CHAPITRE IL
DE l'alcoolisme.
De la prédisposition à l'intoxication alcoolique et de la résistance à l'alcool. — Conditions extérieures de cet empoisonnement. — L'ivresse et la fièvre éphémère qui la suit. — L'alcoolisme. — Séméiologie de l'alcoolisme : la congestion, l'hypergénèse et la dégénération graisseuse, l'état nerveux, les troubles de la fonction des glandes et la dyspepsie des buveurs. — La cachexie alcoolique : l'état gras, la vie nerveuse, la génération et son produit. — Influence de Talcoolisme sur le développement des diverses maladies.— De la réaction médicatrice dans l'alcoolisme : l'adynamie, l'ataxie, la malignité.
J'ai cherché à faire connaître, dans l'étude qui précède, le mode réactif vivant qui s'élève sous l'impression de l'alcool. C'est dans ce mode que se trouvent le sens et la raison des actes constitutifs de l'empoisonnement alcoolique. Cette étude nous a montré ceux-ci dans leur orig-ine, dans leur principe; nous n'avons plus qu'à les suivre dans leur développement.
L'empoisonnement par l'alcool ne s'établit pas d'emblée. Il est évident qu une disposition particulière des individus est nécessaire pour qu'il se développe. La résistance que l'org-anisme oppose est trèsvive : elle a des deg-rés infinis. Il est vraiment étonnant de voir à quels excès de liqueurs spiritueuses certains hommes peuvent se livrer, et cela pendant de long-ues années, sans éprouver aucun accident 1
La prédisposilion à l'intoxication alcoolique, quoiciue très-obscure, n'en existe pas moins. Les variations extrêmes de l'action de l'alcool, la résistance forte ou faible que chacun oppose à ses effets, prouvent assez la part importante que doit prendre la prédisposition dans la production des maladies alcooliques.
Mais, en dehors de la résistance vitale et de la prédisposition, il est un certain nombre d'autres conditions qui ont une influence des plus manifestes sur le développement de l'intoxication. La plupart appartiennent aux liqueurs spiritueuses elles-mêmes, à leur composition, à leur mode d'administration, etc. D'autres, moins importantes, résident dans le sujet ou en dehors de lui; telles sont : l'âgée, le tempérament, le g'enre de vie, le climat
L'intoxication alcoolique peut s'observer à tout âg-e, dans les deux sexes, dans toutes les conditions sociales et dans tous les pays. Le climat, en dehors de* toute autre cause, paraît exercer une notable influence sur l'action de l'alcool. Il est formellement établi, par les recherches statistiques, que les maladies alcooliques sont bien plus communes et plus g-raves, dans les pays très-froids et très-chauds, que dans les contrées tempérées. Il est nécessaire d'ajouter que les plus gTands excès d'eau-de-vie se commettent dans le Nord et dans les rég'ions tropicales. Le délire alcoolique est à peine connu parmi les habitants des départements méditerranéens de la France; il devient d'autant plus fréquent qu'on s'avance vers les départements septentrionaux.
Il ne Jii'a pas i)arLi que les Ijuveurs qui font surloul usag-e d'eau-de-vie soient plus maig-res et plus secs que les buveurs de vin ou de bière. Les alcooliques que j'ai observés avaient de l'embonpoint. On lencontre, il est vrai, difficilement cliez nous un buveur exclusif d'eau-de-vie : pour moi, je n'en ai pas vu ; aussi ne me prononcerai-je pas d'une façon absolue. Je pense toutefois que faction desséchante rapportée spécialement à l'eau-de-vie doit être assez variable et doit dépendre beaucoup de l'individu et de sa manière de vivre. Il est ad/nis aussi cpie la bière tourne très-rapidement Forg^anisme à la gTaisse.
