‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 74 sur 80 · I. — HOTEL, MAISON ==, « CUISINE · texte numérisé non relu

I. — HOTEL, MAISON ==, « CUISINE

Pour préciser l'importance des évolutions sémantiques dont j'ai à parler et la singularité de l'état lexical des parlers populaires de la langue d'oui, je ne puis mieux faire que de situer ces évolutions et cet état dans le cadre de notre langue nationale, tel que Littré se le représente .

Dans son article hôtel, Littré, sous la rubrique synonymie nous dit en quoi consistent les différences entre maison, hôtel, palais, château. « Les bourgeois occupent des maisons, les grands, les riches, à la ville, occupent des hôtels ; les rois, les princes, les évêquesyont des palais; les seigneurs, les riches ont des châteaux dans leurs terres. »

Or, il se trouve que hôtel est, dans les parlers populaires de la langue d'oui, un mot qui, sous sa forme populaire, n'a plus laissé que d'humbles traces à la veille de disparaître, et dont la présence se raréfie en raison directe de l'époque où il a été recueilli par les patoisants. Il apparaît, sous sa forme populaire, soit avec la valeur absolument synonyme de celle de notre maison français % soit et le plus souvent, il a évolué au sens de « cuisine ».

i . La présente enquête m'a été suggérée par un passage de mon travail sur l'abeille. Je disais : « on a reproché à Edmont de ne pas avoir obtenu oto (« maison » — hospitale) là où certainement il serait encore vivant. Or, il s'est trouvé qu'on le réclamait., là où oto, avant de disparaître, a passé sûrement par l'étape « cuisine ». Rien n'est plus facile que d'obtenir la revivifkation de types lexicaux » {Abeille, p. 7).

2. Qui nous dira l'histoire de mansionem dans les nombreuses représentations romanes que se plaît à énumérer le dictionnaire de Meyer-Lùbke ? Qui nous

Il se trouve, d'autre part, que maison se révèle phonétiquement comme étant un emprunt récent tait au français littéraire, que ce maison est venu se greffer sur hôtel patois, et que, tout en restant « maison » — sous sa forme phonétique irrégulière — , tout en restant le synonyme parfait de hôtel patois, il aboutit, comme hôtel patois, à la valeur de « cuisine ». Ce glissement sémantique, parallèle à celui d'hôtel — nous aurons à examiner s'il est primaire ou secondaire — est, dans l'Atlas, représenté par un nombre supérieur de points à celui de ceux qui ont hôtel « cuisine ».

Si le parallélisme de l'évolution hôtel > « cuisine » et maison > « cuisine » est réel, étant donné que cette identité d'évolution n'est plus que clairsemée dans le domaine des parlers de la langue d'oui, après avoir été évidemment générale, il est naturel que ces évolutions soient géographiquement cohérentes. Elles le sont : les aires hôtel « cuisine » sont géographiquement les aires maison « cuisine » et vice-versa, l'une enchevêtrée dans l'autre.

Il s'agit d'une lutte de deux mots synonymes, qui ne peut se résoudre, comme celle de deux homonymes, par la substitution lexicale.

Et cependant homonymie et synonymie sont synonymes, sont le même état pathologique : miel est l'homonyme wallon de « miel » et « merle » ; « miel » et « merle » sont synonymes en miel. Télescopage de sens et télescopage de formes aboutissent au même état pathologique. Si l'homonymie peut se résoudre par

dira ce dont « chalet », « bergerie », « porcherie », « troupeau », « poulailler », « perchoir », etc. sont les scories ? « Il est vain de montrer des dérivations sans indiquer où, quand et comment elles se sont faites, et des changements de sens sans en marquer les conditions historiques. A quoi bon ramener à un primitif unique le plus de mots qu'il est possible, si l'on ne signale pas ie passé propre de chacun de ces mots ? La plupart du temps, il s'agit de faits très divers, et l'unité d'origine mise en évidence est de beaucoup ce qu'il y a de moins intéressant pour expliquer la forme et le sens des mots considérés » (Meillet, Bull, de la Soc. de ling., XXI, 191 8, p. 81 et suiv.)

