V. — CULOTTE > CULOT. EXTENSION DE L'AIRE AT-OT-ATTE-OTTE
Dans la petite aire jurassienne comprenant les points 40 et 939, hôtel est féminin au point 939 {la toa), comme il est féminin au point voisin 30 (eta) ; il est masculin au point 40, dit expressément Edmont. Hôtel, avons-nous dit, y est devenu féminin dans sa concomitance avec maison, tous deux signifiant « cuisine ». Un mot y est donc capable de changer de genre, uniquement parce que son concurrent sémantique a un autre genre que lui ! Ce cas spécial d'un changement de genre, est-il un fait isolé dans cette aire ? Un examen détaillé de ces deux points nous a révélé un cas absolument identique, un cas qui ne se retrouve qu'en ces deux points.
Comme la maison a succédé à Yhôtel et lui impose son genre féminin, de même le pantalon, qui a succédé à la culotte et est en train de l'effacer de la langue, lui a imposé son genre — et ici il fallait une action analogique se traduisant par un effort plus violent (un changement de suffixe), ce qui ne fait qu'augmenter la valeur démonstrative de notre pendant à la toa. Pantalon a fait de culotte un culot masculin, je dis un culot, quoique cette forme-même n'existe pas ; mais, si elle n'existe pas — peut-être, parce qu'elle ne saurait coexister avec de nombreuses acceptions, parmi lesquelles le lecteur n'aura qu\à choisir, vu qu'elles sont tout aussi efficientes d'intolérabilité les unes que les autres — elle existe masquée par un état phonétique, dans lequel on avait indistinctement soit at — c'est la forme culat que l'on a aux points 40 et 939 — , soit ot et dont les formes féminines étaient soit atte, soit otte. Or, nous connaissons, par une étude précédente, et cette aire et sa nature. C'est celle que nous avons appelée
Taire atte-otte, et ces suffixes alternent au point qu'ils produisent une divergence que nous ne pouvons mieux caractériser que par ce que nous trouvons au point le plus rapproché de notre culat « pantalon ». C'est le point 64, qui, tout en disant essolie « abeille », dit culatte « culotte » — pomme et pomme de terre, tandis que ses associés phonétiques et lexicologiques disent pommât le « pomme de terre » (74, 73, 72).
Le point 64 l montre d'une façon évidente à nos yeux que faire atte-otte-oi-ot est une aire en retrait, ce qui nous permet de conclure que les points intermédiaires entre 40 et 64, c'est-à-dire 52 et 51 (qui ont, entre parenthèses, le français abeille « abeille » (!) et l'intrus méridional aveille « abeille » !) ne peuvent nous obliger à reconnaître en eux une barrière infranchissable entre l'aire à laquelle appartient 64, et où l'on a culatte « culotte », et l'aire 40, 939, où l'on a culat masculin « culotte ». Culat « culotte » est-il autochtone ? J'aurais, à priori, la plus grande répugnance à y voir un emprunt à quelque point, plus ou moins éloigné, ...qui n'existe pas, selon l'Atlas. Le culat des points 40, 939 représente donc un culot, une masculinisation de culatte-culotte, l'équivalence parfaite de ces formes culatte et culotte étant établie par le fait de l'alternance constante de atte et de otte, de at et de ot masculins en patois, et, d'autre part, par la présence constante de culotte français dans tous les alentours. Les points 40 et 939 ont donc appartenu autrefois à l'aire atte-otte-at ot.
Le point 40, à côté de son culat « culotte », qui est senti comme = culot, a un ato « cuisine » masculin, qui (vieux mot disparaissant et réclamant un renouveau), comme culot (mot nouveau et qui veut vivre comme hôtel veut revivre), a un ato, dis-je, qui pourrait être apparu comme étant = atot. Non : son 0 final est fermé, comme l'est celui de so « sel », il est masculin, comme afeu voisin est masculin, donc il est vraisemblablement (hospi)tale et est masculin de par son origine étymologique.
