où les incidents de la lutte sont mieus connus, plus nuancés, plus conformes à celui que présente une ville, des états résultant d'une enquête auprès d'un seul individu, partant plus absolus, et plus directement approbatifs de notre explication, mais moins conformes à la réalité.
Voici ces états :
Au point 296, a pomme de terre » et « pomme tendre » sont homonimes (pœm ter).
Au point 273, « pomme de terre » est pem ter, mais « pomme tendre » pem tert.
Au point 285, « pomme de terre » est pem e ter, mais « pomme tendre » pem tert ou téer.
Au point 274, « pomme de terre » est pem e ter, mais « pomme tendre » pem ter t.
Il y avait, dans la région picarde de l'aire ter « tendre », trois possibilités d'existence au delà de l'évolution desquelles il y aurait eu nécessairement confusion de « pomme de terre » et de « pomme tendre », confusion d'ailleurs survenue directement par la prononciation pomme-terre tendant à réduire le composé à une unité lexicale.
Ces trois possibilités sont :
pomme de terre >> pomme éd terre > pomme é terre.
Ces trois possibilités couvrent effectivement l'aire picarde de ter « tendre », à l'exception des cinq points 296, 273, 274, 285 et 284, dans les trois premiers desquels « pomme de terre » et « pomme tendre » offriraient probablement un mélange identique à celui qu'Edmont constate à Saint-Pol, si nous en connaissions les parlers, comme nous connaissons celui de Saint-Pol, pris par nous, à juste titre, comme tipique de deus traditions naturelles.
La faculté de réfection de pomme de terre exempte le parT 1er d'avoir à lui trouver un substitut lexical ou de recourir à tout autre procédé de réparation : tous les parlers, appelés à admettre et à réparer pomme de terre, n'ont pu s'en contenter ; ils n'ont pas pu ou n'ont pas su utiliser cette faculté de réfection, nous allons le voir plus loin.
Un mot, qui voulait échapper à la confusion de ter « tendre » et « terre » dans un seul emploi commun (c'està-dire dans pomme ter), allait-il y échapper par une substitution lexicale, qui s'étendrait à tous les emplois de « tendre » (lequel est le mot soumis à la médication), alors qu'une médication d'une simplicité élémentaire se présentait à cet unique emploi commun, où se manifeste l'intolérabilité de la confusion, alors que la reconstitution étimologique de « pomme de terre », telle qu'elle s'est réellement faite à
PAT0LOG1E ii ri kaim i non: \krbalks 51
Saint-Pol et an point 285, détruisait à tout jamais et Confusion et menace de confusion ? Il n'y avait pas lieu de mettre en mouvement toute la a lexicalité » de « tendre » sous les exigencesde « tendre » en rapport avec « pomme », il n'y avait pas lieu de recourir à une substitution lexicale, l'accident homonimique étant étroitement localisé en pomme- ter.
Terte, remède apporté à une infime partie du cors de « tendre », n'allait pas être appliqué à tout le cors: tout au plus pouvait-il s'épandre sur quelque partie voisine de la partie malade (terté pwar « poires tendres », mais « au fém. 1er et tert »). Terittst la contrepartie térapeutique de Pomnic de tern, reconstituant de pomme-terre, et terte n'a d emuse que dans l'imminence constante, je dirai même journalière, d'un glissement de pomme de terre à potn é ter, tonne où la transparence fonétique du mot disparaît — c'est la forme qu'affectent régulièrement les mots à groupe de consonnes imprononçables (..tpw..), ainsi terté pwar = 0 tendres poires », alors que pom é ter = « pomme de terre », qui affecte la même forme que pommes tères sans s'être présenté dans une collision de consonnes semblables à celle de terté pwar ~ et qui donne ainsi une virtualité passagère, éfémère, mais constamment renaissante à ter « tendre féminin » en rapport avec pomme (conformément à une succession ininterrompue de pomme de terre).
Pourquoi, à Saint-Pol, dit-on des tertes poires (Lexique Saint-Polois), mais des pommes tertes (Atlas, au point de Saint-Pol).
Il n'est pas possible d'établir une différence matérielle de pomme et de poire susceptible de soumettre ces mots à une
différence de traitement quant à la place que doit occuper à leur égard l'adjectif « tendre ».
C'est blanc bonnet pour bonnet blanc, qui ont été, dans le nord du moins, absolument identiques, il n'y a pas long- '.ens encore. D'où je conclus :
— que tère pomme « tendre pomme » aurait été un moyen térapeutique parfait pour éviter la collision de « tendre » avec « terre » dans pomme tendre et pomme de terre, la formule terre-pomme pour « pomme de terre » étant impossible ;
— que la formule tère poire était par contre parfaitement admissible, comme réparatrice de poire-terre, formation parallèle à pomme- terre, la formule terre-poire pour « poire de terre » étant impossible ;
— que tère poire « tendre poire » était une guérison parfaite, mais une guérison d'un mal qui n'existait pas, puisqu'il n'y a pas de poire-terre « poire de terre » ; que si cette guérison existe, sans avoir été précédée de maladie, le moyen térapeutique n'a pu être emprunté à 1ère pomme, « pomme » n'y ayant pas eu recours pour être « pomme tendre » ; que la place prépositive a dû être un moyen térapeutique de libérer le parler d'une confusion de « terre » avec « tendre féminin » ; que poire en a usé analogiquement sur le modèle de pomme, et n'a pas suivi ce modèle dans l'évolution postpositive à « pomme terte », tout en le suivant dans sa création de terte, de sorte que « terte poire » porte la trace de deus remèdes, de deus recours térapeutiques.