— « Ne rien dire de plus, ou presque, c'est éliminer tout ce qui, dans l'étymologie, a un intérêt » (ibid.).

la substitution (en général bilatérale), la synonymie doit se résoudre de la même façon. Si notre synonymie maison-hôtel = « cuisine » ne se résout pas par substitution (bilatérale, comme en général) c'est parce que, récente, elle s'est produite à une époque où le parler populaire n'a plus de puissance créatrice et s'abandonne entièrement au français littéraire, alors même qu'il garde son vêtement patois.

L'époque où 1' « abeille » (e-%) et 1' « oiseau » (fol) confondus en la forme d' « oiseau » (cf. oiseleur « apiculteur ») font naître deux substituts à ces deux sémantiques (ep « abeille », moisson « oiseau ») est passée.

La solution à hôtel-maison « cuisine » répond, ou répondrait, à la solution d'é^é « oiseau » par l'adoption de la forme littéraire oiseau — substitution qui a eu lieu réellement en Wallonie — et à celle d'éçe « abeille » par l'adoption de la forme littéraire abeille — substitution qui n'a pu se produire pour la bonne raison que la langue littéraire ne possédait pas alors abeille, que la langue littéraire n'était d'aucun secours aux patois.

L'époque où miel = « miel » et « merle » se résout par larme et mauvis est passée, et cette homonymie, ou synonymie, se résoudrait plus tard, se serait résolue plus tard, conformément à la synonymie de maison-hôtel « cuisine » (d'une époque plus rapprochée de nous), par miel « miel », merle « merle », par la substitution du français à un état patois intolérable.

Cette époque où les patois savaient s'aider eux-mêmes est passée, ai-je dit. Pour appartenir à un état d'ataxie formatrice, de paralysie complète des patois, hôtel « cuisine » et maison « cuisine » sont-ils donc si récents ? La substitution par cuisine, le retour de maison à « maison », après son escapade à « cuisine », sont-ils donc si récents ?

Ils sont récents, puisque les aires qui ont hôtel, maison « cuisine » sont aussi des aires où hôtel est encore « maison », et où maison est, — et n'a jamais cessé d'être — « maison » (bien qu'il ait évolué aussi à « cuisine»), ou, si l'on préfère, puisque hôtel « maison » alterne avec hôtel « cuisine » dans une même aire, que maison « maison » alterne avec maison « cuisine »

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dans une même aire et que les deux tonnes lexicales avec leurs deux sémantiques alternent elles-mêmes dans une même aire.

Hôtel populaire et maison emprunté du français, ayant tous deux évolué à « cuisine », il en résulte que les parlers populaires de la langue d'oui, où s'est produite cette évolution, ne possèdent plus de terme indigène pour désigner la « maison ».et la distinguer de la « cuisine ».

Ont-ils créé un nouveau terme pour « maison » ? Nous n'en voyons apparaître aucun.

A\ant remplacé hôtel par maison, qui est devenu « cuisine », comme hôtel Test devenu, n'ayant aucun terme indigène pour désigner la « maison », vont-ils derechef avoir recours au français pour en avoir un ? Les deux autres synonymes de Littré, palais et château, vont-ils succéder à maison, devenu impropre à signifier « maison » ? Et palais, château ne deviendraient-ils pas, eux aussi, « cuisine », à l'exemple de maison, en concomitance avec hôtel-maison >> « cuisine » ? Il y a d'ailleurs d'autres « synonymes » que ceux de Littré : édifice, bâtiment, demeure, manoir, logis. Ceux-ci ont-ils aussi été menacés de devenir « cuisine » ?

