II. — Suffixe ordinal -ième
Le problème que nous pose la naissance du suffixe ordinal -ième révèle, mieus encore que celui de vierge, l'im
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puissance de la fonétique actuelle opérant dans son cadre étroit.
Le problème n'est pas aisé à résoudre : ce n'est qu'après de longues réflexions, après avoir mûrement pesé la valeur d'objections qui m'ont été faites par M. Clédat, après avoir tenté de multiples combinaisons, dont plus d'une me fait maintenant sourire, que je suis arrivé à une solution qui me satisfait.
En présence d'une trinité lexicale -i(s)me, -e(s)me, -ic{s)me, dont les membres, quoique dans un rapport de dérivation fonétique manifeste, apparaissent dans les textes français collatéralement et des siècles durant, il ne faut pas s'étonner que la fonétique actuelle ait été prise au dépourvu, et que, pour ne pas avoir reconnu l'existence de la fonétique artificielle, elle ait fait manœuvrer à hue et à dia sa ressource suprême, l'analogie, au point de lui ôter tout caractère d'agent psicologique.
Voici, par exemple, comment le Dictionnaire général rent conte de la naissance du suffixe ordinal -ième. Nous accompagnons son exposé de nos remarques, que nous mettons entre crochets.
« Ce suffixe [il s'agit d'-ième], que nous allons retrouver « dans tous les noms d'ordre, est au xne s. isme ou ime [Y s « s' étant « amuïe devant /// avant le milieu du xie s. » « (D. G.) isme et ime sont identiques] et quelquefois iesme « [cet iesme est absolument inexplicable si l'on ne sait pas « — ce que tait le D. G. — qu'on a aussi esme], au xme s. « iesme [concurremment avec esme, isme et ime], plus tard « isme [revenant à la charge après avoir disparu ?] (Note : « d'où vient cette terminaison ? Isme et ime sont sûrement « antérieurs à iesme [quoiqu'il soit du xne s. et qu isme « réapparaisse après le xine s. ! |. Comme on rencontre les « deux formes en même temps, isme avec s et ime sans s,
« on peut admettre l'action analogique de prime [isme ne « devient-il pas tout seul ime « avant le milieu du xie s. » ? « — prime exerce une influence sur d'autres ordinaus, alors « qu'il est supplanté lui-même par premier !] d'une part, et « d'autre part de sisme [qui, =*seximus (D. G.), signi- « fie « sixième » d'après le D. G., et « septième » d'après « Godefroy — singulier agent promoteur de formes ordi- « nales !] et surtout de disme [qui ne reste pas disme et « devient disisme !]. Quant à iesme, la plus récente de ces « formes [quoique apparaissant dès le xne s. ?], on a pro- « posé d'y voir l'influence de la forme de l'Ouest diesme « pour disme, de decimus) [et, ainsi, Paris a reçu son ordi- « nalité en -ième d'un parler de l'Ouest ! tant d'efforts « parisiens aboutissent à construire toute l'ordinalité d'après « une forme patoise... qui, d'ailleurs, n'est pas plus patoise « que parisienne]. Ce suffixe, appliqué à dous, donna dou- « sisme, dousime, dosisme, dosime; puis dons, devenant deus ,- (( deux, donna deusiesme, deuxiesme, deuxième. » [Quel galimatias ! Peut-on trouver matière plus propre à inspirer un auteur comique qui se donnerait pour tâche de tourner en ridicule la science fonétique ?] Suit, dans le D. G., l'examen des évolutions sémantiques detertius à decimus, évolutions qui témoignent de l'éparpillement sémantique de l'ordinalité latine et qui aggravent leur incapacité à persister comme ordinaus. De ces unités ordinales il ne nous est resté, en tant qu'ordinaus, que les substantifs fractionnaires tiers et quart, non ramenés aus formes en -ième, comme les autres substantifs fractionnaires {cinquième, centième, etc.), parce qu'ils constituaient avec demie ou moitié l'ordinalité fractionnaire la plus usitée.
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L'ordinalité d'hérédité latine était surannée dans une langue moderne ayant pris conscience de son individualité
grammaticale. Que signifiait cette collection d'antiquailles dépareillées servant à exprimer une seule et même fonction, parallèle à celle qu'exprimaient les cardinaus et à laquelle la broyeuse fonétique l'avait rendue étrangère ?
