VII. — MAISON > MAISONNE > MAISON
POMME > PON (masculin).
Il en a été de même de pomme de terre au nord de la France (Nord et Wallonie). J'entends prouver que pomme de terre y a produit un masculin pon de terre (comme pommet de terre dans les Vosges), et, par répercussion un masculin pon « pomme » (comme pommet & pomme » dans les Vosges).
Ma démonstration va vous paraître longue ; mais je vous prie d'y prêter toute votre attention. Car, si elle nécessite un long préambule et une argumentation probablement pénible à suivre, elle nous réserve une surprise : elle nous montrera jusqu'à quel point la géographie linguistique peut faire approcher de la certitude absolue la solution d'un problème linguistique.
Un fait singulier s'est produit dans les départements du Pasde-Calais et du Nord et en Wallonie : maison, que nous savons être emprunté au français, y est devenu maisonne en huit points limitrophes de la langue flamande, et formant deux aires séparées (297, 296, 287, 284 — 199, 197, 19e, 194). Ces deux aires sont séparées par une aire de treize points où la pomme est le pon (comme dans les Vosges pommette >► pommet).
A priori : la séparation des deux aires maisonne est un fait récent, les deux aires maisonne se relient par un souterrain qui passe sous pon « pomme », ne formaient qu'une aire autrefois
à moins que la nature de maison >• maisonne soit telle que l'évolution subie puisse se produire indépendamment en plusieurs points de la Gaule romane, ou, disons seulement dans le domaine où l'article féminin la est devenu le ; car il se pourrait que la neutralisation de l'article défini joue un rôle dans la naissance de maisonne.
Il importe donc de savoir comment a pu naître maisonne, si nous voulons être renseigné sur l'importance de la séparation actuelle en deux tronçons d'une ancienne aire maison, si elle est un fait assez singulier dans l'aire la >> le, ou très singulier, improbable, voire même impossible dans le domaine entier de la Gaule romane.
Comment donc s'explique maisonne ? Maisonne ne peut être qu'un des aspects sous lesquels maison se présente : je vais à la maison ; mais la maison n est proche qui a pu s'être dit, si cela ne se dit plus ?
Une foule d'autres mots se présentaient sous le même
aspect que maisonn, si, d'ailleurs, cet aspect s'est réellement présenté dans les patois. Admettons que cet aspect se soit présenté seulement dans les mots terminés en -on — nous réservant de vous objecter pourquoi pas dans des mots à autre terminaison — avez-vous la moissonne « moisson », la saisonne « saison », la raisonne « raison », la rationne « ration », et cent autres ?
===== Je n'ai à vous soumettre ni moissonne, ni saisonne, ni raisonne, ni rationne, ni cent autres formes. Je n'ai que la chansonne que je trouve dans les lettres de Gosseu de Vermand (point 262), alors qu'Edmont, à Vermand, ne signale que maison, et non maisonne. Gosseu, dans sa lettre d'envoi à l'imprimeur, dit quatre fois maisonne, à l'état de forme suivie de pause, jamais maison, trois fois chansonne et deux fois chanson, indifféremment comme forme isolée et comme forme syntactiquement suivie... et Edmont, à ce point 262 nous donne chansonne, qu'il signale, en outre, au point 274 et à Saint-Pol même (284). Chansonne, d'après l'Atlas, se trouve donc en deux points qui n'ont pas maisonne et en un point (262) où Gosseu disait chanson et chansonne. Donc maisonne avait une extension géographique plus grande
autrefois et enclôt au sud l'aire pon « pomme », enclose à l'est, enclose à l'ouest par le même maisonne. Quant à chansonne, qu'Edmont a retrouvé au point 262 et relève aux points diversement distants 274 et 284, il est vraisemblable que, comme maisonne, il formait une aire cohérente, et que tous deux ont subi, différemment, le retour à chanson et à maison, maisonne beaucoup moins que chansonne, maisonne restant en deux aires de trois points contigus à l'est et de cinq points contigus à l'ouest (y compris Saint-Pol où il coexiste avec maison, comme chansonne avec chanson au point 262, selon Gosseu), chansonne ne présentant plus l'aspect d'une aire.
La cohérence de maisonne est beaucoup plus certaine que ne l'a été celle de chansonne, s'il se trouvait que chansonne ne fût qu'une analogie de maisonne, analogie pouvant se produire ou ne pas se produire — remarque faite en prévision d'une vraisemblance que j'aurai à vous soumettre.
Chansonne et maisonne' étant, à ma connaissance, les seuls cas de la conversion de -on en -onne d'entre cent qui auraient pu se produire aussi bien, et ne se produisent pas, ma supposition de leur naissance par phonétique syntactique est fausse, et cependant, si l'on ne veut pas admettre qu'elle est due à une analogie venant d'un mot qui leur est étranger de forme, il nous faut trouver une solution particulière aux formes chanson et maison. En présence de la foule de mots en -on qui ne subissent pas le sort de maison et de chanson, une solution, parente de celle que nous inspirait la phonétique syntactique, va restreindre considérablement le domaine des suppositions plausibles : ne seraientce pas les diminutifs féminins maisonnette et chansonnette qui auraient naturellement fait évoluer les primitifs en leur donnant une forme plus essentiellement féminine, ce qui écarterait la possibilité d'une production de moissonne, saisonne, raisonne, rationne et de cent autres, qui n'ont pas de diminutifs susceptibles de les produire ?
Ce n'est pas possible ; car toute la Gaule romane était,
quant à maison et chanson dans les mêmes conditions de productibilité lexicale que l'extrême nord, et maisonne, chansonne se produisent seulement dans le nord.
===== Je n'insiste pas. Aussi bien, si je vous disais que le nord, avant perdu, par la neutralisation de l'article, le signe le plus distinct du genre des substantifs, aurait pu avoir des velléités de recouvrer, par d'autres moyens, une distinction de genre (maison, chanson rejoignant colonne, couronne, personne, etc.), vous me répliqueriez avec raison : pourquoi le nord n'en aurait-il pas fait autant de toute autre catégorie de mots masculins à allure plutôt masculine et, enfin et particulièrement, pourquoi n'en aurait-il pas fait autant de tous les mots en -on, dont maison et chanson ne sont qu'une infime partie ?
Aussi bien suis-je absolument de votre avis : j'ai simplement voulu écarter les possibilités d'une explication de maisonne et de chansonnt par le triomphe d'un des aspects sous lesquels ces mots se présentent syntactiquement, ou par une dérivation de leurs propres dérivés. Je crois que vous avez écarté toutes les possibilités d'une naissance intrisèque de maison et de chanson.
C'est donc une cause extrinsèque qui a fait naître maisonne et chansonnt.
Une cause extrinsèque, particulière à un maison, en
même temps qu'à un chanson ? Quel peut bien être le rapport particulier qui lie l'un de ces mots à l'autre, et les divorce de toute la catégorie des mots féminins se terminant par -on ?
= Il n'y en a aucun qui soit bien apparent : tout au plus retiendrai-je de la discussion sur ces mots le fait qu'ils ont en commun une dérivation de diminutifs {maisonnette, chansonnette) que ne partagent pas les types que nous leur avons opposés cidessus, moisson, saison, raison, ration, dérivation mettant sous un jour de possibilité plus grande maisonne et chansonne que ne le font moissonneur, saisonier (?), raisonnable, rationnement.
Nous voyons où vous voulez en venir. Vous voulez
réduire le double problème à un problème simple : l'un de ces mots n'est né que par analogie avec l'autre
= et ce mot né analogiquement est chansonne.
X'avons-nous pas vu que chansonne n'existait qu'en trois points (262, 274, 284), que ces trois points sont distants l'un de l'autre, ne forment pas une cohérence comparable a celle de
maisonne, qu'au point 262 (Vermand) Gosseu ne le donne que concurremment avec chanson, tandis que maison est, chez lui, toujours maisonne ? J'en conclus que chansonne est une forme analogique, qui peut n'être née que timidement, qui peut n'avoir jamais constitué une aire cohérente, ou qui — si elle a jamais constitué une aire cohérente — a, en tout cas, été disloquée, et bien plus rapidement et plus complètement disloquée, que celle de maisonne. Précisément — dans le cas d'une apparition secondaire,- analogique et originairement isolée, aussi bien que dans le cas d'un reliquat d'une aire plus étendue et cohérente — en raison de sa nature analogique lui venant de maisonne, lui venant de maisonne par lequel elle est entraînée en raison d'une affinité que ne présentent pas moisson et cent autres mots en -on.
Le problème à résoudre est un, à mon sens : comment maisonne est-il né ?
