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III. — HOTEL > « CUISINE », OU MAISON > « CUISINE

Maison, sémantiquement identique à hôtel patois, et, par conséquent, originairement superflu à côté de celui-ci, est un mot venu du français littéraire : l'état phonétique dans lequel nous le trouvons le démontre partout. Hôtel patois, par contre, est très régulier phonétiquement, et n'a cessé de l'être qu'à partir du moment où il s'est enchevêtré avec maison — nous verrons en quoi maison a influencé son état.

Si maison, dans les patois de la langue d'oui, a une

signification absolument identique à celle de leur hôtel, quel besoin éprouvaient-ils d'emprunter au français littéraire son maison = hôtel patois ?

Ils en avaient un pressant besoin, résultant d'une équivoque intolérable que leur hôtel « maison » présentait, à un certain moment de l'économie sociale de la France. A l'époque où

hôtel français prit, très communément, la valeur de « hôtellerie », le patois hôtel « maison », dans le rapprochement fatal qui devait s'établir du patois au français, a réfléchi, infailliblement, cet état lexical nouveau de hôtel « maison » et « hôtellerie ». D\ni résulta une équivoque intolérable, dont on concevra toute la portée par les exemples suivants :

« Je désire parler à votre mari. Où est-il ?» — « A l'hôtel »3 répondra la femme. Sera-ce à Fhôtel (sémantique française) ? Sera-ce à l'hôtel (sémantique patoise) ? Le mari est-il à l'hôtel ou est-il à In maison ?

Quand il va à X, il descend à V hôtel. Où descend-il ?

Intime enchevêtrement d'hôtel « hôtellerie » français avec hôtel « maison » patois. Pensée française réfléchie par la forme patoise (cf. pommette = « pomme » et « pomme de terre »).

Fort bien ! mais, de cela devrait résulter l'adoption, dans

les patois, de :

hôtel « hôtellerie » et maison « maison ». « Mon mari n'est pas à la maison, il est à l'hôtel. »

= Oui, si le parler français se substituait au parler patois à la suite d'un vote qui aurait lieu à la maison de commune ou d'une « Landsgemeinde », si, du jour au lendemain, on échangeait sa langue (patoise) contre une autre (française), si, dans la maison voisine de celle où l'on dit « mon mari n'est pas à la maison, il est à l'hôtel », on ne disait pas « mon mari n'est pas à « l'hoté, il est à Fholé(l) », si le patois n'était pas une langue doublée de français, avant de faire place au français, si l'on ne pensait pas en français, tout en parlant patois, si patois et français pouvaient vivre collatéralement et sans s'incarner l'un dans l'autre.

Alors, de ce mélange, il résulte

hôtel = « maison » patois et « hôtel » français ;

maison = 9 maison » français et « hôtel » patois, qui

est = maison français.

Donc : maison et hôtel — « maison »

Cela valait bien la peine d'emprunter maison français pour

remédier à l'équivoque patoise hôtel = e hôtellerie » et « maison », et pour retomber dans une nouvelle équivoque

maison et hôtel « maison » !

= C'est généralement le sort de tout remède apporté à une

équivoque (cf. abeille).

Les parlers ne s'échangent pas d'un jour à l'autre, comme à la suite d'un arrêté promulgué en séance de conseil municipal, certains patoisants continuant à patoiser, à l'encontre de certains autres qui francisent, tous, patoisants et francisants, ayant pleine liberté dans leur parler, tous ayant même — selon les circonstances prêtant ou ne prêtant pas à équivoque — légitimement le droit de dire

maison — « maison » ou hôtel = « maison »

— fatalement, maison et hôtel devenaient d'absolus synonymes. Seul le français, dans son omnipotence officielle, allait remettre, autoritairement, dictatorialement, de Tordre dans le désordre linguistique que présentent les parlers patois, en imposant — après avoir détruit hôtel « maison » patois — sa lexicalité actuelle :

maison = « maison »

hôtel = « hôtellerie, maison somptueuse ».

Mais, ce n'est pas hôtel « maison » que le français a

détruit ; car, vous nous l'avez dit, hôtel est arrivé, en patois, à la valeur de « cuisine » — c'est donc hôtel « cuisine » que le français a détruit. Et c'est aussi maison « cuisine » (et non pas « maison ») que le français a eu à détruire, lorsqu'il est venu supplanter le patois, puisque, vous nous l'avez dit, maison est arrivé à la valeur de « cuisine » — preuve d'ailleurs que maison et hôtel étaient réellement des synonymes parfaits, tous deux évoluant simultanément à « cuisine », à une sémantique que le français littéraire n'a jamais connue.