I^es qualités propres de l'alcool ne sont pas sans exercer une certaine influence sur son mode d'action. Les alcools d'industrie, l'alcool mauvais gwt, sont certainement plus nuisibles que la bonne eau-de-vie de vin. Ils provoquent plus rapidement la stupeur et le collapsus du système nerveux. Les vins naturels peuvent être bus en quantité abondante sans déterminer aucun accident g'rave.
On ajoute souvent au vin une certaine quantité d'alcool pour lui donner plus de force et de montant. Ce mélang^e est mauvais. Il n'est pas indifférent pour le consommateur de boire une même quantité d'alcool, soit en simple mélangée, soit comme formant un des principes constituants du vin. Les ouvriers qui prennent surtout ces sortes de liquides savent que les vins additionnés d'eau-de-vie sont plus pernicieux que des quantités beaucoup plus fortes de vin naturel.
L'action des alcooliques est très-énerg-ique quaud ils sont pris en dehors des repas. Je doit sig-naler surtout comme particulièrement fâcheux l'usag'c qui
tend à se répandre, de prendre le matin, à jeun, de g-randes quantités de vin blanc. Les vins blancs sont en g-énéral peu falsifiés. Ils énervent beaucoup : ceux qui manipulent ces vins ou qui en boivent ne l'ig'norent pas. Les tremblements apparaissent plus tôt et deviennent plus manifestes que par l'abus du vin roug-e ou de la bière. Le système nerveux paraît plus profondément affecté : l'ivresse du vin blanc est furieuse. Je ne serais pas étonné que l'usag-e immodéré de ce vin n'exerçât une certaine influence sur la terminaison fâcheuse du délire alcoolique.
Les quantités considéi ables de liquide ing*érées par certains buveurs de bière doivent certainement modifier les effets du peu d'alcool que ces liquides contiennent. Règ-le g-énérale, au milieu des plus g'randes variations, les liquides spiritueux exerceront une action d'autant plus énerg^ique, qu'ils seront plus charg-és de principes alcooliques.
A rencontre de l'alcool, occasion morbide, et sous l'influence des diverses conditions que je viens de sigMialer, s'élèvent deux ordres de phénomènes :
r Des accidents qui naissent, se développent et disparaissent avec l'occasion : c'est Vivresse.
2"" Un état affectif particulier, qui, une fois déterminé, devient permanent et n'a pas besoin pour se développer et se réaliser de la présence de l'alcool. Je donne le nom d'alcoolisme h cet état affectif (1).
(1) Magnus IIuss a créé le mot alcoolisme. Il donne ce nom aux effets prorluils par l'alcool sur le système nerveux. Il divise l'alcoo-
L'ivresse et l'alcoolisme sont les deux termes de l'empoisonnemenl par l'alcool, lissent indépendanls l'un de l'autre, car on arrive à l'alcoolisme sans passer fatalement par l'ivresse. Il faut donc les séparer et les disting'uer avec soin.
On me permettra de ne pas décrire l'ivresse et ses diverses variétés.
Les individus qui s'enivrent facilement et sont malades après chaque excès, sont moins sujets aux manifestations morbides alcooliques que ceux qui supportent sans accidents immédiats de gTandes quantités de vin ou d'eau-de-vie. Ces derniers, qui se vantent d'ailleurs de cette solidité, semblent offrir une résistance remarquable à l'ag-ent toxique. Ils sont cependant bien plus profondément atteints que les autres. Ils succombent inopinément au délire; ils passent très-rapidement à la cirrhose, à la paralysie g^énérale. Quelle est la cause de ces variations?
L'alcool, comme tous les irritants, soulève des réactions communes : j'ai parlé de l'inflammation. Il peut produire aussi un mouvement fébrile qui termine l'ivresse chez certains individus. L'org-anisme, irrité, violenté par l'alcool, ne va pas seulement alors qu'au mode réactif propre à cette substance, il va jusqu'à la réaction commune, contre toutes les causes morbifi- • ques ; une fièvre éphémère d'irritation s'élève, maladie
lisme en aigu et en chronique : il rapporte à la première variété l'ivresse et le delirium tremens.