1. Culatte << culotte » se retrouve aux points 170, 57, et, avec le son intermédiaire a aux points 150, 69, 53.
Mais, si ato du point 40 ne s'authentique pas comme étant hôtot, le point 10 (Saône-et-Loire) va s'authentiquer comme étant hôtot. Il est uto, qui est masculin. Ce genre nous surprend ; car les trois points du département du Jura qui ont hôtel « cuisine » l'ont féminin, et le Jura sépare le point 40 du point 10 ; mais — et ceci est bien plus grave pour un rattachement à hospitale — la syllabe accentuée est en contradiction flagrante avec le produit de salquiest^ (féminin). Son 0 fermé s'explique comme final dans un mot isolé (pôl, mais pot au feu), et il est remplacé au point voisin 22 par un couvert, en contradiction avec Yo fermé de sal du même point. Il est hôtot et non hospitale. Son genre masculin, le tient-il de hôtot, ou le tient-il de hospitale ? Il le tient plus vraisemblablement de hôtot que de hospitale, les trois points du Jura (y compris le point 22 qui peut avoir, lui aussi, hôtot, quoique féminin) ayant le genre féminin. Quant à sa syllabe initiale u — il en est de même de a (40), de e (30), de œ, etc. — elle n'est qu'un décalque primaire, secondaire ou tertiaire de syllabes initiales, toniques ou protoniques, ayant cours dans les patois de la région .
Le point 10 était autrefois en pleine aire at-ot-atte-otte, et il n'a gardé, de cet état phonétique, que les témoins que son retour à l'état français lui laissait pour compte : son uto « cuisine » ne pouvait plus devenir hôtel ou hôtet « cuisine », son pulo « coq » ne pouvait pas devenir poulet « coq » (!) ; son n^iybt « oseille », que pouvait-il bien devenir, tandis que « omelette », « allumette », etc. rentraient docilement au bercail ?
Il s'ensuit que :
1) Coulât — il est bien temps que je révèle la forme réelle des points 40 et 939 sous laquelle s'est cachée jusqu'ici ma forme schématique culot — est le mot cul traité analogiquement comme en protonique l -j- le suffixe at, qui n'est pas le suffixe ittum, et qui devait être ot, auquel on a préféré — probablement pour
I. C'est ainsi que « cul » est ku-tyit partout, mais qu'il a les dérivés keulotte, kolatte. Coulât est donc la masculinisation de coulatte. Insensible en français moderne {queue > queuter), l'alternance de la syllabe protonique avec la syllabe tonique est parfois sensible en patois.
éviter des homonymes — le suffixe at, ai et ot "alternant sans différence sémantique.
2) uto du point 10 n'a de hospitale latin que le son /. Sa syllabe initiale ne répond que secondairement, tertiairement ou quaternairement à hospi latin ; quant à sa syllabe accentuée, elle est le suffixe patois ol-at, dont les formes alternent sans différence sémantique aucune. Ce point 10 n'est sûrement pas le seul de son espèce. Le sort misérable, réservé à hôtel « maison » patois ne se serait certainement pas aussi facilement accompli, s'il n'avait été un mot isolé, sans famille .
Quoi qu'il en soit, si maison « cuisine » n'avait pas existé dans notre aire jurassienne, hôtel n'y serait pas devenu un mot féminin. Ce n'est pas cuisine qui a pu le faire changer de genre, puisque les patois à hôtel « cuisine » ne connaissent pas encore ce mot (du moins dans son sens « pièce où se fait la cuisine ») et que les autres ont hésité à l'admettre. Mme Odin ne se refuse-telle pas à lui accorder droit de cité à Blonay, côte à côte avec oto « cuisine » ? 1) L'aire jurassienne serait, je crois, la seule région des territoires observés où maison n'aurait pas passé par l'acception de « cuisine ». 2) Vafu féminin serait-il = cuisine à feu (!)? 3) Maison « cuisine » valaisan serait inexplicable, dans le voisinage immédiat à' hôtel « cuisine ». D'où lui viendrait son acception, sinon du bas pays ? La situation géographique de maison « cuisine » est, on le voit, bien conforme à celle de mouchette « abeille ».
Je ne crois pas que les matériaux mis en œuvre ici soient de nature à entamer la confiance que nous avons mise dans les relevés d'Edmont. Je ne puis malheureusement pas en dire autant de son copiste : par une négligence, que, fort heureusement, tout travailleur sérieux aurait réparée, je n'ai pas fait moins de quatre fautes, en faisant suivre hôtel, aux points 30, 42, 23 et 22, de la mention m (= masculin). Dans ces quatre points, hôtel est féminin, ainsi que le montrent les adjectifs de la phrase la cuisine est trop étroite et trop obscure. C'est sur l'épreuve de la carte, et non sur ma copie, que l'erreur s'est produite. Après avoir, dans mon manuscrit, soigneusement distingué les notations d'Edmont
léO PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE VERBALES
lu to de l'uto, et constatant sur l'épreuve l'absence du genre, j'ai donné à hôtel son genre ancien, et sans me souvenir que le mot cuisine figurait dans une phrase me permettant d'en contrôler le genre. Je ne me doutais guère qu hôtel pût être féminin, et que la toa était une forme de hospitale.