Elle était semblable au prétérit simple dont le polimorflsme a été, beaucoup plus tard, la cause 'de sa disparition.
Notre ordinalité actuelle en -ième, qui est complètement parallèle à toute notre cardinalité, sauf dans son unité premier, on a cherché — ainsi le D. G. — à la faire remonter à des formes de l'ancienne ordinalité qui, grâce à leur fréquence ou quelque autre prérogative, auraient exercé une analogie sur les autres. Je le comprens : d'où pouvait, en effet, jaillir une nouvelle ordinalité, sinon de l'ancienne ?
Nous avons de puissants indices nous portant à croire que la nouvelle ordinalité en -ième ne peut reposer sur une simple expansion de certains ordinaus anciens. C'est l'uniformité avec laquelle son suffixe -ième se soude à tout le cors de la cardinalité, sans qu'aucun ordinal ancien, censé régir la nouvelle ordinalité, garde son ancienne forme : si di(s)me est censé avoir régi tout ou partie de l'ordinalité nouvelle, comment devient-il lui-même disi(s)me ? Autosuggestion ? si centesme (centesimum) est censé avoir pris part à la formation de l'ordinalité nouvelle (en produisant un -esme, nécessaire avec Yisme de disme pour expliquer -iesme), pourquoi est-il remplacé par centisme ? La formation en -ième se fait uniformément en dépit des conditions d'existence grammaticale diverses où se trouvaient les anciens ordinaus : elle se juxtapose à second, enjoignant à celui-ci une fonction nouvelle, elle se juxtapose à premier (Appendice A. « Premier, second, dernier »). Est-ce ainsi que se comporte une famille numérale, née analogiquement
à certain ou certains de ses membres ? Est-ce ainsi que se présentent, travaillées par l'analogie, la numéralité collective {centaine-millier), la numéralité proportionnelle {simple, double, triple-quadruple), la numéralité fractionnaire (demie, tiers, quart-cinquième) ?
Oui ! la nouvelle ordinalité en -ième est bien faite de débris inertes de l'ancienne, mais de débris auxquels une circonstance toute fortuite est venue prêter une âme (Appendice B. Disme et ses composés), Elle a une âme morfologique qui pénètre toute la cardinalité.. . sauf l'unité cardinale qui ne peut s'en animer. L'ordinalité récupère cette âme, -qui avait cessé de se manifester bien avant la naissance du français.
Pour la recouvrer, il n'a fallu. . . qu'une étincelle. Il n'a fallu qu'une fantaisie de lettrés pour faire naître toute une famille de mots, toute une ordinalité : l'emprunt savant, bien imprévu, du suffixe latin -issimum.
Ce suffixe -issimum >» -isme a servi à superlativiser certains adjectifs qualificatifs seulement, plus particulièrement voués à être employés enfatiquement (saintisme, grandis me, etc.). Il devenait populairement -ime, suivant une loi fonétique, fonctionnant déjà « avant le milieu dufxie s. », mais non périmée, mais toujours efficiente — ces lois existent — , comme plus tard on voit catéchisme devenir catéchime, cataplasme devenir cataplame1. La restriction de l'emploi d'-isme superlatif à certains adjectifs qualificatifs seulement a son pendant exact dans celle du plus moderne -issime.
Sainti(J)me, grandi(s)me pénétraient-ils en français avec leur acception latine primaire, qui est celle de la superlativité relative et non celle de la superlativité absolue, à
i. Ici à Douanne (canton de Berne), village allemand voisin de la frontière linguistique : cartèplam ; à Neuveville, petite ville française à 7 kil. de Douanne: cataplame.
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laquelle la première doit fatalement s'abaisser ? (Appendice C. Superlativité absolue â'-isme et â'-issitne).
L'ordinalité qu'a-t-elle été d'autre, sinon une superlativité, le numéral cardinal n'est-il pas un adjectif, le numéral cardinal n'est-il pas susceptible de superlativité aussi bien que l'adjectif qualificatif, « le plus grand des grands » ou « l'extrèmement grand » est-il grammaticalement autre chose que « le plus... de dis » ou « l'extrême de dis » ?