Et la solution en est bien simple : maisonne est né de maison, parce que maison est, ou a été, « cuisine », et que c'est cuisine qui est appelé à remplacer maison-maisonne « cuisine » — on va voir plus loin que les aires maisonne « cuisine » de l'est et de l'ouest se relient par un souterrain qui passe sous maison « maison » (constituant en même temps l'aire pon <C pomme) qui était une aire maisonne « cuisine », mathématiquement démontrée.
Maisonne est né de maison, parce que -onne constitue à maison un uniforme qu'il a revêtu pour combattre cuisine — -onne n'étant que la réplique à -hic — ce qui distingue formellement les combattants des civils indifférents, n'est-ce pas l'uniforme ?
Chanson >> chansonne n'a pas de raison d'être autre qu'une consonance et une aptitude dérivatrice, une transparence, communes avec maison >> maisonne.
Maisonne a pour excuse d'avoir été provoqué par un mot dont il est ou a été le synonyme et avec lequel il s'est battu.
L'alignement sur cuisine est la seule raison pour laquelle maisonne est né, et c'est aussi son excuse, sa raison d'être, tant qu'il sera en concomitance avec cuisine. Chansonne n'est qu'un caudataire, et le lien qui le lie à maisonne n'est qu'un fil d'araignée.
Quand cuisine aura cessé d'être en compétition avec maison dans le sens de « cuisine », maisonne reprendra sa forme française, qu'il n'a d'ailleurs peut-être jamais entièrement perdue dans la région pour signifier « maison » par opposition à « cuisine ». Aussi maisonne a-t-il eu la vie plus dure que chansonne, et constitue-t-il des aires, tandis que chansonne se révèle dans notre carte comme une scorie de maisonne.
Le point 262 qui dit maison et chansonne n'est qu'une de ces exceptions dont on dit avec raison qu'elles confirment la règle.
Et, au point 287, on a dit à Edmont que la maison était une maisonne, et que la cuisine était une maison — ce témoignage ne serait pas plus véridique qu'il est, s'il disait le contraire : maisonne « cuisine », maison « maison » — tandis que, au point 284, Edmont s'est dit à lui-même maison et maisonne = « cuisine » et « maison » (cf. Gosseu : chansonne et chanson).
Maison en face de cuisine s'est comporté comme à Paris mouche-avette en face de mouche a miel et cédant la place à moucheabeille.
Ainsi, dans la même région picarde, à Saint-Pol, par
exemple, où d'après vous, maison, venu du français, que le picard a appelé à son secours pour différencier son hôtel « maison » de hôtel « hôtellerie », a féminisé hôtel, patois d'abord « maison », puis « cuisine », et le maintient féminin, entraînant dans son genre autel (d'église), quand hôtel ne désigne plus que ce qu'il signifie en français actuel (voir ci-dessus), dans cette même région picarde, a Saint-Pol, par exemple, cuisine français, appelé pour divorcer maison et hôtel patois signifiant tous deux « cuisine », a
aligné formellement maison sur cuisine, en en faisant maisonne = aussi bien « cuisine » que « maison » !
=== Si maison féminin a fait hôtel féminin (comme ailleurs, en Franche-Comté, par exemple, il l'a fait féminin, et, en Suisse, l'a rudoyé au point qu'il y est devenu la toa) cuisine n'a pas à opérer génériquement sur maison « cuisine », ce dernier étant du même genre que cuisine ; mais pourquoi son influence latente de belligérant ne se manifesterait-elle pas en transformant for-
mellement le mot ? Ce n'est qu'un juste retour des choses : transformant génériquement hôtel qu'il supplante, maison est transformé dans ce qu'il a de transformable par cuisine qui le supplante .
Et cette dernière transformation témoigne-t-elle d'une puissance analogique supérieure émanant de cuisine et s'exerçant sur maison à celle émanant de maison et s'exerçant sur hôtel ?
Impossible de le dire, ces transformations étant de nature toute diverse. Si vous penchiez en faveur de la première supériorité, je vous rendrai attentif à la puissance de la seconde par un exemple bien représentatif : le mot espèce devient masculin, dans la langue populaire, sous l'effet de tout substantif masculin (un espèce d'ivrogne; par contre, non pas une type de mégère, mais une types se (!) de mégère) l.
Comme cette influence de cuisine sur maison ne s'est pas
manifestée ailleurs, ne s'est pas manifestée dans les aires de maison « cuidne », ni dans celle de l'est, ni dans celle de l'ouest, il faut que, dans celle du nord, elle ait trouvé un terrain favorable à sa manifestation, bien que vous n'y ayez pas admis la présence d'un terrain autre qu'ailleurs.
= Pas le moins du monde ! Si j'en crois mes matériaux, dans l'est, la lutte de maison-hôtel avec cuisine français a eu lieu dans des conditions particulières, différentes de celles où elle se présente dans le nord : avant d'adopter cuisine, qui, je vous le rappelle, a été dédaigné tout d'abord à cause, sans doute, de son équivoque, les parlers ont tenté de lui opposer des substituts (Jeu, foyer, afeu, la ton). Tant qu'ils opposaient à cuisine des substituts de leur crû, cuisine n'était en lutte ni avec maison, ni avec hôtel, et la concomitance de cuisine, concomitance qui ne
i. C'est ainsi qu'à Saint-Pol maison est étymologiquement et sémantiquement = mansionem ; maison = pièce où est la maie, « cuisine » ; maisonne étymologiquement et sémantiquement = mansionem, influencé par cuisine français ; maisonne == pièce où est la maie « cuisine », influencé par cuisine français ; hôtel = hospitale perdu, après être devenu « cuisine », réadopté du français, et devenu féminin sous l'influence de maison (entraînant avec lui autel qu'il fait féminin).
RÉALITÉS ETYMOLOGIQUES I 73
s'établit qu'après la lutte « régionaliste », y a donc été de plus brève durée, et probablement même date d'une époque où le patois ne lutte plus avec le français. Maison n'y pouvait devenir maisontte — alors que hôtel devenait la toa !
Dans Faire ouest, il en a été de même.
Les termes boulangerie, fournil « cuisine » y représentent feu foyer, afeu, la toa de l'est. J'ajouterai à ces deux substituts régionaux la salle « cuisine » de Thaon (Calvados) que me fournissent les matériaux de M. Jud. Et combien d'autres encore y pourrait-on ajouter, si une enquête était poussée à fond dans le sens de nos desiderata (rappelez- vous celle de M. Bruneau, en Ardenne) ? Si les patois devaient poursuivre leur vie d'il y a un siècle (ou moins même), rien ne s'opposerait à ce que, à Thaon ou dans la région, une salle de danse ne pût devenir une cuisine de danse, voire un hôtel de danse, voire une maison de danse.
Dans notre aire du nord, par contre, où cependant les points d'enquête sont plus rapprochés qu'à l'ouest, il n'y a pas trace d'un substitut de « cuisine », et c'est à cuisine français que hôtel et maison ont eu affaire sans un intermédiaire pour former tampon et différer le heurt — étant admis naturellement que le besoin d'un substitut à maison-hôtel, « cuisine » soit apparu dans les trois régions à la même époque. Dans l'aire du nord, maison a été plus longtemps en tête à tête avec cuisine que dans les autres aires, et cette circonstance a dû favoriser l'emprise de cuisine sur maison.
Jusqu'ici, nous ne tenons pas la preuve que vous vouliez
nous fournir de l'impeccabilité de vos déductions géographiques.
= Cela est vrai ; mais attendez un peu ; laissez-moi, tout d'abord, rassembler toutes les données du problème : plus les éléments en seront nombreux, plus la certitude sera parfaite. Nous les aurons en mains, quand je vous aurai exposé la genèse de pon < pomme « pomme », et que vous saurez que l'aire constituée par ce pon « pomme » sépare les deux aires maisonne dont il vient d'être question.
Je dis que pomme est devenu pon masculin. Comment et sous quelle influence ?
Je ne vois aucun nom de fruit qui puisse influencer pomme et en faire un masculin. Bien au contraire.
Pomme a une seconde existence dans un composé dont il est souvent le synonyme, c'est pomme de terre. Ils sont parfois synonymes à Paris. Ils sont synonymes dans les Vosges. A Evolénaz (Valais) Edmont a relevé pomme de terre, le Glossaire romand pomme tout court \
Dans ce composé la préposition de a été absorbée par le / de terre : on a, au point 273 pèm ter, au point 296 pœm 1er, points qui sont dans le voisinage immédiat de pon masculin. Il a le même sort aux points 10, 21, 505, et dans les formes plus estropiées qui remontent à celles des points précédents, aux points 510, 609, etc.
