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Je laisse de côté toutes les variétés et différences admises par les auteurs. Le délire alcoolique se présente à nous sous deux formes : l'une commune et franche, qui peut être bénig-ne ou grave; l'autre insidieuse dans sa marche et véritablement malig-ne. Afin d'éviter toute confusion , je les décrirai séparément. Je commence par la première ou forme commune.
Le délire alcooHque éclate ordinairement à la suite d'une cause occasionnelle quelconque, parfaitement appréciable : traumatisme, maladie aig-uë, excès plus considérable que d'habitude ; ou bien encore sous l'influence d'une température trop froide ou trop chaude. Il est rare qu'il se développe brusquement, sans prodromes, et qu'il arrive d'emblée à sa forme caractéristique. Ce début brusque a été observé cepen dant, tantôt au milieu de l'ivresse ou lui succédant immédiatement, tantôt peu d'heures après un accident g-rave.
Souvent , après une série d'excès , avec ou sans ivresse, les prodromes du délire se manifestent :
Quoiqu'il cesse de boire, l'alcoolique ne rentre pas dans son état normal ; la tête, au lieu de se dég-ag'er comme d'habitude, reste cong-estionnée; elle est lourde et douloureuse;
Le sommeil est court, ag'ité par des rêves, des hallucinations passag*ères;
Les traits sont altérés, les yeux brillants, g-onflés, fixes, parfois avec une expression sing-ulière ;
La lang-ue est charg-ée, épaisse, souvent dépouillée, la g'org^e sèche, la soif vive, la dyspepsie prononcée;
le caractère chaug-e, le malade est énervé, inquiet, il a peur; il est pris de courbature, de lassitude, de douleurs vag'ues et de fourmillements ; le tremblement apparaît, ou s'il est habituel , il s'exag'ère, et surtout s'étend.
Vers le soir, de lég'ers troubles intellectuels se montrent, avec de l'agitation ; la peau tend à se couvrir de sueur..
Cet état peut persister pendant quelques jours , et le malade revenir à la santé, soit par les seuls efforts la nature, soit par un traitement approprié ; il est malheureusement assez rare qu'il en soit ainsi. Dans la plupart des cas, les phénomènes nerveux s'accroissent prog-ressivement. Très-souvent, après de nouveaux excès, l'insomnie opiniâtre s'établit et le délire apparaît.
Quand le délire se produit sous l'influence, soit d'un traumatisme lég-er ou g-rave, soit d'une maladie aig-uë, son développement est plus rapide. L'ag-itation qui se manifeste peut être mise, tout d'abord, sur le compte de l'état fébrile; mais bientôt le délire se caractérise : lég-er, puis s'élevant peu à peu , il arrive à dominer tellement la maladie qui l'a provoqué, que celle-ci s'efface presque complètement devant lui.
Le délire débute presque toujours vers le soir ou dans la nuit. L'agitation augmente prog-ressivement, par saccades : les hallucinations, d'abord superficiehes etfug-aces, deviennent persistantes; le malade court rà et là, se lève, se couche et se tourne sans cesse dans son lit; il parle, reg-arde et cherche à prendre des objets imag-inaires; il est susceplible encore d'at
tentidn et de réponses exactes, et se laisse conduire facilement.
\ cette agnlalioii peut saccédér un temps de repos, ordinairement court, eL d auLanl plus passag^er que l'aontation doit être plus vive.
Le pouls est accéléré, la peau chaude et moite; la respiration fréquente; le tremblement très-marqué aux membres supérieurs, aux lèvres, à la lang-ue, ce qui rend la parole difficile, la voix tremblante. La face est cong^estionnée, perlée de sueur; l'œil vif, bagnard, humide; ks modifications intellectuelles s'étendent, et le délire est définitivement étabU.
Alors s élèvent à leur apog-ée les troubles de la pensée, des sens et du mouvement. Les illusions, les hallucinations se succèdent avec une rapidité sing-ulière; l'agntation est extrême. Les conceptions déhrantes s'accompag-nent de cris , de paroles incohérentes, de mouvements étrang-es et d'actes insensés.
Les hallucinations affectent tous les sens, mais surtout la vue et l'ouïe. Des animaux fantastiques, effrayants, des rats, des g-renouilles, des serpents, des oiseaux, courent sur les murs, le plancher, le lit, volent et vont en tous sens. Un marchand de hannetons voyait de ces petits animaux par milliers et cherchait à les ramasser. Ce sont là les hallucinations les plus fréquentes dans le délire alcoolique, mais ce ne sont pas les seules.