Racle, Lancereaux, Fournier, etc., font du mot alcoolisme le synonyme d'empoisonnement par l'alcool.
franche, simple, qui efface dans son évolution toute trace d'impression alcoolique. Il me paraît donc que cette fièvre, chez ceux qui en sont affectés, fait disparaître en g-rande partie l'action propre de l'alcool. Ces individus ressentent plutôt l'action irritante g^énérale de cet agent toxique que son action particuhère. La fièvre qui termine l'ivresse semble éloig'ner l'établissement de l'alcooHsme.
Mais on s'habitue à l'action des spiritueux, et la réaction commune fébrile ne se montre plus; ou bien encore l'org'anisme se laisse entraîner tout d'abord dans le courant alcooHque, sans réagrir, comme chez ceux qui supportent très-facilement l'alcool. Dans les deux cas, on arrive fatalement au deuxième terme de l'intoxication, à l'alcooUsme.
L'alcooHsme a de nombreuses manières de se manifester. La cong-estion, le flux, le délire, les troubles du sentiment et du mouvement, les troubles nutritifs etvég-étatifs, etc., lui servent de symptômes. On s'est peu occupé jusqu'ici d'établir exactement quels sont les modes pathog-éniques que revêt l'alcoolisme dans ses manifestations. On lui en a attribué qui ne lui appartiennent point : tels que l'inflammation , soit aig-uë, soit "chronique, les productions tuberculeuses, ou encore les vég'étations du cancer.
Lancereaux, dans son article du Dictionnaire encyclopédique (1), n'hésite pas à considérer comme manifestations alcooliques toutes les lésions que l'analyse
(1) Art. AUoolime, vol. II.
nécrosco|Dic|ue lui a }Dermis de constater chez les vieux ivrogMies. Puis, par une de ces inconséquences qu'il n'est pas rare de rencontrer, il réduit à deux tous ces modes pathog'éniques, à savoir : la production du tissu conjonctif nouveau, la dég'énération g*raisseuse. Ainsi, d'un côté, pas de limites, le vag-ue le plus absolu ; de l'autre, oubli complet de la plupart des manifestations de l'empoisonnement.
Il m'a paru que l'on pouvait réduire à quatre les symptômes de l'alcoolisme qui sont :
La cong-estion, se rapportant aux troubles de l'appareil vasculaire ;
L'hyperg'énèse et la dég-énération g-raisseuse, se rapportant aux troubles nutritifs et vég^étatifs;
L'hétérocrinie, qui se rapporte à ceux de la fonction des g^landes ;
Enfin la névrose, qui a son orig'ine dans les modifications supportées par l'appareil nerveux.
Ces symptômes, ou modes pathog-éniques, sont les éléments constitutifs de toute maladie alcoolique, soit qu'ils existent seuls, soit qu'ils s'unissent ensemble pour former une maladie plus ou moins composée.
Je commence par la cong-estion. Ce mode patliogénique est très-fréquent dans l'alcoolisme. Il se montre seul ou associé à d'autres symptômes de la maladie, soit qu'il les précède, soit qu'i se développe en même temps qu'eux. La cong-estion alcoolique peut se montrer dans tous les org-anes : eUe atteint particulièrement le foie, le cerveau, les poumons. En g-énéral, son début est brusque. Elle est fixe et se répète
le plus souvent sur l'or^'ane déjà frappé; on peut très-bien lui appliquer cet aphorisme : la cong-estioii appelle la cong^estion. Les déterminations locales de ce symptôme dépendent de l'idiosyncracie de chacun et dans certains cas des circonstances extérieures.
