SUR DES MOTS FRANÇAIS INVARIABLES
auprès, autour, auparavant, aujourd'hui.
Auprès est bien distinct de après, il est = à le près, il est, nous dit-on, du xvie s. Cette origine de à le près ne surprend pas les lexicographes. Ils se contentent de nous dire qu'il a succédé à un emprès de l'ancien français (D.G.-L.), ou ils n'en parlent pas du tout (Dict. étym. de Meyer-Lùbke). Il mérite cependant de les intéresser : où au va-t-il se nicher ?
Auprès est à emprès ce que autour est à entour. Ils sont tous deux de la même époque et témoignent d'une singulière puissance analogique d'au, si ce n'est plutôt d'une décrépitude très accentuée de en. La décrépitude d'en, à elle seule, ne saurait expliquer l'abandon d'emprès et d'entour ; car elle n'a pas été telle que en n'eût pu continuer à préciser près et tour, puisqu'il nous est parvenu encore avec sa valeur étymologique et en état d'être revivifié (après ses escapades fatales en el et en es).
Auparavant (à -\- le -\- par + avant !), qui est de la même époque que autour et auprès dit assez clairement quelle est la part qu'il y a lieu de faire à la puissance analogique d'au dans les créations autour et auprès, et nous fait augurer le trouble qu'au va apporter dans les substantifs qui se trouveront aux prises x avec lui et qui font l'objet de la présente étude. Littré, à propos d'autour, fait la remarque suivante : « il y aurait plus de clarté
i. Aux prises : voilà une expression à laquelle je n'ai pas songé durant mes vacances et dont je vais devoir parler plus loin.
si Ton écrivait au-tour, avec un trait d'union ; on comprendrait immédiatement l'emploi de ce mot construit soit avec de, soit absolument. » Ne pouvait-il pas en dire autant de emprès, intour, auprès et auparavant ?
Hui <C hodie est un mot malheureux, beaucoup plus malheureux que ne l'a été hier << heri, bien que celui-ci se distende chez les Parisiens pour paraître avoir plus de corps : le provincial — celui de l'est du moins — est surpris de les entendre dire hi-er, avant-hi-èr même (où la distension serait moins de rigueur). Ce n'est pas ici le lieu de retracer l'histoire fort intéressante de hier et de hui dans nos parlers romans \ Retenons-en seulement que hui, dès lexme s. (D. G.), a besoin d'un renfort. Ce renfort lui vient d'où ? De au jour, et nous avons au jour de hui. Ayant à répondre à la question quand, hui y répond par au jour, qui est, par au, l'expression la plus attitrée des représentants de jour appelés à répondre à la question quand. Lorsque, plus tard, au jour de hui aura ou semblera avoir besoin d'un nouveau renfort, derechef ce sera au jour qui sera appelé à l'aide. Nous aurons alors : au jour d(è) au jour d(e) hui.
Grand scandale pour les grammairiens ! Il est plaisant de voir Littré ferrailler pour maintenir haut et ferme, et autant que faire se peut, la tradition de la latinité et couper les ailes à la tradition française.
« Le jour d'hier meurt en celui du jour d'hui, et le jour d'hui mourra en celui de demain » (Montaigne).
Pédanterie que de ne pas vouloir nous laisser dire :
« Le jour d'hier meurt en celui d'aujourd'hui, et le jour d'aujourd'hui mourra en celui de demain » (comme Lamartine ne l'a « pas mal employé » dans : « l'univers est à lui. Et nous n'avons à nous Que le jour d'aujourd'hui ».
i. Il ne faudrait pas se laisser tenter de traiter sur pied d'égalité hui et hier au point de vue des substitutions lexicales dont ils sont l'objet. Hui avait non seulement plus de facilité à se faire substituer que hier (cf. ermain au soir, ersoir au soir), mais il avait plus de droit à recourir à jour (au jour d'hui, ce jour d'hui, mais moins bien au jour d'hier et surtout pas ce jour d'hier). De là la question y a-t-il dans la succession à hui davantage déchéance de hui que puissance analogique de au jour ?
