‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 73 sur 80 · IL — POMMETTE « POMME DE TERRE » VALAISAN · texte numérisé non relu

IL — POMMETTE « POMME DE TERRE » VALAISAN

Il faut bien se garder de rattacher, soit géographiquement, soit étymologiquement, la petite aire valaisanne, où la « pomme de terre » affecte des formes qui aboutissent réellement à pommette « pomme de terre », à l'aire de pommette « pomme de terre » du territoire où le suffixe ette est représenté par atte-otte.

La transcription d'Edmont, grâce à sa sincérité, nous met sur une voie aboutissant fatalement à un pommette qui, étymologiquement, n'a rien de commun avec celui de la Lorraine.

Au point 979, les « pommes de terre » sont le.pômçtté. Si cette forme était équivalente de *pomitta latin, elle serait conformément à tous les autres mots en -itta : pomçté . C'est donc seul ce petit /, transcrit par Edmont, révélé par son sujet, qui nous empêche d'admettre. . . une invraisemblance, je ne dirai pas une impossibilité, pour ne pas déplaire à ceux qui disent que mes déductions d'ordre géographique sont affirmées trop catégoriquement.

Voici en quoi consiste l'invraisemblance géographique que constitue un pommette « pomme de terre » au point 979 et au point 989, qui a un pommette conforme à ses produits de -itta : Ces points sont situés dans les deux vallées les plus reculées du Valais

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romand, l'une sur la rive gauche du Rhône, l'autre sur la rive droite, et le patois y est remarquablement bien conservé, régulièrement parlé par tous. Leur apparent pommette est encadré par truffe, terre-truffe e\, plus loin au nord, par poire de terre — je fais abstraction d'un pomme de terre, isolé, et plus voisin qui va trouver son explication. A moins que, dans ces vallées reculées, la pomme de terre soit venue par aéro, celles-ci doivent la tenir de la vallée du Rhône. D'ailleurs, la pomme de terre fût-elle autochtone dans ces vallées (!) celles-ci feraient la seule région du domaine gallo-roman — et de la Suisse entière — où on l'aurait dénommée pommette — spontanément et illogiquement. Les habitants de Lens et de Vissoie seraient les seuls Romans qui posséderaient vraiment un terme leur appartenant exclusivement pour désigner un produit d'Amérique.

Cela serait indubitable pour les étymologistes et phonéticiens, n'était le petit t d'Edmont.

Pometté nous dit que nous avons affaire à pomme de terre qui, dans le français provincial du canton de Vaud — héritier d'un français disparu — où IV finale disparaît (verre >> ^ou vé1) et où « pomme de terre », étant en quelque sorte un composé au lieu duquel sa sémantique réclame un mot simple, devient

pomme d'té^pomçtté (par assimilation).

Ce composé, devenu mot simple, apparaît manifestement comme un

pommette, que présente le point voisin 989.

Mais, — nous sommes ici dans une région où ette n'a point perdu sa valeur diminutive comme il l'a perdue dans l'aire alte-

1. Ce caractère n'est que partiellement patois. Il est patois dans les mots où r est réellement final selon les règles qui régissent le patois ; il ne l'est pas dans les mots où r est devenue finale en français par la disparition de Ye féminin ; car cet e féminin est représenté en patois par des voyelles persistantes qui font vivre r. Pomme de terre français devient donc en français provincial pomme de te {te), mais est en patois pomme de tera ; verre : fr. pr. vé, patois ver + voyelle, tandis que fer est en patois et en français provincial fi (Je)

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otte, dans une région où pommette « pomme de terre » est une parodie intolérable de la diminutivité — les plus proches voisins de 979 et 989, ceux de Nendaz (978) corrigent ce pommette malvenu et sorti de terre, en rétablissant tout bonnement ce dernier dans ses droits méconnus, et disent les terres (« que vous autres de 979 et 989 avez estropié ») pour les pommes de terre ; tandis que ceux d'Évolène (988) rétablissent pommette, étymologiquement et phonétiquement, le remettent sur pied, et disent pomme de terre.

Ainsi pommette « pomme de terre » est né dans une aire valaisanne/wr accident, et cette aire valaisanne répare cet accident, en écartant la diminutivité d'une diminutivisation impropre.