Si vous voulez que nous ajoutions foi à votre explication, vous devez nous dire comment maison français et hôtel patois ont pu aboutir à « cuisine », indépendamment de maison français = « maison », que le français littéraire a prêté aux patois, où mai-

son vit effectivement avec sa valeur sémantique française de u maison » (à côté de celle de « cuisine », là où l'on a maison « cuisine »), indépendamment de hôtel « hôtellerie, maison somptueuse », que le français a transmis aux patois avec cette seule sémantique — n'est-il pas, selon vous, et dans cette acception, la cause de l'impropriété d'hôtel « maison » patois ? — et que les patois vont conserver, avec sémantique intacte, à côté de maison « maison ».

Vu la synonymie de hôtel et de maison, « cuisine » tous deux, ainsi que vous l'avez dûment constaté, — et dans des aires où cet hôtel spécial et ce maison spécial se coudoient — nous vous tenons quitte d'une explication double : il suffira, en effet, que vous nous expliquiez, dune façon plausible, comment l'un ou l'autre de ces mots a pu passer à la sémantique « cuisine », pour que, nécessairement et fatalement, l'autre ait suivi sémantiquement.

Donc le problème que vous avez à résoudre est celui-ci : Comment hôtel aboutit-il à « cuisine », et, si ce n'est pas hôtel qui aboutit à « cuisine », comment maison aboutit-il à « cuisine » ?

Nous vous déclarons quitte également de nous démontrer comment des parlers qui — maison et hôtel défaillant — avaient perdu toute expression lexicale désignant la « maison » — absence lexicale unique dans les parlers de l'univers entier — n'ont pas eu pour tache d'en trouver une nouvelle ; car nous savons que ces parlers se sont suicidés, ou, si vous préférez, ont passé la main à la langue littéraire dans l'état d'irresponsabilité et d'impotence où ils étaient, après s'être depuis longtemps laissés imprégner de la pensée littéraire sous leur costume patois.

===== Vous avez raison de réduire le double problème (hôtel, maison > « cuisine »)à un problème simple (hôtel > « cuisine » ou maison >» « cuisine »).

En effet, cette évolution sémantique de hôtel-maison > « cuisine » laissant à découvert « maison », ne peut pas venir des deux à la fois indépendamment, contraire qu'elle est à celle d'hôtel > généralement « hôtellerie, demeure somptueuse »,

contraire qu'elle est à la nécessité éprouvée par les patois de chercher un substitut à un « maison » défaillant, devant faire opposition à « hôtellerie ».

Si l'évolution sémantique ne peut pas — ce serait bien le plus étrange des hasards — venir à la fois de deux mots sans aucune parenté phonétique, c'est que, de ces deux synonymes sémantiques, il y en a un qui évoluait à « cuisine » et que l'autre l'y suivait fatalement. Est-ce le patois hôtel qui a amené le français maison à « cuisine », ou, vice-versa, le français maison qui a amené le patois hôtel à « cuisine » ?

Hôtel > « cuisine ». Le français apportant maison « maison », ce terme, conformément à la nature des parlers en présence, a pu paraître plus relevé que le patois hôtel « maison » et faire déchoir ce dernier à « cuisine », la « cuisine-salle à mangerlieu de séjour de la famille-foyer » constituant la pièce principale de la maison paysanne.

Non ! Car hôtel est abandonné, parce que hôtel français apporte l'idée d' « hôtellerie », contradictoire de hôtel « maison » patois, que le patois va s'abandonnant au français, lequel maintient en patois haut et ferme la valeur de « maison plus somptueuse que celle du paysan », ne pouvant, au contraire, que favoriser le u relèvement » sémantique de hôtel et non un « abaissement », sa restriction à une « pièce de la maison ».

Serait-ce que hôtel a été en collision lexicale avec autel ? De même que poêle « pensile » est devenu « chambre où se trouve le poêle » — on sait à combien de glissements analogues sont sujets les termes désignant des pièces d'appartement — autel « tablette placée en avant d'un four de boulanger (la voûte du four ayant le nom de chapelle ». — D. G.) serait devenue « cuisine », Y autel donnant effectivement et souvent dans la cuisine, la « chapelle » formant annexe en dehors de la maison.