Les hallucinations se rapportent parfois exclusivement à la profession de l'individu. Un charbonnier, qui mourut à la maison de santé, croyait servir ses pratiques, il cherchait à les satisfaire. Dans d'autres cas le malade voit des g'ens couchés à côté de lui, ou bien
qui le poursuivent, le menacent et l'injurient. Un portier, qui avait probalenient quelque méfait à se reprocher, s'entendait condamner à la prison et cherchait à s'échapper. Un cocher croyait assister à une revue, et montait à la corde de son lit, pour voir défiler les soldats.
Les hallucinations ne sont pas, en g'énéral, persistantes, elles sont variées et se succèdent vivement. Parfois il arrive que l'hallucination est fixe ; dans ce cas, le patient peut répéter les mêmes paroles pendant toute la durée du délire.
Il est bien rare que le malade reconnaisse les personnes qui l'entourent; il se fait à leur sujet l'illusion la plus complète, les prenant pour des amis, des parents, ou bien encore, pour des ennemis, des voleurs, des assassins.
Les illusions et les hallucinations dont je viens de parler, sont la source d'idées nombreuses, sans rapport aux causes externes. Ces idées étant fausses, le jug-ement qui s'ensuit est faux : de là, des conceptions délirantes, des affections de l'âme diverses et désordonnées.
Les caractères g-énéraux du délire alcoolique sont la terreur et la tristesse. Il est bien rare de trouver des malades g-ais et joyeux : cette g-aité ne persiste jamais pendant toute la durée de la maladie, elle se montre, au début de l'attaque et fait place, plus ou moins viteà l'état mental habituel.
Rien de plus mobile que la physionomie de l'alcoolique délirant : tout à coup il se calme et affecte de l'indifférence; d'autres fois, il tient la paupière abaissée, il a l'œil fixe, l'air résig'né, mais le plus souvent,
l'œil brillant, le sourcil contracte, le reg-ard furieux, la face g-riraaçante de toutes les manières. Quand le malade est au lit, il se tourne à droite, à g-auche, il agnte la tête, cherche à reg-arder en arrière, ou bien veut se soulever.
La parole est brève, impérieuse, tantôt elle est facile à entendre, tantôt les phrases sont si rapides, ou le tremblement de la lang-ue et des lèvres si prononcé, qu'il est bien difficile de les saisir. Le délirant s'adresse aux assistants, aux êtres imag'inaires qu'il voit; il pousse des cris, vocifère ou marmotte quelques paroles sans suite.
Ainsi que la physionomie et la parole, les mouvements de tout le corps trahissent les affections de l'âme ; car il est rare qne le malade, ayant du délire, reste calme dans son lit, tranquille et sans g-rands mouvements.
Les hallucinés cherchent à fuir les dang'ers qui les menacent; ils se lèvent du lit, courent et peuvent alors se tuer. Il se Hvrent à des actes de violence contre les personnes, contre les objets, brisant tout ce qui se trouve à leur portée, repoussant obstinément les liquides ou les aliments qu'on leur tend. Tantôt ils veulent réaliser une idée et entrent en fureur, si on les arrête, si on les camisole: d'autres fois, ils paraissent marcher sans but déterminé et ils se laissent ramener assez facilement à leur lit. Enfin ils montrent un dé- ' faut de précision, de coordination dans les mouvements qui les fait trébucher et tituber comme s'ils étaient ivres.
Même au plus fort du délire, le malade n'est pas complètement étrang-er aux faits extérieurs. Les
causes externes peuvent encore faire naître des idées en j'appoi't avec; elles ; de là des jug^iments justes et des réponses exactes.
Au début, il est facile d'attirer et de fixer l'attention du malade; alors le délire cesse, et l'on peut, pendant quelque temps, obtenir des réponses sérieuses. Plus tard, il n'en est plus ainsi : la mobilité intellectuelle est extrême ; la volonté presque absente, toutes les facultés sont obtuses, affaiblies, dissociées, la mémoire sing*ulièrement diminuée, l'instinct de la pudeur souvent aboli, les affections perverties; le malade passe sans transitions des idées fausses aux idées justes, les mêle, et le délire, un moment arrêté, recommence et reprend son cours.
Le délire ne persiste pas au même deg'ré, durant toute l'attaque. Il y a des rémissions pendant lesquelles le malade tend à s'assoupir; mais bientôt l'ag-itation recommence. Arrivé à sa période d'état et après peu d'heures de tenue, il décline ordinairement. Au matin les hallucinations sont moins vives, moins fréquentes, l'ag-itation diminue, il survient un peu de repos.
Vers le jour, le délire s'efface à peu près; ou bien, s'il doit persister, il est léguer et l'ag^itation peu marquée. On peut détacher le malade, qui tombe dans la somnolence et les rêvasseries habituelles. 11 s'endort d'un sommeil profond et réparateur, si le délire cesse .complètement ; mais souvent le sommeil n'arrive qu'après un temps plus long- et une série plus ou moins nombreuse de rémissions et d'accès.
