‹ Pathologie et thérapeutique verbalesChapitre 76 sur 80 · IV. — LE FEU, LE FOYER, VA FEU, LA TOA = « CUISINE · texte numérisé non relu

IV. — LE FEU, LE FOYER, VA FEU, LA TOA = « CUISINE

Ces quatre mots complètent les informations que nous donne 1 Atlas dans la carte cuisine. Les deux derniers ont un aspect rébarbatit. Si je n'avais pas trouvé une solution satisfaisante aux quatre, je n'aurais probablement pas cru devoir écrire cet article, ayant perdu l'habitude de couper en deux les problèmes que posent les cartes de l'Atlas.

Le feu « cuisine » n'est pas autre chose que le français

littéraire, je dirai même officiel, qui désignait et désigne encore, quoique moins habituellement qu'autrefois, « le foyer, le ménage » (un hameau de cinquante feux. N'avoir ni feu ni lieu). Ce mot, de luxe en français, a été accueilli en patois comme un bienvenu, pour trancher l'équivoque que présentaient hôtel « cuisine, maison » et maison « cuisine, maison » — seul maison français s'imposant au patois avec sa sémantique « maison », seul maison a maison » étant admis sans contestation par les patois. Le seul point où Edmont l'a rencontré est, dans le département des \ osges, 76 : lofe m., avec la note « signifie bien la cuisine. »

Et qui vous dit que ce feu « cuisine » est te feu « foyer,

ménage » du français ? Ne peut-il pas être feu « feu » patois ?

= Je ne vois guère — réponse subsidiaire et provisoire — comment feu « feu » pourrait arriver à signifier « cuisine ».

Mais, si feu « feu », selon vous, ne peut devenir en patois

feu « cuisine », comment feu « cuisine » peut-il supplanter /gw « feu » ? Il y a là en somme un seul et même fait, tout aussi peu plausible d'une part que de l'autre.

= Pas du tout :feu « feu », selon moi, ne peut devenir feu « cuisine » ; mais, si en français feu « cuisine » (« foyer, ménage, famille ») s'impose au patois en détresse lexicale, celui-ci l'accepte sous la responsabilité du français, auquel il obéit docilement, qui est hors concours, comme le sont les membres d'un jury.

Le français a bien fait naître feu « cuisine » de feu « feu ».

Pourquoi le patois n'en ferait-il pas autant ?

= Feu « cuisine » a-t-il une existence populaire en français ? Non ! A-t-il supplanté quelque autre « cuisine » ? Non ! Qui a-t-il détrôné ? Personne ! Il n'a qu'une existence littéraire officielle, qui s'est trouvée inutile, de luxe, applicable seulement dans des cas d'urgence spéciale où cuisine était impropre (cf. le hameau a trente cuisines et le hameau a trente feux). Il est d'ailleurs .bien plutôt un accessoire de ménage que de cuisine, et c'est le point 76 qui, en réalité, en fait une « cuisine ». Ce qui a fait sa fortune au point 76, c'est le besoin urgent qu'en avait ce point pour détruire la synonymie intolérable de maison et hôtel, tous deux = « cuisine ». Objet de luxe ou accessoire en français, il devient, au point 76, objet de première nécessité. Les patois « ne se payent pas » des mots de luxe. Seuls le font les parlers littéraires ou les parlers qui veulent les « singer » (le provençal de Mistral, par exemple).

Comment se comportait-il alors vis-à-vis de feu « feu »

patois, avec lequel il devait nécessairement se confondre ?

= Ils étaient absolument homonymes, et si cette homonymie témoigne bien du pressant besoin que l'équivoque maisonhôtel = « cuisine » avait fait naître, l'existence exceptionnelle de feu « cuisine » témoigne, de son côté, de l'imperfection du remède qu'il apportait à l'équivoque. Comment tolérer leur concomitance ? « Va au feu allumer le feu ». « Il y a le feu au feu ». « Le feu a pris au feu » '. L'imperfection de cette substitution a dû se manifester bien vite, et c'est feu « feu » qui dut céder la place à feu « cuisine » — en attendant que le français cuisine, dédaigné d'abord à cause de son équivoque, vienne relever de ses fonctions l'indésirable remplaçant. C'est, en effet, feu « feu » patois qui apparaît sous une forme française à peine masquée,/^, tandis que la traduction patoise de feu « ménage-foyer », le vrai patois venu de focum latin, se prélasse encore dans la sémantique

1. Cette intolérabilité était, à la vérité, moins accentuée, mais cependant bien trop encore, à l'époque où nos foyers avaient un feu permanent qu'on n'avait qu'à « aviver ».

