‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 55 sur 80 · A. — « PREMIER, SEGOND, DERNIER · texte numérisé non relu

A. — « PREMIER, SEGOND, DERNIER

Le rapport de l'ordinalité du cardinal un avec les autres ordinaus est double. Ou bien il est identique à celui de tous les ordinaus entre eus, et s'exprime, à partir de 20, par unième ; ou bien il lui est particulier vis-à-vis de « dernier », que « dernier » soit l'ordinal de devis (segond) ou qu'il soit l'ordinal de plusieurs (dernier), ce rapport s'exprime par premier.

Premier, concurrent et successeur àeprim sorti de la sfère de l'ordinalité de par son expansion sémantique, premier, préféré peut-être à prim à cause du dissillabisme qui lui est commun avec ses opposés « segond » et « dernier », représente le bout initial d'une chaîne ordinale dont l'autre bout est tenu par derrain. Premier est opposé à derrain, dont il n'est en quelque sorte qu'un comparatif. L'opposition est une raison d'être pour l'analogie. Il en résulte, d'une part, pour « premier » la forme analogique faite d'après derrain, soit premerain ; d'autre part, pour « derrain » la forme analogique faite d'après premier, soit derrenier.

La dualité qui en résulte se révèle comme une superfluité : premier-dernier suffisait, premerain-derrain suffisait.

La langue, qui va pouvoir, du fait de cette dualité, dire

indifféremment premier -derrain et premerain-dernier ne tolérera pas cet illogisme.

Le fait que c'est premier-dernier qui reste nous montreque le couple derrain-premerain était le résultat d'une manœuvre vaine, d'une analogie contrefactrice qui ne tenait pas conte du rapport d'ordinalité particulière de premier avec segond : son opposition à segond favorisait, à notre sens, la forme dissillabique de « premier ». Ainsi la concomitance d'un rapport de premier à segond avec celui de premier à dernier fait trionfer premier àepremerain.

Derrain, soumis à Tordinalité, était exactement ce que notre ultime toutrécent, que, désordinalisé(=« extrême »), nous faisons rentrer dans les ordinaus,en en faisant ultiême, à cause de « pénultième, antépénultième » qui le réclament ou proclament la possibilité de son existence véritablement ordinale.

Premier est la seule de toutes les ordinalités anciennes qui nous soit restée dans le sein de l'ordinalité en -Unie.

Cette unique exception s'explique naturellement selon notre explication à'-ième par le suffixe superlatif -issimum: le cardinal un est seul à ne pouvoir subir la superlativité (le plus., de i, l'extrême de i ?). ■

Comment nos contradicteurs, cherchant à donner au suffixe -iême une origine ordinale ou autre que superlative, expliqueront-ils cette exception — la forme unième existant réellement à partir de 20 — : je l'ignore.

Quant à nous, qui avons une excellente raison à faire valoir contre la possibilité de la naissance tf unième « premier », nous devons cependant en faire prévaloir une autre pour expliquer pourquoi -ième, une fois dépouillé de toute valeur superlative — ce qui est advenu à ce suffixe lors de la disparition d'issimum superlatif qualificatif > isme — n'a pu produire, comme suffixe exclusivement ordinal, l'or-

PATOLOGtE KT TERAPEUTIQUE VERBALES 95

dinalité unième « premier», alors qu'il avait une puissance analogique suffisante pour former de tant : tantième et pour transformer ultime en ultième.

Si, contrairement à segonà qui s'adjoint deusième, premier ne s'adjoint pas unième (Yunième de 9 personnes, par ex.), c'est qu'il a tenu bon grâce à sa fonction d'opposé à dernier.

Mais, dira peut-être l'un de nos contradicteurs, nous faisons nôtre votre explication : unième « premier » n'est pas né lors de la formation de la nouvelle ordinalité en -issimum précisément pour la raison que vous alléguez en faveur de la persistance anormale de premier.

Au lecteur de juger si, suffisant, à nos yeus, pour expliquer la non-création par analogie d'une unique ordinalité isolée, l'antagonisme de dernier est une digue capable de préserver premier, à rencontre de ce qui arrive à segond, d'un débordement pareil à celui à' -ième qui recouvre la cardinalité entière .. sauf celle de l'unité.

