‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 150 sur 183 · Troyes · texte numérisé non relu

Troyes

25. « Départ de Troyes pour aller à Melun (vers le Dauphin). »

Septembre 1380.

Du 1" au 8. Le duc à Bray-sur-Seine, Montereau-Caul- Yonne, Melun, Corbeil, Chartres.

Du 8 au 22. Chartres, Galardon, Bonneval, Vendôme, Tours.

Le 22. Le duc à Melun « vers le roy » (Charles VI).

Le 26. « Se fit l'enterrement du roy à Saint-Denys » (le duc y assiste).

Ce fragment de Vltinéraire des ducs de Bourgogne nous permet de reconstituer la chronologie pathologique de Charles V pendant les derniers mois de l'été de 1380 : en juillet les deux frères passent trois semaines ensemble ; en août le duc séjourne en Picardie et en Champagne. Au commencement de septembre il va paisiblement de Troyes à Melun voir son neveu, sans prendre môme la peine de pousser jusqu'à Beauté à côté duquel il passait. Le 8 septembre il est à Chartres ; le roi le laisse s'éloigner vers le sud, gagner le Vendomois et la Touraine, preuve certaine que Charles V, du l"au 10 septembre, n'était pas inquiet de sa santé et ne croyait nullement à une mort aussi proche. Christine de Pisan a noté de même la très courte durée de la crise terminale (« en son hostel de Beaulté lui pristla maladie dont il trespassa en assez b rie f terme », ci-dessus, note p. 178, lignes 4-5), le vieux français assez comme l'italien assai avait exclusivement le sens superlatif.

§ 3. Explosion de la crise. — C'est dans la nuit du jeudi 13 septembre au vendredi 14 (ci-dessus note aux pages 565-57 1 , lignes 6-10) que la relation latine (le guide le plus sûr pour la reconstitution de la chronologie clinique de l'accès) place sinon le début, au moins les signes prodromiques de la crise. Au milieu de la nuit, soit qu'il se sentît plus souftVant, soit

qu'il pressentît l'imminence d'un accès, soit par simple mesure de précaution (la relation est muette sur ce point), le roi mande son confesseur Maurice de Coulanges et, sous la foi du serment, lui fait promettre qu'il sera toujours prêt à lui administrer l'extrême-onction qiiotiens appareret sibi congruitas. Le roi ayant exprimé le désir de communier, le confesseur se hâte de célébrer la messe [ibid.^ 1. 16-17). — A cette messe assistent suivant l'étiquette les grands seigneurs présents à Beauté, les chambellans, les valets de chambre du roi, etc.. (« missa... audita a principibus, cubiculariis seu cambellanis aliisquequampluribus», 1. 18-19). — Au moment de recevoir la communion le roi, à haute voix, fait oraison (« O Deus et redemptor meus, etc. )),1. 22-29). Trop faible pouraccepter toute l'hostie que le prêtre lui présente, il se borne à en recevoir une modica portiiincula (1. 29-30).

§ 4. Avant d'aller plus loin dans l'examen de la pièce découverte par M. Hauréau, il est nécessaire d'ouvrir ici une parenthèse pour préciser les divergences, visibles dès l'étude de ce premier paragraphe d'Hauréau, entre notre mode d'analyse de la relation latine et la traduction du même morceau par M. Siméon Luce :

(( Charles V n'avait cessé de montrer depuis le commencement de sa maladie une patience et une piété admirables. Au milieu delà nuit du 13 au 14 septembre, le royal malade sentit à certains symptômes que sa fin était proche et fit appeler son confesseur

Celui-ci se met en devoir de célébrer le saint sacrifice de la messe. Selon l'usage, les frères du roi, les grands seigneurs présents à Beauté, les chambellans, les valets de chambre assistent à la célébration de cette messe... [Prière du roi avant de recevoir la communion]. Après cette prière le roi se sent encore plus épuisé qu'auparavant. Tel est son état d'affaissement qu'il ne peut recevoir qu'une faible partie du Saint Viatique. » (Traduct. Luce, II, 47-48.)