Culat ne pourrait-il pas avoir été emprunté ?
= Emprunté à qui ? A des patois qui ne l'ont pas ?
A des patois qui l'ont perdu.
= Qui l'ont perdu pour quel motif ? Culat ne pouvait être perçu comme = « culotte » que dans des parlers où les suffixes atte-otte, at-ot sont vivants, signifient « tenant de, ayant traita », et ce culat aurait disparu là où il était étymologiquement perceptible et perçu, et il serait resté là où — seul de son espèce — il n'est plus étymologiquement perceptible et perçu, alors que culotte l'est parfaitement ! S'il est resté aux points 40 et 939, c'est précisément parce que tous les autres mots en at-ot et atte-otte faisaient retour à -et et à -ette. Coulât seul ne pouvait faire retour à ..culet « culotte ».
Le français les autorise à retourner
d'elmat ou d'elmot à elmette, de subya ou de subyo à subyet (« sifflet ») ; le français les autorise-t-il à retourner
de culat ou culot à .. culet « culotte »,
diminutif réel ou caritatif de cul ?
Ni culet, ni culot : on ne passe pas ! Pensée littéraire sous un masque patois. Le français littéraire a condamné à l'immobilité les points 40 et 939, et leur interdit l'évolution vers lui en ce mot culat . S'ils le veulent, qu'ils le gardent sous sa forme d'autrefois, mais il n'y a pas de place pour lui à côté de subyet < subyat, à* elmette <C elmatte, d'omulette <C omulatte.
Jetez un coup d'œil sur les cartes représentant les mots en etette du français — à défaut de tous ceux qui ont at-atte en patois, sans équivalent d'et-ette en français — vous verrez de suite que l'aire actuelle de at-atte-ot-otte, telle que nous la présente mou-
RÉALITÉS ÉTYMOLOGIQUES l6r
chatte-mouchotte-essatte-essotte « abeille » \ ne représente pas le tiers de ce qu'elle a été autrefois, qu'elle est, de toutes parts, entourée d'une zone, où les suffixes patois s'égrènent, et, en général, en raison directe de leur aptitude à être convertis en leur forme française correspondante.
Dans la conversion au français qui se produit en cette zone — vous me pardonnerez de prendre comme exemple un mot dont j'ai en longuement à parler, et sur la nature duquel cette zone vient apporter une singulière confirmation de ma thèse — mouchatte-mouchotte « abeille », qui y a existé sûrement, puisque la présence de ce type lexical ne saurait avoir été confinée à l'ori-? gine seulement dans Taire atte-otte, puisque, d'ailleurs, tous les pariers gallo-romans à l'est de Paris l'ont eu, mouchatte-mouchotte, dis-je, devait se convertir en mouchette. Or, si ce mouchette converti n'existe en aucun point de la zone de conversion, n'est-il pas mathématiquement démontré que mouchette, en tant que « abeille », mais apparaissant comme « petite mouche », était banni de tout parler français, et qu'il ne pouvait vivre qu'à la condition d'être mouchai le-mouchotte.
Exemples : Le point 36 a mouche à miel « abeille ». Il a eu mouchotte « abeille », puisqu'il a encore uyot « oie », bruyot « brouette », huso « coq » (= cochet), fyœto « sifflet » ( = flûtet), ou il a eu mouchatte « abeille », puisqu'il a encore gà\a masculin « jars ». Ses elmette « allumette », émolette « omelette », etc., etc. sont des mirages, des mensonges phonétiques. Son mouchette, où est-il ? Son mouchette est mouche à miel.
Le point 22, pour les mêmes raisons que le point 36, a eu mouchotte « abeille » (ou mouchatte ?), puisqu'il a luette « ivraie » (diminutif de lœ masculin de 23). Ses omoulette « omelette », allumette et tutti quanti sont des mirages, des mensonges pho-
1. D'où vient au français populaire de la Suisse son suffixe verbal —atter, de valeur diminutivo-fréquentative correspondant aux suffixes français -eter et •oter (lunalter, couratter, etc) ? Du Jura bernois ? Exclusivement de l'aire actuelle de at-ot-alle-otte ? Quel est son rapport avec -otter {pleuvotter, jamboler, buvoUr, crachoter, etc.; ?
l6l PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE VERBALES
nétiques. Son mouchette, où est-il ? Son mouchette est mouche à miel.