Les cong-estions alcooliques sont très-variables dans leur intensité et dans leur durée; elles peuvent être persistantes et souvent alors elles sont liées à un travail nutritif et vég*étatif obscur. Parfois, rien n'ég^ale leur violence, surtout quand elles atteig-nent les poumons et le cerveau. Il n'est pas rare, dans ces cas, de les voir se terminer par hémorrhag'ie. Elles peuv3nt s'accompag'ner de réaction g-énérale ; il ne faudrait pas sur cette seule indication se mettre à tirer du sang* : les forces se dépriment facilement et subitement dans l'alcoolisme. Quand la cong'estion se trouve associée aux troubles nutritifs et vég^étatifs, elle peut être peu apparente, avec des exacerbations présentant les caractères des hyperémies franches : ceci, par exemple, s'observe à la période initiale de la cirrhose du foie.
La peau n'est pas à l'abri des cong-estions alcooHques. C'est la face et tout particulièrement le nez qui souffre de ce symptôme : la couperose des buveurs est commune. Les veines cutanées deviennent variqueuses, la peau s'épaissit, et des boutons d'acné s'élèvent sur un fond roug-e violacé.
Les poumons sont fréquemment hyperémies chez les alcooliques. Le trouble vasculaire peut y être, en quelque sorte, permanent. Cet état n'est certainement pas sans influence sur la susceptibiUté toute particu-
lière que présentent ces org-anes. On sait combien sont fréquentes chez les buveurs, les maladies inflammatoires du larynx, des bronches et du parenchyme pulmonaire. Les occasions extérieures, le froid vif, la chaleur excessive, ont une action très-marquée sur la production des cong-estions pulmonaires, qui sont, avec les cérébrales, une cause très-fréquente de mort.
Chez les femmes alcooliques, le flux sang-uin est appelé du côté de l'utérus, par l'habitude des hémorrhag^ies périodiques. Le D"" Launay sig-nale ce fait, en termes précis, dans sa lettre h l' U?imi médicale de 1862. «Chez les l'emmes, dit-il, qui boivent de l'alcool, les règ-les se rapprochent, il y a parfois de véritables pertes. »
Jetons un coup d'œil sur la théorie patholog:ique de l'hyperémie. Quel est le dérang-ement initial et producteur de ce symptôme? Ce dérang*ement n'est pas toujours le même, car l'hyperémie ne se présente pas constamment avec des caractères identiques; ce serait mal la jug^er que de la jug-er toujours sous un unique point de vue.
La cong-estion, dans l'ivresse, est lente et g-raduelle. Nous voyons les capillaires se dilater, à mesure que s'exaltent les fonctions cérébro-spinales. La surexcitation intellectuelle ou animale détermine une sédation équivalente, un épuisement du g*rand sympathique et la dilatation des petits vaisseaux. Je n'insiste pas sur la théorie patholog-ique de celte variété. Mais, chez le buveur, il en est une autre très-remarquable, qui se disting*ue de celle dont je viens de parler. Ce n'est
plus un trouble o^aduel et en parfait accord avec la surexcitation cérébrale; l'hyperémie est brusque, violente, foudroyante, apoplectique, très-fréquemment suivie d'hémorrhagûe. Elle frappe surtout l'appareil cérébro-spinal et l'appareil pulmonaire.
Or, ces deux variétés de cong^estion ont-elles pour orig-ine le même dérang-ement initial? je le crois, d'autant moins que, pour si violente que soit la première, elle ne se développe jamais que par deg'rés successifs et toujours parallèlement à l'excitation animale. Et de plus, la seconde complique fréquemment la première et souvent n'est nullement en rapport avec les troubles cérébraux. La première est g'énérale, s'étendant à tous les org^anes et appareils, la seconde se détermine en un point limité.
Le dérang^ement initial et producteur de ces cong-eslions brusques me paraît être dans le trouble d'une des facultés nerveuses de l'org-ane affecté. Nous avons vu, au chapitre premier, que le système des circulations particulières possède la sensibilité animale, nous leur avons appliqué le phénomène du choc. Nous avons assimilé la dilatation subite des capillaires de la face, sous le coup de la honte par exemple, ou de toute autre émotion, à la syncope cardiaque, à la sidération, au choc du centre céphalo-rachidien. A vrai dire, les circulations particulières ont leur syncope, comme le cœur; et la cong-estion subite et foudroyante qui frappe les poumons et le cerveau ne peut-elle pas se considérer commô une syncope de leur appareil vasculaire?La cong'estion, dans ces cas, doit être attribué à la suspension subite des propriétés animales de ces appareils vasculaires particuHers.