Les passages soulignés par moi dans cette traduction de Luce nous apportent, on le voit, une série de symptômes ou d'affirmations nouvelles (« le roi a eu, antérieurement à la

crise du 14 septembre, une nouvelle maladie. Nous savons même comment il s'y comporta, depuis le commencement de l'aflection jusqu'à la nuit du 12 au 14 septembre », etc.).

Si le lecteur remarque que tous ces beaux symptômes manquent dans notre analyse, c'est qu'il ne lui sera pas plus facile de les retrouver dans le texte latin. Ces additions sont dues à l'imagination du traducteur. L'abbé Vclly n'en usait point autrement à l'égard de Grégoire de Tours, il y a un siècle.

M. Luce ne donne d'ailleurs aucune preuve à l'appui de ces assertions, insérées par lui dans le texte original comme si elles en étaient partie intégrante. Nous ignorons où il a pu découvrir qu'antérieurement au 14 septembre, le roi avait été atteint d'une nouvelle affection, et comment il a pu savoir que « depuis le commencement de cette maladie, Charles n'avait cessé de montrer une piété admirable ».

Je n'insiste pas sur principibiis traduit par « les frères du roi et les grands seigneurs présents à Beauté », contresens qui n'a été fabriqué par M. Luce que pour créer une preuve delà présence des frères.

§ 5. Journée du vendredi 14. Après avoir entendu une seconde messe à neuf heures, le roi se lève, s'assied à table ; après un repas plus que sommaire, il se lève de table pour prendre un peu de repos, « credens per modicum horae spatium quietari », L 45 (sur sa chaise longue, quoique la relation omette de le mentionner; cf. 1. 61 et l. 86 sur ce cubiculum du roi qu'il préfère à son lit). L'auteur de la relation a donc noté que le roi prenait du repos sur sa chaise longue, qu'il se sentait mieux assis que couché sur son lit.

Aggravation subite de son état; il regagne le lit sur le conseil des médecins (L 46-47). Ici encore cette décision, qui eût paru naturelle pour tout autre malade, est mentionnée comme a conseil des médecins ».

Le soin avec lequel on note si le malade se tient assis, levé, ou couché, s'il le fait spontanément ou par ordre des médecins, indique l'importance que l'auteur attachait à ces détails.

Cette obstination chez un mourant à fuir le décubitus horizontal embarrasse beaucoup les commentateurs.

§ 6. Après avoir souffert toule la nuit dans son lit (« et ibidem per totam noctem laborans », 1. 47), le samedi matin vers six heures (« circa primam », 1. 48) malgré sa faiblesse (« licet debilis corpore, » 1. 48), il quitte le lit comme la veille (« de lecto surrexit », 1. 49) dans un état cérébral normal (« sanus tamen », 1. 48) et de bonne humeur (u hilaris corde », 1. 48), et après ses ablutions, s'adressant à son entourage, il fait avec enjouement une plaisanterie à double entente sur son prochain départ (1. 49-52).

Toute cette journée du samedi Charles reste sur sa chaise longue en proie aux plus vives souffrances, auquelles le malade n'oppose qu'un appel répété à la Vierge : « 0 Virgo Maria, adjuva me ! » (L 55-59). Il persiste à ne pas se recoucher, malgré les atroces douleurs qui Tétreignent.

Quelque temps avant le déjeuner, il commence subitement, assis sur sa chaise longue, à disserter sur une foule de sujets avec une loquacité contraire à toutes ses habitudes (1. 59-62).

Cette verbosité avait toutes les apparences du délire, quoique le patient ne fît aucune confusion de mots et qu'on ne pût relever ni hésitations dans le choix des expressions, ni erreur dans la marche du raisonnement, qui était toujours régulièrement formé.

L'auteur précise que ce n'était pas la folie et explique que la raison de cette verbosité était la faiblesse et le vide de la tête (1. 62-67).

