‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 62 sur 80 · L'EST DU DOMAINE GALLO-ROMAN · texte numérisé non relu

L'EST DU DOMAINE GALLO-ROMAN

Dans mon travail sur les noms qui désignent l'abeille d'après l'Atlas linguistique de la France, j'ai cherché à démontrer que moucbette « abeille » n'était pas né consciemment pour remplacer un « abeille » défaillant, mais qu'il était né accidentellement de mouche-ep, que ce mouchette avait disparu, parce qu'il était entomologiquement faux et que mouchette « moucheron » s'opposait à son maintien.

Les arguments que j'ai présentés à l'appui de cette thèse ont, paraît-il, convaincu M. Jabergqui, dans la Romania, tome XLVI, p. 121, a fait de mon travail un compte rendu élogieux — trop élogieux sans doute, surtout si l'on considère la gravité des erreurs que j'y ai commises, selon lui — et attestant une lecture attentive.

L'explication, dont il admet la valeur démonstrative pour un territoire très étendu de la France au nord de la Loire, il ne l'admet pas pour « l'est du domaine gallo-roman » qui comprend « le domaine des patois lorrains, vosgiens, comtois et suisses, au besoin le territoire adjacent de la Champagne, de la Bourgogne et de la Savoie ».

Il y aurait donc eu, selon M. J., deux mouchette, l'un né accidentellement (mouche-ep >> mouchette), et qui a disparu totalement de la région où il s'est produit, l'autre, à l'est, né consciemment, qui serait, non pas « petite mouche », mais, selon lui, « gentille (utile) mouche », et qui, contrairement au mouchette accidentel, s'est maintenu en une aire bien cohérente comprenant 24 points de l'Atlas, à laquelle se rattache immédiatement

une aire suisse essette comprenant 4 points de l'Atlas r. — J'aurais dû, dans mon travail sur l'abeille, exposer comment un mouchette éliminé ailleurs pouvait se maintenir en une aire cohérente dans cette partie de la France.

Ainsi donc, selon M. J., à l'Est, on a, non pas maintenu un mouchette « abeille » accidentel, mais fait naître un mouchette « abeille » qu'ailleurs, en une portion du domaine français beaucoup plus considérable, on a rejeté unanimement quand il s'est produit par accident. Cette antinomie pourra paraître étrange. Mais, en linguistique, pareille antinomie peut ne pas sortir du domaine des possibilités.

M. J. a pour lui la très respectable autorité des textes : ceuxci lui démontrent l'existence de mouchette « abeille » dès le xive s., voire même dès le xiiic s., à l'est de la France, donc aune époque où mouche-ep n'était pas né. Les textes nous démontrent même l'existence de mouche à miel au xme s., alors que, selon moi, mouche à miel est postérieur à mouchette, mouche-ep 2, comme ils nous montrent aussi — ce que j'ajoute aux informations de M. J. — - mouche « abeille » dans getons de mouches dès l'an 1328.

J'ai à mon avoir : de graves anachronismes pour mouchette, pour mouche à miel — et pour mouche. Me voilà en bonne posture ! Mes spéculations d'ordre géographique, que deviennent-elles ? C'est, sans doute, en deux foyers qu'est né consciemment mouchette « abeille » — cette formation antinomique de celle qu'admet M. J. pour la Wallonie (entre autres régions), laquelle est phonétiquement et lexicalement étroitement liée aux parlers de l'Est — ; car il y a, en dehors de l'aire Est, l'aire valaisanne dont « l'âge reste à déterminer » (J.) ! Mouchette « allumette » ne sépare pas violemment l'aire Est de l'aire valaisanne 3 ! Mouche à

1 . Une autre aire, distante de ces deux, l'aire valaisanne de mouchette, ne fait pas l'objet des considérations de M. J.

2. Il se pourrait que le ms. <\t Y Evangile des femmes contenant mouche à miel ne fût pas aussi ancien, selon M. J. — La question me laisse parfaitement indifférent.