Telle est la forme commune du délire alcoolique ; elle présente quelques variétés.
L'ao'itaLion arrive quelquefois à une violence extrême, le délire est furieux; il ne présente plus le caractère simple et bénin ordinaire à cette maladie, l'exag^ération extrême des actions animales, ag«g^rave sing^ultèrement l'état des malades. Ce qui raractérise cette vérité, c'est tout autant la fureur qui pousse les hallucinés à commettre sur euxmêmes et sur les autres des actes violents et dang^ereux que l'intensité et le désordre de tous les mouvements.
Le délire peut encore se montrer sous un autre aspect : il peut être sombre et tranquille. On a donné à cette variété le nom de lypémanie, de stupeur ébrieuse, etc. Thomeuf, dans son essai clinique sur l'alcoolisme (1) la décrit sous le nom de lypémanie paralytique; voici sa description :
Hallucinations pénibles, tristesse profonde, abolition des sentiments affectifs, perversion des instincts, surtout celui de la pudeur, tremblements, parésie des membres, pouls presque toujours à l'état normal. Ce délire arrive le plus souvent chez les vieux ivrog-nes et débute quelquefois par un accès de delirium tremens. Les prodromes sont du reste les mêmes, dans les deux cas. Le delirium tremens peut apparaître dans le cours de la lypémanie, et il est ordinairement moins grave que quand il existe seul. Il y a alors absence d'excitation vasculaire, le visag-e est peu altéré, la soif peu vive, lalang«ue nette, humide, etc. La lypémanie paralytique dure peu de temps, les malades reviennent à l'état de la, période prodromique. Ils arrivent enfin peu à peu cà la démence, à la stupidité, à la paralysie g"énérale.
(1) Thèses de Paris, iSS'J.
J'ai tenu à donner celte description de Thomeuf, pour faire voir combien il y a peu de différence entre la lypémanie et le delirium tremens : ces deux formes se mêlent et se confondent souvent; elles ont les mêmes prodromes, les mêmes symptômes. Il me paraît donc que la lypémanie n'est qu'une simple variété de délire alcoolique. J'en dis autant de la mélancolie et de la folie alcoolique aig'uë.
Dans le délire alcoolique, il y a toujours une lég'ère accélération du pouls; toutefois, dans la variété dont je viens de parler, le pouls, comme le sig-nale Thomeuf, est presque toujours à l'état normal. Il est ordinairement largue, plein , fréquent, sans rudesse ; il peut présenter des caractères différents, quelquefois être petit et dur. Il suit assez exactement les variations du délire; la rémission de l'excitation vasculaire est complète, quand la rémission du délire l'est aussi ; sinon, s'il reste même un lég-er degré de délire, le pouls reste toujours un peu fréquent, puis il s'élève de nouveau au moment oii débute l'accès. La peau est chaude, couverte de sueur ; la respiration accélérée ; la soif vive, ce qui tient à la sueur et à l'exag-ération de l'activité musculaire. Dans les cas où l'ag-itation est moindre, la chaleur, la sueur et la soif sont peu marqués.
Le tremblement présente tous les caractères dont j'ai parlé au chapitre 2; il est très-faible, très-limité, ou bien très-étendu ; il varie d'un jour à l'autre d un accès à l'autre, quelquefois dans le même accès.
La maladie se développe ordinairement par une
série d attaques, sans qu'il soit possible de prévoir m leur intensité ni leur nombre. Les rémissions sont plus on moins complètes et long^ues, et peuvent durer tout le jour. La marcbe du délire n'a rien de rég-lé ni de calculable ; il ne tend pas à une solution francbe; il cesse brusquement, ou par épuisement de l'action nerveuse animale; aussi est-il impossible d'en fixer la durée. Ware indique soixante à soixante-douze beures ; le délire peut persister beaucoup plus long"temps.
Le délire alcoolique étant complètement effacé, il reste, pendant quelque temps, de la faiblesse et de la débilité intellectuelle. Après une série d'attaques, les malades peuvent tomber dans l'idiotie et la démence.
Je n'ai point bésité à admettre, au début de ce chapitre, une forme insidieuse et mabg-ne du délire alcoolique. Je l'établis sur l'indication de mon maître, le D' Chauffard, d'après les exemples que j'en ai pu recueillir et l'étude des auteurs.
Etat en apparence peu g'rave ; faibles chang-ements dans le pouls et la chaleur; délire avec stupeur sans gn^ande ag'itation, parfois délire violent; puis tout à coup, alors même que le traitement paraît efficace, abattement, prostration subite des forces et mort. Rien à l'autopsie capable d'expliquer une terminaison funeste aussi rapide. Tels sont les caractères g-énéraux de cette forme vraiment ataxique insidieuse et malig'ne.
Voici deux notes de Jos. Franck , qui retracent en