Le dérang^eiiient initial porte donc encore sur le système nerveux, mais ce rlérang-ement est moins général, il n^ni sur une des facultés spéciales du gTand sympathique^ qu'il puise dans le centre de la vie animale, par 1 intermédiaire de ses lilets rachidiens. Ainsi, syncope vasculaire, paralysie subite des muscles lisses; par suite, la circulation parliculière se trouve tout à coup soumise à l'impulsion violente du cœur. Cette syncope est d'autant plus imminente, les accidents qui s'ensuivent sont d'autant plus g-raves, que le.^ facultés vég-élatives du g^rand sympathique sont ellesmêmes affaiblies et incapables de relever et de soutenir le système défaillant. Telle est la théorie pathologique, qui me semble donner la raison de cette deuxième variété de cong^estion. En dehors de l'ivresse, ces deux théories peuvent s'appliquer aux cong-estions alcooliques pures, car elles se présentent fré(juemment sou =^ Tun et l'autre aspect.
Je passe au second symptôme de l'alcoolisme qui a son orig-ine dans les troubles nutritifs et vég-étatifs.
Lancereaux, nous l'avons dit, ne voit dans l'alcoolisme, que de la graisse et du tissu conjonctif. Il se flatte d'avoir formulé, sous ces expressions, la caractéristique de la maladie. Que dis-je, anatomo-patholog'ue décidé, ne croit-il pas avoir vu sous cette forme (gTaisse et fibres connectives) la cause ellemême ? La lésion est donc la base sur laquelle il s'appuie pour développer ses idées sur l'alcoolisme. Soutenu par une inébranlable patience, nous avons lu les pag-es nombreuses du Dictionnaire encyclopédiqye.
qu'il consacre à la descripUon nosogTapliique de la maladie. Nous avons élé Ibrcé de reconnaHre combien est juste l'appréciation suivante de l'auteur sur son propre ouvragée : pag-e 571, i*-' iig'ne. « .... L'analyse qui précède (45 pag'cs) ne permet ni de reconnaître ni de diag^nostiquer sûrement l'alcoolisme. »
Keconnaîtrons-nous mieux l'alcoolisme avec le résumé de ces V6 pagres, que Lancereaux donne à la suite, et qu'il a le courag^c d'appeler une synthèse?
Cependant, avant lui, Fournier, traitant le même sujet, avait parfaitement reconnu qu'il n'y a pas que des troubles de nutrition dans l'alcoolisme, quand il dit : les désordres qui atteigMient le système nef veux peuvent se rang^er en deux classes : les uns sont de simples troubles fonctionnels,.... les autres sont liées à des altérations matérielles (1). Il s'ensuit que la caractéristique de maladie n'est pas fournie par la lésion isolée, puisque la lésion n'est pas le seul symptôme de l'alcoolisme.
Virchow a parfaitement démontré qu'une tumeur, ou plus g^énéralemen t une lésion , ne peu t se développer dans le corps comme un produit indépendant. La lésion est une partie du corps, elle ne lui est pas seulement conlig'uë, elle procède de lui et est soumise à ses lois (2). Il y a donc quelque chose qui précède la lésion, c'est l'org^anisme lui-même, mais l'org-anisme affecté, troublé dans son développement normal et dans une de ses facultés particulières. La maladie, mode anormal de la vie, est donc supérieure à la lésion, puisqu'elle l'eng'endre.
(I) Dict. cic médecine cl de cliiruigie |u'ali(]iic<, arl. Alcoolisme. {1) Traité des tumeurs.