Non ! Car l'ère des patois vivants a été close précisément à l'époque où maison était devenu « cuisine » : les patois les plus résistants ont terminé leur carrière, en tant que parlers vivants, ont remis leurs fonctions entre les mains du français littéraire, se sont déclarés vaincus, incapables qu'ils étaient de remplir les charges qui incombent à un parler moderne.

A la dernière question ci-dessus, j'ai répondu par un non catégorique. J'y répondrais par un oui, tout aussi catégorique, si les patois étaient ce qu'ils ont été autrefois, ce qu'ils ont été jusqu'au moment où hôtel et maison ont abouti à « cuisine » ; car, pour la même raison que ceux-ci sont devenus « cuisine », tout autre synonyme de « maison », cohabitant avec maison « cuisine », ou hôtel « cuisine » serait alors devenu, par réflexion sémantique « cuisine ».. tant que le français littéraire n'était pas là pour s'y opposer, pour s'imposer aux patois en pleine débâcle lexicale. C'est là ce que nous allons tout à l'heure pouvoir observer de près.

En effet, il est certain que maison et hôtel n'ont pas abouti indépendamment l'un de l'autre à « cuisine », laissant ainsi le patois privé d'un terme indigène pour désigner « maison ». L'un a entraîné l'autre dans son glissement sémantique. Que ce soit le mot patois hôtel, que ce soit le mot français maison qui soit l'entraîneur, peu importe ici — nous en reparlerons. Or, si un nouveau mot français vient se substituer à maison qui a évolué à « cuisine », dans un patois ayant soit hôtel « cuisine », soit maison « cuisine », il ne se préservera sans doute pas, dans une aire de quelque étendue, d'un glissement à « cuisine », pas davantage que ne l'a fait l'un des deux mots maison et hôtel, celui qui a été entraîné. Dans une ambiance maison-hôtel « cuisine », un mot français nouveau, demeure, par exemple, arriverait fatalement à avoir la valeur « maison-cuisine », c'est-à-dire celle de maison-hôtel.

De là un imbroglio lexical et sémantique pire que celui qu'à créé maison-hôtel « cuisine », et qui déjà a été trouvé inextricable, puisque les patois « perdent la tête » et se démettent de leurs fonctions en faveur du français.

D'autre part, maison, le mot français le plus familier au patois, est resté aux patois avec sa valeur sémantique précise de « maison », et c'est seulement sur « cuisine », représenté par un terme prêtant à équivoque x, cuisine, et moins approprié à une adoption, par conséquent," que maison, c'est seulement sur « cuisine », dis-je, que s'est porté l'effort des patois, cherchant à sortir, par voie unilatérale, de la confusion hôtel-maison « cuisine ».

Or — les patois ne pouvant et ne sachant plus recourir à euxmêmes — tous les termes français qui se trouvent à leur disposition sont des mots qui pouvaient aussi bien s'appliquer logiquement à « maison » qu'à « cuisine ».

Tel est notamment logis « cuisine ». Mais logis est tout aussi approprié à être « maison » que « cuisine ». Littré ne définit-il pas maison de la façon suivante : « bâtiment servant de logis »,

i. Voir plus loin.

RÉALITÉS ETYMOLOGIQUES 129

et ne nous dit-il pas sous la rubrique synonymie : « maison marque plus particulièrement l'édifice ; logis est plus relatif à l'usage » ? Et logis, dans une ambiance de maison-hôtel « cuisine », resterait « cuisine » et ne deviendrait pas finalement « maison » — ne Fest-il pas déjà dans le français vivant côte à côte avec le patois !

Tels sont notamment fat, foyer qu'empruntent les patois, pour qu'il leur fasse office de « cuisine », à l'usage qu'en fait le français dans des acceptions telles que celle de la phrase suivante : le hameau compte 15 feux, ou 15 foyers. Et feu, foyer, dans une ambiance de maison-hôtel-logis « cuisine », resteraient « cuisine » et ne deviendraient pas fatalement « maison » — ce qu'ils sont tout aussi bien en français !