§ 7. Au milieu de la nuit du samedi 15 au dimanche 16, on entend retentir des cris terribles, provoqués par l'aggravation subite de la douleur (I. 72-73). Apparition consécutive de deux phénomènes morbides :

1° L'obstruction de l'arrière-gorge et de la bouche par des mucosités ; la langue perd de sa mobilité, le roi commence à balbutier (1. 74-75).

2° Les yeux se cavent ; les lèvres rétractées laissent apparaître les dents; sa face jaune devient hvide (L 75-78).

§ 8. Dans cet état, et malgré la difficulté qu'il éprouvait à faire connaître ses dernières volontés (« ita ut cum difficultale permaxima posset quibus vellet suae mentis sécréta verbo

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tenus aperire » 1. 78-80), le dimanche, le jour arrivé, c'est-àdire vers sixheures (« mane facta », 1. 80), le roi, assis encore sur sa chaise longue et habillé (« super cubiculum adhuc sedens et indutus », 1. 86) traite, malgré son état de faiblesse (« voce qua poterat, » 1. 87), la question du schisme, et en présence de la couronne de France, qu'il s'était fait apporter par l'abbé de Saint-Denis, il justifie sa conduite et invoque sa bonne foi lorsqu'il reconnut Clément VII pour pape.

Il fait ensuite une déclaration des sommes qu'il a économisées au trésor royal, et décrète la suppression des fouages. Cette dernière mesure très impolitique, ainsi que la déclaration des économies réalisées, très inutile à faire en public, prouvent à quel degré de faiblesse le roi était arrivé.

Il a encore la force d'entendre la messe, mais la situation s'aggravant, il retourne de sa chaise longue à son lit (Christine de Pisan dit : « Porté f u le roy de sa couche en son lit » ; l'anonyme latin : « De cubiculo surgit et ad lectum redit », 1. 145).

L'hyperesthésie cutanée ne lui laisse pas un instant de repos. Tout son corps est douloureux^ comme couvert de blessures, et comme brisé; le roi ne peut faire un mouvement sans éprouver les plus vives douleurs (« quacumque parte corpus laesum et confractum verteretur, nec requiem inveniret » 1. 147-148); il essaye de tromper sa soufYrance en écoutant les sons de l'orgue.

Chaque heure nouvelle de cette matinée aggrave son état. Les phénomènes asystoliques s'accentuent : tantôt le pouls bat faiblement, tantôt les pulsations cessent d'être distinctes l'une de l'autre ; le pouls passe à l'état de puisas formicans (1. 152).

Charles gémit et soupire toujours de douleurs (1. 155), invoquant continuellement Dieu et les Saints.

Vers midi le confesseur propose au roi de lui administrer Textrême-onction. Celui-ci accepte, « ad hoc plus corde quam voce vel ore rex nobilis respondens... » (1. 176-177).

Alors les évêques de Paris et de Beauvais, assistés du confesseur et de Taumônier, procèdent à l'administration du sacrement.

Le malade à demi sur son séant {parum erectus, L 187), le

buste à découvert [nucliis iisque ad pectus, 1. 186), s'aide du mieux qu'il peut à recevoir le sacrement (1. 189).

Après avoir embrassé son premier chambellan Bureau de la Rivière, il prie les assistants de lui pardonner si dans le cours de son règne il a pu les offenser. Il appelle la bénédiction de Dieu sur son fils Charles en ce moment loin de lui. Puis, à la prière de Bureau de la Rivière, il bénit les assistants; il les congédie ensuite pour se reposer et terminer dans le recueillement ses derniers instants.

Pendant la lecture de la Passion le roi entre en agonie très douloureuse (1. 242). Comme on achevait de lire le récit de la Passion selon saint Jean, il eut quelques râles et expira entre les bras de son premier chambellan.

G. — Diagnostic.

§ 1. Bilan pathologique du roi à son arrivée à Beauté le 21 août (d'après la conclusion des trois premiers chapitres):

Goutte à forme viscérale (outre l'état morbide des articulations, lithiase rénale, œdèmes). Cachexie goutteuse avancée.