« La lésion, diL Chauffard, est le symptôme des troubles supportés parla fonction de nutrition, d'assimilation, de composition et de décomposition org'anique. » La lésion certainement caractérise la maladie, ptiisqu'elle n'est que la maladie elle-même se développant sur les facultés nutritives de l'être; mais, pour l'alcoolisme, la lésion ne le caractérise pas plus que la cong*Gstion, la névrose, l'hélérocrinie, symptômes de troubles supportés par des fonctions spéciales, et qui sont au même titre que la lésion, et tout aussi souvent, des actes par lesquels l'affection alcoolique aime à se développer.
Ces considérations, je pense, doivent suffire pour faire comprendre pourquoi nous plaçons l'hyperg-énèse et la dég^énération g-raisseuse, au milieu des symptômes de l'alcoolisme ; pourquoi enfin, nous les considérons comme effets de la maladie, et non comme sa cause.
L'activité nutritive, ou la vie commune, peut se considérer sous deux points de vue (chap. 1) : l'assimilation et la désassimiiation, qui constituent la nutrition proprement dite; le développement des éléments org-anisés de leur naissance à leur mort, ou l'activité vég'étative à laquelle se rapporte l'irritation formatrice de Vircliow (1). L'alcoolisme agnt à la fois sur ces deuxfacultés de la vie commune. Les troubles de la nutrition se présentent sous la forme de l'état g-ras, qui, à dire vrai, ne constitue pas un état morbide t je le décrirai plus loin. Les troubles de la vég-étation vont
(I) J'admets la théorie du développement continu de cet auteur.
m'occuper spécialenienL Ils sont intéressants à tous les titres, surtout lorsqu'ils persistent et s'essentialisent. Ils donnent alors naissance aux maladies org-aniques et fournissent ainsi de nouveaux développements à l'affection.
Les troub'es alcooliques de la vég-étation portent sur tous les éléments vivants , tout aussi bien sur la masse commune, conjonctive, plasmatique, que sur les éléments supérieurs, g^landulaires, musculaires ou nerveux. La lésion produite par ces troubles de la fonction commune se présente sous deux aspects, selon leur orig-ine et leur siég-e : d'un côté^ l'hyperg^énèse conjonctive; de l'autre, la dég'énération g-raisseuse. Cette lésion, quoique différente dans sa forme, est identique dans sa nature : tout dépend des éléments anatomiques affectés. Toutefois, l'accord est loin d'êlre unanime, et l'opinion la plus répandue n'est pas celle que j'avance. Pour beaucoup de médecins, le trouble nutritif alcoolique ne porte que sur la masse commune, qui produit du tissu conjonctif nouveau. Or, ce tissu enveloppe, étouffe les éléments supérieurs, les tue par compression. La compression, et non l'alcoolisme, est donc la cause de leur dég-énération. Je crois cette théorie fausse, au moins en ce qui concerne la maladie que nous étudions.
Si nous considérons un org'anisme dans son complei développement, que trouvons-nous? Une masse commune répandue partout (tissu muqueux, celluleux, conjonctif), que l'on pourrait tout aussi bien appeler masse ou org-ane plasmatique; et, de plus, s'élevant au-dessus de celte masse, des éléments bien dessinés, de forme variée et caractéristique, supérieurs
J'orgaiie plasiiialique d'où ils éiimiienl, car aux fonctions de cet org'ane ils joig-nent des facultés particulières. Les propriétés vég'étatives sont communes à tous ces éléments constitutifs de l'être vivant; ce qui pousse et trouble les propriétés vég'étatives des uns peut ag^ir de même sur les propriétés vég'étatives des autres.
