LA MALADIE
Section 1. — La cause déterminante.
§ 1. Séjour de' Charles VI à Amiens, fin mars commencement d'avril 1392. Entrevue du roi et des princes anglais. Cf. la Chronique du Flamand Jean Brandon religieux de l'abbaye des Dunes (Kervyn, Chron. Lat. Belges, 1870, I, 21) : « Mense autem aprili tractabatur de pace inter reges, conveneruntque Ambianis, xi° die mensis, rex Francorum, dux de Thureine, fraler ejus, dux ByLuriae, dux Burgundiae dux Bourboniae et ceteri nobiles regni ; ex parle autem régis Angliae, dux de Lancaistre et plures alii, recepitque rex Francorum ipsum ducem de Lancaistre multum honeste, omnes sibi quitans expensas, quousque in Calesium revertoretur, non obstante quod xnn*' equos secum habuit, nec pax intere os convenit, sed induciae perannum concessae. Post haec festa celebria et hastiludia Ambianis facla rex Francorum et dux Bylhuriae, dominus Philippus de Bar et multi alii infirmati sunt, famaque fuit Anglicos iiiis occasionem dédisse. Unde et dominus et Philippus de Bar post paucos dies defunctus est. Rex et cetori medicorum ope relevati sunt. » Sur l'autorité de Jean Brandon (1340-1428) qui commença sa chronique dès 1360 (Kervyn, 1, 17) '.
1. Cf. Adrien de Bul, Chron. édit. Kervyn, p. xiii : (( Circitor ergo lempus annoruin ah incarnatione Domini m.ccc.lx., Brando Dunensis floruil el conimunicari nierulL cuui noiario régis Francorum
Ce passage, qui a (comme celui de [âChron. des Quatre premiers Valois^ cité ci-dessus p. 601, ayant trait à la folie de la mère de Charles VI, Jeanne de Bourbon) échappé à lattention des historiens, nous donne la clef du problème. La symptomatologie du malade s'établit par :
Froissart (éd. Kervyn, XIV, 389) : « Après ce que le parlement ot esté à Amiens, le roy de France eschey par incidence et par luy mal garder en fièvre et en chaude maladie, dont luy fut conseillié à muer ayr. Si fut mis en littière et vint à Biauvais et s'i tint tant qu'il fut guéry, et estoit ou palais de l'évesque, et son frère le duc de Thouraine delès luy, et aussi ses oncles deBerryet de Bourbon, et là tindrent ces seigneurs leurs Pasques. Et depuis, quand le roy fut tout fort et en bon point et que bien il povoit chevauchier, il s'en vint à Gisors à l'entrée de Normendie pour avoir le déduit des chiens, car il y a là environ grant foison de beaulx bois.
a Environ l'Ascencion retourna le roy de France à Paris en bon point et en bon estât, et se loga en son hostel à Saint- Pol, lequel on avoit tout ordonné pour luy, et jà y estoit la royne de France venue et la duchesse de Thouraine, »
Plaidoyer de Jean Petit (Monstrelet, 1, 227, éd. Douet d'Arcqi : «... et avecques ce pour faire plus grant plaisir, honneur et révérence à Sathan, l'ennemy d'enfer, par le moien duquel toutes les manières de sortilèges, charmes et maléfices ont sorty leur effect en la personne du Roy nostre sire. Je le monstre par trois moiens. Le premier est de deux griesves maladies que le Roy eust tantost après. La première fui à Beauvais, qui fut tanl angoisseuse quil en perdi les ongles ef les cheveux pour la greigneur partie. La seconde fut au ]\Ians... »
Pour le sens de la locution de Froissart eschoir en fiebvre et en chaude malladie, cf. Du Cange y° morbus calidus {Leiire
monacho in Sancto Dyonisio non longe de Parisius, a ([uo de retroactis non soluni universaliter gestis per amphssimum orbis spatium accepil, scd quae suis in diebus evenerant velut in alveolo quodani cursum habere coegit us(jne ad diem cxtremi vilae suae spiritus videliceL
M°CCGC<'XXV1II°. »
de rémission de 1459) : a La femme du suppliant fut surprinse de la maladie de fièvre et aussi de certaine maladie que on appelle ou pais [d'Auvergne] le mal chaut. »
Isolons l'un de l'autre ces symptômes, pour préciser le sens spécial de chaud mal. Au moyen âge, l'expression chaud mal signifie le symptôme convulsions sans fièvre (épilepsio, éclampsie, etc.).