Le 14 septembre éclate une crise de goutte viscérale qui emporte le malade. Nous avons pu reconstituer, grâce à la Relation latine, presque heure par heure la chronologie des symptômes. Nous pouvons donc décrire en connaissance de cause la dernière maladie du roi, c'est-à-dire le mécanisme de sa mort.

§ 2. Outre le symptôme orlhopnée qui domine la scène pendant CCS trois jours jusqu'à la mort et ne permet pas au roi de rester au lit (11. 45, 61, 86 de la relation latine), on constate également de vives douleurs. Dans la journée du samedi, le roi devient loquace et cette loquacité présente tous les caractère du délire cardiaque.

Au milieu de la nuit le malade pousse des cris terrifiants, témoignant d'une douleur effroyable accompagnée d'angoisse précordiale ; les symptômes d'insuffisance broncho-pulmonaire s'installent; lujperesthésie des téguments — le roi ne peut plus bouger dans son lit ; l'asystolie fait des progrès rapides, le

pouls est « pulsus f'ormicans », le faciès devient hippocra tique et le roi meurt en présentant des phénomènes asphyxiques.

§ 3. Conclusion. — Ce tableau symptomatique s'applique à des crises d'angine de poitrine, consécutives à une lésion aortique d'origine goutteuse chez un goutteux héréditaire, neveu de goutteux, fds de rhumatisant, pelit-fils de phtisique (par sa mère), arrière-petit-fils d'hémorrhagique cérébral (le frère de ce dernier apoplectique cérébral). L'hydropisie confirme le mauvais état du système circulatoire ^

Section 4. — Légende de l'empoisonnement.

§ 1. Si la juste remarque d'Alfred de Vigny sur l'hérédité biologique (« // // a deux choses que Von conteste trop souvent aux rois : leur naissance et leur mort. On ne veut pas que l'une soit légitime ni r autre naturelle ») peut s'appliquer à un souverain français, c'est à coup sûr au plus valétudinaire de tous, à Charles V mort à quarante-trois ans, après vingt années de la vie pathologique la plus misérable. Les légendes (d'ailleurs également invraisemblables) sur l'empoisonnement de Charles V sont au nombre de quatre :

A. Les Annales Mediolanenses (Muratori, SS. XXI, c. 774) qui accusent Louis d'Anjou d'avoir fait empoisonner son frère aîné le roi de France.

B. Nous avons montré Charles successivement atteint de la fièvre typhoïde (avec ostéo-périostite du bras gauche); — de la goutte avec déformation articulaire de la main droite ; d'hydropisie consécutive à des troubles circulatoires. — Au xv*" siècle le chroniqueur Zantdiet attribue à un empoi-

1. Ici devait se placer, dans cette édition, la recherche de l'auteur de la relation latine, trouvée par Ilauréau. M, Brachet comptait en faire une section ; mais cette étude n'étant pas définitivement achevée au point de vue de sa forme, je la donne en appendice à ce volume (A. B.-K.)

ÎJ82 PATHOLOGIE MENTALE.

sonnement commis par les frères de Charles V Tétat du bras gauche du roi \ — celui de sa main droite (voy. ci-dessus, note 3 de la page 545), son hydropisie (même note) ainsi que son état cachectique incurable ^

C. L'inexact Froissartignorelagoutteetrhydropisie(Voy. ci-dessus, p. 546, B); il attribue la mort du roi aux suites de Tostéo-périostite du bras gauche et celle-ci à un empoisonnement du roi en 1357 par Charles le Mauvais (Voy. ci-dessus, p. 536). Le procès de Jacques de Rue, chambellan de Charles le Mauvais, et ses dépositions avant son exécution ^ montrent préci-

