I. — SOLIPÈDES
Étiologie et pathogénie. — On peut reconnaître à ces pneumonies chroniques trois origines principales : 1° les
pneumonies lobaires: 2° les bToncho-pneumonies; 3° les pleurésies.
1° Pneumonies lobaires. — Les pneumonies lobaires aiguës peuvent exceptionnellement passer à l'état chronique ; les pneumonies fihrineuses franches sporadiqiies n'aboutissent jamais à cette sclérose; les pneumonies compliquées de gangrène ou de suppuration sont suivies
Fig. 4.i. — Organisation de l'exsudat fibrineLix dans l,i pneumonie. Le processus dorganisalion de la fibrine est des plus net an niveau de certaines alvéoles (G. Petit).
de sclérose circonscrite quand elles ne sont pas rapidement mortelles ; les pneumonies contagieuses, subaiguës, qui atteignent les animaux débilités, ont quelquefois une résolution tramante, imparfaite; les microbes paraissent s'installer à demeure dans les alvéoles pidmonaires.
Les pneumonies récidivantes sont la principale cause de la sclérose pulmonaire; il arrive un moment oîi la résolution ne se fait plus; le tissu conjonctif végète et forme un tissu inodulaire de cicatrice [iig. 44).
2° Broncho-pneumonies. — Ce sont elles qui déterminent le plus souvent la sclérose pulmonaire. Les broncho-pneu-
nionies qui succèdent à la gourme, à la morve, à la /(/6tTculose, à la botryomycose, ont souvent une évolution chronique. Galtier a décrit plusieurs cas de pneumonie lobulaire parvenue à l'état chronique (1).
On trouve presque constamment des lésions scléreuses autom' des foyers apoplectiques, des abcès, des foyers gangreneux produits par des corps étrangers qui n'ont pas une action mortelle très rapide; la sclérose environne aussi les kystes hydatiques et les diverses tumeurs du poumon.
3° Pleurésie*;. — Les pneumonies chroniques plcurogènes résultent de la propagation de rinflammation des plèvres dans la profondem* du poumon, par lintermédiaire des lymphatiques.
Cette sclérose n'atteint pas toute l'épaisseur du poumon. Très nette au voisinage des plèvres, elle s'arrête à quelques centimètres au-dessous. Elle succède à des pleurésies sèches qui ont fait contracter au poumon des adhérences anormales. Ces scléroses, limitées à une partie d'un lobe, sont communes ; celles qui intéressent tout un lobe sont très rares ; elles sont la conséquence de pleurésies sérofibrineuses unilatérales.
Anatomie pathologique. — 1° Type lobaire. — La pneumo)iie lobaire chronique est la copie, mais la copie réduite de la pneumonie aiguë. Ordinairement unilatérale comme celle-ci, elle est généralement bornée au lobe antérieur et à la partie inférieure de la région moyenne. Ses caractères sont en rapport avec le degré d'induration du tissu pulmonaire.
L'induration rouge, l'induration grise ou ardoisée, sont lesdeux étapes parlesquelles passe le tissu conjonctif de nouvelle formation avant d'aboutir à l'induration complète.
L'induration rouge se rapproche de l'état aigu. Elle apparaît un mois à six semaines après la phase aiguë. Le lobe pulmonaire qui subit cette transformation est plus
(1) Galtier, Ue la pneumonie lobulaire des solipèdes \Journ. de l'Ecole vét. de Lyon, 1884, p. 245).
volumineux et plus lourd : son tissu est rouge, compact, non crépitant, homogène, sec et granuleux à la section; mais les granulations sont moins grosses qu'à l'état aigu. La plèvre est épaissie h ce niveau; le parenchyme est devenu plus ferme, plus condensé que dans l'hépatisation
Fis. ic
linUnMtiou rouge cliez le cheval consécutive à une pneumonie lobaice (Cadéac).
a, c, b, vaisseaux épaissis et sclérosés ; c, tissu de sclérose qui s'est substitué au tissu pulmonaire; d, tissu pulmonaiie renfermant des débris d'exsudat et envahi par l'induration.
rouge: il est plus anémié, [iliis pâle: les hronches ne sont pas dilatées.