La forme pomterre (273, 296) n'est pas appropriée à une double conception générique. C'est une forme pônterre qu'il me faut pour faire évoluer pon à pô. Or, cette forme est bien suffisamment authentiquée par le point 293, qui fait partie de l'aire pon « pomme », qui est dans un territoire où et vendre les.., devient et vin les, qui a pœn ter, reproduisant une seconde fois le fait pômter > pônter, qui s'est produit déjà en ce même point. Elle est authentiquée par pon ter (65), par pômne ter (128), où nous avons une forme hybride de pométer et de ponéter, etc.
Comme maisonne est rappelé à maison, après avoir cessé d'être « cuisine », (le mot qui l'avait produit), pon est rappelé à pô, qui peut apparaître ainsi sous une forme masculine {pô de terre) et évoquer naturellement pô masculin = « pomme », comme pommet de terre a évoqué pommet « pomme ». Pônterre évoque d'autant plus facilement pô que sa présence en « pomme de terre » était constante, tandis que maison et chanson étaient dans des conditions moins favorables à une évolution, puisque ces deux derniers apparaissent souvent isolés et non pas seulement en combinaison syntactique, comme l'est pô en « pomme de terre ». C'est ce qui cause, du côté de pô « pomme » masculin
1 . Indication que donne M. Spitzer dans l'appendice à son travail sur la pomme de terre.
une prépondérance absolue — s'affirmant par une plus grande extension — comparée à l'éphémère chausoune, réduit géographiquement à trois points, et une prépondérance relative, comparée à ma 1 son ne dont l'aire géographique est plus restreinte. Mais cette prépondérance lui était avant tout assurée par le fait que pomme avait pris un autre genre (masculin), et qu'un genre ne s'échange pas aussi facilement qu'une forme — d'ailleurs coexistante peut-être — contre une autre légèrement autre et du même genre. Maisonne redevenait facilement maison, chansonne facilement chanson ■— d'ailleurs encore coexistant, selon Gosseu; mais le pon ne pouvait redevenir la pomme.
C'est donc dans pomme de terre que se serait effectué le
changement de genre de pomme, qui, disiez-vous, ne pouvait s'être effectué dans pomme lui-même — du moins vous ne reconnaissiez dans le rayon de pomme « pomme » aucun élément sémantique ou formel qui pût l'inviter à changer de genre. Vous nous dites comment pomme dans pomme de terre est, par la forme qu'il y prend, plus susceptible d'être considéré comme un masculin. Mais quel est l'agent qui — primitivement étranger à pomme — agit sur pomme de terre pour en faire un mot masculin ? Nous vous tiendrons quitte de nous expliquer la répercussion de pomme de terre masculin sur pomme « pomme » masculin, après ce que vous nous avez dit de pommet « pomme » masculin dans les Vosges < pommet de terre.
= De même qu'il a fallu à hôtel la présence d'un synonyme maison pour faire de lui un féminin (la ioa), de même qu'il a fallu à culotte la présence d'un synonyme pantalon pour faire de lui un masculin (le culot), de même qu'il a fallu à maison la présence d'un synonyme féminin cuisine pour faire de lui un maisonne, il a fallu à ponne de terre un synonyme pour faire de lui tin masculin pon de terre, et, par répercussion pon « pomme », et il a fallu au vosgien pommatte de terre un synonyme pour taire de lui un pommai de terre, et par répercussion, un pommât « pomme ».
Le synonyme propre à agir sur la forme ponne de terre, prête à échanger son genre, ce synonyme prêt à agir comme maison
Ij6 PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE VERBALES
sur maisonnc et chanson sur chansonne. . . est contigu à pon « pomme » : c'est canada, le seul mot masculin qui désigne le tubercule « pomme de terre » '.
La contiguité de pon « pomme », maisonne « maison » et canada fait toute la force persuasive de mon explication. C'est ce que j'appelle une démonstration mathématique, n'en déplaise à mes contradicteurs, et une démonstration mathématique telle que seule la géographie linguistique peut en fournir à l'histoire de la langue :
8/63 8e de la Gaule romane nous présentent — fait exceptionnel et pouvant apparemment se produire partout ailleurs — maisonne en contiguïté géographique des points ;
13/638° 2 de la Gaule romane nous présentent — fait exceptionnel et pouvant apparemment se produire partout ailleurs — pon « pomme » en contiguïté géographique des points ;
8 à 10/63 8e de la Gaule romane nous présentent — fait exceptionnel et pouvant apparemment exister partout ailleurs — canada « pomme de terre » en contiguïté géographique des points.
Ces trois fractions représentent trois faits qui sont sans aucune connexion apparente entre eux, et. . . je les mets en fonction les uns des autres. Si vous trouvez leurs rapports plausibles, tels que je les établis, allez demander à un mathématicien si leur contiguïté est un effet du hasard, et quelle somme de probabilités représente mon explication, en y ajoutant encore le parallélisme parfait de pommette de terre vosgien > pommet de terre > pommet « pomme » 5.
1. Cbervis, qui a servi aussi à désigner la « pomme de terre », est en un point du département delà Meuse, et n'entre pas en ligne de compte. D'ailleurs, les glossaires meusiens en donnent des formes féminines, conformément au genre de pomme de terre. Cf. la tupi « pomme de terre », originairement « topinambour », dans l'Atlas de M. O. Bloch.
2. Je devrais, à la vérité, déduire les points qui, dans le Midi, ont un pon « pomme » non étudié.
3. Mon interprétation de commenquer « commencer » (Path. et thér. verbales II) reposait sur une explication du même genre. Ce qui n'a pas empêché, plus tard, les lexicographes de voir dans commenquer un mélange apocalyptique
Il n'y a pas que la cohérence géographique des trois faits qui soit démonstrative de leur fonction. Leur situation géographique, relative de L'un à l'autre fait, est elle-même représentative de leurs rapports historiques, chronologiques, de dérivation. Essayons de suppléer à l'impossibilité où nous nous trouvons de publier des cartes, par un exposé avec chiffres à l'appui.
Soit 13 points ayant pon « pomme » masculin, 8 points ayant maisonne, en tout 21 points qui longent bien exactement le front germanique, et vont de la Manche à la limite orientale de Belgique. Or, de ces 20 points, 4 maisonne (Nord et Pas-de-Calais) ouvrent la marche à l'Ouest, sont suivis, en allant vers l'est, de la totalité des points à pon « pomme » masculin, puis les 4 points restants maisonne terminent le cortège. Pon « pomme » est enclos entre la frontière germanique au nord, à l'est par maisonne, à l'ouest par maisonne, et, j'ajoute, au sud par maisonne, si j'adjoins aux matériaux de l'Atlas ceux de Vermand (voir ci-dessus). Canada « pomme de terre » est, au sud-est, contigu, et même inhérent aux points 270, 197 (concurremment avec patate au point 270).
Pon « pomme » forme donc le fond d'une cuvette dont tous les rebords sont soit la langue flamande, soit maisonne.
Sauf au point limitrophe 197, où l'on a pon et maisonne, maisonne exclut pon ; c'est donc — comment s'expliquerait un maisonne né indépendamment à l'est et à l'ouest ? — que maisonne a fait retour à maison dans l'aire pon. Et il est nécessaire que maisonne (et chansonnè) fasse retour à maison (et chanson), si l'on veut que ponne (de terre) puisse simuler un retour à pon, en réalité puisse être traité formellement comme maisonne et devenir génériquement ce qu'est canada, il faut que ponne > pon ait eu un modèle.
de commencer avec un inchoare, mot qui a, en effet, existé dans l'ancienne langue provençale ; mais ce commenquer, ainsi interprété., ne se rencontrerait plus que dans une zone intermédiaire entre le français et le provençal, ou l'on fabrique des k avec des c français !
Et puis, un de mes auditeurs de cette année ne prétendait-il pas qu'il y a deux sortes de mathématiques, celle de la linguistique, et., l'autre?
Il a fallu que maisonne devînt maison, pour que pomme devînt pon. Dans l'aire pon « pomme », maison français a été d'abord maison, est devenu maisonne et est redevenu maison. Bien entendu, il ne s'ensuit pas que maisonne n'est redevenu maison que dans l'aire actuelle pon ( < ponne (de terre) ; car, pour que résultât pon, il fallait à « pomme de terre » une vie lexicale et phonétique particulière. Il résulte, au contraire, des renseignements ci-dessus exposés, que maisonne est, dans le pourtour de pon « pomme » masculin, redevenu maison, sans qu'il y eût de « pomme » qu'il pût entraîner dans son évolution de retour, et, à plus forte raison, sans que canada — dont nous pourrions admettre la présence (cf. le point 26e) dans toute la zone — ait eu à faire valoir analogiquement sa puissance générique.