Ce mal est dit chaud par l'idée qu'à la convulsion (épileptique, méningitique, etc.) est lié un état congestif du cerveau.
La locution est d'origine médicale hippocratique et dérive de l'axiome hippocratique : Vapparition de la convulsion dans les fièvres est un signe funeste (Cf. Hippocrale, éd. Littré, t. V, p. 659.
Au xiv^ siècle, on faisait de la médecine de symptômes comme nous faisons de la médecine de lésions, et l'expression chaud mal désignait les convulsions^ quelle que fut leur origine ou leur cause, épileptiforme, méningitique, etc. Chaud mal est donc un symptôme d'ordre moteur et non pas, comme le croit le professeur Brissaud^ un degré de chaleur de plus; c'est un épiphénomène, et désigne les convulsions au sens générique. Suivant les cas cette expression pouvait s'interpréter par Vépilepsie, Vhystérie, Véclampsie puerpérale, les convulsions qui accompagnent fréquemment les maladies infectieuses, etc.
Dioscorides(édit. Matthioli, 1564, t. II, p. 1389) dit à propos de Vœtites (pierre d'aigle) : « Lapis aetites tritus et cerato excerptus comitiales magnifiée juvat. »
Le De proprietatibus rerum de Barthélémy l'Anglois, dont Dioscorides est la source principale, dit également au chapitre de Vœtites qu'elle guérit du chaud mal : « Hic lapis cadiicorum prohibet casum », ce qu'en 1S75 le médecin Jean Corbichon traduit par : <( VKthice vault moult contre le chaut mal ». (Pour l'usage de l'Aetites dans la puerpéralité,\oy . ci-dessus, p. 596-597.)
Le sens de chaud mal dans ces textes est très net, il correspond au symptôme convulsion.
1. Ilist. des expressions populaires relatives à ranaiomie, à la physiologie et à la médecine, 1892, in-i2, p. 123.
tii4 PATHOLOGIE MENTALE.
On le voit encore par les textes suivants :
C'est l'épilepsie dans Robert Gaguin Hisîorîa, f° 279) : « Nam comiiialîs niorbo cum interdum premeretur... « dans la traduction française de 149S : u Car comme aulcunes foys il fut persécuté de chaulde malladie.,. »
C'est Vhysiérie que désigne l'expression mal chauli dans le passage que voici : ^^ Les femmes de madame de Bourgongne ont esté toutes malades du mal chauli, >> '
Elle a le sens de convulsions dans la citation suivante :
Beaucoup de gens périrent de « mat mauchaut et dehocf », c est-à-dire, de convalsîons et de bubons (peste).
La fièvre et chaude maladie de Froissart doit donc être traduite dans la langue médicale du xix' siècle par fièvre à forme convulsive.
Pour la signification de l'alopécie et de Lonvxis consécutivement à l'infection cf. ci-dessus, pages 266-267.
Les textes autres que Brandon ne nous présentent Taffection de Charles que comme une maladie personnelle et isolée (Froissart et Jean Petit cités ci-dessus p. 622 . Nous savons désormais par Brandon qu'on a affaire ici à une maladie épidémique. Ce diagnostic de maladie infectieuse nous aidera puissamment à préciser ensuite la forme de la psychose, ce qu'on avait jusqu'à ce jour inutilement tenté.
