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VI. — Au CONSERVATEUR DE VIEUX MOTS FRANÇAIS

au clair de la lune.

Si le cadre que la phonétique avait assigné à au s'est élargi, que des substantifs ont dû, au prix de leur individualité générique, numérique et sémantique, se résigner à un compromis pour y entrer, subir la loi phonétique imposée à au et à laquelle celui-ci devait rester fidèle, nous étonnerons-nous que ce cadre ait, en dépit d'évolutions lexicales qui semblaient devoir le lui ravir, conservé ce qu'il contenait ? Un aimant ne repousse pas la même matière qu'il attire.

Clair, substantif, est un mot peut-être unique dans la langue. Il désigne la clarté, mais ne s'emploie que lorsqu'il s'agit de la lune. C'est à tort, à mon sens, que les dictionnaires le font figurer sous la même rubrique que il fait clair, il fait jour : il fait clair veut dire, par exemple, « il fait beau soleil », et clair substantif ne s'emploie pas en parlant du soleil (cf. Mondschein,

i. Je comprends : reste, assieds-toi à mes côtés, que ce soit à droite ou à gauche, à l'un de mes côtés ; reste, assieds-toi autour de moi, soit devant, soit derrière, soit à droite, soit à gauche ; sois sur tes gardes, quel que soit le moyen de te garder que tu emploies.

2. Il demeure aux environs = il demeure dans l'un des lieux environ : assis à tes côtés := assis à l'un de tes côtés. Reste autour de moi = reste en un point au tour de moi.

Sonnenschein). Clair doit être un substantif verbal de clairer, comme éclair est le substantif verbal & éclairer. Clairer « luire » a existé en ancien français, et est encore populaire en mainte région : le soleil claire pour tout le monde s'entend couramment en Suisse (les exemples de Godefroy sont de la Bourgogne).

Je disais se promener au soleil, auquel correspondrait, sans action analogique d'au, se promener à la lune, que nous ne disons pas — tellement il est vrai que au et à la ne répondent pas avec la même spontanéité à la question où — avec action analogique d'au, se promener au clair de la lune — je ne me représente pas au lune, comme au lombre de Saint-Pol.

Clarté peut supplanter clair : s'il ne s'impose pas dans se promener au soleil, si cette phrase n'est pas supplantée par se promener à la clarté du soleil, se promener au clair de lune restera l'inséparable parallèle de se promener an soleil, et c'est ainsi, je suppose, que le substantif clair s'est perpétué, mais seulement dans clair de lune. Et voilà pourquoi l'on chantera longtemps encore, comme nous avons chanté, étant enfant :

« Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête-moi ta plume pour écrire un mot ».

C'est d'au clair de la lune qu'est né le clair de lune, aussi bien celui de la chanson que celui du peintre.

S'il n'en est pas ainsi, qu'on me dise pourquoi le soleil qui est clair (« c'est une chose claire comme le soleil en plein midi » — Calvin) se refuse à donner clair de soleil pour donner clarté du soleil, tandis que la lune qui est claire (« Clere luit la lune par la cité antie » — « Clere est la nuit et la lune luisant )>) s'obstine à donner clair de lune, tout en donnant aussi clarté de la lune ?

VIL — Aperçu rétrospectif.

Il a plu à la phonétique de diviser violemment en deux ailes les troupes de substantifs chargés par la préposition à d'une fonction qui consistait à répondre aux questions où et quand. De là :

i) l'aile al > au, où ne se trouvent que des substantifs masculins commençant par une consonne ;

2) l'aile à F, à la, où ne se trouvent que des substantifs masculins et féminins commençant par une voyelle et des substantifs féminins commençant par une consonne.

La loi phonétique qui divise ces troupes de substantifs est de nature impérative : aucun représentant de l'aile an ne saurait passer à l'aile à /', à la, aucun représentant de l'aile a F, à la ne saurait passer à l'aile au.

Cette loi, d'essence purement physiologique, impérative, ne tolérant aucune exception, était contraire à la raison, à la psvchologie de la langue : elle séparait violemment les uns des autres des substantifs qui avaient entre eux d'étroites affinités extra-phonétiques, et les mettait à distance dans ces cadres phonétiques distincts, d'où ils devaient nécessairement tenter d'échapper pour se rejoindre.

Pour franchir la cloison qui les séparait, il fallait qu'ils usassent de ruse, il fallait qu'ils montrassent patte blanche à la phonétique.

Endemain, dans le camp à /', à la, allait-il rester indifférent visà-vis de hui, matin, soir qui étaient dans le camp de an, et vers lesquels l'identité de ses fonctions l'appelait impérieusement ? Non, il n'avait qu'à se présenter sous sa forme lendemain (< Fendemain) pour montrer patte blanche et entrer dans le camp d'au.