REALITES ETYMOLOGIQUES I47

de « cuisine ». Il n'y a donc pas de doute possible à avoir sur la postériorité chronologique de/2 « cuisine », qui se comporte, au point 76, comme je < jocum, et sur l'antériorité défi « feu ». FI 0 cuisine » est le seul représentant autochtone de focum. Il va disparaître, chassé par cuisine « cuisine » français, ne laissera plus derrière lui qu'un feu « feu », patoisé du français et faisant tache avec le mot jocum qui, dans ce môme point 76, est régulièrement je ; car il est bien improbable, sinon impossible, que feu « feu » patois puisse rejoindre une tradition phonétique perdue, cacher ainsi aux yeux des phonéticiens, et pour toujours, l'escapade que feu « cuisine » lui a imposée. C'est dans feu « cuisine » mot de sémantique française qu'il faut aller chercher le produit phonétique de focum, et non dans feu « feu » qui ne représente qu'une forme estropiée du français.

Et c'est ainsi alors que se forment les exceptions phonétiques dans un patois ?

- C'est ainsi, entre autres manières, que se forment les exceptions phonétiques, et des exceptions dont les raisons d'être échapperont toujours aux phonéticiens non avertis par la géographie linguistique.

L'éphémère fe « cuisine » du point 76 est exactement le pendant de l'éphémère logis « cuisine », relevé par M. Bruneau : ce logis est apparu, lui aussi, comme moyen thérapeutique propre à lever l'équivoque que maison- hôtel = « cuisine » avait fait naître, et avant que le littéraire cuisine « cuisine » ait été accepté par le patois — cuisine d'ailleurs, ainsi qu'il a été dit, équivoque, lui aussi, puisque = « préparation des aliments » et « lieu où on les prépare », mais accepté sans responsabilité patoise, sous la dictature du français.

Comme fe, logis « cuisine » disparaîtra, et les phonéticiens, ignorant son escapade dans la sémantique « cuisine «, diront, sans doute, de M. Bruneau : « A-t-il bien saisi la pensée des gens qu'il interrogeait ? N a-t-il pas enregistré simplement une impropriété individuelle, dont il serait inconcevable qu'elle se fût propagée et enracinée dans un groupe humain de quelque importance ? »

Le terme littéraire feu « ménage-foyer », terme particu-

lièrement officiel, terme de statistique, de perception, est-il vraiment de ceux qui parviennent à la connaissance de parlers éloignés et que ceux-ci soient susceptibles d'adopter, lorsqu'ils sont en détresse lexicale ?

= Ce terme officiel, de « perception » et de statistique, qui conçoit le feu de la cuisine comme base propre à déterminer la famille, l'ensemble de biens immobiliers, la « maison », Y « hôtel », est d'un usage courant, actuellement plus courant encore à la campagne qu'à la ville : « il y a trois feux par maison, ils ont payé tant par feu » (Odin) ; et la locution « il n'a ni feu ni lieu » (locution très répandue et conservée intacte, bien que lieu soit souvent inusité en dehors de cette locution) n'est pas pour faire oublier/^ « lieu où l'on cuisine, où l'on mange, où l'on est en famille », opposé à « lieu où l'on couche ».

Feu « ménage-foyer » a un synonyme parfait, qui est

foyer, et qui pouvait tout aussi logiquement servir à lever l'équivoque de maison-hôlel cuisine ».

= Aussi y a-t-il servi, et dans la même mesure : au point 971, dans le voisinage d'un point (992) qui a maison « cuisine », la « cuisine » porte le nom de foyer. Cette dénomination, prêtant à équivoque, remplaçant une équivoque par une nouvelle équivoque, a la même origine que feu, logis « cuisine », la même situation géographique par rapport à maison-hôtel, le même caractère éphémère et de relique dans une aire autrefois plus étendue, peut-être illimitée dans le domaine de la langue d'oui, et elle aura aussi le même sort, « retournera dans ses foyers ».

