CHAPITRE XIII TREIZIÈME GÉNÉRATION
§ 1. Philippe III, dit le Hardi, roi de France (1245-1285^ Section 1. — Anamnèse collatérale.
§ 1. Des onze enfants de saint Louis :
1° Deux sont morts en bas âge (Blanche 1240-1243; — Jean né et f 1248).
2° Cinq après avoir atteint ou dépassé Page adulte sans que nous possédions sur eux aucun renseignement pathologique (Isabelle 1241-1271, ép. 1258 Thibaut, comte de Champagne; — Louis de France 1243-1260; — Blanche 1252-1320, ép. 126U Ferdinand de la Cerda ; — Marguerite 12?-1271, ép. 1209 Jean L'duc de Brabant; — Agnès 12 ?-1327, ép. 1279 Robert II duc de Bourgogne).
3° Deux ont péri à la guerre (Jean, dit Tristan 1250-1270, mort de la peste devant Carthage; — Pierre d'Alençon 1251- 1283, mort à Reggio. Pas de renseignements biologiques).
4° Restent Phihppe III le Hardi et Robert de Clermont (1256-1318).
§2. Antécédents physiotogiques de Robert de Ctermont. Guillaume de Nangis, Gesta Philippi tertii Francoriun re<jis (IIF. XX, 512) : « Erat forma egregius et statura mediocriter eminens, cujus animus ad probitatem tendens pervenire poterat, si Dominus annuisset. »
§3. Antécédents pathologiques de Robert de Clermont. En 1279, Robert, alors âgé de vingt-trois ans, est frappé d'aliénation mentale consécutive à un traumatisme crânien. Dans un tournoi donné en l'honneur du prince de Salerne le jeune Robert, « malleorum ictibus super caput piuries et fortiter percussus, vexatione cerebri intonitus », tomba « in amentiam perpetuam * ».
Si nous consultons les statistiques de la chirurgie de guerre au point de vue de la folie traumatique, nous voyons que le trauma joue simplement le rôle d'agent provocateur et qu'ici, comme toujours, la cause occasionnelle est inversement proportionnelle à la cause prédisposante. — Tandis qu'un choc cérébral léger déterminera chez l'un une vésanie incurable, — chez un autre un violent traumatisme crânien (coup de crosse de fusil, coup de sabre, etc.) laissera le patient indemne au point de vue mental.
Les coups de masse d'armes sur la tête n'eussent pas suffi à faire éclater la folie chez Robert de Clermont si la tare nerveuse héréditaire n'avait, depuis longtemps, préparé un terrain favorable. Sur la folie consécutive au trauma, cf., outre Kraepelin, Psychiatrie, Leipzig-Berlin, 1894, 4^ éd. p. 8, 9, 10, 487, les utiles remarques du D"" Pierre Janet {Bévue générale des sciences, 1893, p. 254, à propos du travail de Miles dans
1. Guillaume de Nangis, Vifa Philippi III (IIF. XX, 512) : « Anno DominiM.cc.Lxxix,princepsSalernaeKarolus,regisSiciliaeillustrissimi Karoli filius, veniens in Franciam cum magno honore a rege et baronibus est receptus, ac pro ejus amore et reverentia dédit licentiam Philippus rex in ludis tyrociniorum mihtes exercendi. Fecerat enim parum ante rex Franciac fratrem suum Robertum comitem Glarimontis militem novum, et cum illo quamplures alios. Quibus et multis aUis ob honorem et amorem principis cognati sui dédit ad tyrocinia exercenda, arma et equos quamplurimos affluenter. Ipse vero rex per tyrocinia commonendo milites ad probitatem discurrens, quos pedites inveniebat relevans, dando equos animabat iteruni ad conflictum et certamina subeunda. In quodam igitur illorum tyrociniorum cornes Glarimontis pracdictus,juvenis et novus miles, armorum pondère praegravatus, et malleorum iclibus super caput piuries et fortiter percussus, vexatione cerebri intonitus, decidit in amentiam perpetuam. De quo damnum et dolor maximus emanavit. Erat autem forma egregius, et statura mcdiocritcr cminens, cujus animus ad probitatem tendens pervenire poterat, si Dominus annuissct. »
le Brain, 1892, 153, sur le mécanisme des lésions cérébrales) ;
— la monographie de Lasègue sur les Cérébraux (dans Archives générales 1880, CXLV, 385) ; — le Mémoire d'Azan (Troubles inlellectuels consécutifs aux traumatismes du cerveau, 1880) ;
— l'excellente étude de Christian {Des Traumatismes du crâne dans leurs rapports avec r aliénation mentale, Avchixes de neurologie, juillet-septembre 1889), — et au point de vue chirurgical les six leçons de S. Duplay sur la Commotion cérébrale et les Traumatismes cérébraux (1883) qui ont modifié toutes les conclusions de Duret et Vulpian sur le mécanisme du trauma.