La vie vég'étative ne rétrogTade pas; troublée dans son évolution normale, elle marclie toujours vers son terme d'un pas plus ou moins rapide. Que l'irritation porte, par exemple, sur les facultés vég'étatives d'un tissu jeune, encore indifférent, et ce tissu^ s'il n'est pas mortifié, va produire, il va eng^endrer des éléments nouveaux qui prendront ensuite des directions diverses, suivant la nature et l'intensité de l'irritation. Que celle-ci porte maintenant sur un élément arrivé au point culminant de son évolution, à son état adulte, ce qui le rend alors un élément supérieur, condition org-anique de faculté spéciale, cet élément irrité n'eng-endrera que bien rarement, il terminera plus tôt son évolution, il dég^énérera, s'inOltrera de gTaisse, disparaîtra, et malgTé des résultats si opposés dans l'un et l'autre cas, les processus seront identiques et dépendront d'un trouble des propriétés vég'étatives des tissus vivants.
Ce qui se passe dans l'inflammation ne confirmet-il pas ce que je dis? Nous voyons les éléments supérieurs, à forme de cellules ou de fibres, activer leur mouvement nutritif, se troubler, devenir g-ranuleux et disparaître en même temps que se développent et se multiplient les noyaux de la substance conjonctive. Or, nous observons des pbénomènes identiques
dans l'alcoolisme. Les facultés vég^étatives de tous les éléments, troublées et poussées en avant, vont provoquer ici l'hyperg'énèse conjonctive, et là, la dég-énération gTaisseuse; et ces deux résultats seront dus à des troubles de même nature.
Ces lésions alcooliques isolées et le plus souvent associées, peuvent donner naissance aux désordres les plus variés , selon les org-anes et les appareils affectés, et aussi selon l'étendue des troubles vég-étatifs. Gomme toute lésion persistante, elles produisent soit un simple vice de conformation, soit encore une infirmité org-anique; enfin, le plus souvent^ une maladie nouvelle, secondaire, symptomatique, mais indépendante de la maladie primitive. Habituellement, ces lésions se montrent disséminées en tous les points de l'org'anisme. Plus ou moins, toutes les parties sont touchées : tissu conjonctif , g-landes , éléments nerveux, musculaires, vaisseaux et muqueuses, même les séreuses, qui peuvent présenter des épaississements, des fausses membranes et des adhérences de leurs feuillets. La lésion alcoolique et ses diverses déterminations sont aujourd'hui tellement connues et si répandues, qu'il me paraît inutile de répéter ici, d'une manière inévitablement incomplète, des choses que personne n'ig-nore plus.
On reg-arde g'énéralement comme inflammatoires les troubles nutritifs et vég'étatifs dont je viens de parler. Gela ne saurait nous étonner. « On applique, en anatomie patholog-ique, dit Gornil dans sa thèse (1), le mot inflammation à une multitude d'états diff"é-
(1) Sur les lésions anat. des reins dans l'albuminurie. Paris 186i 1868 -Audhoui. ' , *
rents...L'anatomie patholog-ique, éclairée par l'histolog-ie, mène fatalement à l'une ou à l'autre des conséquences suivantes, soutenues par d'éminentes autorités : ou à supprimer complètement le mot inflammation (Robin), ou à l'appliquer à presque toute la patholog'ie (Virchow), » et cependant, malg-ré toutes les erreurs entassées sur elle, Finflammation existe, vivante au milieu des débris de toutes les opinions et s'affîrmant d'autant plus qu'on cherche davantag'e à la faire disparaître. Sachons profiter des erreurs des hommes qui font autorité parmi nous; et si l'anatomie patholog-ique et l'histolog-ie appliquées sans frein ni mesure à l'étude des phénomènes morbides ont conduit aux conséquences sig-nalées par Cornil, identiques sous un exposé différent, tournonsnous d'un autre côté.
L'inflammation : tel serait le symptôme, le mode pathog-énique le plus commun dans l'alcoolisme. Cependant, je n'ai pas compté l'inflammation au nombre des symptômes de cette affection, m'écartant en cela des idées communément reçues. Je m'éloig-ne de ceux qui, avec Virchow, considèrent maintenant comme synonymes ces mots : irritation, troubles nutritifs et vég-étatifs, enfin inflammation. Je ne puis reconnaître des troubles inflammatoires dans les troubles nutritifs et vég-étatifs que produit l'alcoolisme. Ce sujet mérite d'être discuté : il en vaut la peine.
