I. — Français vierge
Les fonéticiens ont déployé tant d'art à établir leurs régies et les exceptions à leurs règles, et tant d'artifices pour les faire paraître naturelles, que, pour eus, il n'y avait pas lieu d'admettre dans la langue elle-même l'existence de l'artifice.
Ils reconnaissent que le mot vierge ne s'est pas plié à leurs lois, n'en expliquent pas l'exception, et ils le mettent dans le casier qui porte l'étiquette : mot savant. Tout est dit par là. Sortons-le de ce casier, quitte à l'y replacer avec une mention qui motive sa place .
La forme latine devait nous donner verge, comme en provençal ancien (différence de prononciation mise à part), comme elle l'est encore, nous dit-on, en gascon (berge) — et le serait partout dans le Midi, si le Midi ne se présentait pas souvent sous le jour d'un parler français, et n'étalait pas des tares françaises, dont sa langue ancienne était exempte.
Que verge français existe dans des textes ou n'existe pas : peu m'importe. Ce que je sais, c'est que, si j'avais vécu il y a plusieurs siècles, et que j'eusse écrit à cette époque, je n'aurais pas transmis ce mot à la génération actuelle, chargée dé le faire figurer dans ses études sur l'histoire de la langue.
En effet, virga latin devenait en français ce que virgine.
PATOLOGIE ET TÉRAPEUTIQUE VERBALES 67
Par contre, virga latin devenait et est verga-vergo en provençal et ne s'est point télescopé avec virgine. On voit que ce n est pas d'aujourd'hui que datent les homonimies intolérables, et que les fonéticiens ont beau se débattre contre la vérité aveuglante des effets produits par les collisions lexicales : ils ne font que se rendre ridicules aus yeus de tous ceus qui ne sont pas enrégimentés dans leur secte.
Comment sortir de cette collision verge = virga, virgine bien compromettante, ou même — pensez à l'aveu que je viens de faire — comment y obvier, avant qu'elle ne se produise ? Ne nous laissons pas égarer par les multiples formes qui chevauchent et sur le tipe savant et sur le tipe populaire, et montrent l'embarras homonimique d'autrefois (v. Godefroy) ; tenons-nous-en à la donnée précise offerte par l'état actuel du mot.
Y obvier par une substitution lexicale ? Comme s'il s'agissait d'un merle • ? Rompre avec la latinité, rompre avec le romanisme, rompre avec la langue de l'Église, de la chrétienté ?
Oui, nous avons pucelle; mais l'histoire de ce mot nous montre l'abus que la langue en a fait, tandis que l'Église maintenait virgo haut au-dessus des fantaisies sémantiques et à l'abri de tout ce qui aurait pu être soit une souillure, soit une extravagance.
C'est ici que se montre l'ingéniosité de la langue, qui ne peut recourir à ses moyens térapeutiques habituels, qui ne peut recourir ni à la substitution lexicale, car l'objet patologique ne s'y prête pas, ni à l'analogie réparatrice, car l'objet patologique ne s'y prête pas davantage. « Virgo » ne peut que se rejeter dans le sein d'où il est sorti.
Pour avoir été réellement verge, ou pour avoir été