Mais où est dans Pordinalité ancienne, dans ce cors mort à la superlativité, 1' « amadou », auquel va pouvoir « prendre» l'étincelle jaillissant du superlatif qualificatif — car le sentiment qu'a le lettré de la superlativité qualificative dans quelques adjectifs qualificatifs seulement ne saurait être inhérent à l'ordinalité, ne saurait en jaillir proprio motu, doit trouver un prétexte dans quelqu'un de ses aspects ? Cet amadou c'est di(s)me « decimum » (avec ses composés, s'il en a). C'est la forme de l'ancienne ordinalité qui rappelle par sa consonance 1' -i(s)me superlatif, sous la pression d'une nécessité de remplacer une ordinalité dépareillée par une ordinalité uniforme.
Nous nous refusons, il est vrai, à reconnaître à cette consonance d'un radical la faculté d'être considérée comme une terminaison, et, à plus forte raison, de servir de suffixe ; mais nous ne lui dénions pas celle de pouvoir, par le fait qu'elle « rime » avec -i(s)me superlatif, être provoquée à devenir terminaison-suffixe, si cette consonance constitue le radical d'un mot dont l'âme sémantique, l'âme superlative, est tout à coup éveillée par la naissance d'une superlativité nouvelle, tout à l'heure inexistante et brusquement apparue.
C'est bien par di(s)me, par di(s)me seul (et ses composés, s'il en a) que la superlativité fait son entrée dans l'ordinalité nouvelle.
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Ce qui le démontre irréfutablement, c'est le parallélisme complet de l'évolution fonétique d'-iÇs^me superlatif d'adjectif qualificatif avec celle ày-i{s)me ordinal.
Sainti(J)me apparaît sous les formes de sainte(s)me et saintie(s)me, comme disi(s)me apparaît sous les formes dise(/)rne et disie(s)me. C'est ainsi que di(j)me9 lui-même provocateur d'un suffixe -i(s)me ordinal, provoque son cardinal dis à se munir de son suffixe, à devenir disi(s)me.
Or, ce n'est certainement pas l'ordinalité, dépourvue de toute idée superlative, qui peut être la directive fonétique d'une superlativité réelle; c'est, au contraire, la superlativité qui donne conscience à l'ordinalité de la superlativité latente que celle-ci contient et qui est réveillée brusquement et inopinément après des siècles et des siècles de létargie. Ce n'est pas sainti(j)me qui est devenu un ordinal, c'est disi(s)me qui. est devenu un superlatif.
Le point de départ de révolution commune à la superlativité et à l'ordinalité est donc, sans contestation possible, -isme, car des trois formes savantes sainti(s)me, sainte(s)me, sainlieÇs^me, c'est la première, sainti(s)me, qui peut seule se rattacher directement à sanctissimum, les deux autres en dérivant manifestement, les deux autres ne découlant pas fonétiquement de sanctissimum et ne pouvant s'expliquer que par l'intervention d'une autre formule latine, avec laquelle -issimum s'est confondu (s'est confondu naturellement, comme nous allons le voir). C'est bien saintisme qui es.t le point de départ de saintesme, saintiesme, puisque ses congénères en -issimum restent pour la plupart à l'étape -isme (hautisme, longisme, malismé).
Aussi longtemps que dura la superlativité à laquelle il appartient, suinii(J)me devait régulièrement rester ce qu'il était à sa naissance, comme di(s)me est resté jusqu'à nos jours ce qu'il était (« dîme »).
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La tèse d'après laquelle di(s)me aurait été le point de suture entre la superlativité en -i($)me et l'ordinalité en -isme
donnera lieu à des doutes et v a déjà donné lieu. « Je ne crois pas que disfne ait pu être senti comme un superlatif », nous écrit M. Clédat '.
Je conteste la validité de cette objection ; car je constate que l'ancien ordinal di(s)me lui-même, contrairement à toute loi fonétique, contrairement à ce qu'il est devenu et ce qu'il est de nos jours (dîme), subit la transformation résultant de l'opération que nous lui faisons subir pour servir de suffixe à l'ordinalité nouvelle : il devient luimême de(s)me et die(s)me.
Je conteste la validité de cette objection ; car je constate qu'inversement se(s)mt a produit si(i)me, les trois formes se(s)me, si(s)me, sie(s)me signifiant « septième » et remontant à septimum, que, par conséquent, Y s de semé t< septimum » a fourni une terminaison-suffixe -eme parallèlement au d de di(s)me qui a fourni une terminaison-suffixe -////('(Appendice D. *seximum).
