‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 128 sur 183 · JEAN LE BON · texte numérisé non relu

JEAN LE BON

saillies dures, livides, à poussées successives, d'une durée moyenne de deux septénaires. De vives douleurs articulaires, accompagnées de fièvre, précèdent chacune de ces poussées. La terminaison habituelle est la résolution. Chez les sujets très scrofuleux, la maladie prend parfois la forme chronique : les saillies s'indurentpour devenir ensuite le siège d'une ulcération à fond grisâtre et difficilement curable. Bazin (Affections cutanées cVorigine arlJiritique et dartreuse^ p. 137) a donné à la péliose chronique le nom d'érythème induré scrofuleux.

Dans la péliose, l'état général est le plus souvent sans gravité (fièvre, anorexie, douleurs rhumatoïdes, troubles gastriques). Dans un certain nombre de cas, endocardite liée à l'état rhumatismal. Chez plusieurs sujets jeunes et très anémiques, Hébra a noté des désordres viscéraux et une dépression profonde simulant l'état typhoïde grave : tel a dû être à n'en pas douter le cas de notre malade de 1335.

D'une part, les médecins (cf. sect. 3§ 1) regardaient sa maladie comme « gravis et valde periciilosa » (Contin. Nangis, II, 145: «... medicispraedicantibus quod Deus... eum non solum ab infirmitate curaverat, inio eliam quasi a morte resuscitaverat ») ; de l'autre le patient de seize ans sur lequel elle s'exerçait était déprimé par des excès sexuels précoces et répétés dont on a vu la preuve au paragraphe "2, sect. 2.

§ 12. Etiologie. Pour les causes de l'érythème noueux des rhumatisants, je renvoie le lecteur aux traités de pathologie. A l'étiologie classique le prof. Litten [Société de Médecine interne de Berlin, séance du 10 décembre 1894) vient d'ajouter la blennorrhagie qui, depuis la découverte du gonocoque. a cessé d'être un processus pathologique local.

Nous n'avons nulle raison de croire que la blennorrhagie ait joué, dans le cas de Jean le Bon, le rôle de cause provocatrice. Nous devons toutefois, dans l'intérêt du diagnostic étiologique, rappeler l'extrême précocité chez le patient du fonctionnement sexuel (cf. ci-dessus i^ '2, sect. 2).

Section 4. — Mort.

§ 1. En janvier 1364, malgré les remontrances de ses conseillers inquiets sur sa santé', Jean le Bon retourne en Angleterre et s'y constitue à nouveau prisonnier, sous un prétexte qu'enregistre le Continuateur de Nangis (non sans ajouter à la version officielle un irrévérencieux correctif final) : « Isto anno MCCCLXIII, circa nativitatem Domini, recessit de Ambianis dominus rex Franciae Johannes, et ivit ad Angliam, quianondum solverattotam redemptionem suam, vel ut sic teneret pactum suum atque fidem erga regem Angliae, a quo filius suus ibi obses sine licentia recesserat, ut supra diximus in hoc anno. Aliqui vero dicebant quo ilhic iuerat causa joci. » Contin. de Nangis (éd. Géraud, t. 11, p. 333).

Après deux mois d'une vie de plaisirs ^ le roi tombe malade au commencement de mars ^ et meurt à l'âge de quarante-

i. Contin. de Nangis (éd. Géraud, 11, 333) : « Et hoc contra voluntateni et consilium pliirium nobihum, qui sibi dictum passagium verbis humilibus dissuadere non cessabant ; et merilo^ quia de ejus sanitate conservanda vel laedenda quamplurimum formidabant. »

Froissart, VI, 93 : <( Et pour ce avoit li Rois asamblé une partie de son conseil et ne li pooit nulz brisier ne oster de ce pourpos. Si estoit il fort consilliés dou contraire. »

2. Froissart, VI, 392 : .< Si se tint là li rois de France une partie de river entre ses gens liement et amoureusement... Et furent en grans reviaus et recréations ensamble, en diners, en soupers et en aultres manières, en cet hostel de Savoie. »

3. Grandes Chroniques de Saint-Denys, éd. P. Paris, VI, 140 : « A l'entrée du moys de mars ensuivant prist une maladie audit Roy de France. »

F. Villani (éd. Dragomanni, II, 468) : « Poco appresso poi alTentrata di marzo, prese al Re Giovanni di Francia una malatlia, e di poi à di Vlll del mese d'Aprile MCCCLXIV la notte passù di (juesla vita. »

Froissart (éd. S. Luce, t. VI, p. 98) : « Li rois de France estoit en Tostel de Savoie, acouciés malades; et aggrevoit tous les jours.