Qu'est-ce que l'inflammation? Cornil, s'appuyant sur d'éminentes autorités, nous l'a dit : tout et rien. Et la nature de l'inflammation ? Cette question, je n'ose la poser qu'à moi-même.
L'inflammation est un élément morbide commun,
c'est-à-dire, qii il peut servir de symptôme à beaucoup de maladies différentes; il en est de l'inflammation comme de la fièvre. La nature de l'inflammation sera donc celle de la maladie qui la produit ; sa nature nous sera livrée par l'affection qui l'eng-endre ; et l'inflammation sera, suivant les cas, typhoïde, variolique, rhumatismale, syphilitique, scrofuleuse, tuberculeuse, etc., etc. ; elle pourrait être alcooUque, si ce mode pathog-énique ne répug-nait au g'énie de l'acoolisme. Or, pour si variée que soit sa nature, le mode pathog-énique que l'on appelle inflammation présente toujours une forme identique, au moins datis son aspect g'énéral : ses caractères essentiels sont les mêmes, quelle que puisse en être la cause. Or, ce sont ces caractères qui nous sont surtout utiles à connaître, pour décider la question dont il s'ag-it.
Le professeur Yirchow admet que la chaleur, la douleur, l'hyperémie, l'exsudation, etc., ne sont pas le point de départ, le dérang*ement initial et producteur de l'inflammation, comme on le croyait et comme on pourrait encore le croire. :iujourd'hui, dit-il, on est déjà assez disposé à penser que dans l'inflammation il s'agnt d'un trouble delà nutrition... Nous ne saurions comprendre l'inflammation sans une irritation inflammatoire; il s'agit maintenant de savoir comment on doit comprendre cette irritation... Pour moi, et d'après mes observations, c'est une action extérieure venant, soit directement du dehors, soit du sang", qui ag-it sur une partie de l'org-anisme, en chang-e la structure et la composition, modifie ses rapports avec les tissus voisins. Sous cette influence, la partie irritée attire à elle une certaine quantité de
substance qu'elle emprunte à ce qui l'entoure, soit à un vaisseau, soit à toute autre partie du corps; elle attire, absorbe, transforme, suivant les circonstances, une partie plus ou moins considérable de matériaux (1). »
J'accepte d'autant mieux ces opinions qu'elles conlîrment la tradition médicale. La vérité est toujours la même, quelle que soit la voie qu'on ait prise pour la découvrir.
Voici en effet ce que dit, au sujet de l'inflammation, l'auteur bippocratique du Traité des maladies^ édition Foës, chap. vu , De thoracis^ empyemate. « Caro vulne- «rata aliquantulum resiccatur et incalescit, et ex vi- « cinis tum venis , tum carnibus , bumiditatem ad se « trabit, cumque attraxerit , intumescit et inflamma- «tur, doloremque inducit»(2).
Voilà certainement le caractère g-énéral qui fait du travail inflammatoire un trouble de la nutrition; mais est-ce là tout, et ne devons-nous pas aller y)lus loin?
Que dis-je ! les caractères donnés par Virchow et l'auteur bippocratique ne peuvent-ils pas s'appliquer à des faits parfaitement normeaux , et que personne ne song-era à reg^arder comme inflammatoires? Ne pourrions-nous pas dire, en effet : le sperme ag-it sur une partie de l'org^anisme, l'ovule ; il en cbang-e la structure et la composition, et par conséquent les rapports avec les tissus voisins. Sous cette influence, l'ovule irrité attire à lui une certaine quantité de substance, qu'il emprunteàce qui l'entoure, soit àun vaisseau, soit à toute autre partie du corps; il attire,
(1) Pathologie cellulaire.
(2) Édit. de l'Encyclopédie) vol. IL
absorbe, transforme, suivant les circonstances, une