Si sainti(s)me est bien la forme mère de sainie(s)me — la troisième forme saintie(s)me ne pouvant résulter que d'une fusion de sainti(s)me avec sainte(s)me — comment expliquerons-nous sainte(s)me ?
Par une popularisation de Y -isme savant ? Par une modification fonétique spontanée (isme ou i(s)me devenant es/ne ou e(s)me), modification résultant d'une segonde application d'une loi bien antérieure à la formation de la nouvelle ordinalité, mais non périmée? Non ! M. Clédat a raison, lorsque, après avoir lu une première rédaction de notre
i. Cependant M. Clédat fait remonter l'ordinalité nouvelle directement à Y -isme des composés de disme, *ondisme, treisme, *quindisme, devenus, d'après lui, sous l'influence des nombres cardinaus, oniisme treiisme, quin\isme.
article, où nous cherchions à établir une dualité de langage suivie d'un compromis, d'un tiers langage (jaintime savant, sainteme populaire, saintieme fusion des deus), il nous écrit : « -isme n'avait guère de raisons de se changer spontanément en -esme ».
Et cependant sainti(s)me devient saïnte(s)me\ Comment le devient-il donc? Sainti(s)me a évoqué disi(s)me, par celui-ci il évoque toute l'ordinalité nouvelle en -i{s)me (le plus ou l'extrême de neuf naît spontanément de le plus ou l'extrême de dis). Si l'ordinalité ancienne de 1 à 16 se présente sous la forme de mots qui ne se rangent à la superlativité que par une dissection violente de disme, mais réclamée par une identité complète de sa consonance et de celle du superlatif, l'ordinalité des dizaines, par contre, se présentait vis-à-vis de la superlativité sous un jour parallèlement inverse : l'identité de consonance n'existait pas, il est vrai, mais il y avait simple variante de voyelle distinguant les dizaines en -esimum de Y-isme superlatif, et, le caractère fonétique disparate était, l'opportunité d'une assimilation avec la superlativité se présentant, amplement racheté par le fait que Y-esme de ces dizaines était un véritable suffixe, contrairement à Yisme de disme qui n'en était pas un et qui était plus ou moins isolé dans les ordinaux de 1 à 16.
Or donc, l'ordinalité, devenue par disme « decimum » une superlativité, l'ordinalité devenue un cors vivant dans tous ses membres d'une vie égale, et la superlativité appliquant indistinctement à toute sa cardinalité le même suffixe, cette ordinalité en -isme va, dans les dizaines à partir de 20, avoir à se substituer à une ordinalité en -esme.
Centesme — pour ne prendre comme exemplequ'une ordinalité bien attestée parmi celles en -esme primitif — centesme « centesimum » va être supplanté par centisme « cent +
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issimum », comme disme « decimum » l'a été pur dis -fissimura. Il est réellement supplanté par centi(s)me. Supplanté par le venue d'un -isme qui ressemble comme un frère à son -emu ? Supplanté sans merci ? Supplanté sans qu'il tasse valoir la franche nature de son suffixe -esme, qui est si semblable au suffixe -isme, parvenu et intrus ? Non pas ! Il devient le représentant de l'ordinalité superlative à l'égal d'-isme. L'ordinalité devenue superlative par -isme rent formellement, par -esme, ...ordinale la superlativité ; toute superlativité est ainsi indifféremment en -isme et en -esme ; -estne entre dans le giron de la superlativité, qu'ellesoit ordinale (dises me), qu'elle soit qualificative (saintesmè).
Centisme et centesme sont les représentants également autorisés de « centième » ;
Disisme et disesme sont les représentants également autorisés de « dixième » ;
saintisme et saintesmè sont les représentants également autorisés de « sanctissimum » ;
et, preuve irréfutable de l'individualité, en tant que suffixes, d'-isme et à'-esme, en même temps que de leur nature interchangeable,
disme et des me sont les représentants également autorisés de « dixième » ;
sesme et sisme sont les représentants également autorisés de « septième » (voir D).