A Vexamen microscopique, les parois alvéolaires sont épaissies et infiltrées d'éléments ronds, fusiformes; les libres élastiques n'ont pas disparu ; les alvéoles sont rétrécis et contiennent des pelotons de cellules épithéliales englobées dans une masse granulo-graisseuse (fig. 45) (1).
(1) Lagriffoul, Pneumonie interstitielle dill'ase (Soc. cent., 30 mai 1895). — Lal'osse, Traité de pathol., t. III, p. 5^3. — Rov, Revue vit., 1898, p. 213.
L'iNDLRATiON GRISE 011 ARDOISÉE cst un degré plus avancé le la sclérose. Les travées interlobulaires s'accusent par «les tramées épaissies, marbrées, ardoisées, par la matière colorante du sang, complètement réduite. Le tissu pulmonaire est grisâtre, ferme, dur, difficile à déchirer; la coupe est pâle : les bronches sont resserrées ; les alvéoles pulmonaires sont presque complètement oblitérés par la végétation tîbreuse des parois (fig. 46).
La transformation fibreuse est complète au bout de quatre
Fig. 46. — .\spect du poumon du cheval forteraeat pigmenté dans les espaces interlobulaires (Gadéac).
à six mois; le poumon est rétracté : il est entouré d'une coque fibreuse formée par la plèvre : il a perdu son aspect spongieux, normal: il est plus lourd que l'eau; il est tenace: il crie sous l'instrument tranchant; sa couleur est blanche dans certains points, grisâtre, ardoisée dans d'autres. « Cette teinte grise se rencontre sous forme de traînées ou d'arborisations, qui suivent assez exactement le trajet des vaisseaux. Ceux-ci n'existent plus qu'en petit nombre; l'incision donne à peine quelques gouttes de sang: les plus volumineux ont leurs pai'ois épaissies et ne forment plus qu'un cordon fibreux très
résistant. De distance en distance, on trouve, au milieu de ce tissu induré, de petits foyers purulents, de dimensions variant depuis un grain de mil jusqu'à celles d'une noisette: partout le pus y est blanc, crémeux, épais; en quelques points, même, il semble être réduit à ses éléments solides et forme une pâte s'écrasant assez difficilement. Autour de ces foyers, le tissu paraît s'être condensé pour former une coque fibreuse et résistante, et la face interne de cette coque est un peu plus riche en vaisseaux que le reste du tissu. »
Vexamcn microscopique permet de constater le rétrécissement et l'oblitération des alvéoles pulmonaires; il se produit de véritables végétations polypiformes intra et extra-alvéolaires. Vers la périphérie de cette masse fibreuse, on peut apercevoir des alvéoles pulmonaires qui persistent à l'état de fentes : ils sont remplis de détritus granulo-graisseux pigmentés et d'un épithélium polygonal. L'emphysème vésiculaireouinterlobulaire entoure les parties indurées.
2° Type BRO.NCuo-PXErMOMQUE. — La sclérose bronchopulmonaire occupe les deux lobes pulmonaires; elle est disséminée ou moins rarement localisée que la précédente et caractérisée par la dilatation des bronches; elle comporte une période subaiguë représentée par la carnisation du poumon et une phase définitive, l'induration âtrophique accompagnée de bronchectanie .
La c^RNiSATioN du poumon se traduit par une coloration violacée ou rosée, une insufflation incomplète; la consistance du poumon est celle du tissu musculaire.
Sectionné, le tissu pulmonaire qui a éprouvé cette altération est lisse, sec, sans granulations, aréole en raison des dilatations bronchiques. Les canaux présentent des ampoules qui peuvent quelquefois atteindre le diamètre du poing. D'autres fois, ces ectasies bronchicjiucs, moins larges, mais très multipliées, donnent au tissu un aspect qui rappelle celui du fromage troué; ces dilatations s'ou-
vrent dans des tuyaux de calibre varié et constituent avec eux un véritable système caverneux rempli de pus, plus ou moins épais et généralement fétide (Trasbot).
Le tissu péribronchique est épaissi; les cloisons interlobulaires sont très marquées; çà et là. on rencontre des points durs, isolés,, qui répondent à des nodules péribronchiques. à des abcès ou à des cavernes. Ces noyaux, incisés, sont remplis de pus caséeux ou en voie de calcification, exhalant une odeur repoussante.