Non ! Car il faudrait supposer que cette disposition de Y autel (par rapport à la « chapelle ») était commune à toutes les régions dispersées où l'on dit hôtel « cuisine », et cela est peu probable. Pour ma part, je ne connais guère cette disposition de l'autel du four que dans la contrée que j'habite en été (Suisse) — où elle

est loin d'être générale d'ailleurs — et je ne me souviens pas de l'avoir constatée ailleurs dans mes pérégrinations, et dans des régions où il y a des fours de ménage.

Mon non catégorique repose — et cela me suffit — sur les constatations phonétiques que, d'une part, hôtel « maison » a disparu des aires où le maintien de Ys devant consonne le maintenait à l'écart d'autel — cette disparition ne s'expliquant que par la même déchéance sémantique qui a affecté hôtel dans les aires où la collision peut s'être produite — que, d'autre part, le méridional ustal « maison » n'est jamais devenu « cuisine » — dirat-on que la substitution de « hôtel » à « cuisine » s'est arrêtée à... une limite phonétique !

Si ce n'est point hôtel qui a subi — contrairement à sa tradition française — une restriction sémantique en devenant « cuisine », c'est donc maison français qui l'a subie et qui, fatalement, l'a réfléchie sur hôtel, son partenaire, son synonyme patois, de sorte que tous deux, hôtel et maison, devaient aboutir à « cuisine » et laisser ainsi vide de lexicalité toute sémantique « maison », un vide que l'autorité du français va combler.

Mais comment maison aboutit-il à « cuisine » ?

Quand un mot français pénètre dans le patois, appelé qu'il est par une nécessité lexicale (telle hôlel = « hôtel » et « maison »), il y pénètre de plain-pied, est reçu à bras ouverts ; mais, bientôt, l'étymologie populaire est là qui veille, fouille les mots nouveaux venus et les métamorphose étymologiquement, sémantiquement. Un mot est entré dans un milieu autre que celui d'où il vient : va-t-il s'accommoder à ce nouveau milieu ? En dehors des modifications formelles qu'il est obligé de subir — et qui peuvent être telles qu'il n'arrive que trop souvent à induire en erreur les phonéticiens manœuvrant aveuglément — sa sémantique variera presque infailliblement dans une mesure plus ou moins sensible. Maison, entré en patois avec le sens précis de « maison » est devenu un blanc-seing que l'étymologie populaire et paysanne a rempli ; et elle a mis à maison : « endroit où est la maie ». Si maison est « endroit où est la maie », hôtel, son synonyme patois, le représentant de maison dans l'esprit de

ceux qui veulent parler patois, et non français, est, du même coup « endroit où est la maie », c'est-à-dire <c cuisine ».

J'ai d'ailleurs l'intime conviction qu'il serait possible et facile de démontrer phonétiquement (et non plus lexicalement, comme nous allons le faire) que maison, même là où sa sémantique « cuisine » n'est pas démontrable (Dordogne. par exemple) a été interprété étymologiquement comme « endroit où est la maie », autrement dit, que maison, sans devenir « cuisine » était trouvé étymologiquement — « endroit où est la maie ». Cette démonstration exigerait un volume.

Quoi qu'il en soit, je vois d'ici les haussements d'épaules des étymologistes.

Certes, je n'aurais pas la témérité de proposer cette étymologie — comme je n'aurais pas eu la témérité d'intituler cet article Réalités étymologiques — si je n'avais, à l'appui de mon explication, les dires des patois eux-mêmes, qui se substituent aux miens, qui s'imposent à ceux que l'on pourrait inventer.

Ces patois révèlent leur sentiment étymologique, en voulant apporter une médication à l'état équivoque de maison et à'hôlel = « cuisine ». Maison = « pièce où est la maie » n'est pas mon étymologie, c'est celle du peuple, et c'est pourquoi j'y crois plus fermement qu'à une étymologie de savant : c'est l'étymologie populaire qui compte dans l'évolution sémantique d'un mot, et elle fait fi de l'étymologie des savants.

Pour que « cuisine » ne soit pas maison, pour que « cuisine » ne soit pas hôtel, que la cuisine soit... une boulangerie (411), et non un « endroit où est la maie », ce qu'est l'équivoque maisonhôtel, que la cuisine soit un fournil (307), et non un « endroit où est la maie », ce qu'est l'équivoque maison-hôtel.

Les sujets de M. Bruneau ne nous ont-ils pas dit : que la cuisine soit un logis plutôt que d'être un « endroit où est la maie » et, en même temps, un « hôtel » ou une « maison » — en attendant qu'elle soit une cuisine ?