3. Mouchettes à moucher une chandelle est-il un concurrent à dédaigner de mouchettes « abeilles » ?

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miel coexiste avec es, puisqu'il figure dans YÉvaugile des femmes ! Ce n'est pas de mouche sorti de manchette qu'est né mouche à miel ! Apier, la pièce la plus importante de mon jeu de patience, a une histoire qu'il « importerait d'élucider » ! Etc., etc. Que reste-til de la géographie linguistique, telle que je l'ai appliquée ? Pas grand'chose — et les adversaires de la géographie linguistique ont raison de prendre mes raisonnements pour de vaines élucubrations. Une telle conclusion n'était certainement pas dans les intentions de M. J. ; mais elle découle nécessairement de son explication de mouchette-essette et de ses informations sur mouche à miel, qui concernent également mouche « abeille », dont M. J. ne parle pas.

« Peut-être M. G. a-t-il quelquefois une confiance trop grande dans la rigueur mathématique de ses déductions. »

Si les arguments de M. J. portent, si la reconstitution historique de mouchelte et d'essette qu'il établit est juste, M. J. devait être sévère à l'égard de mon travail, et il serait juste et loyal de ma part de reconnaître que, inconsciemment, j'ai mystifié le lecteur. Je ne crois pas que le moment soit venu de me résigner à faire cet aveu.

« L'auteur pousse très loin la méfiance vis-à-vis des textes et des documents » (p. 122). « C'est d'abord parce qu'il a plus de confiance dans les constatations de la géographie linguistique et dans ses déductions que dans les textes » (p. 133). Ce n'est pas vis-à-vis des textes et des documents que j'ai de la méfiance ; mais je me méfie des interprétations que l'on en donne, et j'aurai, ici-même, à démontrer que ma peur de contrevenir à un texte était sans fondement, lorsque j'écrivais mon travail. Cette résipiscence, je la dois à M. J.

Voici ce que j'ai à dire pour défendre ma thèse contre celle de M. J., qui est aussi celle de tout le monde (« Évidemment M. G. n'est pas sans avoir examiné la possibilité de cette interprétation

qui se présente le plus naturellement à l'esprit. Pourquoi l'a-t-il écartée ? ») :

En me basant, comme le fait aussi M. J., uniquement sur les matériaux que fournit l'Atlas, je nie que mouchêtte « abeille » se soit conservé ailleurs que dans l'aire valaisanne, où je crois avoir démontré la possibilité de son maintien, et qui n'est pas à considérer ici, puisque M. J. n'en parle pas pour l'expliquer. Le mouchêtte « abeille » de l'Est, le mouchêtte « abeille » de M. J. n'existe pas.

Qu'avons-nous, en effet, dans l'aire Est dite de mouchêtte « abeille » ? Uniquement les formes mouchai te et mouchotte, comme nous n'avons dans l'aire dite à'essette que les formes essatte et essotte.

Pourquoi ne trouve-t-on pas la forme mouchêtte « abeille » dans l'aire mouchêtte « abeille » de M. J., si ce n'est pas parce que cette forme est intolérable pour désigner 1' « abeille », intolérable comme elle l'a été au nord de la Loire, là où M. J. admet les raisons que je donne à sa disparition ?

En présence d'un mouchêtte <C mouche-ep qu'il est obligé d'admettre, qui s'est produit par accident et a recouvert — pour en être ensuite totalement extirpé comme un produit impropre, illogique pour désigner 1' « abeille » — un territoire infiniment plus étendu que celui où un mouchêtte serait, selon lui, né spontanément, logiquement, M. J. aurait dû se poser la question : mon mouchêtte que, à cause de l'ancienneté des textes qui le contiennent, je suppose né spontanément, et que je ne retrouve dans l'Atlas que sous des formes altérées par la phonétique, n'est-il pas, de ce dernier fait, dans des conditions lui permettant d'échapper à la proscription qui le frappe ailleurs, et les textes qui en font un mot antérieur à sa naissance accidentelle méritentils la confiance que je mets en eux ? Les ai-je bien compris?