Ombre allait-il rester indifférent à an soleil qui l'invitait instamment à se dresser contre lui ? Non, il n'avait qu'à se présenter sous sa forme lombre (> F ombre), à devenir masculin " — à la différence de lendemain — pour montrer patte blanche.

A F alentour, dans un autre camp que autour, auprès, n'avait qu'à endosser son habit pluriel pour rejoindre ceux-ci.

Au clair de la lune coudoyait au soleil dans le même camp. Si la clarté l'appelle hors de son cadre — clair étant désuet

1. Comme nuit est devenu masculin, il est vrai, sous l'influence immédiate de au soir (et non de au jour), mais dans une région toute voisine de lombre masculin .

dans l'acception où au clair de la lune avait cette acception — il restera sourd à cette injonction ; car il est fort à son aise en compagnie de au soleil persistant.

A, répondant aux questions où et quand, était plus fortement accusé par au que par à /', à la {au jour, au matin, au soir plus forts que à la veille), il en est résulté une puissance analogique et rayonnante de au sur à /', à la, puissance capable d'obliger le substantif à changer de genre et de nombre (le lombre, les environs) et à retenir ce que la langue tentait de lui ravir (au clair de la lune).

Ce que la phonétique a fait de la préposition à en combinaison avec l'article défini, elle l'a fait également de en et de de (el et ses successeurs phonétiques, es, du, des).

C'est la préposition en que, en la contractant avec l'article défini et en faisant évoluer l'une de ces contractions (el), la phonétique a le plus maltraitée. Rien d'étonnant à cela, puisque en n'avait que des fonctions exclusivement prépositionnelles — on me permettra cette distinction faite en partant du point de vue préroman — à rencontre de de et de à qui remplissaient des fonctions grammaticales plus étendues, des fonctions de déclinaison, où ils puisaient leur force de résistance '..

La préposition en nous est parvenue ayant perdu, par ses formes contractées, le maniement de l'article défini. En T, en la ne pouvaient la sauver : il me paraît naturel que — contrairement à au, aux, du, des plus puissants par leurs fonctions plus étendues que el et es — la disparition de en le, en les masculins entraînait presque fatalement celle de en /', en la féminins. Ne pouvant plus dire en le pré, en les prés, on ne pouvait plus guère dire en la prairie \ qui était discordant, alors qu'on dit très

i . El village pourra être, en langage savant, remplacé par en le village ; mais le clocher du village n'est pas près de devenir le clocher de le village.

2. El pays et en la campagne devait sonner faux, comme à nous sonnerait faux : par monts et par les vallées {par monts et vallées, par les monts et les vallées,

bien encore au pré et à la prairie, également discordants, il est vrai, mais forts d'une vitalité beaucoup plus étendue et irremplaçable par quelque autre préposition.

N'avons-nous par vu que à /', à la étaient entamés par au en fonction exclusivement prépositionnelle, alors que, en fonction de déclinaison (questions à qui, à quoi), au paraît être analogiquement impuissant vis-à-vis de à /', à la — indice de deux vies bien séparées, dont celle qui est grammaticalement parallèle à el : en le nous est apparue comme non-fixe, comme étant sujette à varier?

Comment fonctionner régulièrement vis-à-vis des mots nouveaux qui entrent dans la langue, et dont l'emploi avec la préposition en aurait réclamé une conscience phonétique — évanouie ? Comment ne pas rétrograder devant d'autres prépositions fortes de leur unité constante, bien représentative d'une unité de fonction ?

La langue moderne combat avec acharnement la diversité des formes dans une seule et même fonction (cf. l'ordinalité en -icme, la disparition du prétérit simple). Elle transforme les intérieurs de cathédrales en de vastes salles à l'aménagement desquelles président seuls le souci de la commodité, de l'acoustique et celui de l'économie.

La préposition en nous est parvenue dans un état d'anémie tel que le français moderne et savant a vainement tenté de la rééduquer.

Il me paraît plus que probable que le passage à travers la langue de el et de es a dû laisser plus d'une trace dans les changements de genre et de nombre qu'ont subis les substantifs. Il y aurait notamment à examiner si le masculin n'a pas

par les monts et par les vallées, par monts et vaux ; mais non pas par monts et par les vallées. — ■ Mouche-guêpe et abeille ? Non ! Mouche-guêpe et moucheabeille, ou guêpe et abeille. Même équilibre). On n'estropie pas une préposition en fonction permanente avec le substantif comme on estropie un adverbe {Ment (comment) que vous dites) : son intégrité est une condition nécessaire à son existence, elle lui est aussi nécessaire qu'au substantif; c'est une condition sine qua non de l'exercice de sa profession.

triomphé définitivement dans des mots tels que duché, comté, évêché, diocèse du fait de el royaume, etc. (> el conté > le conté; mais la Franche-Comté. — >> el diocèse >> le diocèse).

