III. — La fonétique artificielle dans le Midi
Nous avons vu la fonétique artificielle être, dans un seul et même parler, de nature térapeutique in extremis (vierge),
1. [M. Gilliéron, dans son appendice B, conteste que le suffixe ordinal -isme ait pu se produire autrement que par l'évolution sémantique de disme, considéré comme un superlatif de dis.] L. C.
2. [L'action aurait pu se produire par le seul effet de la ressemblance de forme, même sans aucune conformité de signification, comme fuchsia est devenu fluchsia dans la prononciation populaire, sous l'influence de fluxion, sans qu'il y ait aucun rapport de sens entre les deus.] L. C.
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ou de nature conciliatrice de deus états concurrents, tous deus légitimes (i(s)me, e(s)me, ie(J)me).
La fonétique artificielle a fonctionné aussi, dans des parlers géografiquernent intermédiaires, entre deus aires à fonétique fisiologique.
Dans mon travail sur les noms de l'abeille (page 13), j'ai signalé au point 735 de l'Atlas (Aveyron) une forme urlo « marmite » comme résultant d'une contamination de parlers ayant uro avec des parlers ayant ulo — les uns et les autres sont dans le voisinage du point 735. Cette forme urlo est un produit dû à la fonétique artificielle.
Il doit en être de même d'une forme surla « soûle » (Ardèche), que M. A. Thomas mentionne dans l'Annuaire de l'École des Hautes-Études (19 19-1920). Surla est la tierce forme de sura et de sula, non attestés ; elle doit se trouver, par rapport à ces deus dernières, dans une situation géographique identique à notre urlo. Elle témoigne ainsi d'un « soûle » dont, selon les dires de M. Thomas — ni urlo ni surla ne figurent dans le dictionnaire de Mis- 'tral — sula et sura ne témoignent plus, et qui, par conséquent, se révèle comme ayant eu une extension géografique plus considérable que ne la laisserait supposer un surla né indépendamment de sula et de sura.
S'il est certain qu'une évolution fonétique est à son origine étroitement localisée et s'épant géografiquernent, la fonétique artificielle se présente à nous comme un arbitrage tout désigné aus points de rencontre de deus évolutions contraires.
Ce n'est pas son existence qui doit être pour nous une cause d'étonnement, c'est sa rareté — la langue de Mistral mise à part.
Aussi considérons-nous notre petite cueillette, qu'une observation attentive ne manquera pas d'ailleurs d'enrichir,
comme un reliquat d'un procédé linguistique autrefois beaucoup plus répandu. Dans des rapports de langue locale avec la langue littéraire, ce procédé linguistique, selon notre conception, aurait été effacé par l'unification des parlers locaus en parlers régionaus et par l'adaptation toujours plus fidèle des parlers au français.
Pour admettre presque nécessairement une fréquence beaucoup plus grande de la fonétique artificielle dans des parlers d'autrefois, il suffit d'admettre qu'autrefois les parlers populaires étaient plus combatifs vis-à-vis du français qui les envahit, et cette concession qui refusera de nous la faire ?
Le procédé de fonétique artificielle était non seulement un procédé qui a paru naturel à des parlers intermédiaires, il s'est présenté comme naturel à des écrivains régionalistes : il leur a servi à démarquer les mots français, ausquels ils recourent avec ou sans utilité, et à leur donner une allure régionalisante, en associant l'élément régional à l'élément français compétiteur. Ces écrivains nous révèlent une fonétique doublement artificielle.
C'est le cas de la langue mistralienne ou félibréenne.
Déjà nous avons eu l'occasion d'y signaler l'irradiation 'de vierge français dans de savantes dérivations inconnues du français (Vierginie, vierginaî). De même que l'examen de la diftongue ie a suffi pour nous révéler en français la présence de la fonétique artificielle, la diftongue ie du provençal mistralien nous suffit pour nous révéler la nature de la fonétique doublement artificielle.
On sait que fermer d'affirmer est né, au nord de la Loire, de conditions particulières à la région et de l'évolution sémantique de fermer à « clore avec un fer » . Ces conditions et cette évolution n'ayant pas existé dans le Midi, fermer y est resté à son étape sémantique « fixer-assurer-
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affirmer » — cette dernière valeur « affirmer » étantformellement reconnue par Mistral. Donc le Midi n'avait aucun besoin d'emprunter affirmer au français; il le lui emprunte néanmoins, comme nous avons vu qu'il empruntait inutilement vierge. Le Midi, ayant claudere « fermer » intact de pénétration par « clouer », n'avait pas non plus besoin de fermer français « clore » ; il le lui emprunte cependant partiellement (voir carte fermez de l'Atlas), et ce fermer provençalisé jure avec le fermer provençal et indigène « fixer-assurer » (avoir les yeux « fermés », tout en pouvant être, comme en italien, avoir les yeux « fixes » et « ouverts », peut signifier aussi les avoir « fermés, clos» !)
Mais que deviendra Y affirmer français ? Affirm.., comme en Dauphiné, par exemple (selon Mistral) ? Le démarquage serait franc, correct, conforme au procédé suivi par les patois au nord de la Loire — et sans doute aussi par ceus du Midi. Mais affirma serait... trop peu provençal, marquerait trop son origine française ; afferma, d'autre part, ne peut aller, puisqu'il signifie « affermer » ; en le provençalisant par e et en le distinguant de la forme provençale par 17 du français, j'obtiens afierma (cf. orla, -ième), qui est la forme du dictionnaire de Mistral venant en tête d' « affirmer » provençal, et, conséquemment, conferma et ses dérivés seront confierma et ses dérivés.
Il en résulte, pour le Midi, trois firmare latins, un firmare provençal et deux firmare français :
1) ferma « fixer, assurer » (comme autrefois en français) ;
2) ferma « clore avec un fer », emprunté au français, n'ayant de raison d'être qu'en français, doublet inutile de « clore », laissant faussement croire que « fixer-assurer » a pu développer le sens de « clore (avec un fer) » ;
3) fier ma, doubler absolument inutile de ferma « assurer » (afierma, conforma, etc.).
J'en prens à témoin le dictionnaire de Mistral : ]e ferme et 'fafierme que l'on peut dire en provençal )aferme une fermo (« ferme ») ou une fîermo (« raison sociale ») *.
Et, noblesse oblige ! Si je veus emprunter au français le mot firmament— ferma men provençal a existé et s'est berdu ; s'il ne s'était perdu, il serait resté sous cette forme fermamen, comme fermar est resté ferma — , rejetant/rwara^w, trop français, je le provençaliserais volontiers en fermamen, mais cette forme me rapellera formellement et étimologiquement fer m amen « fermement ». Qu'il soit donc fiermamen !
Conclusion : Firm latin devient en provençal ferm, dont Me apparaît diftongué en te quand firm latin est firm en français (fier ma, fiermamen, Fiermin (!!)
Si cette loi fonétique est réellement appliquée par tous les Provençaus, il faut croire que tous les Provençaus connaissent admirablement le français, sans la connaissance duquel il est impossible de parler provençal correctement.
1. Fiermo « firme ». Le mot français manque encore dans nos dictionnaires français, quoiqu'il se lise tous les jours. Je suis autorisé à le provençaliser ainsi que je le fais ici, puisque, autrement, il serait, dans le dictionnaire de Mistral, le seul de sa famille à n'avoir pas la forme que je lui donne, et fiermo doit, conformément à l'ordre établi par l'auteur, figurer en tête des formes de « firme », précédant donc celle de firmo.