IL — ABEILLE
Par ce qui précède, on a vu que la géographie linguistique, telle que je la conçois, n'a pas une bonne presse en Suisse. J'ai cherché ailleurs ' à réfuter la reconstitution historique des mots qui désignent l'abeille dans le Jura bernois (mouchette, essette), telle que l'a proposée M. Jaberg dans la Romania. Au nord, rebutée par M. Jaberg à la frontière suisse, et bien au delà, voici comment, au sud, MM. Gauchat et Jeanjaquet la rebutent à la frontière suisse, et bien au delà :
« Les mots pour « abeille » de la Suisse romande occupent une petite place dans le volume, p. 168-176, mais à tout moment l'auteur recourt à nos patois qui lui sont spécialement familiers2. Le mot bagnard achyé « rucher » représente vascel-
1. Article qui a paru dans la Revue de philologie fr., 1921, et a été réimprimé dans la présente brochure.
2. Ils ne me le sont pas plus que d'autres, et pas plus qu'à MM. -G. et J. : ma grand'mère (née en 1804) parlait le patois de Lutry (Vaud) à mon père, qui ne le savait plus guère, et seulement quand elle avait quelque chose à lui dire que « les quatre gamins » ne devaient pas comprendre. Les quatre gamins ne le comprenaient pas du tout, et, à Neuveville (2000 âmes), je n'ai jamais entendu parler un patois indigène. Notre langage était un français « fédéral », dont le « fédéralisme » ne s'est guère atténué depuis, à Neuveville .
Je retrouve dans les matériaux que j'ai recueillis autrefois, et dont je me garde bien de tirer parti, quelques notes qui peuvent contribuer à préciser chronologiquement la disparition du patois en certaines localités de la Suisse romande.
Quand M. Germiquet, né en 1820, s'établit à Sorvilier (Berne), lui et sa famille parlaient seuls le français, et, pour cette raison, avaient été surnommés les wàrdyû « les orgueilleux ». En 1896, seuls quelques vieillards y parlaient encore patois.
l'hypnotisme phonétiojje en suisse 79
littum, avec v initial perdu, et n'a rien a faire avec apis, ce qui obligera à reviser toutes les considérations basées sur cette forme. »
C'est catégorique, on le voit. D'un coup de pied on renverse un échafaudage péniblement dressé. Sauf erreur — on m'intime d'avoir à reconnaître dans aveille un apicula, bien représenté ; car achyé, que je dis être un dérivé d'apis, s'oppose à voir dans aveille un mot fait sur abeille du Midi. Je devrais donc me résigner à n'avoir découvert en Suisse que ce que tout le monde avait découvert avant moi : Taire fribourgeoise de a = apis.
Achyé bagnard l représenterait vascellittum, avec v initial perdu. Cette perte de v serait, en effet, à peu près le seul caractère phonétique certain, par lequel on pût rattacher le bagnard achyé au latin vascellittum. Mais, malheureusement, MM. G. et J. confondent le bagnard avec quelque autre patois valaisan : en bagnard, achyé serait le seul mot (étymologiquement certain ? ?) qui aurait perdu son v initial devant a (valere > vaey, vacivam > vajia) ; le v initial n'y tombe que devant y (vy > y) comme dans d'innombrables patois valaisans qui n'ont pas perdu leur v initial en dehors de sa combinaison avec y.
Au point de vue sémantique, je pourrais m'étonner que vascellittum devenu vaisselet ( avec t bien conservé) dans les vallées d'à côté y désigne la « ruche », le « vaisseau d'abeilles », alors qu'en bagnard il désigne le « rucher ». Un vaisseau en bagnard est « l'endroit où l'on met les vaisseaux », y est un « rucher » : c'est là une singularité tout-à-fait particulière au bagnard. Mais, passons !
A Tavannes (Berne), en 1896, on m'a adressé à un sexagénaire qui savait le patois, mais, déjà, ne le parlait plus avec ses contemporains.
A Lignières (Xeuchâtel), en 1895, M™ junod et une autre personne de son âge étaient les seules qui parlassent encore patois. Mme Junod avait interdit à ses trois enfants de le parler, parce qu'ils « le parlaient trop mal ». Elle me racontait qu'un Monsieur l'avait interrogée pendant toute une demi-journée, et lui avait dit : « Je vais envoyer ça à Paris, et vous verrez qu'ils diront le patois alors aussi bien qu'à Lignières. »