V. — Au RÉCLAME EN FRANÇAIS LE PLURIEL DU SUBSTANTIF
Nous avons vu jusqu'ici l'action analogique d'au, répondant aux questions où et quand, s'attaquer à des mots isolés. Les mots qui veulent obéir à cette action sont obligés d'afficher une cocarde qui le leur permette (agglutination de l'article défini). C'était une condition expresse d'admission dans le rang, puisque au lui-même ne vit que devant consonne.
Mais qu'allaient faire les mots à à V et à la qui étaient tout aussi dociles quombre, endemain, endit à suivre au, expansif, annexionniste, et qui ne le pouvaient pas, parce qu'il leur était impossible de se dégager de l'étreinte où les tenaient d?autres fonctions grammaticales ou — et surtout — les membres de leur famille, qui ne pouvaient prendre part à l'escapade que proposait leur parent, leur chef de file ?
Si à ïentour allait devenir au lentour, dirait-on le lentourage, lentourer, lentourner, la lentournure, comme le saint-polois a pu avoir réellement le lornbre, lombrer, le lombrage, lombrageux ?
Ici se montre l'ingéniosité dont est capable la langue française, que les phonéticiens ont toujours considérée comme une enfant en nourrice chez le latin, alors que nous la considérons comme ayant depuis longtemps acquis le droit de réclamer ses comptes de tutelle, et de se révolter contre l'action physiologique qui procède brutalement et sans égards pour les filiations psychologiques, pour la filiation des idées.
Tous ces mots à à V et a la, incapables d'afficher au singulier la cocarde qui leur permette de suivre au, ont un point commun avec lui et qui va leur permettre de s'y adjoindre : ils font au pluriel aux, comme au fait aux, et, par un pluriel, contraire à ce que devait être logiquement leur forme en combinaison avec la préposition à répondant à la question où, ils seront dans le même rang que les singuliers en au.
De là une foule d'expressions, répondant à la question où, qui
devaient logiquement apparaître sous la forme du singulier et qui n'apparaissent que sous la forme du pluriel, certaines sous Tune et l'autre forme, réservant celle du singulier pour indiquer Faction, celle du pluriel pour indiquer le lieu.
Du substantif précédé de aux naîtra un nouveau pluriel, qui, sémantiquement, pourra ne pas être synonyme de l'ancien, et produira ainsi une équivoque, contre laquelle protestent les grammairiens, qui ne se rendent pas compte de l'origine de ce second pluriel (voir notamment ci-dessous les abois « aboiements du chien » et les abois « état de la bête traquée par les chiens aboyants ». Les abois du chien et les abois de sa victime ! La langue mettra ordre à cette équivoque). D'autre part, depuis la bifurcation de à /', à la à au, le substantif primitif peut lui aussi, de son côté, avoir pris un nouvel essor pluriel qui formera équivoque avec celui qui est né à la station aux du trajet de à 1', à la à les second pluriel (approche >> les approches (terme de guerre) : aux approches (de la ville) > les approches), et il en résultera derechef pour la langue un compte à régler.
Si Lafontaine disait encore « on tremble à l'environ, » il est évident qu'il n'y avait aucune raison logique pour qu'on remplaçât à l'environ par aux environs, pour qu'on en fît un mot exclusivement pluriel (les environs), auquel Littré réserve un article spécial à côté de environ.
Il en est de même en tous points de *aux alentours (> les alentours) qui est un à Valentour logique (« il envoya sonner le tabourin alentour de la ville » — Rab.), délaissé parce que au exerce sur lui sa puissance analogique. Littré a deux articles : alentour ou a ï entour et alentours s. m. pi.
Les entours, qui semble céder le pas, de nos jours ', à les alentours, a la même origine que ce dernier (< aux entours), et entour, comme alentour, n'avait aucune raison sémantique pour ne pas rester au singulier (à r entour de celui, a V entour de ce lieu). Seul le besoin de rattachement à au (> aux entours) a
1 . Il est peut-être regrettable que l'on ne conserve pas : les entours (d'une personne), les alentours (d'un lieu).
l6 PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE VERBALES
motivé sa pluralisation. Littré dit qu'entour « ne s'emploie guère qu'au pluriel » et il donne, en effet, 10 exemples de l'époque moderne qui ont tous ce mot au pluriel, 8 exemples du xne au xvie s. qui l'ont tous au singulier.