Leur périphérie est limitée par une zone fibreuse en voie d'organisation, à paroi lisse, revêtue d'une membrane blanchâtre, tomenteuse. La cavité est généralement peu anfractueuse. Le volume des cavernes, des abcès, peut varier; il en est qui ont les dimensions d'une lentille, d'une noisette; d'autres occupent tout un lobe du poumon, qui ne forme plus qu'une large poche à parois épaissies et exsangues (Lenglen). Souvent plusieui's excavations communiquent entre elles et constituent une cavité inégale et comme sinueuse.
Recouverte de tissu embryonnaire qui forme de nombreux bourgeons charnus, cette surface granuleuse s'égalise et devient parfaitement lisse; la caverne ou l'abcès sont limités par im tissu cicatriciel calleux plus ou moins épais, qui se rétracte considérablement. Cet effort de réparation permet de distinguer les lésions aiguës, où il commence à peine, des lésions chroniques, où cet effort est accompli.
Au début, les bronches s'arrêtent brusquement à leur union avec la caverne, et leurs parois y sont nettement coupées; mais, lorsque ces lésions sont anciennes, le bout tronqué de la bronche se continue directement par une surface lisse avec la paroi de l'excavation. Ces altérations sont accompagnées d'un emphysème disséminé.
Au microscope, on peut constater l'infiltration des bronches par des cellules rondes et leur obstruction par du muco-pus. L'infiltration inflammatoire amène la des- Gadé.\c. — Patholosie interne. IV. i6
traction de la tunique masculaire et des fibres élastiques de la paroi bronchique : la dihitation bronchique en est la conséquence. En outre, le tissu conjonctif interlobulaire est infiltré de tissu embryonnaire; les parois alvéolaires sont épaissies par des cellules rondes et des fibrilles conjonclives: les alvéoles sont remplis de cellules épilhéliales
Fig. 47. — La transformation fibreuse du parenchyme pulmonaire est avancée. Les bronches sont encore reconnaissables, mais très enflammées. Dans les alvéoles subsistants, l'épithélium est revenu à l'état cubique (G. Petit).
gonflées, granuleuses et graisseuses: en certains points, les alvéoles sont revêtus dun épitbélium cubique (fig. il).
Quand Yinduration atrophiquc et la dilatation des bronches sont arrivées au ternie de leur évolution, le poumon présente une coloration blanchâtre ou ardoisée; il est réduit de volume et crie sous le scalpel. On constate, en même temps, la dégénérescence graisseuse ou amyJoïde du foie, l'hypertrophie et la dilatation du cœur droit.
3° Type pleurogène. — La sclérose pulmonaire d'origine pleurétique occupe les bords inférieurs ; parfois tout
un poumon est réduit à l'état de moignon informe recouvert par une coque fibreuse. Il est fixé soit aux parties inférieures et antérieures de la paroi pectorale, soit au péricarde, rarement à la gouttière vertébrale.
A la section du poumon, on remarque l'épaississement de la plèvre, qui offre une consistance presque cartilagi-
Fig. 4S. — Transforiiinlion fibreuse complète du pareiichviiie pulmonaire (G. Petit).
neuse. la flaccidité du tissu pulmonaire, cloisonné par des bandes fibreuses circonscrivant les lobules pulmonaires.
Les bronches sont indemnes, les lobules sont plus affaissés que malades; le tissu de sclérose affecte une disposition périlobulaire.
Symptômes. — Les symptômes de la pneumonie chronique sont ditliciles à dépister.
1° Forme lobaire. — Des trois formes quelle peut revêtir, c'est la pneumonie lobaire qui s'accuse par les signes les moins vagues.
Les SIGNES PHYSIQUES, matité et souffle tubaire qui caractérisent l'hépatisation rouge, persistent après la chute de
la fièvre ou ratlcnuation de celle-ci et au delà des délais ordinaires où la résolution s'effectue généralement.
Les muqueuses sont pâles, l'appétit est normal, le sujet paraît gai, et pourtant il continue de maigrir. Il s'essouffle au moindi*e exercice, se couvre de sueur; il est mou, inapte au travail. La fièvre reparaît, l'appétit devient irrégulier; la dyspnée, modérée, devient intense sous l'influence du moindre exercice ; l'expiration s'accompagne d'im soubi'csaut manifeste; la toux esi fréquente, sèche, quinteuse, avortée, suivie d'expectorations muco-purulentes, peu abondantes; \e jetage est nul quand l'animal est au repos.