Et qu'est alors afeu, qui semble être apparenté à votre

feu « ménage, foyer », et dont Va initial nous paraît alors bien rébarbatif?

= Afeu, en deux points immédiatement voisins, = afu 41, ofu 31, a une origine tout autre que feu et foyer , mots littéraires ayant pénétré dans le patois.

Phonétiquement correct (41, 31 : fu « feu »; 41 : amodyé « amodier «,31 : omudyè « amodier » ), il est patois, a une origine locale, ne vient pas du français — quoiqu'il puisse s'être inspiré de feu français — qui ne possède pas afeu, et il est : à feu.

L'a feu ? Singulière formation !

= Pas singulière du tout, fort compréhensible au contraire, et, avant tout, d'origine absolument certaine, bien en place là où elle est. Voici pourquoi elle est certaine : à feu est du genre que Ton veut, il est masculin au point 31, il est, tout à côté, féminin au point 41 — il ne saurait y avoir de doute à cet égard, puisque « cuisine » figure dans la phrase « la cuisine est trop étroite et obscure », qu'au point 31 le sujet a répondu « trop étroit et sombre » à quoi Edmont ajoute que la forme féminine d'« étroit » est foret, et au point 41 Fafu ï Irû etreta e sabra.

A feu serait-il féminin s'il venait de feu ?. Serait-il, en deux points comtois immédiatement voisins, tantôt féminin, tantôt masculin, s'il s'agissait d'un mot complet ?

Et s'il n'est pas complet, c'est qu'il implique un mot sousentendu, c'est que afeu est = ... à feu, c'est que ces points dont je fais précéder à feu représentent un mot tantôt masculin, tantôt féminin.

Et ce mot, se peut-il qu'il soit autre chose que hôtel masculin, maison féminin ? Se peut-il que Yà feu soit autre chose que : hôtel à feu et maison à feu ?

Si je disais en français Va manger est faite, ne serais-je pas assuré que à manger est pour la salle à manger ? Si je disais le toilette, ne serais-je pas assuré que j'ai affaire à cabinet de toilette ? Ne disons-nous pas le vapeur pour le bateau à vapeur ? N'hésitons-nous pas entre la Tour aine est arrivée à New-York et le Touraine est arrivé à New- York}

En effet, nos deux patois comtois se montrent plus habiles

thérapeutistes que le vosgien du point 76, ou le patois 971 des Hautes-Alpes. Ceux-ci se suicident, les comtois pouvaient se sauver et tout sauver : « va faire le feu à l'afeu ».

= Plus habiles thérapeutistes! Détrompez-vous! Leur médication, dans leur ambiance géographique du moins, ne valait rien. L'état neutre du genre de ce mot, état qui a rendu indubitable notre explication par ... à feu, va causer une crise lexicale qui doit nécessairement aboutir à la mort.

L'afeu, puisqu'il est soit féminin soit masculin dans la région,

est-il donc la feu « le feu » — l'article féminin est la aux points 31 et 41 ? Vais-je transformer le feu en la feu, parce que je dis Vafeu « la cuisine » ? Belle avance que ce barbarisme : j'aurais la feu = « le feu » et « la cuisine » (chute de Cbarybde en Scylla, évitée au point vosgien 76, comme on Ta vu). Qu'il est difficile de s'entendre à deux ou trois kilomètres de distance !

Vofu sortirait indemne de la confusion, si toutefois, au

point 31, l'article défini n'est pas lo, et si, en ce point, nous ne tombons pas dans une confusion de lo fu « la cuisine » avec lo fu « le feu », contre-partie de lafu « feu » et « cuisine ».

= Le point 31 n'y tombe pas : son article défini est au masculin lu, ce qu'il est aussi au point 41. On y aurait donc ht fu « le feu » et Vofu « la cuisine ».

Mais, dit le point 31, ne dit-on pas dans la région aussi Yafu, qui est pour moi la feu « le feu » ? Et mon .., à feu n'est-il pas « maison à feu » aussi bien que « hôtel à feu » ?

Après avoir vu l'ambiance géographique au nord (41), où afu est féminin conformément au genre de maison « cuisine », voyonsla maintenant au sud immédiat du point 31, où ofu est masculin conformément au çenre à' hôtel « cuisine ».