1. Zantfliet, Chronicon (dans Martène, Amplissima Collectio, V, 349) : a Sic et nunc in principio schismatis, quando cardinales Gallici creaverunt antipapam in territorio comitatus Fundorum, miserunt illi prius ad patrem régis moderni, qui tune uxore orbatus erat, volentes eum in summum pontifîcem sublimare, ea mente ut ipse tune existens papa, filium suum faceret imperatorem, et sic transferre imperium de Alemannia in Franciam ; quod et factum fuisset, nisi isdem rex ex haustu veneni adeo debilitatus fuisset in bracliio sinistre, quod nullatenus potuisset missam celebrare. »

2. Zantfliet, Chronicon (dans Martène, Amplissima Collectio, V, 317) : u Anno Domini MCCCLXXX decessit Carolus rex Francorum, filius Johannis régis. Ilic propter potionem toxicam quam gustaverat, quasi quotidie de post languebat, nec perfecte poterat curari. »

3. Grandes Chron. éd. P. Paris, VI, 419 (mars 1378) : k Comeniy par la grâce de Dieu, furent révélées au roy de France pluseurs traïsons con/re luy machinées à faire par le roy de Navarre. L'an dessusdit mil trois cent septante-sept, au mois de mars, furent envoiées lettres au roy de France par aucuns grans seigneurs, esquelles esloit contenu que le roy de Navarre avoit conceu et machiné de faire empoisonner ledit roy de France ; et que un appelé Jaquet de Rue, chambellan dudit roy de Navarre, lequel ledit roy de Navarre envoiolt lors en France en la compaignie de messire Charles de Navarre, son ainsné fils, savoit ces choses et phiseurs autres mauvaistiés conceuespar ledit roy de Navarre contre ledit roy de France. Et pour celle cause ledit roy de France list prendre ledit Jacquet de Rue et emprisonner par ceux qui le prislrent. Et par iceux qui le pristrent fu trouvé en un des coffres dudit Jaquet un petit roole de mémoires dont ci-après sera faite mencion ; et a})rès fu ledit Jaquet examiné par le commandement du roy de France, lequel confessa ce que ci-après suit... »

Secousse, Mémoires sur Charles le Mauvais, 11, 374 : « Jaquet de Rue Escuier, Chambellan du Roy de Navarre, pris du commande-

sèment toute la fausseté de lassertion du chroniqueur. Acceptée néanmoins sans contrôle par les historiens de

ment du Roy, et amené prisonnier à Corbueil par Jehan de Rosay Huissier d'armes, et par Guillaume de Rosay escuier d'escuierie du Roy nostre sire, le XXV^ jour de mars l'an mil CCCLXX et sept, a dit et confessé de sa pure volenté, sanz conirainle, prcsens Mons. le Chancellier de France, le sire de la Rivière, messire Estienne de la Grange Président en Parlement, messire Pierre de Bournaseau et maistre Jehan Pastorel, conseilliers du Roy nostre sire, le prevost de Paris et Jehan de Vaudetar, que les mémoires contenuz en une cédule qui a esté trouvée en Fun de ses coffres, sont vrays, lesquieux mémoires le Roy de Navarre lui fist baillierpar Guillaume Planterose son trésorier...

Dist oultre et confesse ledit Jaquet, que le Roy de Navarre n'ayme point le Roy de France, ne n'ot oncques bonne amour à lui quelques belles paroUes qu'il lui a dictes, ne quelque bel semblant qu'il lui a fait : maiz a tousiours tendu par toutes les manières qu'il a peu, à lui faire grief et dommage ; et il se povait, il metteroit voulentiers poine à sa destruccion.