Or, par une coïncidence qui paraîtra surprenante à certains, et qui ne l'est pas pour nous, Taire où s'est produit un pommette impropre, et où il a été remédié à cette impropriété, représente, point pour point, l'aire mouchette « abeille », mot qu'acculent contre la langue germanique apis et apicula (celui-ci sous sa forme française abeille et sa forme franco-provençale aveille)\

Cette aire mouchette n abeille » a été tenue à l'écart des considérations de M. Jaberg dans sa critique de mon Abeille. Je n'avais donc pas à en faire état dans ma réplique (p. 29). Cependant, en le voyant échafauder une reconstruction de mouchette et à'essette, sans prendre en considération l'aire valaisanne mouchette, je n'ai pu me défendre de faire à part moi la réflexion qu'une solution apportée à la moitié d'un problème était une solution non seulement incomplète, mais bien caduque, si elle ne pouvait être appliquée à un mouchette voisin, et de me promettre d'examiner à nouveau l'état de cette aire valaisanne.

C'est chose faite maintenant, et faite par un détour où j'ai été engagé également par la critique de M. Jaberg, par l'étude du pommette dans Taire atte-otte.

C'est donc un singulier hasard, si mouchette de l'Est m'a promené dans Taire pommette « pomme de terre » qui y est enclose, pour ensuite m'amener à reconnaître pommette « pomme de terre » dans Taire mouchette valaisanne, dont le pommette confirme mon explication de mouchette. Et cela, malgré que pommette, dans ses

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divagations, soit d'une origine tout à fait différente, que l'un soit un produit d'ordre psychologique, l'autre un produit d'ordre phonétique, tous deux, il est vrai, ayant pour source commune pomme de terre français.

Je dis que pommette valaisan confirme mon explication de monchette valaisan, comme pommette lorrain a confirmé, je crois, mon explication de mouchette lorrain. Et voici comment.

La désignation de la « pomme de terre » n'étant en aucun rapport avec celle de l'« abeille », si les mêmes points 978, 979, 988, 989 ont, tous quatre, mouchette « abeille », et que tous quatre travaillent de concert le môme thème lexical pomme de terre dans une ambiance lexicale de truffe, apis et apicula, c'està-dire dans une ambiance lexicale d'où pomme de terre est exclus, il est évident que ces quatre parlers ont entre eux une affinité telle qu'on peut les considérer comme formant un groupe à part, et éventuellement comme ne formant qu'une unité, quels que soient d'ailleurs les caractères phonétiques qui les distinguent — ces parlers passent pour être parmi les mieux conservés que l'on ait en Suisse.

L'examen de pommette « pomme de terre » que je viens de faire, ne contribue pas peu à confirmer ce que j'ai dit dans Abeille sur ces quatre points :

« La parenté des quatre points 978, 979, 988, 989 autorise des conclusions intéressantes, non seulement au point de vue linguistique, mais aussi au point de vue économique. Une étude en sera faite plus utilement lorsque l'on sera en possession du grand répertoire que préparent les rédacteurs du Glossaire de la Suisse romande » (Abeille, p. 171).

Si donc, de ces quatre points, 979 estropie pomme de terre (> pomme-^), que 989 tombe tête baissée dans le piège (pomette), où 979 est prêt à tomber, que 978 s'en éloigne en marquant naïvement qu'il échappe au piège (têrè) et que 988 rétablisse, phonétiquement rectifié, le point de départ des trois trébuchants, je suis en droit de dire que, dans l'aire des quatre points valaisans, on se débarrasse d'un diminutif pommette que Ton trouve impropre à désigner la « pomme de terre ».

Ces quatre mêmes points vont-ils créer un mouchette « abeille », qui est considéré en France comme intolérable, et d'où on Ta expulsé, parce qu'il se présentait sous l'aspect impropre d'une « petite mouche » ?