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quatre ans, les 8 avril 1304, des suites d'une airection non définie. Nul compte à tenir des hypothèses des chroni(|ueurs postérieurs P. Cochon et Zantfliet' qui affirment la mort subite du roi.

Section 5. — État psychique.

§ 1. Léger, brutal, vindicatif, prodigue et frivole, Jean le Bon (en dépit d'un certain sens artistique d'ailleurs embryonnaire) offre au clinicien plus d'un trait d'évidente déséquilibration.

Les furieuses colères du roi (Froissart, IV, 130: « Ilestoit soudains et hastieulz en son air. »), — les sentences de mort

dont trop grandement desplaisoit au Roy d'Engleterie et à la Royne, car li plus sage médecin dou pays le jugeoient en grant péril. »

Chronographia reguni Francorum (éd. Moranvillé,!!, 300) : (f Tune arreptus est gravi infirmitate de qua mortuus est in mense aprili die viij* post Pascha, anno Domini M*^ CCC° LXI1II° et regni sui tercio decimo, et allatum est corpus ejus cum magnis suorum lamentationibus et potissime fîlii sui Johannis, ducis Bituriensis, qui feretruni lamentansinsequebatur, ac in ecclesia Sancti Dionisii in Francia cum aliis regibus inhuma tum. »

Walsingham, Hist. Anglicana (éd. Riley, Londres, 1863, t. I, p. 299) : « Eisdem diebus venerunt très Reges, videlicet Franciœ, Cypriaî, et Scotia^, visere et alloqui Dominum Regem Angliœ ; a quo plurimum honorati et donis donati, Reges Cypriœ et Scotiœ ad sua reversi sunt ; sed Rex Franciœ, gravi morho correptus, Londonias apud Saveye diem clausit extremum. »

1. P. Cochon, Chronique normande (p. 107) : <( S'en ralla rendre prisonnier en Engletcrre pour ce qui ne pooit lîner de sa raenchon Tan mil. iijc. et Lxij, et là mourut en avril mil. ccc. Lxiiij. Et dient aucunz qu'il jooit as esches à .j. baron d'Engleterrc : si y ut estrif, et le dit baron sacha sa dague, et le fery à mort. »

Zantfliet, Chronicon (dans Martène AnipUssima Collectio, V, 28* : « Adhuc siquidem obligabatur régi Anglorum in Irecentis millibus scutorum vetcrum, pro qua etiam causa transfretavit in Angliam, ubi cum aliquanto tempore moram fecisset, quadam die subito clefuncius est ; sed utrum ex haustu vini, an ex vulnere sib inflicto pcr quemdam comitem cum quo ludebatad scacos, ut quidam garriunt, an ex apoplexia, non satis est mihi notum. »

qu'il prononce ah iralo (décapitation sans jugement du connétable de France Raoul de Guines, mise à mort du comte d'Harcourt à Rouen, etc...') nous montrent, dans ce fils de Philippe VI, un type très net d'impulsif pathologique réduit au pouvoir minimum d'arrêt sur ses réflexes.

Les chroniqueurs du moyen âge avaient déjà noté la ressemblance du Roi avec sa mère « la maie royne boiteuse », la cruelle et impulsive Jeanne de Bourgogne.