L'alopécie et ^on^'xis indiquent une épidémie ou éruptive ou typhique. Nous avons dit (p. 544) combien le moyen âge est attentif à noter les affections éruptives (dont les symptômes sont toujours apparents: rougeur, desquamation, etc — *j L'absence de tout sMnptôme de ce genre, l'accusation dempoisonnement portée contre les Anglais à l'occasion de cette épidémie, restreignent ici Vars conjecîandi au domaine t\"phique, La « fièvre eichaudmaî )> achèvent de limiter le diagnostic.
La maladie du roi est, par conséquent, une fièvre typhoïde
1. Vaesen, Lcttrefi de Louis J/, 18 août 147i, t. IV, p. à6:î.
2. Les s\Tïiptômes éruptifs déjà frappants sur un patient »o/Â deviennent criants dans une épidémie telle qne la donne Brandon, et eussent été sûrement signalés par lui.
CHARLES VI. 6i5
à forme convulsive (la fièvre alaxo-adynamique du moyen âge).
§ 2. Durée de la maladie. Nous ne pouvons préciser le jour exact où Charles tombe malade : arrivé le 25 mars à Amiens, il part de celte \'ille le 8 a^Til, déjà si soutirant qu'on est obligé de le porter en litière jusqu'à Beauvais. Xous ignorons la date à laquelle le roi fut suffisamment remis pour aller chasser à Gisors. Elle est en tout cas postérieure au 28 avril, puisque nous savons que ce jour-là il n'avait pas encore quitté Beauvais. D'autre part il était à Gisors le 12 mai. Pour toutes ces dates, voyez Jarry. Vie de Louis d'Orléans, p. 80.
§3. Convalescence du roi. Insuffisante au point de vue psychique.
Froissart, XV, 26 : < Quant messire Olivier de Clichon fut ainsi que tout sané et que il povoit bien chevauchier, le roy de France en fut grandement resjouy, et dist que il se vouloit départir de Paris et que il vouloit chevauchier vers Bretaigne pour mieulx monstrer que la besoingne estoit sienne. Si prist ung soir congié à la royne Ysabel sa femme et à la duchesse d'Orléans et aux dames et damoiselles qui delés elles estoient à l'ostel de Saint-Pol, et le duc d'Orléans aussi, et puis s'en vindrent soupper et couchier chiés Montagu, le duc de Bourbon, le conte de Xamur et le sire de Coucy delés euls : je ne dv pas que tous y couchassent, mais le roy y coucha et disna à Fendemain, et après disner sur le point de relevée il s'en départy en trèsgrant arroy, et vint ce jour au soir soupper et gésir à Saint-Germainen-Laye, et là se tint environ sept jours. Encoires ri'estoit-il pas bien ferme de santé, comme ses médechins qui en cure et en garde Favoient, maintenoient ; mais il s'en aloil de si grant voulenlé que il disoit qu'il estoit en assés meilleur point que il ne fuist. Tout ce faisoit-il pour esmouvoir et mettre ses gens en chemin, car encoires estoient ses deux oncles derrière i Berry et Bourgoingne , et monstroient bien que ce voyage leur pesoit et que point voulenliers ils n'yaloient. Siavoient-ils fait leur mandement, car {)our leur honneur il leur conrenoit obéir.
« Quant le roy de France eut esté et séjourné à Saint-Germain-en- Laye environ quinze jours et que gens et seigneurs venoient et s'en aUoient de toutes pars, il ot conseil de départir et s'en dé{)artv et passa la Saynne et prist le chemin de Chartres
« Quant le Roy eut séjourné environ sept jours en la cité de Chartres, il s'en départy et prist le chemin du Mans.
<< Tant fîst que il y parvint, et tous les seigneurs en sa compaicuie. Le roy se loga ens ou chastel, et les seigneurs en la cité tout au
mieulx que ils porrent, et les gens d'armes se espardirent sur le pays qui est bon et gras et bien logant pour gens d'armes.