Et nous allons voir plus loin d'autres créations sémantiques non moins démonstratives de l'intolérabilité de l'équivoque maison-hôtel « cuisine ».

Si maison « cuisine » est analysé par un synonyme boulangerie (411), fait unique dans la Gaule romane, est-ce que « maie » remplace par un synonyme boulangerie (450) r, fait unique dans la Gaule romane, et se trouvant dans l'aire de maison-boulangerie « cuisine », peut s'expliquer autrement que par la présence d'une étymologie populaire s'exerçant sur maison = « cuisine » ? Maie >> boulangerie ! Pourquoi cette évolution ne s'opère-t-elle pas ailleurs que là où maison > boulangerie ? Est-ce que boulangerie « maie » ne justifie pas maison « pièce où est la maie », et vice-versa ?

Est-ce que maie à boulanger (483) 2, également dans la même aire, également unique dans la Gaule romane, ne marque pas une étape dans la pensée à l'étymologie que l'on donne populairement à maison « cuisine », et ne justifie-t-il pas les deux précédents, comme il se justifie par eux ?

Ce n'est pas en un seul point que l'on dit boulangerie « cuisine », c'est en quatre points, distants les uns des autres (car fournil de 307, lui aussi, est une « boulangerie ») ; et, dans l'intervalle entre ces quatre points — jalons traçant une voie qui va du Loiret au Finistère, et témoignant de l'étymologie populaire de maison ou du rayonnement de cette étymologie — estil probable, possible que la pensée à cette étymologie puisse n'avoir pas existé ?

Je n'hésite pas à prétendre que maison = « pièce où est la maie » est une étymologie mathématiquement certaine. Si cette étymologie du peuple trouve un contradicteur, que celui-ci nous dise comment, dans, une aire maison a cuisine », et là seulement, une cuisine et une maie ont pu devenir une boulangerie, comment une cuisine : un fournil, comment une maie : une

1. Suivi d'un point d'interrogation, qui, dans la pensée d'Edmont, équivaut, sans doute, à un point d'exclamation.

2. Maie à boulanger est géographiquement entre maie et pétrin : on pourrait dire que maie y est un mot qui s'en va, et a de ce chef besoin d'un complément. Soit, mais pourquoi, dans ce complément, recourt-on à boulanger de préférence à pétrir, comme ailleurs — et dans le voisinage immédiat de pétrin ?

maie à boulanger — et non une maie à pétrir, une auge à pétrir, comme ailleurs ?

C'est le français qui, par hôtel « hôtellerie », a privé le patois de toute expression lexicale propre à désigner la « maison » et lui a imposé, autoritairement, son état lexical. C'est le français qui lui a imposé un cuisine, qui n'est pas plus patois — du moins en tant que « lieu où l'on fait la cuisine » — que maison ne Tétait, noyant toutes ses velléités d'accommodation à des états transitoires.

Le patois, dans une détresse résultant d'un état équivoque, a appelé maison français. Victime de sa perspicacité (?) étymologique, il l'a détruit sémantiquement, et, par contre-coup a détruit aussi sémantiquement et lexicalement son propre hôtel. Il n'a plus de « maison » autre que celui que lui offre, à nouveau, le français, et auquel il va adhérer, renonçant à tout individualisme lexical, en même temps qu'il adhérera aveuglément à hôtel français.

Son « cuisine », lexicalement intolérable, à cause de son équivoque (— maison-hôtel), il ne peut se résoudre tout d'abord à l'abandonner, comme il a fait pour hôtel et maison] car le français cuisine lui paraît avoir une tare lexicale — patois il est. patois il veut rester — ; et il va tenter par ses propres moyens, ou par des moyens empruntés au français et qu'il croit susceptibles de lui éviter son adhésion à un mot équivoque, des médications qui resteront sans efficacité, avant — là aussi — de passer la main au français cuisine.

C'est de ces médications inefficaces que nous allons parler dans le chapitre suivant.

Que les phonéticiens tablent sur les formes patoises de mansionem, en tant que signifiant « maison », et de cocina, en tant que signifiant « lieu où l'on cuit », pour nous montrer la manœuvre des lois phonétiques dans l'évolution des mots latins, nous leur dirons : vous nous faites prendre des...

Qu'ils tablent même sur le malheureux hôtel patois, sur le respectable hospitale latin, nous allons voir que nous aurons à leur opposer des fins de non-recevoir.

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