Qui nous dira les conséquences de ce petit « fait divers » que le Dict. Gén. reproduit en ces termes : « puis cette dernière forme [ou < et] a disparu en se confondant au xvie s. avec au (à le) » ?

Je ne m'aviserai pas de vouloir reconstituer l'histoire de Vierre > le lierre à l'aide des quelques exemples que je trouve dans les dictionnaires, ni de la carte de l'Atlas, qui est bien incomplète géographiquement et qui laisse à désirer au point de vue grammatical et botanique — « le lierre » peut avoir été envisagé comme un arbre, de ce chef être masculin, il y a plusieurs espèces de lierre, d'autre part, l'agglutination peut remonter à diverses étapes du mot.

Mais cependant, étant donné que, en certaines régions, il est encore féminin, qu'il existe encore sans agglutination, je ne crois pas m'avancer beaucoup en disant que du partitif — jouant un rôle parallèle à celui de au qui répond aux questions où et quand — a dû causer, en certaines régions, la masculinisation de hedera (particulière à la France), en même temps que l'agglutination de l'article défini qu'il a subie (de Vierre >> du lierre >► le lierre) grâce à une conception identique à celle de chèvrefeuille et de cerfeuil (voir ci-après). Le lierre serait alors l'exact pendant de ombre > le lombre.

Je ne crois pas à un hasard qui aurait fait de milfeuil : la millefeuille — quintejeuille est féminin déjà au xme s. — , tandis que chèvrefeuille et cerfeuil sont restés masculins. L'étymologie populaire qui s'est attaquée à la fleur (millefeuille), n'a-t-elle pas reculé devant « chèvrefeuille » et « cerfeuil », parce que du était le partitif le plus habituel devant les noms de plantes où le feuillage est le plus représentatif (du buis, du thym, du laurier,

du vert, du lierre > de lierre : du chèvrefeuille, du cerfeuil > le chèvrefeuille, le cerfeuil ').

Sémantiquement, il n'a rien manqué à 1' « ivraie » pour devenir, à travers du livraie, un masculin et un mot avec article agglutiné (exactement comme à l'ombre >> au lombre > le lombré). Effectivement, nous avons en maints endroits /f livraie ; car l'ivraie est « une herbe [non pas une fleur, ni même une plante] qui croît parmi le froment » (D. G.).

Sémantiquement, il n'a rien manqué à la chanvre pour devenir le chanvre à travers du chanvre ; car le chanvre est une « plante herbacée. . . » (D. G.). « Le mot est féminin en latin, et ce genre, employé par Lafontaine, est resté dans plusieurs patois ; mais le latin a aussi la forme plus rare cannabum masculin, d'où le genre actuel, attesté dès le xme s. » (D.G.) Est-ce bien sûr que nous ayons le successeur de cannabum ? Je me permets d'en douter : Du chanvre a, pour le moins, « fait triompher » le genre masculin.

Comment ceux qui ont dit que les noms des arbres étaient devenus masculins en français peuvent-ils ne pas s'être aperçus que l'analogie, depuis quelque dix siècles, n'avait pu chômer dans le domaine de la botanique ?

Ne devons-nous pas au partitif^, aussi approprié au « chiendent » qu'au « chèvrefeuille », au « cerfeuil », au « lierre », à 1' « ivraie » et au « chanvre », le maintien de le chiendent, qui n'est pas devenu la chiendent, lorsque dent de masculin devint féminin ? Quel que soit le rapport étymologique de chien avec dent que le peuple conçoive dans le mot chiendent, il l'a décomposé (la dent de chien), il a donc compris sa composition — sémantiquement interprétée justement ou faussement — il a même fait sporadiquement du composé un mot féminin (la chiendent). N'en résulte-t-il pas que chiendent s'est conservé masculin au même titre que au clair de la lune ?

i . Cf. « voilà de la pervenche » . Généalogie des mots qui désignent V abeille, p. 236.

Quels résultats pourrait attendre un professeur qui distribuerait à trois élèves de son séminaire les trois sujets suivants à traiter :

i) les substantifs français qui ne s'emploient qu'au pluriel ;

2) le changement de genre dans le substantif français ;

3) l'agglutination de l'article défini ?

Nous travaillons à notre édifice linguistique comme des manœuvres qui, en l'absence de tout architecte, s'en seraient distribué les parties à édifier et les exécutent à leur guise, selon leurs goûts et leurs aptitudes, chacun indépendamment, de son côté. Ne nous étonnons pas si notre édifice n'a aucun style ou menace même de crouler.

Savons-nous même ce que valent les outils que nous avons en mains, et comment on doit les manier ?

ESSETTE-MOUCHETTE

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