Dist avecques ce, que environ a viij ans [1370], le dit Roy de Navarre print et retint avecques lui un Phisicien qui dcmouroit à l'Estelle en Navarre, bel homme et joine, et très grant clerc et soutil, appelle maistre Angel, né du pays de Chippre, et lui fist moult de biens, et lui parla entre les autres choses de empoisonner le Roy de France, en disant que c'estoit l'homme du monde qu'il haioit plus, et lui dist que se il le povoit faire, il lui en seroit bien tenuz et lui recompenseroit bien ; et tant fist que ledit phisicien lui octroya de le faire, et devoit estre fait par boire ou par mengier, et devoit le dit Phisicien venir en France pour ce exécuter et pensoit ledit Roy de Navarre que le Roy de France preist plaisir en lui pour ce qu'il parloit bel latin, et estoit moult argumenta tif, et que pour ce eust souvent entrée devers lui, parquoy eust oportunuité de faire son fait ; et ledit Roy de Navarre qui a voit grant désir à ce que la besoigne s'avançast, le pressa moult du faire ; et quant ledit phisicien se vist ainsi pressié si qu'il convenoit qu'il le fcist ou se parteist de sa compaingnie, il s'en ala et s'en parti, ne oncques puis ne fu devers lui, et a bien vij ans ou environ qu'il s'en parti ; et tenoit l'en en Navarre, qu'il estoit naicz en la mer; et ce sçait ledit Jaquet, parce que Icdil Roy de Navarre mcismes le lui dit.

Dist aussi ledit Jaquet que ledit Roy de Navarre eut encore en volenté et propos de faire empoisonner le Roy, et a ordonné et disposé le faire par un sien valet de chambre qui souloit estre de sa Penneterie, et est appelé Drouet de la Penneterie, et est né de Beauvoisis, et a un sien cousin cjui sert le Roy en sa cuisine ou en la fruiterie, lequel Drouet le Roy de Navarre doit envoier par divers ... ledit

seconde main (Sismondi, Michelet, Barante, H. Martin, Duruy), cette fable ridicule de Froissart a servi depuis lors de base clinique [\) à tous les médecins (Moreau de Tours en France, Bird en Allemagne) qui, dans l'ignorance absolue où ils étaient de l'anamnèse héréditaire du fou, ont été y chercher contre toutes les règles médicales la cause prédisposante et l'étiologie de la folie de Charles VI.

D. Légende anglaise de l'empoisonnement, sans spécification chronologique ni étiologique ^

Jaquet dedans Pasques prochain, ou la XV^"^ ensuivant, et après doit venir devers sondit cousin, doit repairier en Fostel du Roy, et par ainsi doit procéder à mettre à exécution son fait, et se doit faire par menger, et a fait les poisons une Juive qui demeure en Navarre, et a espérance ledit Drouet que sondit cousin soit de son aide en ce fait ; et ces choses scet ledit Jaquet, parce que le Roy de Navarre les lui dist, et aussi les lui dist ledit Drouet ; et est un petit grosset sanz barbe, de Faage d'environ XXVIII ans ou XXX.

Et je Jaque de Rue dessus nommé, confesse et jure sur les saintes Evangilles de Dieu par moy touchées, et sur le péril de la dampnacion de l'âme de moy, que les choses dessus escriptes en ces iij roolles de parchemin, lesquelles après ce que je les ay confessées sanz force et sanz contrainte^ ont esté ainsi escriptes, et m'ont esté loues par plusieurs journées et par plusieurs intervalles, et je mesmes les ay leues, sont vrayes par la manière que dessus sont escriptes. Et en tesmoing de ce, je ai ce escript de ma main, le premier jour d'avril, l'an mil CCCLXXVII avant Pasques.

Jaquet de Rue. »

1. Walsingham, Hist. Anglic, (édit. Riley, I, 440) : « Hac œstate (1380) Karolus, qui dictus est Rex Franciœ, qui et illud regnum post perjurium occupavit injuste, maximus adversarius Régis Angliœ et Domini Urbani Papse, concessit in fata : a suis prius impotionatus, ut ferunt, satisque pœnitens de suscitatione belli injusti contra regnum Angliœ, et adhœsione Antipapa\ Qui, cum consilio. suorum procerum, Ducem Burgundia?, juniorem scilicet fratrem suum, constituit regni Francorum rectorem, antequam moreretur, eique commendavit parvuli fîlii sui omnisque domus su^m tutelam, eo ({uod infantuhis nondum aptus fuerat ad regnandum. »

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