De cet examen, je conclus en passant :
Les patois actuels ne présentent point la totalité des produits qui y sont nés.
Si le patois peut retourner de la maisonne à la maison sans cesser d'être patois, il ne peut retourner de pon à pomme sans abdiquer sa nature et son nom de patois.
N'était la géographie linguistique, qui nous dirait que maisonne a précédé maison ?
N'était la géographie linguistique, qui nous dirait comment pon est né de pomme ?
Mais, est-il bien sûr que pon « pomme », qui a existé
en provençal, n'ait pas aussi existé en français, ou dans l'un de ses dialectes ?
. Littré en donne un exemple du xme siècle : « De le navée de puns, [on payera] une coupe [sorte de mesure] de puns, Tailliar, Recueil p. 475 ».
Et quel cas faites-vous de ce masculin, qui est de la
région septentrionale de la France où se trouve encore pon masculin, pon devenu masculin, selon vous, après l'importation de la pomme de terre, donc bien après le xme siècle ?
= Celui qu'en fait le Dictionnaire Général, qui ne s'en prévaut pas pour donner au français pomme une autre origine que « du latin pçma, pluriel de pomnni, employé comme féminin singulier ».
Littré rattache le français à pomum, Meyer-Lùbke rattache pomme français à pomum, et ne parle pas d'un pon masculin de langue d'oui. Je suis enchanté de voir qu'il y a, pour les lexicographes, des accommodements avec la rigueur des textes. Vous ne supposez pas que j'aille faire valoir les droits de ce pon du \mc siècle, tout-à-fait isolé, que les historiens lexicographes dédaignent, et qui est absolument contradictoire de ce que me dit la géographie linguistique. Pour ce faire — si je doutais de mon explication — j'attendrais que les dits lexicographes m'aient tout d'abord renseigné sur les rapports de pomme « pomme » avec un ancien mot, dont l'étude n'est pas de mon ressort, avec pom « pommeau ». Le Dictionnaire général, à pommeau, dit : « dérivé de l'ancien français pom, forme masculine de pomme, latin pomum » l. Tiens! il y avait donc un pom « pomme » masculin en ancien français — que je ne trouve pas dans Godefroy — et le français moderne pomme « est du latin poma, pluriel de pomum, employé comme féminin singulier » ! Mais, pas de digression ! Y eût-il un pom « pomme » en ancien français et dans la région du pon actuel, que je persisterais à croire que ce pom n'a rien à faire avec notre pon « pomme », et que je réclamerais un pommet « pomme » tiré de textes vosgiens antérieurs à l'importation de la pomme de terre 2.
Si, d'ailleurs, ce texte avait une importance telle qu'il pût contre-balancer celle de tous les témoignages postérieurs sur la forme féminine de « pomme » — sans parler de ceux de la géographie linguistique — il y aurait lieu d'examiner si une confusion de pom « pommeau » (cf. le français pomme d'arrosoir, pommé de l'arçoti) avec pome « pomme », tous deux sentis étymologiquement comme équivalant à pomum latin, ne pouvait pas hanter l'esprit d'un auteur et lui faire dire pom « pomme ». Ce pon du xme siècle n'a eu aucun écho dans la langue parlée.
Question : pon provençal n'est-il pas de la nature de notre pon français du xme siècle ?
i. En supprimant forme masculine de pomme on établirait la vérité, je pense. 2. Un pommet plus authentique et plus significatif que celui de Godefroy, qui est tiré de la chronique de Monstrelct.
l80 PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE VERBALES
C'est donc par canada, mot masculin, que pomme de terre
aurait été masculinisé, et à sa suite pomme « pomme » ; mais, est-ce le même mot qui a masculinisé pommette de terre dans les Vosges, et à sa suite pommette ?
== Ma réponse va vous surprendre : je prétends que c'est également canada, quoique la présence de ce mot ne soit attestée ni par l'Atlas, ni par M. Oscar Bloch, qui, outre pommette et poirette n'a relevé dans sa région que le mot féminin tupi (< topinambour).. A défaut de tout autre mot masculin, il faut bien croire à canada. Deux raisons militent en sa faveur : i) canada « pomme de terre » existe encore au point 266, où il est isolé, je l'ai signalé, isolé aussi, dans l'Oise — c'est pourquoi, dans le calcul ci-dessus, j'ai fait varier le numérateur de ma fraction de 8 à 10 — on le relèverait sans doute ailleurs encore, mais évidemment isolé, et non en une aire pareille à celle de Wallonie ; 2) nous l'avons dit plus d'une fois, les patois vosgiens étaient autrefois beaucoup plus apparentés avec les parlers wallons qu'ils ne le sont actuellement, ne servant plus qu'un maître : le français.
Une troisième allégation, plus démonstrative que ces deux, va suivre; mais permettez-moi auparavant de me résumer et de vous préparer à prendre en considération la valeur de cette troisième allégation.
Je prétends que la situation géographique de pon a pomme » entre maisonne à l'est, maisonne au sud, et maisonne à l'ouest, le tout formant une aire où maisonne — né sous l'influence de cuisine, son compétiteur sémantique en « cuisine » exceptionnellement favorisé ici par une plus longue concomitance qu'ailleurs avec maison « cuisine » — retourne, en grande partie, à maison français1 , fait de pô < pônterre une vérité relative, devenant
1. Qu'il s'agisse de maison « cuisine » ou de maison « maison », peu importe, il n'y a aucune différence sémantique entre maison et maisonne : à Saint- Pol (284) tous deux signifient « maison » et « cuisine » ; au point 287, on répond maisonne « maison » et maison « cuisine » (!) ; au point 275, on répond maison « cuisine », et ajoute que cuisine ne se dit que de la cuisine des châteaux et des maisons à la ville.
REALITES ÉTYMOLOGIQUES l8l
mathématique par la présence de le canada (« pomme de terre » masculin), constituant, en cette partie du gallo-roman seulement et exceptionnellement une aire (et non une apparition isolée).
Le retour de maisonne à maison — retour qui s'est effectué en tous les points de l'aire pô «pomme», sauf en 197, point limitrophe — négligeable — où l'on a maisonne, pô (et canada a pomme de terre ») — ce retour, dis-je, sous l'action de canada masculin, a entraîné pônterre ou pôn d'terre à devenir pô d'terre masculin et, par conséquent, la pomme à devenir le pô — cf. vendre > ven (dans la phrase et vendre les deux..) où vendre est dans des conditions syntactiques semblables à celle de pomme de terre et qui est dans l'aire pô « pomme », comme aussi à l'ouest de cette aire.
Si pô « pomme » constitue une aire cohérente de treize points, que ce pô « pomme » soit logiquement consécutif de « pomme de terre » féminin devenu masculin sous l'influence de canada masculin et se prêtant phonétiquement à une conversion identique à celle de maisonne redevenant maison (et de chansonne redevenant chanson), que s'ensuit-il au point de vue géographique pour « pomme de terre » dans cette aire ?
Il s'ensuit évidemment que ces treize points doivent
avoir aussi la forme masculine pon de terre qui a fait naitre celle de pon « pomme ». Et si cela n'est pas, votre démonstration perd toute la prétendue vertu mathématique que vous lui attribuez.
Eh bien ! cela n'est pas., et ma démonstration ne perdra
cependant rien du caractère mathématique qu'elle a acquis.
Ce n'est que par sa fonction sémantique et lexicale dans pomme de terre que pomme féminin est devenu pon masculin : pomme de terre, sous sa forme particulière de phonétique syntactique (pônd'terre), prêtait formellement le flanc à une conversion identique à celle de maisonne {chansonne) en maison (chanson) qui s'opérait, et en même temps subissait l'attraction générique qu'exerçait sur lui son compétiteur masculin canada. Pon de terre masculin oblige son chef lexical « pomme » à se conformer à lui. Or, il se trouve que « pomme » converti en pon masculin, bien malgré lui, en dépit de ses propres accointances sémantiques
l82 PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE VERBALES
{poire, prune, etc.) est « lâché » par pon de terre masculin, qui le laisse occuper toute son aire, qui le charge, en quelque sorte, de témoigner pour lui de son ancienne présence..
Quel roman !
= sauf en quelques points qui ont pu le retenir — fort heureusement pour la confirmation de notre explication et le salut de la géographie linguistique menacée (?).
Voici les faits bruts :
Dans l'aire pô « pomme », se composant de treize points contigus les uns aux autres, et où pô masculin s'est produit par ricochet de pb~n(d)terre >> pô de terre, il n'y a que trois points qui aient pon de terre (281, 282, 293); trois autres points l'ont encore, mais en concurrence avec un autre terme, avec trut (272), avec patate (294, 295). Les autres points ont : patate (290, 291, 292, 280), patate et canada (270), canada (197), enfin tru-e (271).