« En la cité du Mans séjournèrent les seigneurs plus de trois septmaines, car le roy n'estoit mie en point de chevauchier et estoit tout fiévreus, et disoient ses médechins à son frère et à ses oncles : « On fait le roy traveillier; mais certainement il n'en euist que faire, « car il n'est point en estât pour chevauchier. Le repos luy vauldroit « assés mieulx ; car, depuis que il se party d'Amiens où les parle- « mens furent, il ne fut en si bon estât comme il estoit en-devant. »
u Les oncles du roy remonstrèrent tout ce au roy et à son conseil, car pour les médechins le roy n'en vouloit riens faire, mais disoit, pour la grant affection que il avoit d'aler en Bretaigne : « Je me « treuve, respondi-il à ses oncles, assés en meilleur point en che- « vauchant et travaillant que en séjournant. Qui me conseille le con- « traire il ne me conseille pas à ma plaisance, et si ne m'ayme pas <( bien. )> Aultre response on ne povoit avoir du roy. Tous les jours on estoit en conseil jusques à nonne et oultre, et vouloit le roy tondis estre ou mylieu du conseil alïin que nuls ne peuist mettre empeschement de non aler avant en ce voyage de Bretaigne. »
Le témoignage trop souvent suspect deFroissart est iciimportant :
Froissart XV, 4 : « De toutes ces choses je me passeray briefment, mais je vous esclarchiray le fait, car je Jehan Froissart, acteur et proposeur de ceste histoire, pour les jours que le meschief advint sur le connestable de France messire Olivier de Clichon, j'estoye à Paris. Si en deuls par raison estre bien infourmé selon l'enquestre que j'en fis. »
Section 2. — La cause provocatrice.
§ 1. Au milieu de cette convalescence, expédition du roi en Bretagne contre Pierre de Graon (Voy. Froissart cité cidessus). Du 1" au 5 août 1392, pendant le séjour du roi au Mans, graves prodromes d'altération psychique. Relig. de S. Denis, 11, 19 : « Dès les premiers jours d'août, le roi avait commencé à donner des signes de démence par des propos insensés, par des gestes indignes de la majesté royale. »
Le 5 août, accès de manie aiguë dans la forêt du Mans.
CHARLES VI. Gi>7
Relig. S. Denis^ II, 19 : « J'étais alors au camp. En songeant à tout ce qu'un pareil malheur avait de cruel, j'aurais volontiers laissé tomber la plume de mes mains, pour ne point transmettre ce souvenir à la postérité. Mais il est de mon devoir de raconter tous les événements de ce règne, ({uels (ju'ils soient, heureux ou malheureux. Dès les premiers jours d'août, le roi avait commencé à donner des signes de démence par des propos insensés et par des gestes indignes de la majesté royale. Le 5 du mois, malgré les représentations de ses oncles et de ses parents, il fit publier, par la voix du héraut et à son de trompe, l'ordre de prendre les armes; il sortit de la ville armé de pied en cap, à la tête des troupes. Mais à peine était-il arrivé jusqu'à la léproserie, qu'un misérable, couvert de haillons, vint à sa rencontre et lui causa une vive frayeur. Malgré les efforts q'ù'on fit pour éloigner cet homme par les menaces et la terreur, il suivit le roi pendant près d'une demi-heure, en lui criant d'une voix terrible : u Ne va pas plus loin, noble roi, car on te trahit! » L'imagination du roi, déjà troublée, lui lit ajouter foi à ces paroles, et un nouvel incident acheva d'égarer ses esprits. Un des hommes d'armes qui chevauchaient à ses côtés, se trouvant trop pressé dans la foule, laissa tombera terre son épée. Au bruit du fer, le roi fut saisi tout à coup d'un accès de fureur ; dans son égarement, il tira son épée du fourreau, et tua cet homme. En même temps il donna de l'éperon à son cheval, et pendant près d'une heure entière il fut emporté de côté et d'autre avec une extrême rapidité, en criant : « On veut me livrera mes ennemis! » et en frappant ses amis aussi bien que les premiers venus. Tout le monde fuyait devant lui comme devant la foudre.