Par disme i -isme s'empare de toute l'ordinalité : toute l'ancienne ordinalité fait place à l'ordinalité nouvelle en -isme. -Isme a beau jeu à supplanter lesordinalités anciennes jusqu'à 20 : elles n'ont aucune cohésion formelle, et -isme établit une unité formelle dans une unité de fonction. Mais, en fonctionnant dans son œuvre d'ordinalisation et d'uniformisation, -isme se heurte à un -esme de l'ancienne ordinalité, qui est le latin -esimum et qui ordinalise les
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dizaines cardinales à partir de la deuxième. Cet -es me remplit vis-à-vis des dizaines très régulièrement les fonctions qu-isme représente vis-à-vis de toute l'ordinalité. Il les remplit même à plus juste titre qu-isme, car -esme est un véritable suffixe, alors qu-isme est un parvenu dans le sein des suffixes et a dû devenir ce qu' -esme était depuis longtens. -Esme était donc un adversaire redoutable d'-isme, en même tens qu'un collaborateur « avant la lettre » dans la tâche d'uniformisation qui incombait à -isme. Son concours, qui, accepté, aurait eu pour résultat deus ordinalités nouvelles, aurait sans doute été purement et simplement rejeté — le résultat final de la lutte en fait foi — si sa forme même n'eût eu avec celle d'-isme une parenté si étroite qu'il est apparu comme un autre -isme.
En effet, -esme qu'est-il par sa forme vis-à-vis d'-isme ?
-Isme serait -esme s'il avait existé quelques siècles auparavant. S'en souvient-il ? Je n'ose l'affirmer. Cependant il y a dans la langue des -esme qui sont aussi des -isme par retour à la forme latine, ainsi bate(s)me qui est aussi bati(/)me par retour au latin baptisma et peut-être aussi par analogie à son verbe savant.
N'en concluons pas o^u-esme soit dès lors apparu comme la forme populaire d'-isme savant (ce qui ferait prévoir sans doute un trionfe final d'-esme sur -isme) ; car si saintesme apparaît logiquement comme la forme populaire de saintisme, par contre, centesme (centesimum latin), battu en brèche par centisme isme a pris place dans toute l'ordinalité — ne peut être apparu, primitivement du moins, comme une forme populaire, nouvelle, révolutionnaire de centisme, mais, au contraire, comme une forme concurrente ancienne ; et c'est dans cette conception contradictoire de saintesme et de centesme que je reconnais tout particulièrement la raison d'être d'une solution par fusion des deus
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suffixes, d'une solution par la ionctique artificielle, et non par le trionfe de l'un ou de l'autre de ces suffixes, liés l'un à l'autre, ncn formant qu'un morfologiquement, presque identiques formellement, se relayant, prêts à n'être qu'un. Identité de fonction, parenté étimologique et formelle, concomitance initiale, en voilà assez pour qu'-isme ne reconnût pas en -esme un étranger, pour qu'il s'y reconnût lui-même.
-Esme est -isme. Donc disisme est aussi disesme, centisme est aussi centesme. Toute ordinalité est indifféremment en -esme ou en -isme. -Esme ordinal hérite d'-isme la superlativité conquise par disme sur saintisme. Revanche de l'ordinalité sur la superlativité qui s'est introduite dans l'ordinalité par disme. Donc : saintisme est aussi saintesme. Tant que durera le parallélisme superlatif de la superlativité qualificative avec l'ordinalité, -isme qualificatif ira de pair avec -isme ordinal. Ce parallélisme sera suspendu par la faute d'-isme superlatif qualificatif qui tarira, léguant à l'ordinalité le suffixe -isme sous la forme -ième, dépourvue dès lors de toute valeur superlative, et n'agissant plus analogiquement que comme une ordinalité (ultième, quantième).
La scission entre la superlativité qualificative et 1 ordinalité commencera d'ailleurs au moment précis où la première ne s'appliquera plus qu'à des adjectifs dont la superlativité en -isme ne pénètre pas dans le langage commun, ou -isme, après s'être popularisé dans certains adjectifs, se retire dans la langue exclusivement lettrée (hautisme, malisme, etc.).
S'il est vrai — et je n'en doute pas — qu -isme et -esme sont le même suffixe plusieurs siècles après que la transformation de Yi en e dans -issimum est jugée par les fonéticiens comme une évolution accomplie, je me permès de poser les questions suivantes: les évolutions fonétiques
sont-elles encloses cronologiquement, comme on nous le dit Mes évolutions fonétiques, jugées accomplies, n'exercentelles pas, comme les mots, une action analogique qui défie la limitation cronologique d'un fait fonétique ? quelle est la part de l'évolution fonétique instantanée? quelle est celle de sa répercussion, en quelque sorte postume?