La pluralisation d'entour et d'alentour qui, conformément à son origine, faisait de ces deux mots des termes désignant plus exclusivement un lieu, a rendu nécessaire le moderne entourage, refait sur le verbe et ayant bien sa raison d'être ; car si Yentour a désigné ou pu désigner « l'entourage d'une tombe », par exemple, il ne le pourrait plus guère après l'évolution qu'il a subie. Saurons-nous conserver à entourage sa raison d'être dans la langue ? On peut en douter {dans l'entourage il y a beaucoup de débits de vin : cela s'entend dire). Entourage ne va-t-il pas prendre, lui aussi, le chemin de l'équivoque, aurait-on créé le mot vainement, et la langue va-t-elle devoir se remettre à l'œuvre ?
Si Littré était toujours conséquent avec lui-même il aurait dû faire deux articles de abord et abords, comme il en a fait deux de environ et environs, d'alentour et d'alentours. Il remarque que dans le sens de « approche de deux personnes et accueil qu'on se fait réciproquement » abord « n'a pas de pluriel », que, par contre, abord s'emploie au pluriel seulement pour désigner « ce qui entoure un monument, une localité, une place de guerre ». On ne peut dire mieux en faveur de mon explication : l'abord marque l'action, les abords < aux abords marque le lieu, le sens susceptible d'être absorbé par au. Il y a aux abords de l'île une quantité d'écueils qui en rendent l'abord dangereux.
A l'approche et aux approches (>> les approches) sont l'exact parallèle de à l'abord et aux abords (> les abords) ; mais dans ces deux exemples la possibilité d'un pluriel se rattachant sémantiquement aux singuliers approche et abord (voir ci-dessus) en a quelque peu obscurci l'état réel et logique. Aussi Littré n'en faitil pas deux articles distincts. Les auteurs, d'ailleurs, ne nous paraissent pas avoir exactement conscience de la différence qu'il y a réellement — qu'il y a ou qu'il devrait y avoir — entre approche et approches. Leur style ne pourrait que gagner en préci-
sion, s'ils avaient conscience de la genèse de ces pluriels de lieu, opposés aux singuliers de l'action, et c'est ici que Littré aurait pu intervenir utilement *.
A l'approche de l'ennemi, nos troupes se retirèrent aux approches de la ville.
Je ne vois pas du tout pourquoi l'on dirait (être) aux aguets de préférence à à Faguet, si ce n'est parce que au a exercé ici sa puissance analogique de la manière que j'ai dite. Aussi, voyez ce qu'en dit Littré : « L'Académie ne donne aguets que dans les locutions : se tenir aux aguets, être aux aguets, mettre aux aguets ; maison pourrait le dégager de cette chaîne et le remettre dans la circulation, non seulement au pluriel, mais aussi, comme Malherbe, au singulier et dire les aguets de la fraude, l'aguet avait été dressé. » On voit que pour l'Académie le pluriel les aguets n'est pas encore sorti de aux aguets. Qu'en ferions-nous ? Littré ne donne aguet que sous sa forme plurielle ; le Dict. Gén. le donne sous sa forme singulière, tout en disant qu'elle est vieillie, et celui-ci a raison, puisque Malherbe l'emploie au singulier dans le sens d' « embuscade » et que Molière, dans le même sens, l'emploie au pluriel. Mais ce singulier de Malherbe n'existe plus, le pluriel de Molière n'existe plus. En voulant ce singulier, Littré demande la restauration d'un mot disparu, en voulant ce pluriel, Littré demande #un mot qui n'aurait pas le même sens que le singulier, et qui, sortant de (être) aux aguets (action de guetter), serait parallèle à écoutes sortant de aux écoutes.