En se croyant obligé par les textes qu'il allègue — mouchêtte y apparaît antérieurement à essette — à admettre que la caritativité s'est . attaquée d'abord à un mot où elle était équivoque — mouchêtte > « petite mouche » (rejeté comme impropre partout où il s'est produit inconsciemment) — pour être ensuite

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appliquée « par imitation » à W, OÙ elle n'était pas équivoque, M. j. aurait dû se demander : les textes me forcent-ils à émettre une hypothèse que personne ne croira plausible ' ?

L'aire délimitée par M. J. — abstraction faite d'essetle — devrait renfermer les trois types phonétiques mouchette, mouchatte, mouchotte.

I.e premier, père des deux autres, a disparu, tandis que mouchattt et mouchotte, qui ne couvrent pas l'aire entière des suffixes atte et ottt <C ette, continuent à vivre et n'ont disparu que dans le pourtour de l'aire. Ils en ont disparu, sans doute, pour la même raison que mouchette. Il faut donc que -atte -otte soit un abri qui permet au type mouchette « abeille » de persister, contrairement à -ette, qui ne le permet pas. En devenant -atte -otte, le suffixe -ette se confond avec les suffixes -atte et -otte (patois et français), qui ne sont point des suffixes diminutifs ou caritatifs, et il perd ainsi son caractère de suffixe diminutif ou ne le conservera qu'en tant qu'il sera en étroite communion avec -ette français — c'est-à-dire là où l'on aura conscience de l'équivalence -atte-otte = ette français, conscience qui a déterminé l'abandon de mouchette dans la portion de l'aire -atte- -otte d'où il a disparu.

En réalité, M. J., en laissant de côté les quatre points valaisans, rompt des lances en faveur d'un champion qui n'existe plus, qui n'existe pas plus que le mouchette < mouche-ep, disparu pour une raison qu'admet M. J.

A priori, il est inadmissible que mouchette devenant mouchatte, mouchotte n'ait pas acquis une vie nouvelle, une vie autre que mouchette, que ce dernier n'ait pas compromis sa nature sémantique en s'associant aux mots qui se terminent en -atte -otte.

Nous allons en donner la preuve a posteriori.

L'aire -atte -otte, où se perd le sentiment de la diminutivité d'-ette, est l'exacte contre-partie du territoire gascon où s'est gagné

i . Essette, pour être « gentille es », aurait besoin du modèle mouchette « gentille mouche », alors que es et mouche sont deux synonymes de « mouche piquante » ! Es-ep, es-guêpe sont-ils des « imitations » de mouche-ep et de mouche-guêpe, et sont-ce les premiers qui poursuivent la voie que va suivre « abeille », ou sont-ce les derniers ?

le sentiment de la diminutivité. Ici, c'est le suffixe -ellum qui devient phonétiquement -et, et se confond ainsi avec le suffixe -ittum >> et, de sorte que, la nécessité d'une dédiminutivisation se faisant sentir, et sous les auspices du français qui marque ce qui est susceptible d'être dédiminutivisé et ce qui ne l'est pas, celle-ci frappe ellum aussi bien que ittum (clavel ^> clavet > clan « clou » — mulet > muï).

Là, c'est le suffixe diminutif -ette qui devient phonétiquement -atte -otte, se confond avec ce dernier, et perd ainsi le sentiment de la diminutivité, de sorte qu'il échappe à toute atteinte dont -ette peut être affecté (mouchette > impropre à désigner l'« abeille »

— mouchatte, mouchotte propres à désigner 1' « abeille »).

A en croire le petit dictionnaire de Lévy (clau « clou », clavel « clou », clavelet « clou », clavar « clouer », clavelar « clouer ») et à jeter un coup d'œil superficiel sur la carte de l'Atlas, on croirait que la Gascogne est la seule région du Midi où se soit conservé clavus, et c'est la seule région du Midi où, ayant eu clavellus, on a pu reproduire un clavus roman.