Qu'auriez- vous fait d'autre que la langue dans un monde où l'on disait aussi légitimement disime que diseme, centime que centeme, saintime que sainteme, où les uns disaient ceci, les autres cela — sinon tantôt ceci, tantôt cela — aussi légitimement les uns que les autres ?
De cette démonstration, l'infaillibilité de la fonétique, telle qu'elle a été conçue, sort entamée.
La dîme est bien décima latin. Di(s)me est bien decimum latin, mais il a été perçu comme étant *dissimum, et desme est *desimum latin, et diesme est un composite de *desimum et de *dissimum.
Si(s)me n'est pas *seximum qui n;a jamais existé (voir D), il est « septième », accidentellement devenu « sixième » (s'il l'est devenu).
La fonétique, telle qu'elle a été conçue jusqu'ici, nous dit que centesme est le latin centesimum. Cela est vrai pour l'ancienne langue antérieure à la nouvelle ordinalité, cela est absolument certain, puisque — ainsi que nous le fait remarquer M. Clédat — la forme dialectale centoime ne peut être née que « lorsque Yi de centesimus n'avait pas disparu » et laissait Ye accentué se diftonguer. Cela est faux pour le centesme postérieur à la nouvelle ordinalité : il a cessé d'être centesimum. Faillite de l'étimologie fonétique !
Centesme-centoime-cente&imum a disparu de la langue à l'époque où est née la superlativité -isme mariée à l'ordinalité -isme -esme. Centesimum est tombé en paralisie
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comme Quadragesima > Carême, qui n'est pas l'ordinal « quarantième ». Aussi « Carême » se présente-t-il cà nous sous les tonnes correspondantes à celles que présente centesimum (Care(s)me et Caroimi), il ne se présente jamais sous les formes que présente centissimum-centesimum et qui seraient Cari(s)me, Caric(s)me, et il est Caroime encore actuellement dans certains patois de l'Est, tandis que cetttoime n'y a pas laissé la moindre trace.
La forme saintesthe ne représente pas le latin sanctissimum, mais bien *sanctesimum. Faillite de l'ethnologie tonétique !
La forme saintiesme représente à la fois sanctissimum et *sanctesimum. Elle n'a point d'ancêtre latin ; elle appartient à un langage particulier non encore dénommé. Elle n'a voulu être ni sanctissimum, ce qu'elle était par sainfinie, ni *sanctesimum, ce qu'elle était par sainteme ; elle est un « sanctissimum » français, sans être un sanctissimum, pas plus qu'un *sanctesimum latins.
C'est l'ordinalité devenue superlativité par disme-decimum qui détermine dès son entrée dans la superlativité le sort fonétique d'-issimum -isme.
J'ai dit plus haut qu'à une alternance constante de disime et disème, centeme et centime, saintime et sainleme la langue a mis fin par un compromis, au moyen de la fonétique artificielle, que ce compromis était naturel en présence de deus divergences également légitimes. Mais, une fois la solution apportée à la controverse intolérable —et elle a été apportée dès le commencement de l'ère nouvelle de l'ordinalité en -isme : « ce suffixe [-ième] est au xne s. isme ou ime et quelquefois iesme, au xme s. iesme, plus tard isme » (D . G.) et réapparaît ensuite pour ne plus disparaître dans l'ordinalité — la solution apportée par la fonétique artificielle, dis-je, clôturait tout débat, et dès le xne s. la fonétique
artificielle (solution recherchée et trouvée à un état intolérable) devait avoir trionfé.
Il est absolument anormal et incompréhensible qu'après le xne s. on voie réapparaître l'ordinal ité en -i(i)me et en -t(s)me, qu'on la voie persister durant des siècles qui suivent, comme si aucune solution ne s'était produite à la suite de la concurrence légitime d'-isme et d'-esme, il est absolument anormal que d'un débat solutionné surgisse à nouveau, et absolument dans les mêmes termes, ce même débat. Le problème est insoluble, et défie l'ingéniosité de tout savant qui serait tenté de faire remonter la nouvelle ordinalité en -ième à un processus populaire, à la faire naître, par exemple, des débris de l'ancienne ordinalité. Nous rappelons l'explication du D. G. par laquelle débute notre article.
