‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 105 sur 183 · ONZIÈME GÉNÉRATION · texte numérisé non relu

ONZIÈME GÉNÉRATION

§ 1. Louis VIII dit le Lion, roi de France (l 187-l-2'20). Section 1. — Anamnése personnelle.

si^ l. Antécédents physiologiques.

A. Habitas extérieur. Chronique de Péan Gatineau, chanoine de Saint-Martin-de-Tours : « Corpore decens, statura mediocris, vultu constans, colore pallidus '. »

B. Nutrition et motilité. Chétive constitution et faiblesse de Louis VIII : « Nec cibo, nec potui deditus. » — A Tâge de trente-cinq ans, est qualifié par son père Philippe-Auguste d' « homo delicatus et debilis », incapable de résister au moindre choc pathologique ^ prévision justifiée par l'évé-

1. Chron. anon. d'un chanoine de Saint-Martin-de-Tours (IIF. XVIII, ol7) : (( Erat enim corpore decens, statura mediocris, vultu constans, colore pallidus, non de levi motus nec leviler mitigatus, nec cibo, nec potui, nec luxuriœ deditus, sed in castitate sola uxore -contentus; in scrmone lenis et verax, in judicio justus, sed erga milites, ut dicebant, avarus ; et quod supereminet, fide catholicus et literis admodum eruditus. »

2. Guillaume de Puylaurens,///s/o/va Albigcnsium (IIF. XIX, 216) : « Sic inter eventus belli varios et guerrae, duobus fera annis labentibus, cornes Amalricus, videns incolarum terra? inconstantiam, et <juod de die in diem in contrarium abirent, terram illustri Régi Francise Ludovico resignavit, et in jure suo fecit totaliter successorem.Cujus pater Rex Philippus negotium ipsium nunquam voluerat

nement, puisque trois ans après le maladif Louis VIII mourait au retour de la croisade contre les Albigeois (à noter la jeunesse des géniteurs au moment de la conception de Louis : la mère, Isabelle de Hainaut, n'avait que seize ans; le père, Philippe-Auguste, vingt et un). Un chroniqueur contemporain, le Tournaisien PhiUppe Mousket, a remarqué (Chr. Rim., II, vers 27687) que Louis VIII avait hérité de la constitution de sa mère et du teint blond d'Isabelle de Hainaut. Nous verrons cette particularité ethnique de Louis VIII se perpétuer chez son fils saint Louis (cf. Lenain, I, 125).

C. Fonctions génésiqaes. Sévère continence du roi affirmée par Péan Gatineau (voir p. 339, note 1) et par le compilateur postérieur des Gesta Ludovici VIJI K Sur la chasteté de Louis VIII en Angleterre en 1216, cf. le douteux récit de Giraud de Barri, De principis instriictione^ 133.

§ 2. Antécédents pathologiques.

A. Juillet 1191. Dysenterie grave ^

acceptare, defunctus anno Domini mccxxiii, qui dum viveret, quasi futurorum prœsagus, sicut referebat dominus Fulco episcopus, qui hoc se ab ipso audivisse dicebat : « Scio, inquiebat, quod post « mortem meam insistent clerici, quod filius meus Ludovicus assu- « mat negotium Albigensium ; et ipse, cum sit homo delicatus et « debilis, laborem illum non poterit ferre et breviter morietur, et « tune remanebit regnum in manu feminœ et infantium, et periculo « non carebit » ; et ex parte quae dicebat ex providentia sunt secuta. »

1. Gesta Ludovici VIII (HF. XVII, 310) : « Vir catholicus et mira? sanctitatis omnibus diebus vitse suse ; nam nunquam carnem suam maculavit, praeterquam cum unica uxore sua sibi legitimo matrimonio copulata. »

2. Rigord (éd. Delaborde, I, 111) : a 77. — Sequenti mense, X kalendas augusti, Ludovicus filius Philippi régis cepit egrotare morbo gravissimo qui a physicis dissinteria vocatur, omnibusque de vita desperantibus, factum est de communi consilio, quod sacer conventus Beati Dionysii, jejuniis et orationibus dévote premissis, portans secum clavum et spineam coronam Domini et brachium sancti senis Simeonis, cum processione cleri et populi nudis pedibus incedentes et precescum lacrymis Domino fundentes, ...ad palntium régis, ubi puer egrotabat, venerunt ; et facto ibi sermone ad popuhmi et cum multa lacrymarum efîusione, oratione populi fusa pro eo ad Dominum,ad tactum clavi et spinee corone etbrachii sancti Simeonis

B. En juin 1*20G, à Orléans, maladie innommée (Rigord, éd. Delaborde, p. 104 : « Quo tempore Ludovicus Aurelianis aliquantulum temporis egrotavit, sed per Dei misericordiam cito convaluit »).