A en croire M. J., mouchatte- mouchotte sont les seuls diminutifs ou caritatifs conscients de mouchette « abeille ». Ils sont « en place » de tout temps depuis leur naissance précisément parce qu'ils ont cessé d'être des diminutifs ou caritatifs et de participer au sort de la forme mouchette. Loin d'être une aire productrice de diminutivités ou de caritativités, l'aire -atte -otte a émasculé le diminutif -ette, et mouchette « abeille », sous forme de mouchatte, mouchotte, peut vivre.

Si M. J. avait étudié l'aire -atte -otte, il y aurait trouvé les faits suivants qui l'auraient éclairé.

Ce parc réservé *, où Ton peut résider sans contrainte policière, héberge les individualités — dont je ne fais qu'un choix

— et a les caractéristiques suivantes :

i) « Ongle » y est onglette, et Yonglette n'y est pas le moins

i . Le fait qu'il y a de nombreux bouquetins dans le parc des Grisons, où la Confédération helvétique préserve leur race d'une disparition totale, ne permet pas de les considérer comme un échantillon du genre chèvre peuplant les rochers des Alpes.

rssi ITI-MOL CHETTL ] ')

du monde un diminutif ou un caritatif, il désigne en un point F u onglon du porc », tandis que Yonglô est celui de l'homme. Onglttit n'existe nulle part ailleurs dans la Gaule romane.

« Feuille » y est feuillette. Une feuillette de rhubarbe est-elle une b petite feuille » ou une « gentille feuille »? Feuillette » feuille » n'existe nulle part ailleurs dans la Gaule romane l.

Cf. encore dans Y Atlas des Vosges méridionales de M. Blocli les cartes bouc, poutre, foie, oseille, etc.

2) La « pomme » y est une « pommette », et, par une légitime conséquence, la « pomme de terre » y est une pommette de terre ou une pommette (comme en français pomme de terre >* pomme). La « pomme de terre » une pommette ! Poire y est poire (et non poirette) ; mais, comme dans cette ambiance, la « pomme de terre » est une pommette, la « pomme de terre » sera aussi une poirette (sans être une « poire ») : la poirette une « pomme de terre » !

M. J., qui met la diminutivité de son patois allemand en parallèle avec la prétendue diminutivité de monchette « abeille », suivie de celle cYessette, s'imagine-t-il un Birli qui désigne la « pomme de terre » ? Je comprends que les « pommes de terre » soient des pommes, comme en latin les pommes ont été des « truffes », qui sont en France aussi des « pommes de terre », mais des pommettes, « de petites pommes », non !

Et poirette « pomme de terre » n'existe nulle part ailleurs dans la Gaule romane \

Poirotte se prélasse ici dans notre enclos, et se trouve fort à son aise en compagnie de carotte, comme pommate n'aura rien à reprocher à patate (qui a dû y passer) et à tomate, quand celui-ci y viendra plus tard.

1. On m'excusera de ne point rechercher la raison d'être particulière à chacun des mots que je cite et qui a produit ces diminutifs caractéristiques : je ne présenterais au lecteur que des hypothèses, tant que je n'aurai pas étudié ces mots en détail, et cela demanderait un volume.

2. La « pomme de terre », dans notre région, et notamment en Suisse, réserve bien des surprises à celui qui en entreprendra l'étude généalogique sur la base du Glossaire de la Suisse romande qui est en préparation.

3) Otte et atte, successeurs de -ette, se relaient dans notre enclos, et cela est bien conforme aux nouvelles accointances qu ette contracte en devenant atte et otte, et cela est bien contraire à la régularité qu'observe ce suffixe partout où il est resté phonétiquement intact.

Des 24 points qui constituent l'aire moùchatte-mouchotte, de 24 autres points qui, en dehors de cette aire, appartiennent à l'aire atte-otte, de 4 points qui ont essette « abeille », c'est-à-dire des 52 points que j'ai examinés, il n'en est pas un seul observant régulièrement la loi qui fait â'ette soit atte, soit otte. On se passe la main dans ce lieu d'exil.

Voici, par exemple, ce que je trouve dans l'aire complète à'essette « abeille » :

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