Pour moi il n'y a pas de doute : la conservation exclusive de premier dans l'ordinalité en -ième est la preuve matématique qu-ième est un suffixe superlatif, à moins qu'il ne me soit démontré qu'il y avait en français un autre suffixe susceptible de s'appliquer à toute cardinalité hormis à celle de l'unité *.

« Segonà », ordinal par rapport à « prim, premier » était collatéral d'autre qui trouvait sa raison d'être dans l'un. « Segond » n'était qu'un comparatif (ail. « der andere »),

1 . [Je crois que premier a pu se maintenir, non seulement à cause de son opposition à dernier, mais encore en raison de l'extrême fréquence de son emploi, comme le latin sit a persisté à côté des formes refaites siam, sias, etc. Sans ces raisons, l'analogie eût été toute-puissante quand la superlativité incluse ou introduite dans -ième n'a plus été senties.] — L. C.

comme derrain ; il fallait qu'il fût capable d'être ordinal en dehors de « premier » et par rapport à d'autres : de là deuxième. Premier lui-même (ail. ersterer), comparatif de segond devait avoir pour collatéral un superlatif ordinal ; de là unième qui ne fonctionne que lorsqu'il y a pluralité excédant 2, soit, pour lui, à partir de 20.

Que l'usage ne s'en soit pas tenu rigoureusement à la valeur originaire de segond — j'entenspar là la valeur qu'il avait au moment où commence l'ordinalité en -ième — en un milieu mouvant, cela est naturel.

Cependant, s'il en était de segond, par rapport à deusième, comme Littré le croit (« cette raison, tout arbitraire » — segond terminant une énumération après premier — « laisse prévaloir l'usage »), il y a longtens que segond aurait disparu de la langue : il en aurait disparu en même tens que les ordinaus tiers « troisième », quart « quatrième », etc. S'il n'a pas disparu, c'est que l'usage n'a pas encore éteint sa valeur originaire, quoiqu'il la fasse vaciller.

Le D. G. a vu dans prim, sisme, disme des ordinaus capables d'influencer analogiquement tous les autres ordinaus indistinctement. Pour ma part, je ne comprens pas une action analogique d'une portée aussi générale, et émanant d'un membre de l'ordinalité que rien ne distingue plus particulièrement que tout autre pour exercer cette action (analogie s'exerçant à l'aveuglette). Par contre, je conçois fort bien une action individuelle de premier et sur premier , vu la dualité de ses rapports avec « dernier de deus » et « dernier de tous », d'une part, et avec les autres ordinaus, d'autre part. Je vois dans premerain et dans dernier des analogies dont je trouve la raison d'être dans des rapports d'ordinalité particuliers ; je vois dans la survie de segond à côté de deusième une raison d'être dans son rapport primitivement exclusif avec premier de deus, rapport qui

PATOLOGIE ET TERAPEUT1Q.UE VERBALES 97

nest plus que vaguement perçu, selon Littré du moins, et dont l'expression se confont avec celle du rapport avec toute autre ordinalité, c'est-à-dire avec deusième .

La survie de segotid, collatéral de deusième, dans l'ordinalité actuelle dépent uniquement de l'existence de premier, lequel doit lui-même sa survie dans l 'ordinalité en -ième à la circonstance que cette ordinalité est formée au moyen d'un suffixe superlatif, à l'application duquel il est naturellement rebelle.

Les formes analogiques dernier, premerain exprimaient bien leur rapport ordinal particulier, et le rapport de premier à segond peut n'avoir pas été étranger au trionfe de ùremier-deniier.

B. — Disme et ses composés

Pensant qu'elles militent en faveur d'un suffixe ordinal -i(s)me, sorti des composés refaits de disme « decimum », M. Clédat me signale en ancien français des formes ordinales composées de decimum, notamment celles detredecima qui, dans Godefroy, sont trente (1342), treisme (1373, 15 16), treyme (1395). Ces trois formes, liégeoises, désignant l'Épifanie, le treizième jour après Noël, autorisent M. Clédat à établir l'existence d'un tipe français treisme, dans lequel le d de tredecima est tombé régulièrement, malgré la composition du mot, et a été exactement traité comme celui de die dominica donnant dimanche. Ce treisme corroborerait l'hipotèse de *ondisme, *quindisme comme prédécesseurs de on^isme, quin\isme.