i. Je lis en ce moment « à l'approche des fêtes de Noël ». C'est parfait ; car les fêtes de Noël approchent ; mais « à l'approche de la tombe » réclame une autre interprétation, la tombe n'approchant pas. « A l'approche de la mort » (personnifiée) coexiste avec « aux approches de la mort » (non personnifiée) sans que les deux locutions soient réellement synonymes. « A l'approche de la tombe » ne peut signifier qu'au moment où l'on approche de la tombe, et non « aux approches de la tombe ». C'est ainsi que j'interprète le passage où M. G. Protat dans sa Réforme de l 'orthographe dit, en parlant du ministre Berthelot « avec cette espèce de double vue que donne l'approche de la tombe ». M. Protat va bien rire de me voir jouer le rôle de puriste, lui qui sait que j'écris plus incorrectement le français que n'importe quel candidat au baccalauréat.
Iô PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE VERBALES
Ce pluriel n'est pas né (l'autre a disparu avec son singulier) : laissons-le où il est, si nous ne voulons pas voir s'élever des contestations semblables à celles auxquelles ont donné lieu les deux pluriels les abois (voir-ci-dessous).
Je ne comprends pas que l'on soit aux écoutes de préférence à à V écoute, pas plus qu'on serait de préférence aux téléphones <\uau téléphone. Les écoutes, sorti de aux écoutes, serait, à côté de « écoutes » de couvent, ce que sont par rapport à l'ouïe les aguets par rapport à la vue, sorti de aux aguets, à côté de les aguets de Molière (« exposée aux aguets des rusés séducteurs »).
On a une prise avec quelqu'un (une querelle) D. G. Donc : on est en prise, à prise, à la prise avec quelqu'un — non pas ! — on est aux prises avec quelqu'un. De la sixième rubrique de l'article prise, Littré pouvait tout aussi bien que pour environ, etc. faire un article à part.
Être aux abois. Littré a le vague sentiment que des expressions telles que Y aboi d'un chien et être aux abois pourraient être divisées en deux ; aussi a-t-il un article abois, qui ne fait que renvoyer à aboi, il est vrai. Ni Littré, ni le Dict. Gén. ne se rendent compte de la double origine du pluriel abois. L'un est le pluriel direct d'aboi, l'autre est un pluriel tiré de (être) aux abois (< être à F aboi influencé par la puissance analogique à' au) .
Seule cette distinction explique, à mon avis, les dissentiments entre Corneille et Voltaire, et l'embarras de Littré pour expliquer pourquoi « on use moins librement » d'un terme qui peut entrer « dans le meilleur style ».
« Voltaire, sur le vers de Nicomède [Et ces esprits légers, « approchant des abois, Pourraient bien se dédire une seconde « fois] remarque que l'expression des abois, qui par elle-même « n'est pas noble » [Elle n'est pas noble comme pluriel direct d'aboi, elle l'est comme pluriel tiré de aux abois, en tant que r= aux abois, comme le cerf et le chevreuil] « n'est plus d'usage aujourd'hui » [aboiements intervient à propos pour éviter la confusion des deux abois ']. « Néanmoins cette expression est restée,
i. On peut être assuré que les pluriels nés sous l'influence analogique d'au {aux... > les) ont fait souvent la fortune de dérivés tels que aboiement,^ même ils n'en ont fait naître (cf. plus haut entourage).
à juste titre, dans l'usage, et elle n'a rien qui l'empêche d'entrer dans le meilleur style » [pour être critiquée comme celle de Corneille par Voltaire ?] « Seulement on en use moins librement qu'au xvne s. » [et pourquoi, si elle est bonne, claire, non équivoque ?] a et on peut voir plus haut quelques emplois qu'en fait Corneille et qui paraissent un peu surannés » [pourquoi, si ce n'est parce qu'elle a paru équivoque ?]. Litlré.
