C. Diagnostic moderne. — Pour la signification clinique
de Talopécie et de Tonyxis consécutivement à Tinfection, cf. ci-dessus pp. 266-267. Il ne peut être question ici de maladies éruptives; leurs symptômes si apparents étant précisément ceux qui frappaient le plus l'imagination des gens du moyen âge^
La constitution subséquente du trajet fistuleux indiquerait plutôt la dothiénentérie (on sait la prédilection du bacille typhique pour le tissu osseux et pour la moelle osseuse).
D. Diagnostic médiéval. — A défaut de médecine étiologique, nous faisons de la médecine pathogénique. Le moyen âge se cantonnait dans la médecine symptomatique sans se soucier de l'étiologie de l'affection. C'est dire d'avance qu'il n'hésita point à classer la fistule du roi dans les manifestations scrofuleuses, diagnostic qui ressort (naiuram morhoriim ciirationes ostendiint) du traitement nettement antiscrofuleux, soit pharmaceutique, soit hagiothérapeutique, appliqué au roi.
Labarthe, Inventaire du Mobilier de Charles V en 1378, n° 1871: « Item, uiig petit reliquiaire d'argent, où il y a une pièce que on dit qui est de la sallemandre. »
Manget, Bibliotheca pharmaceutico-medica, II, 788 : « Salamandra medetur scrophulis exulceratis. »
Mandements (p. p. Delisle, n° 151). Décembre 1364: « Nous sommes tenus à nostre bien amé Berthelemi Spiffame, bourgois de Paris, en la somme de trois mille quatre cens trente et sept frans d'or, par les parties qui s'ensuient ; c'est assavoir : . . . Pour six pièces de racquemas, que nous offrismes à Saint Cosme et à Saint Damien, la pièce vint huit frans, valent huit vins huit frans. »
Autres offrandesde Charles Va Saint Cosme età SaintDamien (1370, 1371, 1377, Id. ibid. n°^ 736, 827, 1473, 1545). —
1. Au XI v^ siècle le chroniqueur italien qui nous décrit répidémie de scarlatine sévissant sur l'armée de Charles de Durazzo (1385) se borne à dire que les malades changèrent de peau comme les serpents « scorticaro como serpi » [Giornali Napoletani c. 1051, cité ci-dessus p. 525); — « ... pela touz », dit de même le conteur populaire, le Ménestrel de Reims, dans son récit de la suette dont fut atteint Pliilippe-Augustf^.
CEIAULKS y. 545
Dévotion spéciale à Saint Cosme et à Saint Damien (d. Labarthe, Invenl. du mobilier, n° 924) et reliquaire de Saint Cosme (Id. ibid., n° 9-23).
Pour la spécificité des saints anargyres dans la guérison de la scrofule et des humeurs froides, cf. Broc, Les Saints protecteurs des maladies (II, 378).
C/est sans doute à la même maladie que se rapporte la médication ordonnée à Charles en décembre 1363*.
§ 2. Deuxième maladie (1364-1366?) :
A. Date. — Les dates extrêmes s'établissent entre 1364 et 1366:
1364. Christine de Pisan^ : « Depuis le temps de son couronnement, luy, estant en fleur de jeunece... » Le couronnement (Moran ville, Chronographia, 11,305, note 1) est du 19 mai 1364.
1366. D'après Zantfliet, source moins sûre ^
1. Mandements, p.p. Delisle, n° 28, 7 juin 1364 : « Noz trésoriers, Nous vous mandons que la somme de soixante seze livres deux solz parisis, en quoy nous sommes tenus à nostre amé espicier et valet de chambre Pierre Paumier, pour electuaires et pluseurs autres choses que il a délivrées pour nous ou mois de décembre derrenierement passé... »
2. Christine de Pisan, 214: « Mais, depuis le temps de son couronnement, luy estant en fleur de jeunece, ot une très grieve et longue maladie, à quel cause hiy vint je ne sçay ; mais tant en fu affoiblis et débilité, que toute sa vie demoura très pale et très maigre, et sa complexion moult dongereuse de fièvres et de froidure d'estomac ; et avec ce, luy remaint de ladictc maladie la main dcstre si enflée, que pesant chose luy eust esté non possible à manier ; et convint, le demourant de sa vie, user en dengier de medicins. »
3. Zantfliet, Cfironicon (dans Martène, Amplissima Collectio, V, 288) : « Anno MCCCLXVI. Ea tempeslate Francorum rex Carolus, quamvis liaberet uxorcm formosam, nobilcm et providam, graviter tamen in corde aflligebatur, ([uia sterilis erat, nec scmen aut horedem ex ea suscipere posset. Insuper et fratres ejus Ludovicus et Johannes atque Philippus et sororcs multas proies haberent, et in occulto gaudebant de sterilitate reginae, sperantes regnum infallibilitcr ad unum eorum devolvendum. Accidil post pauca dictum rogem ex haustu veneni sibi porrccti Icthaliter infirmatum : sed gralia Dei etmedicorum consiliis, mortcm pro tune evasit, duobus foraminibus