On voit que pon de terre se trouve encore en minorité, même en comptant les points où il est en concurrence avec d'autres « pomme de terre », dans une aire où nous disons qu'il a été exclusif de tout autre terme.
Pon de terre est en concurrence avec patate, avec canada,
avec truffe. .'
. mais non pas avec pomme de terre, bien entendu.
Et pourquoi pas avec pomme de terre ?
= Parce que pomme de terre y serait fatalement pon de terre, soit par traduction, tant que le patois existera, soit même phonétiquement et à nouveau (cf. 293 pcèn ter). De pomme de terre, en patois, il n'en faut plus dans l'aire pon.
Raison de plus pour que pon de terre vive intact dans
votre aire « mathématiquement démontrée » de pon de terre !
===== Laborieusement mis au monde — tandis que pô
« pomme », mis au monde plus laborieusement encore, était
viable et définitif tant que le patois existerait — pon de terre ne
peut vivre là où il est né, ne peut vivre là où il a donné naissance
à pon « pomme » qui s'y ébat, y proclame l'existence passée de
pon de terre et s'y rebiffe contre un français qui ne peut le culbuter
RÉALITÉS ÉTYMOLOGIQUES l83
qu'à la condition que le patois ne soit plus un patois, mais du
français.
Et pourquoi pon de terre ne peut-il y vivre ?
. parce que pon de terre devenant nécessairement pô terre
(soit phonétiquement pô ter) y signifie « pomme tendre», et qu'une « pomme de terre » n'est pas une « pomme tendre » (tenerum y aboutissant à ter).
Et l'aire où vous dites que régnait, exclusivement de
tout autre terme, pon de terre « pomme de terre » coïncide avec l'aire où « pomme tendre » est phonétiquement />ô ter ?
Coïncide absolument, à trois points près. De nos treize
points, constituant l'aire pô « pomme », dix points ont pô ter « pomme tendre ».
Et les trois autres ?
. Les sujets s'appliquent à concilier les deux existences
impossibles. L'un (291) a bien ter «tendre» : il dit e Ûrjâ pour une pomme tendre. Pensez-vous qu'il puisse dire epâ ter pour une « pomme de terre » dans des parlers où la préposition de l'adjectif fait de plus en plus place à la postposition ? !
L'autre (292) dit tir pour « tendre », qui n'est pas phonétique, et le troisième dit 0 puni tedr, qui l'est encore moins. Aucun ne s'avise de prendre pomme de terre, et, dans leur lutte de pomme tendre avec pomme de terre, ils dénaturent et dépaysent phonétiquement et syntactiquement leur mot « tendre ».
Mais alors, dans de pareilles circonstances, c'est un
miracle que « pomme de terre » ait pu persister à côté de pô ter « pomme tendre » ; comment font les six points pour garder « pomme de terre » ?
== Ils usent de trucs. En pleine aire terre « terre », le point 282 dit pon de tierre et répond terre à la question « terre ». De même, le point 281, mais à la question « terre », il répond par terre et tierre (cette dernière forme absolument disparue de la région). Le point 293 dit pœn ter « pomme de terre » et pœ ter « pomme tendre » !
Les trois points où pon de terre est en concurrence avec un autre terme, voulant garder le contact avec le français qui les
harcèle, s'efforcent de maintenir la préposition de (pomme de terre), laquelle, au point 294 se trouve réduite à è ! (pœè ter « pomme de terre », pœ ter « pomme tendre »). Tous ces points témoignent d'une lutte de « pomme de terre » avec « pomme tendre ».
Et les autres que font-ils ? Recourent-ils à des substituts,
à des mots nouveaux, comme nous avons vu des patois recourir à feu, foyer, à feu, logis, boulangerie, fournil, salle pour éviter l'équivoque de maison-hôtel = « maison » et « cuisine » ?
= Tous ces remplaçants de « cuisine » que vous citez (sauf à feu) sont empruntés au français, et détournés de leur sens français habituel. Dans le cas qui nous occupe, le français n'était d'aucun secours aux patois : pomme de terre était impossible. Tout au plus, le français a-t-il pu leur fournir patate : celuici n'a pas encore disparu du parisien populaire, qui n'a guère à redouter l'équivoque avec la véritable patate et qui, peut-être, ne le trouve pas superflu en présence d'un pomme, qui est « pomme », en même temps que «pomme de terre » (cf. pomme de Vair, pomme-pomme, pomme- fruit).
Si l'adoption de patate et de canada, lors de la défaillance de pon de terre, est facile à comprendre, il n'en est pas de même de tru-e.
Tru-e remonte évidemment à une forme régulière de truffle de l'Ouest et, peut-être,, de l'Est (truffle > trufy > truçy > true et, dans une aire ou £ français est = k >» truk) \ Il soulève un problème d'importance capitale dans l'histoire de la « pomme de terre ». Il ne suffit pas, en effet, d'en expliquer la forme : il importerait d'en rendre plausible le transport dans le nord, où il est exceptionnel. Un transport d'un patois à un autre patois très distant ! Et encore à une époque où pomme de terre s'est perdu ! Alors que nous voyons les patois toujours recourir au français, en cas de détresse lexicale ! Cela est impossible : tru-e « pomme de terre » n'a pu parvenir aux deux points du Nord, s'il n'est pas
1. Voir : Spit^er, Die Namengebung bei neuen KulturpflanzeD im Franz. Wôrter und Sachen,IV, p. 155.
parisien — et il ne l'est pas. Aussi bien, son compétiteur canada va-t-il, à l'instant, nous rendre explicable sa présence dans le département du Nord.
Patate, canada, truffe sont des intrus dans l'aire pon « pomme », qui a été exclusivement une aire pon de terre, ils ont succédé à pomme de terre et ne l'ont pas précédé — à moins que l'on n'admette la présence d'une triple strate pour chacun d'eux : patate >pomme de terre > patate ; canada >> pomme de terre > canada ; truffe >> pomme de terre > truffe ! !
Alors — en attendant l'explication de true dans le
Nord — l'Atlas n'offre pas une base solide à des études d'ordre économique ?
= Pas plus qu'aux recherches d'ordre phonétique ou éty-
mologique, si l'emplacement qu'occupent les formes dans nos cartes n'est pas, au préalable, contrôlé par l'histoire, lorsque celle-ci veut bien parler et, à son défaut, par la géologie qui n'est que l'histoire de la géographie. Canada, truffe, patate constituentils des couches « en place » ou sont-elles apportées ?
Nous avons tablé sur un canada « pomme de terre » en place, en tant que contigu à l'aire pon « pomme », apporté, en tant qu'inhérent dans l'aire pon. True « pomme de terre » se révèle comme apporté, et non en place, un terme pour désigner la « pomme de terre » ne pouvant provenir par importation d'un parler populaire lointain. Comment concilier ces deux dires contradictoires de deux substituts récents d'un même mot en une même aire, ayant la même destination, le même âge.
J'ai dit ce que trm nous laissait entendre : voyons si canada ne nous livrera pas plus clairement son secret qui doit être aussi celui de tru£.
Canada est le seul « pomme de terre » masculin. D'où tientil sa masculinité ? Quand je dis la Hollande, je sais que la représente le genre de pomme de terre (et de pomme), que je n'hésiterais pas à dire le Hollande si, au lieu de pomme de terre, je sous-entendais le fromage, et je le dis en effet du fromage de Hollande, comme je dis le Champagne, le Gruyère ', le Brie.
I. Venant de la Gruyère, région dont Gruyère est le chef-lieu, perché sur une
l8é PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE VERBALES
Le Canada est un pays. Si le peuple dit le Canada, il n'entend pas désigner par là le pays, mais le X de Canada — comme nous avons vu que son l'afeu est soit == la maison à feu, donc un féminin, soit l'hôtel à feu, donc un masculin, à quelques kilomètres de distance l'un de l'autre. Que représente X ? Évidemment un mot masculin sous-entendu. Ce mot n'est donc ni pomme, ni truffe, ni patate, ni aucun autre terme désignant la « pomme de terre », puisque tous sont féminins. Alors il faut que ce soit un sous-entendu masculin désignant un autre végétal tubéreux, susceptible, comme l'ont été patate et truffe, d'évoluer sémantiquement à « pomme de terre », et s'effaçant économiquement — cela est bien naturel, vu la préférence marquée donnée à la culture de la pomme de terre — et lexicalement devant la pomme de terre. Cet X ne peut-être., que Y artichaut, doit être Y artichaut, puisque le « topinambour » qui, sous la forme topinambour, devient « pomme de terre » porte le nom vulgaire ft artichaut de Canada. Donc le canada est l'abréviation de Y artichaut de Canada, qui est le « topinambour », et le successeur du malheureux pon de terre, est « le topinambour » qui est « pomme de terre ». Ce n'est pas canada « pomme de terre » que l'aire pon de terre-pon a emprunté, c'est canada « topinambour »..
qu'il a emprunté ?
