JEAN LE HON
toujours avoir présent à lesprit, dans la recherche qui nous occupe. — De ces quatre classes de tumeurs les trois premières doivent être restituées à la pathologie de TinHammation : la dernière seule correspond (avec plus d'une restriction) à notre chapitre moderne des tumeurs.
i^ 7. Sijmptomatotogie du « scirrhe ». Les caractères essentiels de ces tumeurs de la quatrième classe selon la pathologie galénique sont les suivants :
A. Couleur, consistance, sensibilité. Mondeviile, Chir. (éd. Pagel, p. 464) : « De Apostemate melancholico. Signa : magna durities : sine dolore; color tendit ad livorem ». — Chauliac, Grande Chir. éd. Nicaise, p. 132 : « Schirre donc est apostème dur, reposé et appaisé et indouloureux. Les signes sont tumeur dure avec assez de résistance et couleur moyenne, entre rouge et noir, ainsi que est la couleur de lie : et plusieurs médecins rappellent couleur livide... Les apostemes mélancholiques commencent le plus souvent à paroistre petits et peu à peu deviennent grands. »
B. Signes thermiques. Chauliac, éd. Nicaise, p. 132, note 4 : « Apostema durum, quietum, sedatum ». — Ambroise Paré [Œuvres compiètes, 1603, in-fol., p. 216) : « Chap. XXXII. De la fièvre qui survient aux tumeurs scirrheuses : Telle fièvre ordinairement est quarte ou retirant à la nature de la quarte. »
§ 8. Terminaison du « scirrhe ». La terminaison des tumeurs, dans la doctrine galénique, suit les mêmes règles que leur génération. Nous avons dit que la tumeur provenait d'une altération soit quantitative, soit qualitative de l'humeur normale. Dans l'altération qualitative (humor innaturalis) il faut en outre distinguer deux degrés : l'altération simple de l'humeur, la putréfaction de Thumeur (Mondeviile, éd. Pagel, n. 329 : « Notandum quod melancholia innaturalis et duplex : non putrefacta aut putrefacta »).
A ce triple degré de gravité dans les tumeurs correspondent trois modes distincts de terminaison. Appliquons ces don-
nées aux tumeurs squirrheuses, c'est-à-dire aux tumeurs nées de la mélancolie ou atrabile :
l°Au premier degré, tumeur simple par pléthore de l'humeur normale ; la terminaison est la résolution (la tumeur mollit, s'affaisse et disparaît sans suppuration, Chauliac, Grande Chir. éd. Nicaise, p. 133).
2° Au second degré, la qualité de l'humeur s'altère; la mélancolie devient innaturalis et la tumeur passe à l'induration (Chauliac, id. p. 133).
3° Au troisième degré, l'humeur se putréfie et la tumeur se transforme en cancer ulcéré. Chauliac [Grande Chiriir., p. 133) : '< Les apostemes melancholiques souvent terminent par résolution; toutesfois souvent demeurent endurcis, et souvent aussi sont convertis en chancre ». — • Mondeville [Chirurg., éd. Pagel, p. 464) : « Differt apostema melancholicum ab apostemate cancroso quia hoc est de melancholia naturali , illud autem de melancholia putrefacta. »
§ 9. Variétés du « scirrhe ». Si l'on cesse de considérer le scirrhe dans son unité (Mondeville, Chirurg. éd. Pagel, p. 464 : « De apostemate melancholico quod scliros, sclirosis seu sephiros appellalur »), on trouve que les variétés de l'affection (dans la pathologie médiévale) sont seulement au nombre de deux :
A. Le scirrhe fixe dit scliros ou sclirosis.
B. Le scirrhe erratique dit sephiros dont les trois caractères spécifiques sont :
1° L'allure erratique de la tumeur. — Chauliac, Grande Chirurgie, éd. IXicaise, p. J64 : u Apostemes durs, de couleur brune, courans et se changeant aucunesfois de membre en membre comme le sepliire dit fermas d'Avicenne ». — Id. /6zc/. p.l33 : « Quelques-uns [des apostemes melancholiques] se muent d'un membre en l'autre et est nommé fermas ou fernis selon Avicenne. »
2° La résolution comme terminaison normale de la tumeur. Cette terminaison est affirmée directement par Chauliac, Grande Chirurgie, p. 164, mais elle ressort aussi clairement
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du double nom (scphiros, — fcrnis, fermas ) cjue la médecine arabe a donné à raiïeclion :
(^Jiauliac [Grande Chirurgie, éd. Nicaise, p. 133) : « [Ces aposlèmes] se muent d'un membre en l'autre et les appelle Avicenne /"er/i/s c'est-à-dire creux ».