Tant de pruderie vis-à-vis de jusqu'à aujourd'hui, alors qu'on ne montre pas le moindre étonnement vis-à-vis de : au par avant !
Mais trêve de bavardage ! C'est dès le xme s. qu'hui a eu recours à au jour, et que la langue, se moquant des pléonasmes que découvrent les savants, y a eu, et de nos jours, derechef recours. Cest donc pendant une longue période de temps que au jour, répondant à la question quand, s'imposait à un adverbe de temps répondant à la question quand.
iv. au réclame en français
l'agglutination de l'article.
Nous avions, en français, des mots qui, comme ombre saintpolois et beaucoup plus que nuit dans le nord, étaient des isolés. Par là, ils se prêtaient tout particulièrement à subir l'action analogique d'au dans des fonctions tout particulièrement dévolues à celui-ci.
Endemain était l'un de ces mots. De même que hier avait donné l'autre hier {l'autrier), endemain devint V endemain, et comme V endemain s'employait le plus souvent parallèlement à au jour, au matin, au soir, etc., qu'il répondait à la même question quand, il devait s'associer à eux formellement. Il le fit comme ombre >► lombre. De là : au lendemain et, par conséquent, le lendemain (au soleil : à l'ombre > au soleil, au lombre > le soleil, le lombre = au jour : à l' endemain > au jour, au lendemain >> le jour, le lendemain) qui n'avait d'ailleurs pas à changer de genre comme ombre.
Endii n'était pas moins un isolé qu endemain. Au (marché p. ex.) répondait à la question où. C'est à cette question que répondait à Tendit. Au lendit est né comme au lendemain, le lendit comme le lendemain. Un hasard — je me demandais pourquoi encan (in quantum) ne serait pas devenu lencan, puisqu'il est dans les mêmes conditions d'isolement que endemain et endit —
me fait trouver mieux encore qu'une identité avec endemain et endit, il me fait trouver la phrase suivante du xive-xve s. « acheter comme au inquant » (D.G. et G.), qui est la formule même que nous avons dû imaginer, parce que contraire à la grammaire, qui est l'intermédiaire entre à Fendit et au lendit, intermédiaire nécessaire et de l'existence duquel on aurait pu — et pourrait encore — douter, si démonstratif et si nécessaire qu'il soit à notre interprétation. Qu'a-t-il manqué à encan pour être au lencan > le /encan ? A-t-il été restauré étymologiquement ? Au inquant devait infailliblement être ou devenir au lencan. Ne faut-il pas croire que le peuple allait faire — s'il ne l'a pas réellement fait — au lencan > le lencan l . Si ce mot — ■ inconnu en Suisse, par exemple — a échappé à ce sort, c'est qu'il a été retiré de la langue du peuple, ou que l'élément savant et étymologique lui a imposé un retour à encan 2.
Voilà donc deux mots français à article défini agglutiné que je m'explique par une analogie émanant de la contraction de la préposition à avec l'article masculin. Est-ce à dire que j'attribue l'agglutination de l'article défini partout où elle se présente à la même influence ? Loin de là. L'agglutination est un accident, et peut avoir diverses origines. Encore faut-il qu'un accident soit naturel, et telle qu'on nous a présenté l'agglutination jusqu'ici, je ne l'ai point trouvée naturelle ni plausible.
J'ai d'ailleurs expliqué loriot par merle oriot {mère loriot), absolument comme je m'explique il y a belle heurette par bel l(e) heurette, incompris (ce qui équivaut à isolé) à Paris et à l'époque où meure (moram) devenait mûre 3 — de là il y a belle lurette.
J'aurai à parler plus loin d'un autre cas d'agglutination, celui de lierre.
1. [Je puis dire à M. Gilliéron qui m'a prié de relire ces articles avant de les remettre à l'imprimeur qu'on dit « le » lïkà en patois et le lekû en français populaire dans la vallée de la Haute-Moselle] O. Bloch.
2. Ne serait-ce pas un tour que nous auraient joué de savants (commissaires) priseurs, qui savent encore aujourd'hui nous imposer leur appellation, pourtant défraîchie ?