Vous allez, sans doute, nous parler du quatrième des

mots qui figurent en tête de ce chapitre, de la toa « cuisine » ?

= Et vous dire que ce la toa « cuisine » est de tout autre nature quoique contigu au point 31.

Ce qui ne sera pas pour nous persuader de la justesse

de vos observations dans un territoire où l'Atlas signale bien la présence de hôtel « cuisine », mais non pas celle de maison « cuisine », alors que vous tablez sur sa présence pour expliquer #/W/ féminin.

=== En effet, je vous concède que, dans la région comtoise, il n'y a, selon l'Atlas, pas trace de maison « cuisine ». Je démontrerai qu'il y a existé.

Vous doutez de sa présence, sur laquelle je me base cependant pour expliquer la neutralité générique de afeu : la toa « cuisine » va prouver cette présence par son intime mélange de masculinité, qu'il tient $ hôtel, et de féminité, qu'il tient de maison.

Mais, pour appuyer mou explication de afeu « cuisine », pour préparer à celle de la toa que j'ai à donner, et qui pourrait, par sa singularité ne faire qu'accroître vos doutes, au lieu de les détruire — quoique j'aie en réserve d'autres preuves plus probantes à vos yeux et empruntées à des points voisins — permettez-moi, tout d'abord, de vous rappeler les faits exposés au chapitre II, en tant qu'ils ont trait à la présence géographique simultanée de maison « cuisine » avec hôtel « cuisine », et de chercher à vous montrer que, même là où maison « cuisine » n'est pas attesté à côté de hôtel « cuisine », les parlers portent encore des traces — plus ou moins discutables — de leur concomitance. Et alors, nous ne serons plus surpris de la constatation que nous aurons à faire dans la Franche-Comté et qui est celle-ci : la Franche-Comté, où maison « cuisine » est absent, selon l'Atlas, est la région gallo-romane où sa présence est la plus marquée, la plus certaine.

Dans la moitié orientale du gallo-roman, en général, hôtel « cuisine » s'est mieux conservé que dans la moitié occidentale, où, sauf à Collinée (Côtes-du-Nord), on ne trouve que maison « cuisine » — rappelons que dans le voisinage de Collinée on a encore hôtel « maison »'. Cependant — pour nous rapprocher de la Franche-Comté, où maison « cuisine » est absent — en Suisse, et dans les vallées italiennes, nous avons maison « cuisine », côte à côte avec hôtel « cuisine ». En Wallonie, nous avons un hôtel « cuisine » contigu à un maison « cuisine ».

Si l'Ouest de la langue d'oui, où la cuisine est devenue boulangerie, ne nous offre qu'exceptionnellement hôtel « cuisine », cette exception est suffisamment démonstrative du fait qu'autrefois hôtel a été aux prises avec maison dans la valeur sémantique de « cuisine ».

1. Encore dois-je avertir le lecteur que, lorsque, à Plancoét et à Pléboulle je demandais maison et que l'on me répondait par hôtel, il se peut que l'on pensait me répondre à maison « cuisine », et que j'aie ainsi obtenu en réalité hôtel « cuisine ». Le questionnaire d'Edmont ne l'exposait pas à être dupe de cette confusion ; car Edmont a posé la question couvrir une maison., et l'on ne couvre pas une cuisine.

Si la sémantique à détruire était identique partout (« cuisine » exprimé par maison et hôtel), les deux agents destructeurs (maison et hôtel') ont exercé diversement leur pression sur elle. Il est naturel que hôtel « cuisine », plus essentiellement patois que maison « cuisine » soit prépondérant dans des parlers patoisants (Est), bien que ce soit maison (et non hôtel) qui ait fait aboutir étymologiquement « maison » à « cuisine ». « Cuisine » est revêtu de sa lexicalité originaire maison dans les parlers les plus parents du français, grâce à cette parenté même, s'afflrmant par la forme du mot, et non par sa sémantique. L'Est garde le reflet étymologique de maison « cuisine », en vertu de son caractère plus patoisant. L'Ouest a l'étymologique maison « cuisine » lui-même, grâce à sa plus grande parenté formelle avec le français littéraire — « appeler nos cuisines maisons, passe encore, mais hôtels ! » — Il n'y a nullement antinomie entre l'Ouest et l'Est, pas plus qu'il n'y a antinomie entre maison « cuisine » des vallées italiennes — où il dénote, sans doute, le premier contact avec le français maison, soumis à l'examen étymologique, et non, comme à l'Ouest, un maison « cuisine » résultant d'une suprématie de maison sur hôtel, imposée par le français.