§ 4. Durée, forme et rémissions de l affection. Si la folie traumatique de Robert est certaine (sur l'autorité du narrateur cf. L. Delisle,il/em. sur les ouvrages de Guill. deNangisd. Mém. Acad. des Inscriptions, XXVIl, 2'' partie, p. 12) — nous sommes moins renseignés sur la marche de l'affection pendant les trente-neuf années de survie du malade.
Guillaume de Nangis nous dit que le jeune prince tomba « in amentiam perpetuam ». Cet aveu de l'officieux et très exact historiographe de Saint-Denis (plutôt intéressé à taire tout fait défavorable à la famille royale) est précieux pour nous par la position quasi officielle de son auteur. Ce témoignage ne peut valoir toutefois que pour la période antérieure à 1302, date de la mort de Nangis.
Survint-il des rémissions dans l'état du prince pendant ces vingt-trois années de folie? On peut l'alTirmer, malgré le silence de Fannaliste, par Texamen des actes de Robert pendant cette période de 1279 à 1302:
A. Le prince assiste à des tournois en 1297, 1298, 1299 (cf. le compte publié par J. Roy Annales Bourbonnaises, 1887,
« Ce sont les chevaus que Monsieur et ses compaingnons ont eu mors et perdus es tournoiemens en la compaingnie Monsieur Charles [de Valois].
« Premièrement : a un tournoy qui fu à Montagu après la Saint Rcmi en Tan M. CC. IIII^^ et XVII.
« Monsieur, I. cheval perdu
« Item, du tournoiement qui fu à Tours, après Pasques, en ran M. ce. IIIP'^ et XVIII.
« Premièrement : Monsieur, I. cheval mort
« Item, du tournoiement qui fu à Sanliz en tour l'Ascension , en l'an M. CC. IIIP^ et XIX.
« Premièrement : Monsieur, I. cheval perdu
« Item, de gaiges de chevaliers des IL tournoiemens de Montagu et de Tours, LU. libvres.
« Item, du tournoiement de Chele et de Sanliz, XX. libvres.
« Sommes des gaiges deus : LXXII. libvres tournoys. »
(Archives nationales. Inventaire. Titres de la Maison de Bourbon, t. I, p. 183.)
Pendant les trente années de sa maladie un autre fou, Charles VI, ne cessa de même de prendre part aux tournois et plus d'une fois fut le premier (malgré les représentations de ses conseillers) à en provoquer l'organisation (Cf. ci-dessous Livre III).
B. Après la défaite de Courtrai {Chronographia Regum Francoriim, éd. Moranvillé, I, 116) Robert de Clermont s'empresse de se rendre à l'appel de l'arrière-ban fait par son neveu Philippe le Bel.
Nous voyons de même Charles VI, déjà fou depuis plus de vingt années, suivre la campagne de 1412 contre le duc de Berry, assistant en personne, au siège de Bourges, à tous les combats (cf. ci-dessous Livre III).
Pour la dernière période de la vie du prince qui s'étend de la mort de Nangis (1302) à celle de Robert (1318) les renseignements font défaut. Les historiens sont muets sur la guérison du prince, bien improbable pour une psychose vieille de vingt-trois ans. Les témoignages contemporains ne fournissent sur ce point aucun indice.
D'une part, nous voyons le pape Clément V dispenser Robert de prendre part à la croisade qu'organise le Saint-Siège comme étant trop malade pour y participer (Bulle de Clément V, Lyon, 28 janvier 1306, publ. p. Roy /. c. p. 346 : « Clemens episcopus, servusservorum Dei, dilecto filionobili viro Roberto, comitiClaromontensi,salutemetapostolicambcnedictionem... cum itaque, sicut nobis significare curasti, votum emiseris
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transfrctandiin subsidium Terre Sancte, nec id corporea infirmitate detentus valeas adimplere, nos volentes tibi bénigne annuere, etc. »), et J. Roy a noté cette obscurité de Robert, si inexplicable chez un fils de saint Louis {Annales Bourbonnaises, 1887, p, 294 : « Ce prince qui annonçait une ànie disposée à la prouesse, qui survécut à tous ses frères, morne à plusieurs de ses neveux et petits-neveux, qui par conséquent était appelé à jouer un grand rôle politique et militaire, est très effacé sous le règne de Philippe III, ne paraît que dans quelques événements du règne de Philippe IV, et après 1310 nous ne retrouvons plus guère son nom que dans les actes administratifs du Bourbonnais »).
D'autre part, en 1318, apparition inattendue de Robert sur la scène politique. Son neveu Philippe le Bel contracte une alliance avec Fempereur Henri VII. Aux négociateurs de profession chargés de la rédaction du traité (Pierre de Latilly pour la France, — Simon de Marville pour TAllemagne) chacun des souverains adjoignit suivant l'usage, et pour rehausser l'éclat de la mission, un prince de son sang. Henri VII désigna son parent Jean deNamur, — Phihppele Bel son oncle Robert de Clermont.