Mingelousaulx (d. Nicaise /. c. p. 132, note 4) : u Le scyrrhc donc que les Arabes appellent zephirus... ». Toutes ces formes [sephiros, zephirus, cepherus) dérivent de l'arabe çifr, ci fer (vide). A côté de cet emploi médical on sait que l'adjectif arabe joue encore un autre rôle dans la science européenne puisque çifr a été transporté dans notre numération pour désigner le chiffre vide de toute valeur : anglais cipher (zéro), — portugais cifr (id.), — franc, chiffre (qui jusqu'au xvi*" s. n'avait aussi, dans notre langue, que le sens de zéro). Cf. l'italien rep/z/ro, zéro. — Le vieux français se/)/2/re est donc à ajouter à la liste de nos doublets français.
Le double nom de la tumeur (tel qu'on le trouve chez Avicenne) signifiant proprement /a z:7V/e(scphiros) ou la creuse (fernis, fermos) implique l'idée commune de vacuité. La philologie apporte ainsi à la clinique la preuve indirecte que le mode habituel de terminaison du séphire est bien la résolution, non la suppuration.
Dans les cas dangereux l'ulcération peut survenir (Chauliac, p. 164).
3° L'affection n'est pas à forme chronique (comme le cancer par exemple) mais à forme aiguë (Mondeville, éd. Pagel, p. 464, prescrit d'éviter d'y attirer la chaleur). Jean le Bon guérit au bout de trois semaines de maladie pendant les- ({uelles le séphire avait fait une apparition quotidienne.
§ 10. Diagnostic différentiel. Le séphire ne peut être confondu :
A. Avec la loupe qui est molle (Chauliac, Grande Chirurgie, éd. Nicaise, p. 124 : « Loupe est molle, ronde et fait sa naissance aux joinctures et lieux secs. »)
B. Avec l'adénite ^axillaire ou inguinale) déjà différenciée par l'ancienne chirurgie. (Mondeville, éd. Pagel, p. 490 :
*( Apostemala subasselarum et inguinum vocantur bubones ad similitudinem bubonis avis proptcr duo : primum quia latent in absconditis sicut bubo ; secundum quoniam habent grossum caput sicut bubo. » — Chauliac, Grande Chirurgie, éd Nicaise, p. 160 : « Bubon est apostème engendré es trois emonctoires, sçavoir : est du cerveau sous les oreilles, du cœur sous les aisselles, du foye aux aines. »)
C. Avec l'engelure [mulae dit Mondeville qui oppose d'ailleurs scliros).
§ 11. Diagnostic du séphire. Nous avons défini le séphire par le genre prochain (tumeur d'origine mélancolique) et la différence spécifique (« scirrhe » à allure erratique). Reste à dégager de cette gangue de la pathogénie galénique les symptômes cliniques de l'affection :
Affection : aiguë (sect. 3 § § 2, et 9 B n° 3) ; qui n'est ni une adénite inguinale, ni une adénite axillaire, ni une engelure (§ 10); — d'une durée de deux septénaires {id. §2); — d'intensité fébrile moyenne [id. §§ 2 et 7 B); — caractérisée par l'apparition quotidenne {id. § 2), sur les membres (§ 9), de grosseurs ou saillies (§ 9), dures (§ 9), de couleur brunâtre ou livide (§ § 7 et 9), d'allure erratique (§ 7 B n° 1), et se terminant normalement par résolution (§ 7 B n° 2). — Dans l'observation que nous possédons, la terminaison a été la résolution (§ 8) après deux septénaires (§ 2); dans d'autres cas l'affection peut devenir chronique et passer à la forme indurée (§ 8) suivie d'ulcérations presque toujours incurables (§ 8).
Ce tableau symptomatique du xiv^ siècle rappelle celui d'une maladie moderne à frigore, liée le plus souvent à l'arthritisme, Vérylhème noueux des rhumatisants que les Allemands désignent sous le terme de peliosis rhiunatica (tteXi'o; livide). Cette maladie cyclique, l'une des manifestations de Varthritis, apparaît d'ordinaire chez les adolescents lymphatiques ou scrofuleux (cf. Trousseau, Clinique médicale de r Hôtel-Dieu, 3*' éd., 1868, I, 165) ; comme le séphire du moyen âge, elle est caractérisée par l'éruption sur les membres de