En Picardie, comme maison « cuisine » en Franche-Comté, hôtel « cuisine » a totalement disparu, à en croire l'Atlas. On peut cependant, avec beaucoup de vraisemblance, établir sa concomitance avec maison « cuisine », concomitance nécessaire pour expliquer l'emprunt de maison fait au français, concomitance existant, en réalité, partout ailleurs, avec prédominance de hôtel à l'est, avec prédominance de maison à l'ouest et au nord, et qu'il importe de démontrer en Picardie et en Franche-Comté, si possible, quoique, à la rigueur, elle se laisse déduire des constatations faites dans les autres régions.

Saint-Pol est en plein centre de l'aire picarde maison « cuisine » où hôtel n'est attesté ni comme « cuisine », ni comme « maison ». Dans la banlieue de Saint-Pol, on dit otê pour « autel » (comme on y dit se pour « sel » et té pour « tel »). Ce mot est masculin ; mais sous sa forme concurrente, française, otel,... il

est féminin. Hôtels, dû y être Oté, et être l'homonyme parfait de oté « autei ». Tous deux, sous la forme française otel deviennent féminins. Le se « sel », en devenant à Saint-Pol-ville sel, concurremment avec l'ancienne forme se, ne devient pas féminin pour avoir subi la même transformation phonétique que autel et hôtel. C'est, me dira-t-on, que autel et hôtel commencent par une voyelle, et que, de ce chef, ils pouvaient changer de genre comme âge, orage, ouvrage, qui deviennent féminins à Saint-Pol — remarquez que ce sont des mots présentant la même terminaison. A cela je réplique : 1) il est singulier que, sous sa forme ancienne oté, « autel » n'ait pas changé de genre, et, pour ce faire, ait attendu qu'il fut otel ; 2) il est singulier que, contrairement à 20, 30, 40 autres mots masculins commençant par la même voyelle, et pouvant, par conséquent, devenir féminins aussi bien qu'autel et hôtel, seuls, ou à peu près seuls, ce sont deux homonymes qui changent simultanément de genre, l'un seulement à la condition qu'il devienne réellement homonyme de l'autre — peut-être même pourrais-je y ajouter hôpital que e beaucoup font du féminin », contrairement au genre qu'ont habituellement les mots eu-al.

Il me paraît que aulê « autel » est devenu autel, parce que hoté — sans doute, lors du rétablissement de maison exclusivement « maison » et parallèlement à la refrancisation sémantique de celui-ci — devenait hôtel, que autê devenant autel n'avait aucune raison plausible pour devenir féminin, que, s'il est devenu féminin, c'est parce que hôtel l'était ou le devenait, et que hôtel l'était ou le devenait, parce qu'il était en concomitance avec maison féminin.

Je crois que le changement de genre provient, en majeure partie, de parentages lexicaux que l'étude historique des mots est appelée à révéler (cf. le lombre, le lierre de mon premier article).

Aussi bien — et ce qui précède était une introduction à ce que nous allons voir — ce qu'est, selon moi, hôtel « cuisine » féminin en Picardie, par rapport à maison « cuisine », la toa « cuisine » l'est par rapport à maison « cuisine », en Franche- Comté. Nous allons voir que la vraisemblance constatée en

Picardie d'un hôtel féminin sous l'influence d'un maison féminin — mon argumentation n'a pas été convaincante, je l'avoue, mais va être confirmée par le chapitre VII — devient, en Franche-Comté une réalité absolument certaine et démontrée diversement par plusieurs points.