===== Non pas qu'il a emprunté, mais bien qu'il a appelé à devenir « pomme de terre ».
Et le canada à l'est de l'aire pon de terre-pon, que vous
disiez avoir été prêté à cette aire..
== est lui-même, non pas originairement « pomme de terre », mais « topinambour » appelé à devenir « pomme de terre ».
Parce que ?
= Parce qu'une raison semblable à celle qui a fait aban-
éminence, et non de Gruyère-x\\\z, qui n'est même pas un entrepôt de fromages. Les dictionnaires répètent à l'envi cette erreur.
Quelle est la forme qui triomphera de le frigo (= « le bœuf, le mouton frigorifié») ou de la frigo (= « viande frigorifiée ») ?
donner pon de terre (> « pomme tendre ») a obligé l'est de l'aire pou à abandonner pomme de terre.
■ Qui vous dit que l'est de l'aire pou avait pomme de terre}
Le bon sens : car je ne puis croire aux impossibilités. C'en
serait une que de croire que la pénétration de pomme de terre — ou la présence de pomme de terre — soit conditionnée par le sort qui lui a été fait dans l'aire pou, vu qu'il a fallu, une aptitude phonétique particulière, et même exceptionnelle, à pomme de terre pour devenir pou. Croyez-vous donc vraiment que pomme de terre a pris le souci de savoir s'il allait, oui ou non, devenir pon de terre et donner pon « pomme », reculer ou s'arrêter devant un danger . . inconnu et insoupçonnable ? Pomme de terre n'a pas pour limite celle de pon à l'est, et s'il n'est pas à l'est de l'aire pon « pomme », il y a été, je l'affirme, et il en a été chassé.
Chassé par qui ?
. Chassé par une équivoque plus rapprochée encore, bien plus rapprochée, que dis-je, imminente, si imminente même que, n'était l'impossibilité d'arrêter pomme de terre à la limite de pon « pomme », je dirais chassé le jour même de son arrivée, ou de sa naissance — mais les pon de terre retenus avec instance, malgré leur équivoque, par l'aire pon m'obligent ci admettre l'invasion ou la naissance de pomme de terre. Il a été chassé par le fait que pomme de tierre l était une « pomme de tertre », et que c'est canada « topinambour » qui a dû le remplacer : il y est devenu sur place « pomme de terre » pour sauver cette région de l'équivoque.
Vous prétendez toujours que c'est sous l'influence de
canada que s'est masculinisé pomme de terre, mais d'un canada « topinambour », naissant « sur place » à la vie sémantique de « pomme de terre ».
= Comme topinambour, lui-même, est devenu sous des formes estropiées « pomme de terre » (cf. la petite région vos-
1. On va voir tout à l'heure pourquoi, et dans quelle mesure, je fais intervenir cette forme, dont il n'a pas été question jusqu'ici, quoique l'aire pon « pomme » se trouve en partie dans l'aire e > ie.
l88 PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE VERBALES
gienne où M. O. Bloch a relevé tupi féminin « pomme de terre » en compagnie de pomme de terre, pommette, poiretté). Canada « pomme de terre » surgit comme une apparition récente: il n'a pas perdu son genre, comme tupi l'a perdu au milieu de mots féminins. C'est comme « topinambour » qu'il a influencé « pomme de terre » (> pon de terre, pon).
Considérez ce parallèle :
canada « topinambour» influence pomme de terre, ancien mot, le fait masculin ;
maison, mot nouveau, influence hôtel, ancien mot, le fait féminin ;
cuisine, mot nouveau, influence maison, et en fait maisonne. Maisonne, hôtel, pon de terre patois ont disparu. Cuisine, maison, canada ont triomphé : c'est la loi du plus fort, c'est la loi du vainqueur.
Et true ?
= Vous me le demandez maintenant ! Si je me refuse à admettre un transport de truffe « pomme de terre » (produit commun et répandu), puis-je refuser de reconnaître à truffe « truffe » (produit sans doute bien rare dans le Nord et connu par ouï-dire) le droit de vivre dans le Nord sous une forme qui ne lui vienne pas des magasins de comestibles de Paris, mais sous une forme qui lui vient des pays où il y a des truffes ?
Comme topinambour, patate sont les noms de végétaux tubéreux appelés à être des « pommes de terre » du tac au tac, puisque la « pomme de terre » est un tubercule sans nom, et qu'il lui en faut un d'emprunt, s'il n'en a pas de personnel, truffe est exactement, quant à sa vie d'autrefois et à sa vie nouvelle, le pendant de canada, le pendant de patate, le pendant de crompire, qui, lui aussi, a été un « topinambour » avant d'être un « pomme de terre » (Bouillet).
J'affirme que l'aire de pomme de terre a dû préexister dans l'aire canada « pomme de terre »
i) parce qu'il est impossible qu'une invasion, ou une naissance autochtone de pomme de terre, se soit arrêtée, ou limitée, exactement à la limite que lui aurait prescrite l'état phonétique néces-
RÉALITÉS ÉTYMOLOGIQUES t8ç
saire pour que pomme de terre devînt pon, invasion ou naissance n'étant en aucune connexion avec un fait phonétique, et surtout pas avec un fait phonétique ne se produisant que dans une certaine combinaison syntactique, c'est-à-dire particulièrement, singulièrement, sinon exceptionnellement, c'est-à-dire restreint à certaines conditions du mot ;
2) parce que cette impossibilité est confirmée par l'histoire de terre = terra en Wallonie.
Voici cette confirmation.
La Wallonie — comme aussi les Vosges, dont nous ne devons jamais perdre de vue l'étroite parenté linguistique avec la Wallonie, parenté qui va nous permettre une nouvelle démonstration d'une valeur que je vous laisse apprécier — la Wallonie, dis-je, y compris le département du Nord, c'est-à-dire la partie de la France qui a pon « pomme » en commun avec la Wallonie, a un caractère phonétique particulier qui affecte terra latin .
Le parler wallon diphtongue Yè accentué en te — nous ne parlons ici que de cet e accentué — même lorsqu'il est entravé. Le fait est bien connu : terra doit y être et y est devenu tierre. Le vosgien a traité cet e absolument comme le wallon ; mais, tandis que le wallon a conservé la diphtongue jusqu'à nos jours relativement intacte, le vosgien, sous des influences diverses — invasion française, retour à e pour cause de lexicalité impropre à persister et particulière à certains mots — l'a conservée beaucoup moins.
C'est ainsi que des mots tels que perdre, fête, tête, fer (et fer blanc), hiver, herbe, herse, etc . occupent dans le wallon et le vosgien des aires dont l'extension géographique varie à l'infini selon les mots. Mais le vosgien, qui, entre parenthèses, pousse ses ramifications jusque dans le Jura bernois, jusque dans le territoire où il participe avec lui à l'aire pommette « pomme de terre », manchette « abeille » (et culat — « culotte » !), n'a gardé de son ancien état que beaucoup moins de traces que la Wallonie — je le répète. C'est ainsi que, dans les Vosges, on chercherait vainement la moindre trace de la diphtongaison dans les mots tête, fête — on en pourra contrôler l'absence dans les relevés de
M. O. Bloch — , c'est ainsi que la diphtongaison wallonne des autres mots cités ci-dessus apparaît égrenée, dans les Vosges, plus ou moins, selon les mots. L'étude de chacun de ces mots exigerait une monographie.
Il est un mot cependant, un seul à ma connaissance, qui témoigne, au contraire, d'une vitalité maxima dans le vosgien et ..d'une absence à peu près complète en wallon. Ce mot est précisément notre lierre « terra ». On avouera que ce renversement de rôle dans « terre », comparé à . .tous les autres mots susceptibles d'avoir la diphtongue ie, est bien significatif : lierre renverse tous les termes de la donnée et les renverse plus radicalement que l'appauvrissement de ie dans les Vosges ne se confirmait par l'égrènement des mots avec diphtongue.
En effet, prenant pour exemple le mot diphtongue le plus régulièrement dans les Vosges, « herbe », j'y constate une douzaine de formes avec diphtongaison contre une vingtaine de wallonnes, et, en face d'une dizaine de lierre vosgiens, trois lierre wallons, dont deux — nouveau fait significatif — dans l'aire pon « pomme » — encore l'un d'eux (281) ne le présente-t-il que dans pomme de terre, où il est de valeur utilitaire x), et . .non pas dans terre (pon de tierre, mais terre), l'autre (282) dit pomme de tierre — même valeur utilitaire qu'au point 281 — et terre ou tierre, un troisième, bien éloigné, 182, où la « pomme de terre » est une crompire, et où tierre a pu se conserver grâce à l'absence de l'équivoque que nous allons constater dans la plus grande partie de la Wallonie et qui n'existe pas dans les Vosges.