C'est la première des deux seules possibilités à examiner dans la reconstitution de mouchette selon M. Jaberg, reconstitution établissant une naissance caritative (mouchette — « gentille mouche piquante »). Il me semble que le sort réservé à pommette répond catégoriquement et négativement à cette question ■ — mouchette doit être le résultat d'un accident phonétique, comme pommette l'a été. Des patois, qui ne veulent pas de pommette « pomme de terre », qui est équivoque avec « petite pomme » ne vont pas créer un mouchette « abeille », qui est équivoque avec « petite mouche ». Ya-t-il une personne de bon sens qui puisse admettre qu'un parler, ou un groupe de parlers (ne formant qu'un parler, à la vérité), rejette un mot improprement diminutif, n'existant nulle part ailleurs {pommette), et crée en même temps un mot improprement diminutif et rejeté partout ailleurs (mouchette) ?

Ces quatre mêmes points sont-ils capables de maintenir un mouchette « abeille », qui serait né par accident phonétique chez eux, ou qui serait né ailleurs ?

C'est la seconde et dernière possibilité à examiner dans la reconstitution de mouchette selon M. Jaberg. Or, ils s'en sont trouvés capables. Mais alors, comme ils ne sauraient l'avoir produit indépendamment, eux qui ont détruit pommette et qui sont les seuls qui avaient à le détruire, que, d'ailleurs, en seconde ligne, une impropriété telle que la création d'un mouchette « abeille », si elle se produit une fois, ne se produit pas une seconde fois, qu'un second mouchette (valaisan) doit être connexe d'un premier mouchette (lorrain), pour être tout au plus plausible — il faut absolument que le mouchette valaisan ait de qui tenir géographiquement. Il le faut... puisque l'aire des quatre points est en même temps une aire — à l'exception d'un point limitrophe de l'aire attenante — qui seule rend phonétiquement possible la conservation d'un mouchette « abeille » adjacente à une aire phonétique où mouchette « abeille » devient impossible par le fait que mouchette

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signifie en même temps « allumette ». L'histoire de l'allumette est-elle géographiquement conditionnée par l'histoire de l'abeille ?!

MouchetU u abeille » a été maintenu par les quatre points valaisans, alors que le même moûchette « abeille » était répudié, à côté, pour cause d'homonymie avec l'« allumette ». Se serait-il maintenu à côté, si l'« allumette » n'avait pas été une moûchette}

J'affirme qu'il ne se serait pas maintenu et aurait succombé pour la cause d'impropriété qui l'a fait expulser de la France ; car moûchette « allumette » est postérieur à l'existence de moûchette « abeille » « qu'il a balayé, et auquel s'est substitué un aveille, soi-disant dépositaire fidèle et autochtone de apicula latin » (Abeille, p. 171).

Or, pourquoi « allumette » postérieur peut-il balayer moûchette « abeille » antérieur ?

Pourquoi moûchette « abeille » laisse-t-il triompher moûchette « allumette », nouveau venu, nouvelle formation ?

Pourquoi l'ancien occupant ne maintient-il par ses droits ? N'est-ce pas parce que ses droits sont usurpés, qu'il est un terme impropre, n'ayant pas la- force de lutter avec le nouveau venu, pas même celle de l'obliger à se chercher un substitut, à provoquer une substitution bilatérale ?

L'immixtion de moûchette « allumette » dans la querelle entre manchette « abeille » et un moûchette « petite mouche » (latent ou existant, né ou pouvant naître instantanément) n'était nullement nécessaire pour faire disparaître l'impropre moûchette « abeille ». Il a bien fallu cependant que je l'admette, cette immixtion, puisque l'on voit le moûchette « abeille » valaisan protégé, muni de son permis de séjour par la loi phonétique valaisanne qui traite musca d'une autre façon que vacca et permet ainsi une concomitance valaisanne de moûchette « abeille (> moseta) avec moûchette « allumette » (> motseta), concomitance impossible en dehors des quatre points de l'aire valaisanne — il a bien fallu que je l'admette, cette immixtion, puisque, d'après les matériaux du Glossaire de la Suisse romande, mon moûchette « abeille » valaisan est signalé à la Brévine et à Noiraigue (canton de Neuchâtel, où les patois sont éteints), ..là où moûchette « allumette »

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n'existe pas, là où mouchette « allumette » disparaît comme par enchantement, n'entrant, par conséquent, pas en conflit avec mouchette « abeille », là où il est à mi-chemin de la voie souterraine qui relie mouchette « abeille », dit lorrain, à mouchette « abeille » valaisan.