Pendant cet accès de fureur, le roi tua quatre hommes ; entre autres un fameux chevalier de Gascogne, nommé de Polignac, qui était bâtard. Il aurait causé de plus grands malheurs encore, si son épée ne se fût brisée. Alors on l'entoura, on l'attacha sur un chariot et on le ramena au Mans, pour lui faire prendre un peu de repos. Ses forces étaient tellement épuisées, qu'il resta deux jours sans connaissance et privé de l'usage de ses membres. Bientôt son état empira ; le corps commença à se refroidir; la poitrine seule conservait encore un reste de chaleur et de vie qu'on distinguait à peine aux légers battements de son cœur; les médecins même déclaraient que le roi allait mourir. Cette nouvelle plongea toute la cour dans la désolation... Le duc de Bourgogne ne cessait d'embrasser le corps du roi, (pi'il croyait inanimé, et d'une voix entrecoupée de sanglots, il s'écriait: u Mon bienaimé sire et neveu, je vous en prie, soulagez ma douleur par un mot seulement. »
Plaidoyer de Jean Petit (Monslrelet, éd. Douet d'Arcq, I, 227) : « La seconde [maladie] fut au Mans plus grande sans comparaison. El n'est personne au monde s'il l'eust veu, qui n'en eust au cucr grant pitié. Et fut si oppressé de maladie par une espace de temps qu'il ne parloit à homme, ne à femme,
ains apparoit mieulx mort que vif. Le second moien, par belles paroles qu'il pot dire tantost après qu'il pot parler ; c'est assavoir : « Pour Dieu ! ostez moi ceste espée qui me transperce le cuer. Ce m'a fait beau frère d'Orléans. » Et icelles paroles par plusieurs foiz répliquées, en santé et en maladie, en adjoustant celle parole : « Il fault que je le tue ! » Ainsi que se il vouloistdire, se je ne le tue, il me fera mourir sans nul remède. Hélas messeigneurs! considérons cy ung peu. Oui povoit movoir icellui duc d'Orléans à faire celle dampnable entreprise et horreur en la personne de son frère qui onques ne lui avoit fait fors amour et plaisir ? Il est tout cler que autre chose ne lui faisoit faire, fors mauvaise convoitise dont il estoit esprins et embrasé pour avoir et parvenir à la couronne et très haulte seigneurie de France. »
Légende de l'empoisonnement ^
Sur l'état maniaque du roi, cf.
Arch. Nat. Comptes de Vargenterie. KK. 23, fol. 95 : « A Gilbin d'Abbeville clerc de la chambre aux joyaulx du Roy nostre Sire pour avoir fait rappareiller et mettre à point le hennap d'or du Roy nostre Sire qui fu despecié la journée de la maladie dudit seigneur au Mans, c'est assavoir refait le fruitelet qui avoit esté brisié ; pour ce, pour or et façon, VIII s. p.
« Item pour avoir fait brunir et redrecier VI tasses d'argent blanc de la garderobe de corps dudit seigneur [1392]. »
Idem, f° 95 : « A Perrinet Leroy orfèvre, demourant au Mans, pour avoir rappareillé et mis à point la vaisselle du Roy nostre sire, en la ville du Mans, dont les parties s'ensuivent, c'est assavoir : pour avoir rappareillé et mis à point deux bacins d'or dudit seigneur et yceulx burnir et redrecier, pour ce XXIII s. p.