Et ailleurs : « Faites cesser les aboiements de ce chien, et non pas Faites cesser son aboi ou ses abois ». Laveaux. [Et cependant : « Aux chiens qui dans le ciel poussaient de vains abois ». D. G.]. Comment les abois (action) des chiens pouvait-il marcher de pair avec les abois (situation) où se trouvent les cerfs au milieu des abois (aboiements) des chiens ? Comment l'accouplement de ces deux pluriels aurait-il pu passer sans protestation ? En ce temps-là, le chien avait ses abois (pluriel direct ou primaire) comme le cerf avait les siens (pluriel indirect ou secondaire). Chiens et cerfs avaient leurs abois, et ceux-ci différaient du tout au tout.
Aux fins de. Il y a une certaine analogie entre la confusion qui résulte de l'emploi de deux abois et celle qui résulte de l'emploi de deux fins.
Être sur ses fins (en parlant d'une bête qui va mourir), les quatre fins de F homme, les fins de lune, etc, montrent évidemment les fins dans sa forme plurielle directe de la fin ; mais en est-il de même de mènera ses fins, tendre aux fins, etc. Ceux-ci ne nous montreraient-ils pas un pluriel né de : à fin, à la fin (ci à celle fin ou, dénaturé, à seule fin), par action analogique d'au répondant à la question où > aux fins de > les fins ?
Sinon, comment expliquer, par exemple, la définition suivante (L.) : « A ces fins [plur.], afin d'effectuer l'objet [sing.] qu'on se propose. » Pourquoi pas uniquement^ cette fin, qui se dit aussi et avec la même valeur ? Dirait-on semblablement : d ces intentions [plur.], afin d'effectuer X objet [sing.] qu'on se propose ?
Si je ne me trompe pas, que de locutions susceptibles d'être interprétées ainsi que je le fais, et que de remaniements à faire subir aux divisions sémantiques dans nos dictionnaires !
Peut-être n'est-il pas inutile de prévenir une objection qui pourrait être faite à notre explication de pluriels anormaux par la puissance analogique d'au répondant à la question où.
Nous avons, dira-t-on peut-être, des pluriels qui, à l'analyse qu'on en fait, devraient apparaître préférablement sous la forme de leur singulier. Tel se tenir sur ses gardes (mais se mettre en garde, prendre garde *). Il en' est de même qui, au premier abord, paraissent ridicules, tel : s'asseoir aux côtés de quelqu'un (mais à côté d'un objet) : S'asseoir à droite et à gauche, en même temps ?
Si ces pluriels existaient par analogie à ceux que nous avons examinés ci-dessus, nous ne manquerions pas de dire : a-t-il fallu que la puissance analogique d'au fût grande pour aboutir à l'absurde : assieds-toi à mes côtés ( < aux côtés de) ! Mais, il n'en est rien.
D'autre part, il ne faudrait pas croire que ces pluriels, suspects, voire même ridicules, à première vue, puissent fournir une explication applicable aux nôtres ; car les côtés, les gardes de s'asseoir aux côtés de et de se tenir sur ses gardes sont identiques sémantiquement à le côté et la garde, qu'ils laissent exister intacts (assieds-toi à mon côté, prends garde), et si les côtés, les gardes sortant de s'asseoir aux côtés de et de se tenir sur ses gardes existaient — ils n'existent pas en réalité — ils ne seraient pas équivoques avec les pluriels directs de le côté, la garde. Il n'en est pas de même d'environ, d'alentour, etc .
Les environs a détruit l'environ (il demeure dans un environ de
Paris !!).
les alentours » » l' alentour (il demeure à l'alentour !!) les abords » » l'abord (l'abord de l'île a des écueils !!)
i. Un auditeur à mes conférences, un étranger — ils le sont tous — m'a dit aujourd'hui : il faut être sur sa garde.
les approches » » rapproche (l'approche de la tombe est
imminente !!) les écoutes » » V écoute (parlez ! je suis à l'écoute !!) etc.
C'est ce qui fait différer totalement les mots interprétés par une analogie qu'exerce sur eux le contracté au de pluriels qui ne sont que des licences elliptiques x, ne portant pas le moindre préjudice à leur forme singulière et. dont Littré se garde bien de les séparer, et ce qui, d'autre part, empêche de voir dans ces derniers des modèles qui auraient pu être suivis par les premiers 2.