§ 3. Mort. De juin à septembre 1226 (troisième croisade contre les Albigeois), Louis VIIl assiégea Avignon; des milliers de Fran(;ais (22 000 selon l'affirmation exagérée de Roger de Wendover, éd. Luard, III, 118) périrent, en ces trois mois d'été, de dysenterie et d'infection palustre. Le retour des croisés en France eut lieu en octobre par le Languedoc et l'Auvergne. Mais l'armée emportait avec e'ie les germes de l'épidémie ; beaucoup de jeunes seigneurs de l'entourage du roi succombèrent en route. Frappé l'un des derniers par le fléau (sans doute le 29 octobre, cf. Lenain, I, 413), le roi dut s'aliter, le 3 novembre, dans la petite ville de Montpensier en Auvergne; il y mourut cinq jours après \ le 8 novembre 1226, emporté par une fièvre à forme dysentérique. (Pour le symptôme dysenterie, cf. Roger de Wendover, éd. Luard, III, 116: « Licet alii asserant, ipsum non veneno, sed morbo dissinterico exspirasse ». — Pour le symptôme délire aigu, cf. Vincent de Beauvais : Speciil. hist. HF. XXI, 71 : « Die martis sequenti, apud Montpancier labitur in frenesim - ».)

per totum ventrem pueri in modum criicis, eodem die ab imminent i periculo est liberatus ; et pater siuis Philippus rex in transmarinis partibus existens, eodem die eteadem hora, a consimili morbo curatus. » — Cf. également Guillaume le Breton, édit. Delaborde, p. 192, n^57.

1. Grandes C/iron. de Saint-Denis (IV, 225) : « Après ces choses le roy issi d'Avignon à tout son ost et s'en vint par Provence. Les cités et les chastiaux et les forteresces se rendirent a luy en paix sans guerre faire jusques à quatre lieues assés près de Thoulouse. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner et chevaucha tant (ju'il vint à Montpencier en Auvergne; là acoucha malade d'une moult grant enfermeté, et mourut le dimence emprès les octaves de Toussains. Jhésucrist en ait Tame ! »

2. Vincent de Beauvais, Specidum hist. (HF. XXI, 71) : « Die jovis ante festum Omnium Sanctorum, regem ad propria redeuntem infirmitas mortalis invadit. Die martis sequenti, apud Montpancier labitur in frenesim. Subsequenti autem Dominica, videlicet in octava Omnium Sanctorum, anno Domini m.cc.xxvi. migrât ibidem ad Christum. »

Le chapelain de Raymond VII de Toulouse, Guillaume de Puylaurens, rapporte dans son Historia Albigensium le traitement qu'on tenta d'appliquer au roi dans sa dernière maladie. Si Tanecdote racontée par ce chroniqueur n'est pas une simple imitation des contes édifiants de G. de Barri (sur la valeur historique de l'exact Guill. de Puylaurens, cf. P. Meyer Introd. à la chron. des Albigeois^ p. XIII-XVI), les médecins auraient cherché à éteindre le délire du malade par un procédé thérapeutique dont l'évêque de Toulouse Folquet (•]- 1231) fit plus tard la confidence au chapelain de Raymond VII (« siciit aiidivi a viro fide digno referri »).