Il fallait pour que pût se renouveler un débat qui paraissait clôturé, qu'il y ait une source vive qui entretînt ce débat par la mutualité des rapports existant entre les produits de cette source et la source elle-même. Telle n'est point une source populaire qui se déverse en entier et tarit aussitôt déversée, aussitôt épandue. Telle était, par contre, la source savante.
-Issimum > i(s)me se présentait absolument dans les mêmes conditions que, plus tard, -issimum > issime, savant. -Issime français n'a pas le déploiement du latin -issimum : il ne sert qu'à superlativiser — superlativité absolue — certains adjectifs qualificatifs, tels rarissime, richissime, lesquels n'impliquent nullement l'emploi de contentissime, mécontentissime, proprissime l, il est souvent per-
1. Nous avons aujourd'hui ou avions encore récemment deus suffixes -issime :
1) le français (rarissime, richissime);
2) l'italien (sèrènissime qui n'est pas = « très serein », amplissime (recteur de l'Université de Paris) qui n'est pas == « très ample ».
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sonnel, tel pédantissime, employé par Voltaire et qui, malgré l'autorité que lui prête le nom de cet écrivain, ne figure ni dans Littré, ni dans le D. G., mais bien dans mon petit dictionnaire des rimes avec la mention de son origine (Voltaire).
Au xne s., -issimum > -isme se présente absolument dans les mêmes conditions qu-issime <C issimum. Les adjectifs en -issimum — superlativité absolue — entraient dans la langue, non pas de front, en rangs serrés, mais à la queue-leu-leu, espacés, formant un défilé qui n'a été brisé que par l'inappétence survenue à cette superlativité, et qui, sans cette raison d'interruption, aurait pu se poursuivre jusqu'à épuisement de toute l'adjectivité qualificative en tant que susceptible de cette superlativité particulière, et évoquer les formes en -esme et en -iesme. -Isme n'a pas le caractère d'un legs fait à la langue une fois pour toutes, comme l'ont les formes latines entrant en français par la voie populaire, mais il a celui d'une rente qu'il reçoit d '-issimum.
-Isme est la francisation d'-issimum, dans laquelle il est tenu conte de l'accent latin et des suites qu'entraîne celuici en français par rapport à la voyelle suivante. -E(s)me est la parfaite francisation d'-issimum, due à l'identité fonctionnelle à'-isme ordinal (né de dismé) avec -esme ordinal (= -esimum), et se trouvant être fortuitement identique à ce qu'aurait produit -issimum, traité par la fonétique populaire. -Issime est un calque du latin en même tens que de l'italien, dans lequel il n'est pas tenu conte de l'accent de la langue prêteuse.
Tant que le sentiment de la superlativité restait commun au qualificatif et à l'ordinal, le rapport des trois formes restait le même, et les formes en -isme, -esme, -iesme s'entrecroisaient, s'entrechoquaient, et présentaient l'aspect
sous lequel elles se présentent selon Godefroy, selon Littré, selon le D. G. L'afflux intermittent des superlatifs en -isme, lorsqu'il était représenté par des mots d'un usage non populaire, n'entretenait que la forme superlative en -isme (Ex. : autisme, malisme) ; m#is cet afflux, lorsqu'il était représenté par des mots entrant dans l'usage populaire, entretenait la trilogie -isme, -esme, -iesme, qui formait un tout indivisible, les deus premières parties n'étant que des formes contestées, également qualifiées, opposées l'une à l'autre, la troisième étant la forme qui coupait court à la contestation.
-Isme, superlatif qualificatif inutile, a disparu totalement sans laisser aucune trace dans la langue actuelle, tandis qn-ième continue sa carrière et exerce sa puissance de simple ordinal sur ultime, quant, tant (Appendice E. Quantième, tantième, ultièmè).
L'histoire que nous venons de raconter est l'histoire vraiment miraculeuse de la résurrection d'un organe ordinal après plus de deus mille ans de sommeil létargique.
-Issimum > isme, superlatif qualificatif, est un météore qui a ravivé au firmameut un feu qui paraissait éteint à tout jamais et qui redevient, grâce à lui, une étoile lumineuse éternisant la lumière du météore.
Supprimez disme : le météore aurait passé sans laisser de trace autre que le souvenir d'une apparition vaine et éfémère.