En présence de ces faits, aucun doute n'est possible : tierre « terre » est intolérable dans toute la Wallonie, comme nous
1. Tierre avait une valeur utilitaire pour sauver pon de terre d'une chute en « pomme tendre ». C'est une conservation exceptionnelle de la diphtongue, autrefois régulière . Ce tierre, utilitaire aux points 281 et 282 est, ailleurs en Wallonie, la cause directe pour quoi « pomme de terre » y est intolérable {tierre = « terre » et « tertre »).
Ce ne sont partout que des mirages phonétiques : parfois une ancienne loi n'est représentée que par un mot, et encore est-ce à un hasard que nous devons sa conservation !
avons trouve terre intolérable dans l'aire pon de terre-pon, parce que pomme de terre y aboutit au même produit que « pomme tendre ».
Mais l'aire wallonne pon « pomme » est en sa plus grande
partie dans l'aire phonétique è entravé >> ie, et, par conséquent, pomme de terre, s'il était né autochtone dans cette aire serait aussi Pomme de tierre qui ne se serait pas télescopé avec pomme ter « pomme tendre », ou même, si, importé, il avait été, comme cela est plus que vraisemblable, traduit en patois, il ne se serait pas non plus télescopé avec « pomme tendre » .
== Qu'il soit autochtone, qu'il soit importé, peu importe ; car, même importé, il est évident qu'il eût été analysé, et il l'a été effectivement, puisque pomme, la première partie du composé pomme de terre devient pon « pomme » par analyse du composé.
Quant à pomme de tierre antérieur à pomme de terre, sur lequel nous avons tablé dans l'explication de la genèse de pon de terre masculin et de pon « pomme » masculin, il a sûrement existé dans l'aire pon de terre-pon, comme vous le dites. Il est sûrement le substratum de pomme de terre qui a été le point de départ de notre démonstration. Dans sa plus grande partie, dites-vous : je dis, dans la totalité de l'aire, vu que la diphtongue ie s'est constamment retirée géographiquement, et que nous en trouvons encore des traces dans l'aire entière pon de terre-pon, là où elle ne se manifeste pas dans la plénitude de son déploiement comme à l'est wallon. Vu, notamment, que nous avons tierre, lui-même, aux points les plus extrêmes de l'aire ie, aux points 281 et 282, où ce tierre était encore présent à l'esprit, et utilisable pour empêcher que pon de terre n'arrivât à être équivoque avec « pomme tendre », et où, par conséquent pon de tierre actuel a été précédé de pon de terre, précédé lui-même de pomme de tierre, lequel était impossible, parce que, en ces deux points, il était équivoque avec un homonyme que nous allons à l'instant reconnaître et auquel déjà j'ai fait allusion ci-dessus. Naturellement, à ces points, ce n'est pas en « pomme de terre » que tierre s'est conservé, mais en tierre « terre », non aligné à terre par l'évolution utilitaire de pomme de tierre à pomme de terre.
Donc pomme de terre n'est pas, dans l'aire pon de terre-pon, la première couche apparue de « pomme de terre » et sur laquelle sont venues se superposer celles de canada, truffe, patate. Elle n'est que secondaire, et la primaire est pomme de tierre .
Or, cette couche primaire pomme de tierre, substratum de pomme déterre, est aussi celle de tout le reste de la Wallonie, sur laquelle sont venus se superposer, comme sur l'aire pon de terre-pon, les mêmes noms de végétaux tubéreux analogues à la pomme de terre, et auxquels il faut ajouter particulièrement crompire, qui, avant d'être « pomme de terre », a été « topinambour » (Bouillet).
Ces noms de la « truffe », de la « patate », du « topinambour » ont été invoqués, parce que pomme de tierre n'était pas viable, et que, de concert avec le triomphe économique de la pomme de terre sur eux, ils s'adaptent lexicalement à leur nouvelle fonction sémantique à peu près comme boucle d'oreilles à « pendant », à « bouton » etc., qui deviennent boucles d'oreilles quoique n'étant rien moins que des boucles.
Et pour quelle raison pomme de terre n'était-il pas viable ?
Allez-vous nous exposer une nouvelle intolérabilité, semblable à celle de pôter = « pomme de terre » et « pomme tendre », laquelle serait venue se greffer sur une ancienne intolérabilité de pomme de tierre = « pomme de terre » et « pomme X ».
. C'est précisément ce que je veux démontrer, ou plus exactement une intolérabilité de pomme de tierre = « pomme de terre » et « pomme de X ». Une intolérabilité de pomme de tierre qui, à l'est de pon de terre-pon fait place à des substituts de « pomme de terre » désignant originairement d'autres végétaux tubéreux, et qui, dans l'aire pon de terre-pon, a fait place à un pomme de terre de nature thérapeutique, lequel se révèle bien vite comme lui-même intolérable à cause de son télescopage avec « pomme tendre », et est remplacé, comme à l'est, par les mêmes noms de végétaux propres à être « pomme de terre » (chute de Charybde en Scylla), tandis qu'à l'est cet état thérapeutique, trouvé bien vite illusoire, ne se manifeste plus à nos yeux dans pomme de terre, mais que son passage nous est révélé par un vestige, .. par l'évolution de tierre en terre.
je m'appuie, dans cette nouvelle démonstration,
i) sur le fait — par ailleurs inexplicable — qu'un lierre u terre a commun à toute la Wallonie (y compris le département du Nord) a évolué à terre « terre » actuellement commun à toute la Wallonie (y compris le département du Nord) ;
2) sur la présence particulière dans ce même territoire d'un u X », qui ne peut avoir pour limite celle d'un événement phonétique (pomme > pan), qui, signifiant tout autre chose, est absolument identique à lierre, mais pourrait coexister avec celui-ci ..sauf en une affectation ..qui est précisément celle qui devait nécessiter l'évolution de bomtne de tierre en pomme de terre et (conséquence à peu près fatale) celle de tierre en terre.
A vous de juger si je suis sur la piste de la vérité et du nombre de probabilités qui va en résulter en faveur de mon explication.
Et cet X est ?
C'est le mot wallon tierre « tertre » < lierne. Godefroy
n'en donne des exemples que du wallon, il ajoute qu'à Maubeuge on dit encore [ou disait ?] tieme. Les lexiques wallons attestent bien la forme tierre (lier dans Grandgagnage), et sa présence à Maubeuge, qui est dans l'aire pon de terre-pon, nous montre que tierre « tertre » ne s'arrête pas à la limite de cette aire, par conséquent, que tierre a dû produire les mêmes effets dans l'aire pon de terre-pon que dans l'est de cette aire.
Mais la présence de tierre « tertre » avec tierre « terre »
ne constitue pas une intolérabilité de coexistence, tierre « tertre » étant masculin, tierre « terre » étant féminin. Le livre coexiste avec la livre, le moule avec la moule, le page avec la page, et même dans les patois où l'article la est devenu le.
Aussi, n'est-ce pas en tierre « terre » que s'est montrée
l'intolérabilité d'une existence commune. C'est dans pomme de tierre ; car si le tierre était « le tertre », si la tierre était « la terre », la pomme de tierre était intolérablement et une « pomme de terre », et une « pomme de tertre » ! Il fallait donc, pour que pomme de tierre ne fût pas une pomme de tertre, de monticule, de montagne, pour que pomme de terre pût vivre, qu'il restât ou
devînt pomme de terre et non pas pomme de tierre dans Taire ou lierre « tertre » existait.
Pomme de tierre devenant pomme de terre entraînait tierre « terre » à devenir terre (comme pommette de terre, dans les Vosges devenant pommet de terre entraîne pommette « pomme » >> pommei) — plus ou moins infailliblement (nous avons vu les points 281 et 282, dans Taire pon de terre-pon pouvoir recourir encore à un tierre « terre » pour sauver un pon terre qui leur apparaît comme « pomme tendre »).
Alors, de même que dans Taire pon « pomme », qui
n'est que la résultante d'une aire pon de terre < pomme de terre, nous vous avons réclamé un pon de terre intact, de même, ici, nous vous réclamons dans Taire terre (pour tierre), qui n'est que la résultante d'une aire pomme de terre < pomme de tierre, un pomme de terre intact.