C'est ce que je conclus, à moins que la formule terrepoire « pomme de terre » ne soit vraiment, non seulement possible, mais réellement ou latemment existante, comme une traduction du type krôpir (== Grundbimc allemand) qui, vraisemblablement, a eu une vie plus ou moins éfémère dans toute la France d'oui, et qui a la forme parallèle,
PATOLOGIE ET TERAPEUTIQ.UE VERBALES 53
poiretUj dans les Vosges. Je rejeté cette possibilité poulies deus raisons que voici :
1) Elle ne serait admissible que si Ton admettait la probabilité d'une traduction, dont la parallèle terre-pomme (— Erdapfeï) serait tout aussi admissible, ou (Erdapjel n'existant pas dans cette région) .dont une forme analogique, terre-pomme, serait inévitable, à nos yeus. Elle est à rejeter, parce que Grundbirne s'est présenté en Artois sous la forme crompire, ou quelque autre semblable, tout aussi peu transparente étimologiquement, et que, d'ailleurs, en Artois, nous ne sommes point en un pays bilingue, comme la Suisse, où un Bûrgermeistef devient un maître bourgeois.
2) Elle ne rendrait pas conte de la différence affectant pomme d'une part, poire de l'autre (« pomme tendre », mais « tendre poire »), et cette objection à l'hipotèse, est, à mon sens, encore plus catégorique que la première.
Elle est si catégorique, que je me dispense de recourir à mon ami Edmont pour obtenir de lui de plus amples renseignements : ceus-ci ne sauraient que limiter, dans des bornes plus ou moins personnelles, l'accès de formes analogiques dans le féminin de « tendre », préciser, à Saint-Pol, l'emploi « du fém. ter » à côté du « fém. tert », leur emploi respectif à leur étape actuelle, sans infirmer en aucune façon notre point de vue sur l'origine de tert, la coexistence de deus moyens térapeutiq Lies, et les capacités analogiques qui .se sont déployées dans la lutte lexicale née de la collision de pomme de terre avec pomme tendre, sans qu'une précision de ce que l'on pouvait attendre de l'extension de tert, ou de ce qui dépasse notre attente, puisse en aucune façon influer sur notre explication.
Tert-e pii'àr est un témoin de deus opérations réparatrices du même accident. Tère-poire était guéri, terte-poire est doublement guéri.
54 REVUE DE FILOI.OGIE FRANÇAISE
Je ne pense pas que l'emploi actuel de l'adjectif préet postpositif — lequel ne se laisse ramener que bien imparfaitement à des lois constantes, se ramène, par conséquent, à des lois qui ont été lésées pour des raisons étrangères à leur application intégrale — puisse fournir matière à des objections sérieuses.
Je n'aperçois, au contraire, de quelque côté que j'envisage la question, qu'un réseau de confirmations du point de vue exposé ci-dessus.
Débilité et restrictions dans l'emploi de tert, basées sur une opportunité accidentelle, partielle, qui n'est pas une nécessité et qui a été contre-balancée par l'emploi d'un autre moyen, lequel se croise avec celui que représente tert en une seule et même forme (des tertes poires) : voilà des conditions qui me paraissent accréditer ma solution.
Les termes du problème et sa solution peuvent être ainsi résumés :
On dit à Saint-Pol pomme terre « pomme de terre » et pomme terte « pomme tendre » contradictoirement à * terre tomme et à terte pomme, mais conformément à pain ter.
Terte poire implique l'existence de tère pomme, qui ne peut exister réellement, étant contraire à la sintaxe, comme équivalent possible de terra pomme, mais dont tère poire est seul à pouvoir représenter la formule et dont celui-ci est le plus rapproché sémantiquement (pomme : poire) et de pomme terte qui existe.
Donc, ter te poire est doublement représentant de « pomme » en rapport avec « tendre ».
Pain ter est la forme parallèle de pomme tère « pomme tendre », qui n'existe pas, parce qu'elle ne peut exister, qu'elle est contraire à la fonétique, comme équivalent possible de pomme terra — rappelons que, selon nous, ter représente le traitement de tenerum protonique, c'est-à-dire le traitement de l'adjectif. préposé au substantif.
PATOLOQJE ET TÈRAPEUTIQJTJE VERBALES 5)
Il faut donc que le pivot du mouvement soit : pomme ter déterminant
et la place de l'adjectif par rapport au substantif, et la création de lerte,
et ce n'est pas pomme tire a pomme tendre », car celui-ci n'assigne pas une place déterminée à l'adjectif ; cène peut être que pomme lare « pomme de terre ».