Froissart, IV, '202 : « Pour ce temps, il i avoit une roine en

1. Jehan le Bel, Chron. (éd. Polain, II, 192): « Comment le roy Jehan prist le roy de Navarre desapropre main et lejoeune conte de Harcourt en ung chastel où ils disnoient avecques son fdz. Si avint ungjourence temps que le roy de Navarre, le duc de Normendie, ainsné filzdu roy de France, le duc de Bourbon, le joeune conte de Harcourt et pluseurs aultres vaillans bacheliers estoient ensemble par bonne compaignie. Ainsy qu'ilz séoient au disner, et si estoient plus de trente, le roi Jehan, qui sçavoit celle compaig-nie, et qui tousjours hayoit le roy de Navarre, s'en ala celle part paisiblement à tout ses compaignons bien cent armez couvertement. Quand il vint à ce chastel, les seigneurs estoient à disner, et il entra en la salle. Si tost que le roy de Navarre le vit entrer dedens il dit, aussy firent tous les aultres : « Sire, sire, venez boire ; » et se levèrent tous encontre luy, comme ils debvoient faire par droit et par raison. « Riens, riens, seigneurs, dist-il lors à morne chière, ne vous movez nul sur la hart. » Tantost messire Arnoul d'Auderhem sacha l'épée hors du fourrel, et dist: « Or y périra qui se mouvera ; » et tantost aprez ce mot, le roi Jehan se lancha au roy de Navarre et le prist par le col, et le tira par la table et luy dist : ce Certes, mauvaiz traitre, or vous convient-il morir? » Le duc de Normendie dist tantost : <( lia ! cher sire, qu'estce que vous volez faire ? Vous véez qu'il est en ma compaignie et en mon hostel. » Le roy Jehan luy commanda qu'il se souffrît, et le fery de son pyé par grand irour ; puis prit tantost le joeune conte de Ilarecourt et ung aultre chevalier, et les fist tantost décoler devant la sale, et prit ung gentil chevalier quiestoit avecques le roy de Navarre, qu'on nommoit Frisquet de Frisquan, et fist envoyer le roy de Navarre en prison à Chasteau-Gaillarl, et le chevalier messire Frisquet en Chastelet, à Paris; de quoy tout le poeuple avoit grande merveille, et ne sçavoit-on adeviner pourquoy le roy Jehan avoit ce fait. Aucuns disoient qu'il feroit ledit messire Frisquet escorchicr par chaintures et traîner de rue en rue et puis pendre à Montfaulcon, et au roy de Navarre coper la teste par nuit, ainsy qu'il avoit fait au conle de Ghynes ; les aultres disoient qu'il le metteroit en une estroitte chappe de plonc, par quoy il ne poeut longuement vivre, ains le convendroit morir de douloureuse mort temprement. »

JEAN I.E lUJX. 491

France, mère dou roi Jehan, et qui fille avoiL esté dou duch de Bourgogne, trop crueusc femme, car qui que elle encargoit en haine, il estoit mors sans merchi, et soiï fil^ li dus Jehans de Normandie, qui puis fu roi de France, tint assés de ses opinions etresgna haiistèrenient et flsl faire nioiill de criieuses Jiislices en son iemps^ par quoi li roiaulmes de France par toutes ses parties en fu si grevés et si balus et perséqutés... ensi que vous orés recorder avant en Tistore. »

Chron. normande de P. Cochon (éd. Beaurepaire, p. 76) : « Le bon roy Philippe trépassa en aost Tan de grâce mil ccc.L. ; et avoit. j. filz nommé Jehan, lequel fu couronné roy après la mort du roy Philippe. Et fu le plus mauvez et plus cruel qui oncques fust, et aussi/ estoit fds de la roy ne de Boiirgongne. »

Au point de vue psychopathique la consanguinité des géniteurs a, sans aucun doute, contribué à exalter chez le fils la lourde tare héréditaire maternelle, — et à produire ce caractère de Jean le Bon placé, pour le neuropalhologisto, à la limite extrême des réactions psychiques normales.

Section 6. — Femme de Jean le Bon.

i^ 1. Bonne de Luxembourg (Guta), fille de Jean de Luxembourg roi de Bohême et d'Elisabeth de Bohême, épouse en 133'i* Jean duc de Normandie (plus tard Jean II le Bon, roi de France).

1. Vita Karoli /V (éd. Emler, I, 342) : « Recedens de Parma ivit in Franciam, et tradidit fiham suani secundogenitam, sororem meam, nomine Gutam lohanni, fdio primogenito Pliilippi, régis Francie. Primog-cnitam autcm Margaretam habebat Ilenricus, dux Bavarie. »

Ibidem, I, 348) : « Deinde transivimus pcr Bavariam, iibi invonimus sororem noslram senioreni nomine Margarelham, (jne nnicum lilium habebat cum Ileinrico, duce Bavarie, nomine Johannem. Deinde pervenimus in Boemiam, de qua absens fueramus undecim annis. Invenimus autem, quod alicfuot annis ante mater nostra dicta Elyzal)eth mortua erat.

« Ipsa vero vivante soror nostra secundogenila, filia sua, nomine

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