Ce choix d\m prince si fort étranger aux affaires et cérébralement affaibli depuis l'âge de vingt-trois ans est aisé à justifier. Le but de Philippe le Bel (toujours secrètement hostile à l'Empire) était d'éclipser l'envoyé de l'Empereur par l'illustration du sien. Pour ce rôle, que les chancelleries désignent par la formule « ad pompam et ostentationem », nul ne convenait mieux que Robert de Clermont. A cette date de 1310, toute l'Europe chrétienne « vénérait » le grand roi canonisé. Quel ambassadeur pouvait jeter plus de lustre sur une mission que le seul fils survivant, quarante années après la mort de Louis IX ?
L'inexpérience diplomatique de Robert, sa faiblesse intellectuelle ne durent pas être pour détourner le roi de France de ce choix. L'une et l'autre étaient plutôt pour Philippe (ennemi de toute initiative chez ses agents) la garantie que son ambassadeur improvisé ne s'écarterait pas desinstructions royales. Boutaric [La France sous Philippe le Bel, p. 431) a montré à quel degré ce souverain entendait (^ ne trouver dans
ses ministres que de dociles instruments ». En outre, dans le cas particulier de ce traité de 1310, Philippe, qui (à défaut de la couronne impériale pour lui ou pour son frère Charles de Valois) poursuivit sans relâche l'abaissement de l'Empire, n'eût pas laissé au caprice de son ambassadeur une transaction aussi importante. Pour plus de sûreté, les négociations (sans nul doute à la demande de Philippe) eurent lieu à Paris (Boutaric, /. c. p. 409), sous l'œil du roi de France.
On peut conclure de ces données que le rôle diplomatique de Robert fut plus nominal qu'effectif. L'obscurité profonde dans laquelle le comte de Clermont rentre jusqu'à sa mort, après cette unique apparition aussi courte qu'inattendue, sur la scène politique, est une preuve insuffisante du retour de ce })rince à une activité normale.
Au cas où, contrairement à toutes les probabilités historiques, Robert eût été vraiment en état de prendre son rôle de négociateur au sérieux, l'aliéniste ne pourrait tout au plus tirer de ce fait qu'un indice et une preuve : l'indice d'une rémission (nullement d'une guérison) — et la preuve qu'à cette date on n'a pas affaire, dans l'affection du prince, à la démence mais à la folie. Au point de vue diagnostique, il serait aussi scientifique de conclure de cette négociation de 1310 à la guérison du malade, que d'admettre chez Charles VI la restauration de l'intégrité mentale parce qu'on voit à vingt reprises le roi fou prendre, entre deux rechutes, une part active aux épineuses négociations du schisme, ou discuter avec l'empereur Wenceslas la possibilité d'une enlente commune au sujet des affaires pontificales.
Cette réserve sur la portée et le peu de signification des actes dits raisonnables chez les aliénés peut étonner les historiens, étrangers à la clinique mentale.
« C'est un préjugé ancien et funeste, dit le grand aliéniste allemand Krafft-Ebing [Responsabilité criminelle, p. 49) que celui qui consiste à n'envisager comme folie que les états extrêmes d'altération intellectuelle. Le vulgaire, en effet, ne connaît que la démence ou la manie... 11 ignore que quelqu'un peut être gravement aliéné et absolument irresponsable, sans délirer ou extravaguer d'aucune façon. » — Cf. également le livre classique de Parant [La raison dans la folie, 1888). Les
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historiens verront par ce travail, Fun des meilleurs de la littérature médicale en ces dernières années, quelle valeur il faut accorder aux manifestations raisonnables au cours de la folie, et quelles conditions sont requises en psychiatrie pour admettre la réalité de la guérison d'une psychose.
En 1315 (15 mars 1314 v. st.) Louis X accorde à son grandoncle Robert de Clermont la faculté de chasser dans toutes les forêts du domaine royal, sa vie durant (Arch. nat., Inv. Titres de la maison de Bourbon^ I, :240, n° 1390. Roy, Ann. Bourb. 1887, 348, note 2). Ce fait, pas plus que les précédents, n'a de valeur probante au point de vue de la guérison de Robert de Clermont. Ne voyons-nous pas Charles VI, fou depuis plus de vingt années, continuer la pratique de la chasse, des jeux d'adresse (tir à l'arc, à l'arbalète), des jeux de combinaison (dames, trictrac) et y ajouter même lejeu politique d'un scrutin parlementaire aux opérations duquel il préside en personne (cf. Livre III).
§ 5. Conclusion. La folie de Robert de Clermont est donc certaine pour la période antérieure à la mort de G. de Nangis (J 279-1302). Aucun indice ne permet à l'aliéniste de croire à la possibilité d'une guérison pendant les seize années postérieures qui vont de cette année 1302 à l'année 1318, date de la mort du prince.
Cette question de la guérison de la psychose de Robert, après une durée de vingt-trois années, est d'ailleurs sans intérêt au point de vue de l'étude de l'hérédité pathologique.
L'explosion de la folie consécutivement à une cause traumatique suffit pour nous révéler la nature morbide du terrain <et c'est là le point essentiel pour le clinicien.
§ 6. Mort. Pas de renseignements.
Section 2. — Anamnèse nersonnelle.