*Ondisme, *quindisme seraient à onTJsme, quin^isme ce que *mandueest à manjue, dit M. Clédat.

Je lui ferai remarquer que manjue est un intermédiaire fort naturel entre une forme *mandue étimologique et ce

qu'elle est appelée à devenir, c'est-à-dire mange, d'après manger, mangeons, par besoin d'unification dont la langue témoigne à tout âge, et dont la contre-partie est manjuer d'après manjue et pourrait même avoir été plus anciennement. manduer, si l'analogie a manœuvré dans la plénitude de ses possibilités. En quoi onçisme et quin%isme remplaçant *ondisme et *quindisme sont-ils semblables à manjue remplaçant *mandue ? Y a-t-il dans on^isme, quin^isme une tendance que l'on puisse comparer à mandue ;> manjue ? *Ondime, *quindime étaient undecimum, quindecimum . Si c'est pour se rallier à on%e, quinze qu'ils deviennent ontjsme, quinzjsme, c'est donc qu'ils se séparent délibérément de disme.

*Ondisme, treïsme, *quindisme — et, cas échéant, d'autres formes composées de decimum — constitueraient une série, d'où aurait pu naître un suffixe -isme ordinal, appliqué à d'autres cardinaus que di%, on%e, treize, quinze — et appliqué à ceus-ci eus-mêmes.

Mais, à quoi bon chercher dans l'ordinalité ancienne le suffixe apte à s'appliquer à toute la cardinalité, si ce suffixe ordinal ne peut rendre conte des formes qu'affecte la superlativité qualificative en -issimum, laquelle, sous son triple aspect, marche de pair avec celles de l'ordinalité en -isme (saiutisme, saintesme, saintiesme — disisme, dises me, disiesme) ? Est-il permis de chercher une solution à la moitié d'un problème? Est-ce l'ordinalité qui est une superlativité, ou serait-ce la superlativité qui serait une ordinalité? Est-ce sanctissimum qui provoque *centissimum et *decissimum, ou est-ce centesimum et decimum qui provoqueraient *sanctesimum et *sanctecimum, voire même, selon le D. G., *seximum qui provoquerait *grandeximum.

Toute recherche d'un suffixe ordinal capable de gérer

PATOLOGIB ET rÉRAPEUTIQJEJE VERBALES 99

rordinalité en -Urne indépendamment de la superlatiyité

qualificative est sans objet.

Lorsque, à propos de l'explication donnée par le D. G., j'ai écarté l'hipothèse d'après laquelle decimum et *seximum auraient fourni le suffixe ordinal -i(s)me, -e(s)tnes ~û(s)me, j'ignorais l'existence des composés de decimum.

Même si j'admès la réalité de treïsme, *ondisme, *quindisme et d'autres composés encore, il n'y a pas lieu pour moi d'examiner si ces formes, venant à l'appui de disme, remettent en question l'origine du suffixe ordinal -unie, telle que je la conçois, pas plus qu'il n'y a lieu d'examiner si c'est, comme le pense M. Clédat; le suffixe ordinal remontant à -esimum (centesme, Caresme, etc.) que nous retrouvons comme ordinal dans la forme segondaire en •csmeàz la nouvelle ordinalité, puisque ni -isme, ni -esme ordinaus ne sauraient rendre conte de la collatéralité exacte des formes du superlatif qualificatif en -issimum avec celles de lordinalité en -iême.

Sans avoir connaissance de la démonstration que M. Clédat m'annonçait', j'ai cherché à me rendre conte en quoi les données qu'il me signale peuvent modifier mon point de vue.

Si ces données ne me font changer d'avis sur la genèse et la nature du suffixe ordinal -ième, elles m ont, du moins, révélé certaines lacunes dans mon argumentation, et ont modifié mes idées sur des questions segondaires.

Ce sont les objections de M. Clédat qui m'ont fit it reconnaître dans disme « decimum » (éventuellement dans sisrne « *seximum ») le point de suture par lequel lordinalité participe h la conception de la superlativité, et qui .m'ont fait modifier en ce sens les premières rédactions de mon

Page 1