Ajoutez à cela que chacun de ces mots, détourné de son sens originaire pour être « cuisine » réclamera ses droits à l'existence sémantique première \

Ajoutez à cela que, théoriquement, chaque point d'une aire peut à la rigueur faire naître un substitut indépendant, que, dans notre exemple, nous n'avons admis qu'une substitution unilatérale, alors que, en général, la substitution se fait bilatéralement, et, alors, vous vous rendrez compte que les patois allaient ressembler au langage qui fut la cause pour laquelle la tour de Babel ne fut pas achevée.

Le français littéraire a dispersé toutes ces manifestations d'efforts vains. Les patois se suicident en présence du français littéraire. Toute velléité d'indépendance échoue dans le désordre et l'anarchie.

Leur désagrégation pourrait aboutir à une différenciation à l'infini de la matière lexicale, si les conditions sociales actuelles n'excluaient pas la possibilité de cette différenciation.

Les conditions sociales paraissent d'ailleurs l'avoir de tout temps exclue. Ce qu'est le français littéraire de nos jours à l'égard des patois — je n'exclus pas ceux du Midi —, les centres

1. Nous allons voir feu « cuisine » obliger /cm « feu » à revêtir une forme anormale.

IJO PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE VERBALES

intellectuels, sociaux, politiques, religieux de la vieille France Font été vis-à-vis de manifestations d'efforts vains, qu'ils ont réduits au silence, et dont les textes ne nous donnent sans doute qu'une image bien imparfaite.

Les nivellements divers que ces centres avaient opérés et qui avaient abouti à des dialectes — ces nivellements étaient sans doute aussi bien de nature phonétique que lexicale — ont été remplacés par l'action unique d'un unique centre : c'est la marche triomphale du français littéraire, contre l'envahissement duquel il n'est ni barrage, ni digue qui puisse tenir.

L'état dans lequel nous allons trouver maison, hôtel, cuisine dans les patois, par rapport à leur état littéraire, ne nous montrera pas seulement tout le travail latent, l'élaboration souterraine, généralement éphémère et inutile, auxquels se sont livrés les patois locaux, imparfaitement imprégnés du français, en un mot leur agonie ; mais il nous montrera aussi, je crois, l'état qui, autrefois, a dû précéder l'accès des mots nouveaux dans un dialecte viable et écrit.

Des parlers qui n'ont pas de terme pour désigner la « maison » ! Connaissez-vous un langage de l'univers qui en soit démuni ? Que disent alors nos patois ? Nos patois, ils parlent français ! Le français dit maison pour « maison », cuisine pour « cuisine », hôtel pour « hôtel », et c'est ce que disent aussi nos patois sans maison non équivoque, nos patois sans hôtel non équivoque... je ne dis pas nos patois sans cuisine non équivoque ; mais si ces parlers n'ont pas existé, à en croire les matériaux que nous avons, qui osera prétendre qu'ils n'ont pas existé ou n'existent pas ? (Hôtel, maison == « cuisine », donc cuisine = hôtel, maison, « cuisine ».) Qui oserait affirmer que le français cuisine — pareil en cela au français maison « maison » à côté de « cuisine » patois — a toujours été assez impératif pour qu'aucun patoisant ne soit avisé de dire cuisine « maison » ?

Ce qui va suivre nous éclairera sur ce qu'ont dit les patois en

RE \l [TÉS l rYMOl OGIQJJES I 7, I

dernier ressort, avant de parler français sous une forme plus ou moins patoiséc .