Est-il possible de préciser davantage la chronologie de l'affection? La maladie ayant déterminé chez le roi Timpotence subite et incurable de la main droite — et consécutivement l'incapacité militaire de Charles (voy. note 2 de la p. 545) — doit nécessairement être postérieure aux manifestations militaires du roi pendant cette période. L'affection ne peut donc être antérieure au 1'^'' mars 1365, puisque nous trouvons à cette date un mandement du roi qui donne Tordre de faire « garnir » son épée, son bassinet (petit casque) à couronne et sa masse d'armes (Voy. note 1 de la p. 532). — Devenu militairement impotent, le roi, quelques années après, fait démonter ce casque désormais inutile dont nous retrouvons les pierreries dans V Inventaire que Charles fit exécuter sous ses yeux^
B. Explosion de la goutte. Christine de Pisan (ci-dessus note 2, p. 545) ; — Zantfliet, Chronicon (ci-dessus, note 3, p. 545) ; — Froissart (éd. Luce-Raynaud, 1895, t. IX, p. 281) : (( Avoecq tout ce [lostéopériostite chronique du bras gauche], d'autres maladies dedentrainnes [internes] estoit li rois trop durement grevés et bleciés.... Et bien sentoit li rois par ses maladies dont il estoit tant bleciés, que il ne pooit longement vivre. »
Pour l'intelligence de la symptomatologie dont nous allons aborder l'étude détaillée, il est nécessaire d'avoir présente à
factis in utroqiie latere ejus, et uno inter duos digiios manus dextrae, per quod venenum efiluebat, magistraliter ordinato. Unde licet pro tune mortem non ineurrerit, attamen omnibus diebus vitae suao propter atrocitatem veneni in ipsa manu frigus patiebatur, fomentisque etiam et chirothecis, in ipso quoque ferventissimo aestu fruebatur; et licet sciret veneni porrectorem, ipsum tamen numquam manifestare aut indicare curât, praecavens malum quod exinde potuisset oriri. »
1. Labarthe, Inventaire du mobilier : « 26. Item, une couronne à bassinet, à dix gros saphirs, quinze balaiz, esmeraudes et perles d'Ecosse; pesant deux marcs.
<f (De laquelle ont esté prins, pour mectre en la fleur de liz du sot, deux balaiz, ung carré et ung beslong; et a ledit ballay beslong esté taillié à huit costesl. »
GIIAULKS V. 547
esprit la pathologie générale de la goutte dans la médecine médiévale :
Bernard de Gordon, Lilium medicinae, Partie. Ml, cap. 19 : « De podagra, sciatica et arthelica : Gutla arthetica, sciatica et podagra et chiragra, magnam habent amicitiam ad inuicem, sed gutta potest locum generis obtinere : quia ut plurimum omnes istae pass. generantur per viam rheumatismi, et quia rheuma stillat sicut gutta an\ue : ita omnes istae passiones possunt dici général! nomine guttae, gutta igitur obtinet locum generis. Aliae autem quatuor sunt species ejus...
« Theriaca multum competit in istis passionibus, corpore tamen mundificato... »
Chauliac, Grande Chirurgie (éd. Nicaise), p. 387 : u Arthretique ou Goutte est douleur des jointures, engendrée de la fluxion des humeurs aux jointures.
« Goutte et Arthretique, c'est tout un, ainsi que dit Gordon. Leurs espèces sont la Sciatique en la Hanche, la Podagre au pied et l'Arthretique aux autres jointures comme dit Galen au dixiesme du Miamir. »
Le grani propriétaire des choses^ 1. VII, ch. lyi : « De la goutte arthetique. Geste goutte vient de cause de rheumatique. Geste goutte arthetique est une très mauvaise maladie, car elle fait les doigz des pies et des mains contraitz et sy degaste les humeurs substantialles des membres où elle se clost ; elle seiche les mains et les clost et leur oste la puissance de ouvrer; elle fait les joinctures des mains moult difformees et laides et plains de neudz et de boces. Geste maladie doit estre tantost secourue, car quant elle est vieille on la peult à grant peine guarir, et par especial ({uant la matière se convertist en dures bocettes entour les joinctes. La matière doit estre bien purgée par bonnes médecines à ce convenables et on doit traire le sang hors du corps par seigner. Le patient doit tenir diette et user de legieres viandes et soy tousiours garder de luxure et labourer legierement et moyennement. »
Commentaire de Joubert (1574), chancelier de l'Université de Montpellier, sur ce passage de Ghauliac (éd. Nicaise, p. 388, note "2) : « La Sciatique, la Podagre et l'Arthretique ne sont proprement espèces, ains diverses appellations d'une
mesme espèce de mal, laquelle a diuers noms selon les parties et membres qu'elle saisit. Tout ainsi que le phlegmon a diuers noms en diuerses parties, estant appelé en l'œil ophthalmie, au gosier angine, au poulmon peripneumonie, aux costez pleurésie, aux emonctoires bubon, etc.. »
A noter aussi, pour expliquer la gravité des désordres organiques chez le roi consécutivement à raffection, Timportance de la cause prédisposante, le terrain étant chez Charles V doublement arthritique :
1 . Père (érythème noueux des rhumatisants, cf. ci-dessus, L. II, chap. XVI, § 11 ; petit-fils de goutteux et d'apoplectique, cf. ci-dessus, pp. 430-433). — 2. Mère (frère mort de cachexie goutteuse et grand-père graveleux, L. II, chap. XVI, p. 499). — 3. Oncle (mort de cachexie goutteuse, L. II, chap. XVI, pp. 493-495). — Frère (soupçonné de goutte, L. II, chap. XVII, P. I, §3).