Si je n'avais pas su mettre en valeur les informations précises et catégoriques que donnent à tout être intelligent la présence intermittente de mouchette « abeille » et la destruction de celui-ci par mouchette « allumette », si je n'avais pas conclu à une cohésion ancienne de l'aire mouchette « abeille » tripartite, j'avoue que je changerais de métier pour cause d'insuffisance intellectuelle.

Et pourquoi mouchette « abeille », dans les quatre points valaisans, ne se dédiminutivise-Ml pas, semblablement à pommette ? Vous le lui demandez? Je vous demande à vous-même, comment vous vous y seriez pris. Mouche ? Et avec quelle spécification de la mouche ?

Si Paris a dû s'adresser à la province pour sortir d'embarras, Nendaz, Lens, Evolène, Vissoie, à qui devaient-ils s'adresser ? Nous avons vu ce dont ils sont capables quand ils sont délaissés : des terres « pommes déterre », voilà un échantillon de leur savoirfaire !

S'ils n'ont pu se débarrasser de mouchette « abeille » et ont pu le garder à la rigueur , tandis qu'ils se sont débarrassés de pommette « pomme de terre », c'est que pommette était plus improprement diminutif, par le fait qu'il y a des pommettes qui sont nécessairement de petites pommes u des bois », qu'il y a un pommette « de la joue », « d'Adam » peut-être et d'autres, et que pommette est, peut-être, l'unique diminutivité possible de pomme, tandis que mouchette n'est pas le diminutif uniquement possible de mouche — conformément à la diversité de la finale du mot simple, on a des mouchillons, des moucherons ; on n'a pas de pommillons, de pommerons -, — que, par conséquent mouchette peut être moins intolérable que pommette1. C'est d'ailleurs qu'à eux quatre ils ne

i. Si mouchettes de chandelle a joué un rôle comme compétiteur formel des autres mouchette, il pourrait coexister avec mouchette « abeille », dans l'aire des quatre points valaisans, puisqu'il serait mouchettes, tandis que l'« abeille » y est

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comptent que pour un, tellement ils sont unis entre eux, et que la question se change alors en celle-ci : comment un parler a-til pu garder mouchette « abeille » ? à quoi je réponds : comme un parlera pu garder pommette « pomme de terre », à savoir le parler 989.

Pourquoi Taire mouchette « abeille », ne pouvant trouver à se défaire d'un diminutivité impropre, n'emprunte-t-elle pas aveille d'à côté ?

A-t-elle emprunté truffe, ou terre-truffe, ou poire de terre, lorsque Ton y sentait l'impropriété de pommette}

Aveille y était aussi étranger que truffe, terre-truffe, poire de terre, et le français pomme de terre, représenté par un français provincial du bas pays (qu'ils ne comprennent pas étymologiquement, à l'origine du moins) était déjà plus proche, lorsque les habitants de ces vallées se mirent à cultiver la pomme de terre et à s'en alimenter.

Les vallées reculées du Valais, par leur situation géographique, ne sont qu'un refuge pour les mutilés des laboratoires où s'élabore la langue, et non pas un de ces laboratoires. Leur langue est un reflet fidèle du milieu social où elle végète, tout en étant un hôtel des Invalides où vivent d'anciennes gloires.

moucette. Il n'a pas joué de rôle destructeur, ni dans cette aire, ni en dehors, où l'on n'a pas la loi phonétique qui différencie les deux mots, puisque mouchette « allumette » y a pu naître et coexister avec mouchettes de chandelle. Et si moïcchettes de chandelle a coexisté légitimement, il faut admettre que Y « allumette » et les « mouchettes » étaient confondus en un même sens dans l'esprit romand ; la coexistence peut fort bien n'être qu'apparemment intolérable : je conçois la mouchette « allumeuse » comme n'excluant pas les mouchettes ou mouchcuses « réallumeuses » ou « allumeuses » (« avivantes ». Cf. avya « aviver », « allumer »).

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