Ce que nous allons entreprendre, c'est une excursion dans les ruines de hôtel patois, qui a été ravagé par maison français, et de maison français, en tant que devenu « cuisine », comme hôtel l'est devenu aussi ; car il va se trouver que ce maison français, appelé par les patois originairement pour être — « maison », est devenu fatalement « cuisine », pour redevenir « maison » sous la dictature du français. Il va se trouver que les parlers populaires, démunis — par la chute à' hôtel et de maison en « cuisine » — de terme lexical correspondant à « maison », ont été, d'un commun accord, réduits à reconnaître à maison sa valeur sémantique originale, française, étymologique de mansionem ; tandis que plus d'un s'est révolté à adopter de prime abord le français cuisine que, non sans raison, ils ont trouvé équivoque et imparfaitement représentatif de la cuisine des maisons villageoises. — Quand la cuisinière fait la cuisine, la fait-elle comme la femme de chambre fait la chambre, ou cuisine-t-t\\t les aliments ? Cuisine «■ préparation des mets » et cuisine « endroit où se préparent les mets » forment une équivoque dangereuse. Cf. die Kôchin kocht et die Kôchin macht die Kùche l. — Il résultera de cette hésitation à adopter cuisine français, d'une part, parfois une résistance plus accentuée d'hôtel « cuisine \ et surtout des tentatives — malheureuses — pour trouver des substituts à « cuisine » que l'on a crus plus appropriés que cuisine, trouvé équivoque.

C'est l'histoire de cette dernière révolte contre la suprématie du français littéraire qui attirera plus particulièrement notre

i . Je n'entends point dire par là que l'allemand, comparé au français, a su se parer de l'équivoque. Ne dit-il pas aussi : sie macht eine gute Kùche ? Réelle Weîne, vortrdtliche (ausgezeichnete, feine, bùrgerliche) Kùche.

Jusqu'à quel point les langues d'origine diverse se font-elles des emprunts sémantiques ?

2. Des formes phonétiques anormales d'hôtel « cuisine » semblent trahir une interruption dans sa tradition, un retour après abandon ; car elles sont calquées infidèlement sur des patois voisins.

attention, derniers liens qui rattachent encore au parler populaire une famille de mots qui va lui échapper.

Mais, avant de retracer l'histoire des ruines de hôtel et de maison dans le ressort du patois, il importe de nous rendre compte de leur état actuel, là où il en existe encore.

IL — MATERIAUX JUSTIFICATIFS 1) Hôtel « MAISON ».

La carte maison de l'Atlas nous montre que ce mot, dans son acception littéraire, est usité dans tout le territoire gallo-roman, à l'exception du midi, où il fait place à hôtel (type uslaV).

L'aire hôtel du Midi a à peu près la même extension que celle de clavel « clou » : la Gascogne s'en détache presque entièrement, cette province a généralement maison. Je n'ai pas à parler du type casa que Ton trouve à l'extrémité orientale des Alpes Maritimes, et au point 699, dans les Pyrénées — encore ce point est-il déjà envahi parla concurrence de maison. En bordure de l'aire méridionale hôtel, aux points 703, 806, 807, 81 6 au nord, et au point 657 à l'ouest, il y a concurrence d'hôtel avec maison, au point 806 hôtel est signalé comme vieilli, et au point 816, Edmont ne signale son existence que dans à l'hôtel « chez nous ». Hôtel y a même reçu la valeur sémantique qui le distingue de maison à Paris ; car, aux points 678 et 669 (Gers), où il est en concurrence avec maison, il a gardé l'état sémantique respectif de Paris, hôtel y étant la « grande et belle maison ».

Au nord de son aire méridionale, hôtel « maison » apparaît par lambeaux.

1) En Suisse, hôtel « maison » est aux points 52 et 63, auxquels j'ajoute, dans le voisinage immédiat de 63, Lignières et Diesse, où je l'ai relevé personnellement avant l'enquête d'Edmont. Au point 70, hôtel désigne la « maison », mais aussi la « cuisine ».