« Item pour avoir rappareilliez plusieurs liennaps dudit seigneur, c'est assavoir redreciez et mis à point : pour ce VI s. p. [1392.] »
Jarry, Louis d^Orléans : « Processions pour la santé du Roi au Mans. — [Extrait des comptes de dépenses du duc d^Orléans pour août et septembre 1392.) Deniers bailliez à Monseigneur,
1. Annales Bonincontrii (Muratori, Rer. italic. SS, XXI, 62.) : « Deinde potione amatoria in tantam prorupit insaniam ut amentissimus factus est. »
Walsingham, Hist. Anglicana, éd. Riley. Londres, 1863, t. II, p. 212 : <( Hoc anno Rex Franciae, ut fertur, maleficatus incurrit amentiam, et phreneticus est effectus, dum expeditionem moverct contra Ducem Britanniae, ut dicitur, minus justam ; perdura vitque in eo liaec infirmitas quamdiu duravit calor aestivus. »
u A mon dit s. comptant par la main de Dcnisot Maryetc, varlet de chambre de mon dit s. c'est assavoir en la ville du Mans, le viii*^ jour d'aoust dessusdit, pouraller aux pourssessions avecMons. de Bourg"" à rOstel-Dieu de la dite ville du Mans, pour offrir à sa messe, 1 escu. « Item ({u'il donna ce jour aux reli(jues dudit lieu, 1 escu. « Item le ix® du dit mois d'aoust, pour offrir l\ sa messe qu'il lu aux pourssessions avecque mon dit s. de Bourg"*^ à l'abaie de S. Vincent lez le Mans, 1 escu... )>
B. N. f. fr. 4482, £« 239 : « ... A Colart de Tauques, son escuier de corps et maistre de son escuierie, pour une litière qu'il a faicte faire au Mans pour ledit seigneur » (25 août 1392).
Arch. Nat., KK, 23, f° M2, oct. 1392: « A Jehan Compère, orfèvre demeurant à Paris pour avoir rappareillié et mis à point la couppe d'or à couvescle du Roy nostre sire, c'est assavoir pour avoir ressoudée icelle couppe, qui estoit toute rompue... »
Idem, f° 98 : <( A lui pour avoir appareillié le bort d'un bacin d'argent à laver en sale lequel bort estoit rompu et cassé... le vi® jour de novembre 1392. »
Idem, f° 97 : « A Guillaume Arrode orfèvre demeurant à Paris pour avoir redrecié, rappareillié et mis à point une aiguière d'or du Roi nostre sire et pour avoir ressoudé le fons de ladite aiguière, le vi^ jour de novembre [1392]... »
Idem, f° 98 : « A lui pour avoir rappareillié un pot d'argent blant du Roy nostre sire, c'est assavoir en ycelui avoir ressoudée l'ance qui estoit despeciée et refait la charnière d'icelle ance, 26 nov. 1392. »
Idem, f<* 96. 1392 : « A Guillaume Arrode orfèvre, demeurant à Paris, pour avoir reburnie, redrecée et mise à point la coupe d'or du Roy nostre sire... »
§ 2. Le roi, ramené à Creil encore malade, guérit.
Froissart, éd. Buchon, p. 176 : « [1392]... et retourna le roi sur le temps d'hiver en bonne santé.... »
Le roi nullement ému (contrairement au dire des historiens de seconde main) par l'effroyable accident du Bal des Sauvages (janvier 1393).
IMichelet (édit. Flammarion, t. IV, p. 55) : « Une telle secousse ne pouvait manquer d'amener une rechute... »
Cet horrible incendie causant chez un homme normal une terrible émotion, Michelet raisonne a forliori que chez un homme guéri quelques semaines auparavant cette émotion devait être d'autant plus violente.
Il oublie, dans son raisonnement abstrait de bon sens, comme tous les laïques, qu'il y avait deux points préalables à établir au point de vue psychiatre.
A. La réaction émotive est fonction de l'intensité de la représentation. Le premier point à établir était le degré de la représentation de l'incendie chez le roi.
B. Ce degré dépend de son état mental pendant la rémission. Or l'état mental dans la rémission varie à r infini chez le fou, depuis l'apparente intégrité de la folie circulaire jusqu'à la persistance relative de la confusion mentale chez les infectieux. La forme mentale de la rémission varie avec la nature de la folie. C'est donc celle-ci qu'il faut préalablement fixer. C'est à quoi Michelet n'a point songé.