La frenesis ou délire aigu se présentant rarement dans la dysenterie pure, les médecins rapprochèrent ce trouble cérébral de l'excessive continence du roi (cf. ci-dessus, § 1 de cette section, Antécéd. phys.). En posant ce diagnostic étiologique de troubles nerveux d'origine génésique, ils cédaient à l'idée préconçue du moyen âge (chaque siècle médical a la sienne) qui voyait dans la fonction sexuelle le facteur essentiel de la neuropathologie. La conception médiévale du rapport entre l'acte génésique et les neuropathies était d'ailleurs l'inverse de la nôtre. Dans le trouble nerveux, c'est Vexcès sexuel que nous incriminons aujourd'hui comme cause provocatrice : c'était au contraire la continence qu'incriminait la pathologie du moyen âge. Préoccupée d'accorder les prescriptions religieuses sur la chasteté avec l'équilibre psychophysiologique (cf. la locution minuere monachum), elle ne pouvait s'empêcher de retrouver partout cette action morbide de l'abstinence sexuelle. L'indication thérapeutique co/î/zY/z'/a conirariis ressortait ici du diagnostic. Pour le spécifique prescrit à Louis VIII [virginem speciosam ac generosam)^ je renvoie le le lecteur au texte de Puylaurens *.

1. Guillaume de Puylaurens, Hisfoina Albigensiuîn (HF. XIX, 217) : « Erat autem quod relevari posset, ut dicebatur, usu feminae œgritudo; quod, sicut audivi a viro lîde digno referri, sentiens vir nobilis Arcambaldus de Borbonio, qui in ejus erat societate, posse juvari Regem amplexu feminœ, quœsitam virginem speciosam ac generosam, atque edoctam qualiter Régi se offerret el loqueretur (juod non libidinis desiderio, sed auditœ infirmilatis auxilio advenisset, dormiente Rege, a cubiculariis ejus de die fecit in tlialamum

LOUIS Vin. 343

Au lieu de rechercher de ({uelle conception physiologique cette méthode thérapeutique pouvait découler, Voltaire, avec son intelligence habituelle de l'histoire du moyen âge, a trouvé plaisant de résumer à la façon des Encyclopédistes cette anecdote médicale du xni'^ siècle : « C'est ici le lieu de relever un étrange conte que font tous nos historiens. Ils disent que Louis VIII étant au lit de la mort, les médecins jugèrent qu'il n'y avait d'autre remède pour lui que 1 usage des femmes ; qu'ils mirent dans son lit une jeune fille, mais que le roi la chassa, aimant mieux mourir, disent-ils, que de commettre un péché mortel. Le P. Daniel, dans son histoire de France, a fait graver cette aventure à la tête de la vie de Louis VIII comme le plus bel exploit de ce prince. Cette fable n'est, comme tous les autres contes de ce temps-là, que le fruit de l'ignorance. Mais on devrait savoir aujourd'hui que la jouissance d'une fille n'est point un remède pour un malade ; et, après tout, si Louis VIII n'avait pu réchapper que par cet expédient, il avait Blanche sa femme, qui était fort belle et en état de lui sauver la vie. Le jésuite Daniel prétend donc que Louis VIII mourut glorieusement en ne satisfaisant pas la nature, et en combattant les hérétiques. II est vrai qu'avant sa mort il alla en Languedoc pour s'emparer d'une partie du comté de Toulouse que le jeune Amauri, comte de Montfort, fils de l'usurpateur, lui vendit. Mais acheter un pays d'un homme à qui ce pays n'appartient pas, est-ce là combattre pour la foi? Un esprit juste, en lisant l'histoire, n'est presque occupé qu'à la réfuter. » {Essai sur les mœiirs^ III, 25*2.)

§ 4. Légende de l empoisonnement , Au dire de Roger de Wendover (III, 316), Louis aurait été empoisonné par le comte Thibaut de Champagne, épris de la reine Blanche de

introdiici : quam Hcx evigilans, cuni vidisset aspirantem, qiut'sivit quœ esset et ([ualiter inLroïsset; quae, sicut edocta erat, ad quid advenerat rcseravit ; cui rej^^ratiatiis Rex ait : Non lia [necesse] erit, puella; non enim peccareni morfaliter ullo modo; et, convocato dicto viro domino Arcambaldo, mandavit eam honorifice maritari. Rex autem iste et re et nomine dignus ahos regere, qui tanta virtute se regebat, qui, si possibile esset mortem [eluctari] corporalem, per peccatum noluit evitare. »

Castille (« Tune cornes, ut fama refert, proeuravil régi venenum propinari ob amorem reginae ejus, quam carnaliter illicite adamavit ; uiide libidinis impulsu stimulatus moras ulterius nectere non valebat »).