2) En Wallonie, où Littré signale les formes osté, hostê, Edmont ne relève hôtel qu'au point 198, en concurrence avec

maison, et sous une forme estropiée équivalent à tel (< (os)teï) — mutilé d'ailleurs très compréhensible à la limite de la chute de Vs devant consonne (cf. la toa == hôtel « cuisine » du point 939, slô de 807, à la limite entre maison et hôtel), dans un territoire où l'article défini masculin et féminin a abouti à l et où la violente contraction des mots amène la nécessité de redonner en certains cas à cet / un élément vocalique, qui peut appartenir à toute la gamme des voyelles et se confond avec le son initial du mot qui suit (cf. tombé-je).

0 En Bretagne, entre les points 481 et 470, j'ai relevé hôtel « maison », il y a plus de 30 ans, à Plancoët et à Pléboulle (Côtesdu-Xord) — dans le voisinage de points où hôtel et maison signifient « cuisine ». Un ustal, soi-disant vieilli, au point 462 rappelle Yosteau « prison » argotique de Paris — sa présence, quoique curieuse, n'a rien qui nous offusque dans l'historique que nous allons chercher à retracer r.

4) Dans une trentaine de lexiques patois, dont M. Jud m'envoie des extraits relatifs à maison et à hôtel, les uns m'apprennent que Yhôtel est « maison » et « cuisine » (tous de l'Est), d'autres (tous de l'Ouest ou du Centre) que maison est « cuisine » (la pièce principale d'une maison rurale) — il y a de nombreux détails sur ce qui la compose, ce qui la caractérise ; il serait fastidieux d'en tenir compte ici 2.

5) M. Bloch, dans son Atlas des Vosges méridionales, nous donne la carte complète de maison « maison ». Partout on a la forme équivalant à maison ; mais, dans les Notes explicatives qui accompagnant l'Atlas, il nous dit qu'à la question « il est à la maison », posée seulement dans la vallée de la Haute-Moselle,

1. Il ne peut être qu'une médication éphémère (venue comment en ce point ?) à maison-hôtel — « maison » et « cuisine ».

2. Rien, d'ailleurs, n'est plus variable, en province, que la sémantique des mots importés qui désignent les parties d'une maison, les pièces d'un appartement. Que l'on pense à chimbre, par ex. (chambre à manger en Suisse), à cabinet, grenier, etc., etc. Tous ces mots voyageurs devaient s'acclimater économiquement et linguistiquement a l'infini, combler des vides, se restreindre, se heurter à des existences lexicales particulières.

on lui a répondu parfois à l'hôtel (locution qui équivaut à « chez nous » et qui est le dernier refuge d'hôtel — cf. ci-dessus le point 816).

6) M. Bruneau, dans son Enquête ling. sur les patois cTArdenne (Bibl. de l'Ec. des H. É., fasc. 207), signale un point (sur 93 explorés, dont près de 20 ont hôtel « cuisine ») où hôtel signifie « quelquefois maison en général ».

2) hôtel, maison « cuisine »

(à compléter par 1 et 4 du chapitre précédent).

La carte cuisine de l'Atlas nous montre, à l'Est, hôtel et maison désignant la « cuisine », souvent concurremment avec cuisine.

Au point 50, lin meunier sexagénaire répond à la question chambre soit par chambre, soit par hôtel, soit par poêle. Donc : hôtel = « pièce d'une maison », et non « maison » (qui est maison).

Aux matériaux de l'Atlas, j'ajoute ce que j'ai moi-même recueilli, il y a près de 40 ans :

En Haute-Savoie, au Biot cuisine et hôtel « cuisine » ;

En Suisse, à Evolénaz et à Montana maison « cuisine » (conformes aux matériaux d'Edmont) ; dans les alentours du point 64, à Orvin, Péry, Court hôtel « cuisine » ; à Tramelan cuisine et hôtel « cuisine ».