Et, alors, notre ordinalité serait-elle la collection d'antiquailles que le xie s. allait léguer au xne ? Il est permis d'en douter, à considérer le besoin d'organisation métodique qui s'est manifesté depuis dans la langue. Une langue qui supprima le prétérit simple à cause de la multiplicité de ses formes exprimant une seule et même ijpnction n'aurait pas toléré l'ordinalité ancienne avec la multiplicité de ses formes exprimant une seule et même fonction.
l'ATOLOGIE ET TÉRAPEUTIQUE VERBALES 87
C'est au suffixe -ier qu'aurait été, sans doute, dévolue la charge de représenter l'ordinalité nouvelle, si une aventure imprévue n'était survenue, la superlativité en -istne.
-1er tenait les deus bouts de l'ordinalité par premier et dernier, l'encadrait en quelque sorte. Bien des obstacles, il est vrai, se dressaient devant lui pour produire deuxier, troisier, quatrier, etc., bien des places occupées obstruaient son application (le collectif millier à côté de centaine, les substantifs tels que setter, septier, etc.). Nous savons, il est vrai, que la langue avait bien des ressources térapeutiques, et qu'elle aurait été à même de faire face aux difficultés qui se présentaient. Cependant remarquons que les patois, impuissants à créer une nouvelle ordinalité, se sont emparés avidement de la nouvelle ordinalité d'essence littéraire * — preuve de la difficulté que présentait la création, preuve aussi de l'incapacité de l'ancienne à persister.
Quoi qu'il en soit, c'est aus savants qui croient reconnaître dans la nouvelle ordinalité une création faite d'après le radical de l'un des anciens ordinaus, radical élevé au rang de suffixe, c'est à eus qu'il appartient avant tout de rechercher pourquoi la langue n'a pas eu recours, de préférence, au suffixe -ter 2, véritable suffixe, et non à nous qui en prévenons le rôle par l'admission d'une intervention inopinée, venant révéler à l'ordinalité une superlativité latente, et qui substituons un organe spécial à l'ordinalité en lieu en place d'une formation analogique déjà requise par foule d'autres fonctions.
1. Que devenaient troisième et treizième, par exemple, en Normandie ? Comment se comportait deiisiéme à côté de douzième ? Que de modifications survenues de ce chef dans la cardinalité!
2. Nous doutons fort que le suffixe réel -ier eût produit preinerier, demerier, nous doutons fort qu'un suffixe réel -ier se fût comporté visa-vis de l'ordinal dont il se serait détaché, comme l'on dit que s'est comporté vis-à-vis de disme, dont il se serait détaché, l'élément istne, élevé au rôle de suffixe et produisant disisme.
[L'existence certaine de treïsme (13e), venant très régulièrement de *tredecimum, et dont nous n'aurions sans doute conservé aucune trace s'il n'était pas devenu un nom de fête, me semble prouver d'une façon absolue qu'il a existé un ondisme, un quatordisme, un quindisme, un sedisme (*sexdecimum); et, comme il y aune relation beaucoup plus étroite entre un ordinal et le cardinal correspondant qu'entre deus ordinaus voisins, il me semble tout à fait normal : i° qu'ondisme, refait sur on\e, soit devenu ondisme, etc. ; 20 que la relation avec disme, déjà peu apparente dans treïsme, ait été négligée par l'analise populaire, et qu'on ait décomposé ondisme en on^e + suffixe ordinal -isme *, d'où : disisme, doublant disme, cinquisme doublant quint, etc. On aboutissait ainsi à une série ordinale en -isme, continuée, à partir de 20, par une autre série en -esme = -esimum. Il était inévitable qu'on confondît ces deus suffixes, de même signification, de là des formes telles que cinquesme et centisme ; la confusion s'est résolue en une combinaison, donnant la forme unifiée -iesme. (Cf. mon Manuel de phonétique, § 31.)
L'évolution aurait pu être différente sans l'intervention du suffixe superlatif -isme, d'origine savante, que M. Gilliéron introduit dans la question, en établissant, avec beaucoup d'ingéniosité et de force persuasive, les rapports entre la superlativité et l'ordinalité. On comprent que le suffixe superlatif et le suffixe ordinal à double forme aient pu réagir l'un sur l'autre 2, et il est possible que du suffixe superlatif, comme le pense M. Gilliéron, ait jailli vraiment l'étincelle qui a enfin ressuscité un organe ordinal cohérent.] L. Clédat.