= Que je n'ai pas à vous présenter : dans cette aire je n'ai même pas une seule trace de pomme de terre triomphant de pomme de tierre, à Tencontre de ce qui s'est — d'ailleurs bien pauvrement — trouvé dans Taire pon de terre-pon ; dans cette aire, il n'y a pas un seul pomme de terre.
Alors ?
■ Pomme de terre en a disparu, ..après avoir laissé comme trace de son passage terre <C tierre.
— — Et disparu pour quelle raison ?
= Parbleu, pour la même raison que pon de terre a disparu, - c'est-à-dire parce que ce pomme de terre né de pomme de tierre devenait, lui aussi, pomter = « pomme tendre », et que, si la préposition de l'adjectif qualificatif pouvait permettre, comme vous le pensez peut-être, une concomitance pomme terre « pomme de terre » et terre pomme « pomme tendre », je vous réplique que c'était blanc bonnet pour bonnet blanc ; car, dans cette aire vous trouverez pomme terre et terre pomme signifiant tous deux « pomme tendre » ; et si, dans cette aire, il y a des formes fer pour ter « tendre », qui peuvent faire croire à une origine régulière — quoique elles soient sujettes à caution — je vous réplique que la seule confusion en cette aire de « pomme
tendre 0 avec « pomme de terre » est une raison bien suffisante pour que, en Belgique, pomme de terre ait été complètement banni des patois, d'autant plus que tenerum a été traité différemment selon qu'il était préposé au substantif (= protonique) OU qu'il était postposé.
Donc, l'unique succès durable et persistant qu'a eu pomme de ferre <C pomme de lierre a été de transformer définitivement lierre en terre. Parallèle : pon de terre transforme ponne « pomme » en pou qui reste — pomme de ferre transforme lierre « terre » en terre qui reste.
Tant que les patois wallons existeront et posséderont ter «tendre » et lierre « tertre 2, ils ne pourront ni faire naître pomme de ferre, ni le recevoir. Quand les patois wallons auront phonétiquement disparu, le français wallon pourra fort bien avoir pomme de terre et, s'il lui plaît, le français provincial lierre 0 tertre ».
Je n'exclus pas la possibilité que l'aire pon de terre-pon ait pu avoir autrefois une extension plus considérable et que pon de terre ait pu retourner à pomme de terre, pon à pomme (admis que pon « pomme » n'ait pas pu rester à l'abri de l'influence masculinisante de pon de terre — cf. 281 et 282) : au point 272, par exemple, on dit pon ter « pomme tendre », des pommes « des pommes » et des pons de terre en concurrence avec tru-e « pommes de terre » (mélange bien compréhensible en un point limitrophe d'une aire).
Résumé et notes complémentaires. Il n'y avait aucune raison dans les Vosges d'échanger lierre contre terre : aussi y est-il remarquablement conservé, tandis qu'il a disparu de la Belgique wallonne et du département du Nord, où cependant ses congénères phonétiques se maintiennent beaucoup plus que dans les Vosges. Tierre, sorti récemment de tierneen wallon, n'existe pas, à notre connaissance, dans les Vosges. Il pourrait coexister avec tierre « terre » à la condition de ne pas avoir subi l'évolution wallonne en tierre.
C'est, avons-nous prétendu, le canada qui, dans les Vosges, a provoqué pommette de terre à devenir pommet de terre et, par suite, pommette à devenir pommet, bien que nous n'en ayons trouvé aucune trace.
Cependant les matériaux recueillis par M. O . Bloch dans les Vosges méridionales laissent entrevoir la possibilité d'une influence émanant d'un autre masculin que canada. Outre pomme de terre, poirette, pommette, M. Bloch signale tupi féminin, signifiant tous quatre « pomme de terre ». Ce tupi est une abréviation de topinambour, qui est devenue féminine dans l'ambiance féminine des autres « pomme de terre » (cf. le frigo et la frigo). Il confirme l'évolution de canada « topinambour » à canada « pomme de terre », puisque et canada et topinambour sont évidemment à l'origine des topinambours. Écarte-t-il ma supposition d'après laquelle ce serait, dans les Vosges, canada qui aurait masculinisé la forme de pommette de terre, arrivée phonétiquement a un état où elle pouvait être considérée aussi bien comme masculine que comme féminine ? La question est, on le voit, de minime importance : que ce soit canada ou topinambour qui soit la cause directe de la masculin isation de kma(t)tyer, c'est, dans un cas comme dans l'autre, « topinambour » qui en est la cause. Influence de canada en wallon, influence de topinambour dans les Vosges, ici, soit influence de h topinambour (non abrégé), soit de le tupi, abréviation familière, devenue la tupi, après avoir évolué sémantiquement à « pomme de terre » pour une raison qui n'est pas contradictoire de la création de pommette « pomme de terre ».
Quoi qu'il en soit, tupi de M. Bloch est, ce me semble, démonstratif de la justesse de notre démonstration : en l'absence de pommelle et de poirette — notons, en passant, que, à l'origine, poire de terre, selon Bouillet, a aussi désigné vulgairement le « topinambour » — la « pomme de terre » est un topinambour.
Si je maintiens la probabilité d'une influence de canada, soit concurremment avec celle de topinambour, soit exclusivement, dans les Vosges — question, je le répète, d'une minime importance — c'est, parce que le siège principal de pommet de terre est plus au
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nord que le territoire exploré par M. Bloch, et, par conséquent, plus voisin du wallon, dont il est séparé par une zone de parlers très francisés (« trouée de la Meuse) ».
Dans toute la Belgique wallonne (y compris le département du Nord), où nous avons actuellement terre « terre » — lequel terre est contraire à la phonétique conservative de la région, alors que lierre est conforme à la phonétique vosgienne, beaucoup moins conservative, qui témoigne cependant par lierre du maximum d'extension géographique de ie — on a eu, comme substratum de canada, patate, truffe, crompire l, cartouche (terre-trufte), le terme pomme de terre (< pomme de lierre) ; tous ces substituts wallons sont originairement et « en place » des termes désignant des plantes tubéreuses auxquelles on a assimilé la pomme de terre.
Car je ne puis croire que ces substituts, dont seul patate pourrait provenir directement de la langue de Paris qui l'a conservé concurremment avec pomme de terre, aient été empruntés, après l'évolution récente de tierne à lierre, à des patois de France, avec lesquels ceux de la Wallonie auraient été en communication. Vu la diversité de ces substituts, il me paraît même absurde d'émettre l'hypothèse d'une importation en Belgique de mots venant des quatre points cardinaux par le canal de parlers qui devaient être aux wallons aussi étrangers que les parlers de l'Afrique.
Grâce à l'impossibilité où étaient les parlers wallons de maintenir le terme de pomme de terre2, qui forme le substratum de tous les autres qu'ils ont actuellement, ils nous montrent, en raccourci géographique, tout le déploiement des termes aptes à devenir « pomme de terre », et qui étaient originairement des végétaux tubéreux.
Loin de contredire la première solution apportée à pon de terre, la seconde solution, que je donne à canada « pomme de
i. Bouillet dit que le topinambour porte le nom vulgaire de crompire.
2. Ainsi se décomposent les aires phonétiques. Un ou deux mots du genre de tierre. > terre, et toute la loi t; entravé > ie disparaît. (Cf. l'aire atte-otteat-ot).
terre » à l'est de pon « pomme », à la conversion wallonne — et non vosgienne — de tierre à terre, à l'absence complète de pomme de terre en Wallonie, vient, ce me semble, confirmer la première, et je crois avoir ainsi multiplié à l'infini les probabilités qui militaient en faveur de ma première solution, laquelle, déjà, me paraissait équivaloir à une certitude.
Veuillez maintenant récapituler toutes les modifications lexicales qui sont survenues à la suite de l'importation de la pomme de terre, et tous les bouleversements qu'elle a causés dans la sémantique des noms de plantes tubéreuses dans une partie du gallo-roman, partie qui n'en est pas la dixième, — et jugez par cela de la tâche qui incombe à celui qui veut tirer parti d'une carte de l'Atlas, de quelque ordre de recherches qu'il s'agisse, historiques, économiques, phonétiques, étymologiques, ou autres.
Est-il bien vrai, ainsi que le croit M. Spitzer, que, pour étudier l'histoire de l'importation de la pomme de terre en France, le géographe ait besoin de l'historien ? Cela est indubitable ; mais il me semble que l'historien qu'il nous présente nous parle bien souvent de la truffe, de la patate, du topinambour, croyant parler de la pomme de terre !
C'est un trésor précieux que la France laisse se perdre, en négligeant de recueillir ses derniers patois. Les bibliothèques, qui, elles, « ne s'en vont pas », ne sauraient-elles attendre une génération de linguistes mieux avertis ?