Le Glossaire du patois de Blonay de Me Odin nous dit que oso signifie « cuisine », que ce mot figure dans le nom d'un lieu-dit avec l'acception de « maison », mais que personne n'a de souvenir de cette signification — rappelons qu'il s'agit d'un parler sorti de l'usage. Si cela est, comment les gens de Blonay comprennent-ils le proverbe suivant que contient l'article osç en guise d'exemple : les femmes sont comme les chevaux, elles ne savent pas où est leur dernier osô ? Leur dernière cuisine ?? C'est contrairement aux autres glossaires vaudois et à des matériaux que j'ai recueillis personnellement à Brent, au-dessus de Montreux, que ku^èna, à Blonay, ne signifierait que « préparation des aliments » et non « pièce où se fait la cuisine », alors que cuisinier, cuisi-

. cuisiner figurent dans ce glossaire. L'état signalé à Blonay serait d'ailleurs pour nous un témoignage unique favorable à notre thèse qui voit dans cuisine français un mot équivoque ayant, pendant un certain laps de temps, empêché les patois de l'adopter, et les ayant obligés à recourir à des substituts particuliers.

La carte cuisine de l'Atlas nous montre maison « cuisine » et hôtel « cuisine » côte à côte en deux points wallons (183, 176).

En Picardie seul maison existe avec le sens de ('«cuisine ». Aux points de l'Atlas, je puis ajouter les points suivants, où j'ai recueilli moi-même des matériaux : Caix, Saint-Riquier, Hallencourt, Liercourt, Epécamps, Cramont. Saint-Pol étant en plein centre de cette aire, je renvoie le lecteur au dictionnaire d'Edmont (îm^ô, càb, oté, otel3 osto).

En Normandie seul maison existe dans le sens de « cuisine ».

En Bretagne, non loin de maison « cuisine », j'ai recueilli hôtel « cuisine » à Collinée ( Côtes-du-Nord) '.

Enfin, maison est « cuisine » en un point (601) en plein centre de la France.

On voit, par ces quelques indications, quelle variété présenteraient les cartes linguistiques de maison et de cuisine, si on voulait les compléter d'après les indications que nous fournissent les lexiques régionaux, et il faudrait un volume pour enregistrer toutes les définitions détaillées que nous donnent ces lexiques et que nous résumons par la formule qui, sans contestation possible, en résume la variété :

maison-hôtel == « maison » et « cuisine ».

Cette variété lexicale, je la trouve concentrée dans le domaine qu'a exploré en 93 points M. Bruneau, domaine qui n'est pas la 200e partie de ta Gaule romane.

M. Bruneau, dans une zone comprise entre les points 176 et 188 de notre Atlas, n'a pas relevé moins de quatre types dési-

1. En cherchant cette indication dans mes notes prises à Collinée, je m'aperçois que « épervier » y figure sous la forme espervier, qui corrobore celle du point voisin 482. où Edmont l'a également recueillie (Abeille, p. 99).

gnant la « cuisine ». Ce sont cuisine, le mot français actuel, maison, hôtel, auxquels vient s'ajouter logis (deux points), mot qu'Edmont n'a relevé nulle part. Si l'on ajoute — ce que nous avons dit plus haut — que hôtel, en un point, est parfois « maison » en général, que les termes français correspondant à ces mots y existent certainement, on voit que M. Bruneau s'est trouvé en face d'un beau mélange linguistique, comme seule l'histoire dialectologique peut en offrir. Il me rappelle Cayeux où ruk signifie « abeille », « ruche » et « essaim ».

Le tableau qu'a eu sous les yeux M. Bruneau n'a, d'ailleurs, rien d'exceptionnel : nous allons en trouver, dans notre Atlas même, un tout aussi bariolé, en une région tout aussi petite (voir IV), et nous serons obligé de les considérer comme normaux et représentant fidèlement un état de choses cui a existé dans toute la France d'oui, et que le français littéraire a effacés — s'ils n'ont pas simplement échappé à notre enquête, ce qui est fort possible parfois.

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