La toa du point 939 a pour voisins immédiats aio (40) et eta (30). Si ces formes de hospitale sont phonétiquement correctes quant à leur syllabe accentuée — elles sont conformes à so et à sa féminins « sel » — , le phonéticien le plus habile ne parviendrait pas à faire remonter directement au latin hospi leur syllabe initiale, qui, dans les formes de cette région, est le produit faussement interprétatif des formes de parlers voisins : c'est ainsi que hospi aboutit à e au point 30 , parce que sa forme leea « lait », par exemple, correspond à celle de lasé du point 40. Hospi ne donne pas plus régulièrement e ou a que hos ne donne régulièrement Ye de epetô vaudois=- « hôpital ». Atoeteta ne représentent, en fait de latinité, que -taie. N'avons-nous pas vu que hospi et hos sombraient totalement dans les formes tœ du wallon et sto du midi ? Ces formes anormales sont le prélude de son naufrage. Il ne fallait pas s'attendre à une régularité phonétique de la part d'un mot qui s'en va, et aux dernières convulsions duquel nous assistons. Cela d'autant plus qu'il était isolé, sans famille dans les patois de la langue d'oui ' — ce qui n'est pas le cas à'ostal

1 . Grâce à ses dérivés et à la circonstance que ies parlers du Midi sont d'essence moins exclusivement vulgaire, le provençal oustal a pu absorber la sémantique française entière d'hâte], non sans dommage d'ailleurs pour la clarté de la langue (cf. oustalié de Mistral, qui est plus ou moins revêche a l'acception d' « hôtelier » — « aubergiste) plus usité » — , à côté de « casanier, familier », à quoi on peut ajouter tous les sens signalés par le dictionnaire de Lévy).

En 1885, je recevais la communication suivante, à la suite d'une demande que j'avais adressée à un journal politique de Paris, pour obtenir des renseignements sur les journaux de province qui publiaient parfois des articles en patois. L'écriture me montre qu'elle émanait d'un vieillard, et ce vieillard parlait sans doute en connaissance de cause.

« L'un des plus célèbres, Jasmin, le coiffeur d'Agen, n'était même pas compris dans son pays, sous le rapport du langage. Son plus grand succès fut à Paris, où les poètes célèbres, entr'autres Lamartine, se figurèrent qu'ils le comprenaient. »

méridional (ostalier « casanier » p. ex.) à en croire Mistral — qu'il mourait et revivait sous une forme calquée, plus ou moins adroitement, d'après un parler voisin, à en juger par la variabilité de son premier élément.

Vu cet état de hospitale, la ton peut s'expliquer de deux manières.

Si, au point 939, on a eu Vuto de hospitale, comme on l'a au point 23, par exemple, et comme il semble qu'a été sa forme régionale, sa forme rapprochée du latin, et la plus phonétique en cette région, Yuto a été considéré comme étant = lu to, séparation d'une possibilité imminente, puisque l'article défini masculin est In au point 939. Alors, son partenaire lexical maison « cuisine » lui a imposé son genre — nous allons voir que hôtel est féminin dans l'entourage du point 969 ; il est féminin au point 30 notamment (età). Il en résulte la to ; mais la to n'est pas une forme féminine habituelle au point 939, qui a la finale a comme représentant de IV féminin français. Il prend la terminaison féminine a. Donc : la toa. Telle est l'explication qui, je crois, peut seule convenir à la toa autochtone.

Mais — nous l'avons vu ci-dessus à propos des formes qui sont censées représenter hospi — il se peut que la toa ne se rattache que plus indirectement à hospitale, que hospitale ait disparu de ce point, pour y revivre calqué sur un modèle voisin. Dans ce cas, le point le plus rapproché, le point 40, nous donne une solution, en quelque sorte toute préparée pour se substituer cà la première, dont elle ne fait d'ailleurs que confirmer la nature. L'ato du point 40, et qui est du genre masculin, sous l'influence de maison féminin, est considéré par le point 939 comme étant la to féminin, et, comme au point 40 le représentant de Ye féminin du français est cà peine sensible ( a d'Edmont), mais qu'il est nettement perçu et transcrit par Edmont au point 939, il en résulte la toa, comme dans notre première explication. C'est ainsi — je prends intentionnellement un exemple de mot évidemment savant — que le point 40 dit tortu (— tortu« ?), mais le point 939 tortuva « tortue ». Quoi qu'il en soit de la valeur respective de nos deux explications, il me paraît indubi-

15e PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE VERBALES

table que c'est sous l'influence de maison a cuisine » qu'est né le féminin la toa « cuisine », qui, autrefois, a sûrement existé, au point 939, sous une forme moins tourmentée de hospitale.

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