Les points 40 et 939 ont eu culatte « culotte », puisqu'ils ont culat « culotte » masculin, << culatte sous l'influence de pantalon masculin. Et si les points 40 et 939 ont aveille « abeille » — et non mouchatte qu'ils pouvaient avoir et ont eu, aussi bien que dans l'aire actuelle de mouchât te-mouchotte, où mouchette est à l'abri — me dira-t-on encore que aveille est le latin apicula indigène en ces points ? Et leur mouchatte n'est-il pas un nouveau soupirail de la voie souterraine qui va de mouchette « abeille » valaisan à mouchette lorrain l ?
La zone de conversion de at -ot -atte -olte en et -ette nous fait assister à la décomposition d'une aire phonétique, en même temps qu'à la composition d'une nouvelle aire phonétique (et -ette). Il y a là matière à une étude pleine d'avenir. Mais cette étude doit se baser sur une enquête préalable de chacun des mots qui constituent l'ensemble de at -ot -atte -otte. Ce travail est trop vaste pour que, à mon âge, j'aie le courage de l'entreprendre.
Tous ces mots sont l'objet d'une révision plus ou moins consciente. Si l'on reconnaît dans violatte-violotte une « petite fleur violette », il deviendra violette, et, en réalité, il le devient ou ne
1. Voilà, ce me semble, assez de preuves mathématiques qui nous montrent à l'évidence tous les mensonges phonétiques que disent les patois aux phonéticiens crédules ..et habiles.
Tous les travaux phonétiques et étymologiques basés sur les patois sont ce que M. Merlo appelle de la « letteratura farraginosa » ..en parlant des études basées sur la géographie linguistique.
Je ne crois pas que culat, signifiant « culotte », soit un diminutif réel ou caritatil de cul. Je crois que mes constatations obligeront les rédacteurs du Glossaire romand à « reviser toutes les considérations phonétiques et étymologiques basées sur leurs matériaux » — il y a exactement 25 ans, je conseillais à M. Gauchat, alors unique rédacteur prévu du Glossaire, de s'abstenir de recherches étymologiques dans l'œuvre qu'il allait entreprendre. Je crois que « toute la base de leur travail a encore besoin de preuves historiques » avant d'être publié. Je crois qu'il en est d'eux — et plus particulièrement d'eux — comme de tous les romanistes se mêlant de dialectologie et qui veulent nous faire prendre pour vérités des mirages et des mensonges.
le devient pas. Le poulet, le cachet patois sont-ils psychiquement des « coqs » et non des « cochets » ou « poulets », ils pourront alors, et peut-être, participer à la loi du retour à et ; dans le cas contraire, ils en seront proscrits; dans les deux cas, poulet pourra rester « robinet » (cf. robin et robinet}, il ne restera « coq » que dans le premier cas, et encore faudra-t-il que, comme poulet, il soit assez puissant pour se dérober à la dictature du français, qui fait de ces deux mots des diminutifs réels1. Si mouchattemouchottt « abeille » retournait à moucheite, il serait une « petite mouche » . Aussi ne passe-t-il pas ! Et voilà pourquoi on ne trouve pas mouchette « abeille » en dehors de l'aire atte -otte.
Et alors ce coulât nous donne une date approximative
du retour de atte -otte -at -ot à ette et à et aux points 40 et 939 ?
= Evidemment, ce retour à ette et et, aux points 40 et 939, ne peut remonter au delà de 1680, époque, où, selon le Dictionnaire général, le pantalon (qui a fait culatte >> culat) a été introduit dans l'usage. Pour obtenir une date plus exacte, il y a lieu d'ajouter à 1680 le temps qu'il a fallu au pantalon pour aller détrôner la culotte aux points 40 et 939, et le temps qu'il a fallu à la phonétique pour que pantalon exerçât une influence masculinisante sur culotte — ce qui d'ailleurs a pu être instantané.
Quoi qu'il en soit, le retour de subyat à subyet, de mouchatte à ntouchette (de tous nos moucheite français — corrélatif de celui de elmatte à elmettè) est, on le voit, bien récent.
Votre culat « culotte », masculinisation sous l'influence
de pantalon, est un fait bien isolé, qui n'a pas son pareil. Sa nature lexicale est, nous le voulons bien, appuyée par ce que vous nous avez dit de hôtel « cuisine » féminisé sous l'influence de maison « cuisine », en est le pendant avec renversement des genres — renversement conforme au rôle de maison et de pantalon, tous deux triomphant d'anciens mots tombés en désuétude.
1. On verra notamment que, dans le Jura bernois, on se trouve en face d'un état lexical de « coq » comparé à « robinet » qu'il serait absurde de faire remonter directement au latin.
Peut-être serions-nous persuadés que votre explication est bonne, si d'autres faits identiques se présentaient dans l'aire atte -otte -at -ot.
== Qu'à cela ne tienne !