— « Si nous vous comprenons bien, c'est donc l'introduction de la pomme de terre (chose et mot) qui, non seulement a provoqué la création de terte, mais a aussi déplacé tendre dans son rapport avec le substantif, et vous seriez capable de nous écrire un article qui porterait le titre d'Influence de V introduction de la pomme de terre sur la sintaxe de « tendre » à S. Pol.
— Et pourquoi pas? Et j'ajoute : bien téméraire serait celui qui objecterait, au développement possible de cette influence de l'introduction de la pomme de terre, qu'il a dû être bien restreint, puisqu'il s'arrête à l'emploi de « poires tendres » et paraît ne pas aller au delà. Du « pain tendre » (par la postposition de tendre) ne m'ouvrirait-il pas une voie vers un déploiement de l'influence que « poires tendres » semble vouloir obstruer, limiter au plus proche voisin de « pomme », ne trouverais-je pas en pain ter une tangente, qui me permettrait de m'évader du cercle étroit où tertes poires veut me reléguer?
Bien téméraire serait celui qui dénierait à la sintaxe moderne des états patologiques et des états restaurés. Je dirai même : à quand la sintaxe réparatrice ? Quand on aura enfin introduit dans la linguistique l'usage du microscope et relégué dans nos musées les vieilles besicles dont on s'est servi jusqu'ici.
Dans la moitié occidentale de ter « tendre », où ce mot n'est pas en concurrence avec la forme tente — mais seulement dans sa forme féminine, et, en une petite aire centrale, avec tett, aire qui apparaît d'ailleurs morcelée en deus — nous avons dit que « pomme de terre » existe sous une forme qui reste étimologiquement transparente (pomme de terre, pomme èd terre, pom é terre) et peut coexister avec ter « tendre », la troisième forme, pomme é terre, étant cependant, du moins dans le voisinage de Saint-Pol, d'un état précaire vis-à-vis de tet « tendre », aussi précaire qu'il l'est à Saint-Pol même (tette pivat « tendres poires » et pom e tet « pomme de terre »). De là une question qui se pose immédiatement à l'esprit : ces parlers de l'aire ter « tendre » représentent-ils une tradition ininterrompue de tenerum latin, ou ne représentent-ils pas plutôt un retour à l'état étimologique de « pomme de terre », absolument identique à celui que nous avons constaté à Saint-Pol. N'ayant aucune autre raison à faire valoir que ne connaisse déjà le lecteur, je m'abstiens d'émettre mon propre jugement.
Il serait de mon devoir peut-être de poursuivre nos recherches dans la moitié orientale de ter «tendre », où ce mot pourrait avoir été en conflit avec « pomme de terre ».
Je ne remplirai ce devoir qu'imparfaitement : aussi bien ai-je achevé de parler de la formation tert, qui était l'objet de la discussion, et qui ne nous apparaît plus dans la moitié orientale de l'aire.
Encore s'agit-il de dire pourquoi il n'apparaît plus.
Je me contenterai de situer les problèmes que pose cette partie de l'aire ter « tendre », plutôt que je n'en proposerai des solutions définitives.
Sortant du Pas-de-Calais — et de l'aire tert en même temps — nous nous trouvons, dans le département du Nord, en face des états de choses suivants :
i) Aucune confusion de « pomme de terre » et de « tendre » : terre y est régulièrement, à la façon originairement wallonne, tierre; « tendre » y est ter, et « pomme » V est pœ masculin. Ainsi 281, 282.
2) « Pomme » est pi masculin, « terre » est ter, conforme à ter « tendre ». Recours analogique à vert inefficace. « Pomme de terre » est pè d ter. Donc « pomme de terre » s'est préservé d'un glissement fatal, ou — selon le jugement du lecteur, auquel je me réfère plus haut — s'est réétimologisé. Ainsi 295.
3) Les trois autres points du département du Nord et les trois points de Wallonie qui les avoisinent au nord, dont deus (290, 292) ont ter et târ « tendre », ces sis points sont à l'abri de toute confusion, ayant pour « pomme de terre » un terme ancien, dont la persistance doit être expliquée comme celle que nous constatons dans tout le reste de la Wallonie, à l'exception des deux points 294 et 293, dont il est question ci-dessous.
4) Le point 294a pœ « pomme », pœ ter « pomme tendre », et, à côté de patate « pomme de terre »... pœé ter1). Voilà ce qui reste de pon de terre, glissant à pon terre par pon ed terre >> pon é ter et que patate vient sauver du naufrage complet!
Le point 293 a pœ « pomme », pœ ter « pomme tendre », et. . . pœ n ter « pomme de terre », autre échappatoire (plus résistante, paraît-il?!), si l'on en jugeait — ce que nous ne faisons pas — par l'absence d'un substitut de « pomme de terre ». Cf. vèd des pommes >> vin des pommes.
5) Dans tout le reste de la Wallonie, où réapparaît pomme « pomme », plus trace de pomme déterre, et, par conséquent, plus trace de confusion avec ter « tendre ».