Après une période plus ou moins longue, l'e sujet, extrêmement faible et amaigri, devient inutilisable. Parfois, au bout de quelques mois, il est pris d'une pousse aiguë qui l'emporte rapidement.
2° FoRJiE BRONCHO-PNEUMONiQUE. — La sclérose broncho-pulmonaire est la variété la plus fréquente. Sa production est dénoncée par l'apparition du râle caverneux consécutif à la dilatation bronchique, par la persistance des raies bronchiques muqueux et sibilants, la submatité et la maiilé des deux côtés de la poitrine, au niveau des bords inférieurs et des parties antérieures. En même temps, la toux continue de se faire entendre; elle est pénible et quinteuse; le jetage est tantôt rare, tantôt abondant; parfois muco-purulent, inodore ou d'odeur forte ; il forme quelquefois un flot purulent, épais, fétide quand une caverne est vidée par les efforts expidsifs de la toux. L'état général saggrave sous l'influence de bronchites répétées, greffées sur la pneumonie chronique et probablement provoquées par le contact des microbes contenus dans le pus expulsé.
L'induration fait lentement des progrès; elle finit par diminuer considérablement la capacité respiratoire du poumon, par provoquer l'emphysème pulmonaire et rendre les animaux inutilisables. La circulation pulmonaire
s'entrave; le cœur droit s'hypertro^ihie, se dilate ; il se produit un dédoublement du premier bruit dû à la fatigue de cet organe ; le foie se congestionne, s'indure, se sclérose ou subit des dégénérescences; la digestion se trouble; il se produit de la météorisation après le repas ; les aliments ingérés, notamment les grains, sont rejetés s;ms être digérés. Exceptionnellement, on constate des hémoptysies; les poussées congestives sont fi'équentes ; l'animal meurt d'épuisement- ou de l'extension des lésions scléreuses.
3° Forme pleukogène. — Les signes de la sclérose pulmonaire consécutive à la pleurésie chronique ne peuvent être, chez le cheval, ditrérenciés de ceux de l'inflammation des plèvres; ces pneumonies pleurogènos sont des trouvailles d'autopsie.
Diagnostic. — Les scléroses pulmonaires peuvent être confondues avec les tumeurs, la tuberculose, la pleurésie chronique et l'emphysème pulmonaire.
Les TUMEURS affectent généralement des localisations irrégulières; elles ne provoquent pas de jetage; la toux, si elle existe, a un timbre particulier {toux nerveuse).
La tuberculose évolue plus rapidement; elle s'accompagne d'hypertrophie ganglionnaii'e et de lésions disséminées dans les deux poumons.
Dans la pleurésie chronique, la matité, bilatérale presque toujours, est limitée horizontalement, et le bruit de souffle est beaucoup moins net ; les râles sont moins intenses et moins nombreux.
L'emphysème pulmonaire s'en différencie par la persistance de la résonance dans toute la hauteur de la poitrine.
Pronostic. — La sclérose lobaire amène l'étisie des malades; la sclérose broncho-pulmonaire est compatible avec la vie et parfois même avec un léger travail; la sclérose pleurogène détermine des troubles respiratoires si importants qu'elle rend les animaux impropres à tout service. .
Traitement. — Les scléroses sont des lésions incurables. On peut les prévenir par une médication énergique; on ne peut les guérir quand le tissu fibreux est organisé.
Quand les pneumonies ou les broncbo-pneumonies ont une résolution lente, il faut utiliser les révulsifs les plus énerj^iiques (vésicatoires, huile cantbaridée, sétons des deux côtés de la poitrine). On emploie les expectorants, comme le kermès, pour débarrasser les bronches; l'essence de térébenthine, Teau de goudron, la créosote, la terpine ou le terpinol pour tarir les sécrétions ; on administre l'acide arsénieux (0s'',5 à 1 gramme), la liqueur de Fowler, l'eau arsenicale pour faciliter l'hématose. Une bonne hygiène complète ces médications. Si l'on n'obtient pas une guérison rapide à l'aide de ces divers moyens, il faut se débarrasser des malades, dont la conservation est onéreuse pour le propriétaire.