MM. Petit-Dutaillis [Louis VIII, p. 326) et Élie Berger (Hisl. de Blanche de Castille, p. 44) ont nettement établi (contre Michelet, VI, 411) la non-existence de ce crime passionnel.

§5. Etat psi) chique. Pour Tétude du caractère de Louis VIII, nous renvoyons le lecteur à la récente monographie où M. Petit-Dutaillis vient de révéler de si rares qualités d'historien. Rien à relever au point de vue psychopathique chez ce prince placide, d'intelligence médiocre, de caractère indécis, « étranger (dit son contemporain l'Anglais Roger de Wendover) aux ruses et à la perfidie de son père », — et qui — à l'inverse de Philippe-Auguste [de facili motus, de facili mitigatus (voir Ch. X, 246, note) — était, selon Péan Gatineau — « non de levi motus, nec leviter mitigatus » (voir p. 339, note 1).

Nous avons vu ci-dessus [Section 1, § 1, B) Philippe Mousket noter que Louis VIII avait hérité non seulement le teint blond d'Isabelle de Hainaut, mais encore le tempérament flamand de sa mère (« Philippo successit Ludowicus filius ejus; sed multum dissimiles hic vir et ille puer. » Math. Paris, éd. Luard, III, 82). L'observation du chanoine de Tours sur la lenteur et la persistance des réactions nerveuses chez le roi confirme la remarque du chroniqueur tournaisien.

Section 2. — Femme de Louis VIII.

i^ 1. Blanche de Castille (1188, Élie Berger, p. 3, note 1. — f 1252), fille d'Alphonse VIII le Noble, roi de Castille, et d'Éléonore d'Angleterre. Épouse (1200) Louis, plus tard Louis VIII roi de France.

v5 2. Anamnèse hérédilaire jjcilernelle. Père : Alphonse VIII, le Noble, roi de Castille.

k.Antécédenisphijsiologiques. Molililé, Nulrilion, Système nerveux, pas de renseignements. — Fonctions génésiques : Contrairement au dire de Florez {Beynas Calholicas, I, 413) et à celui de Mondejar (Memorias del reij Don Alonso, 68) répétés par Lafuente [Ilist. de Esp. V, 134), — Amador de los Rios [Hist. de los Judios de Espana, I, 335) et Schirrmacher {Geschichle Castiliens im i2. iind 13. Jahrhiindert, Gotha, 1881, p. 681) ont définitivement établi l'exactitude de l'assertion de la Cronica gênerai du roi Alphonse X relative à la longue liaison du père de Blanche de Castille avec une belle juive de Tolède, liaison impie aux yeux des contemporains et que Dieu punit on laissant écraser Alphonse à Alarcos par les Musulmans (Crôniea genercd^ éd. Docampos, P. IV, 345) : « en guisa, ([ue non se podie partir délia por ninguna manera, nin se pagava tanto de otra cosa ninguna : e estovo encerrado con ella poco menos de siete anos, que non se membrava de si nin de su reyno, nin de otra cosa ninguna. » Pour le rapport de celte affirmation de la Crôniea gênerai à la réalité, cf. Amador de los Rios, /. c.

B. Antéeédenls pathologiques. Pas de renseignements.

C. Mort. Relatée sans aucun détail biologique dans Mondejar, Bfemorias, p. 274.

§3. Anamnèse héréditaire maternelle^ Elle s'établit conformément au tableau ci-contre.

vi; 4. Antécédents physiologiques.

A. Hahitus extérieur : « Eleganter composila in corpore, in aspectu, in pulchritudine ». Math. Par. II, 128.

B. Motilité^ Nutrition, Système nerveux. Pas de renseignements.

1. Voy. cil. V, pp. 178-199, l'anamnèso héréditaire inaternollc de Blanche de Castille du côté de la maison d'Anjou.

Ici devait se placer, dans celte nouvelle édition, l'anamnèse héréditaire maternelle de la reine du côté de la maison d'Angleterre. J'en ai trouvé l'étude inachevée dans les notes de M. Brachet. (A. B.-K.)

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