D'autre part, il ignore que chez le fou, soit guéri, soit rémittent, le tonus psychique est toujours très différent de ce qu'il était antérieurement à la maladie. Les réactions du système nerveux sont profondément différentes. Il assiste impassible aux plus grandes catastrophes, incendies, naufrages, et son manque de hâte à fuir le danger indique combien faible est chez lui l'émotion.
Or, que ce cas ait été précisément celui de Charles VI, c'est ce que prouvent les chroniques. Toutes parlent de l'effroi des assistants ; toutes marquent que cet incident laisse le roi fort calme ^ et que, loin d'avoir une rechute, il passe tout
1. CJironique de Charles VI, hv. XIII, p. 71 : '< La reine, dans le premier moment d'effroi, s'était enfuie avec ses dames d'honneur dans une chambre éloignée. Mais comme elle ignorait si le roi avait péri avec ses compagnons, ou s'il avait échappé à la mort ainsi que nous l'avons dit, elle tomba à terre demi-morte de frayeur. Elle ne reprit l'usage de ses sens que quand elle vit le rai^ qui vint la rassurer après avoir quitté son travestissement. »
Froissart, éd. Kervyn, p. 88-89 : « Quant la royne de France oy ces horribles cris que ceulx qui ardoient, faisoient, elle se doubla de son seigneur le roy que il ne fuist attrapé, el bien sçavoit, car le roy luy avoit dit, que il seroit l'un des six : si fut très-durement mcsaisie el chéy pasmée. Adont saillirent chevalliers et dames avant en luy aidant et reconfortant.
Tel meschief, tel douleur et tel cririe avoit en la salle que on ne sçavoit auquel entendre. La duchesse de Berry délivra le roy de ce péril, car elle le bouta dessoubs sa gonne et le couvry pour eschiever le feu, et luy avoit dit (carie roy se vouloit partir d'elle à force) : « Où voulés-vous aler? Vous oyés que vos compaignons ardent. Qui estesvous ? Il est heure que vous vous nommés. » — <( Je suis le roy, »
l'hiver et tout le printemps en bonne santé ; qu'au printemps il part pour Abbeville pour assister aux conférences, et que là seulement il eut une rechute (15 juin).
On voit ici un exemple de l'influence du bon sens, dans l'histoire.
Michelct, étonné que le roi soit si calme d'une chose qui a épouvanté les autres, ne peut que supposer que les contemporains ont oul)lié la rechute et il supplée à ce qui lui paraît être une lacune, imité en cela par G. Monod'.
Rechute de juin 1393 :
Relig. de Saint-Denis, II, 87 : « Au dire des gens de savoir et d'expérience on ne pourrait trouver d'exemple d'une maladie aussi étrange et aussi surprenante que celle dont le roi fut atteint à Abbeville. Il était dans toute la force et dans toute la vigueur de la jeunesse, et les médecins assuraient que l'état de sa santé était très satisfaisant, lorsque tout à coup, vers le milieu de juin, il commença à donner, comme auparavant, des signes de démence, et à se livrer à des extravagances tout à fait indignes de la majesté royale. On disait généralement que c'était FefTet des sortilèges de quelques gens malintentionnés. Mais je ne puis garantir la vérité de cette assertion. Il n'avait point d'abord cessé de reconnaître ses amis, ses familiers, les seigneurs de la cour et tous les gens de sa maison; il se souvenait même d'eux en leur absence, et les nommait par leurs noms. Mais à la longue, son esprit se couvrit de ténèbres si épaisses, qu'il oublia complètement jusqu'aux choses que la nature aurait dû lui rappeler. Ainsi, par une bizarrerie étrange et inexplicable, il prétendait n'être pas marié et n'avoir jamais eu d'enfants; il oubliait même sa propre personne et son titre de roi de France, soutenait qu'il ne
dist-il, — <( lia! a! monseigneur. Or tost, alés-vous mettre en autre habit et faittes tant que la royne vous voye, car elle est moult mésaisie pour vous. )>
Le roy à cestc parole yssy hors de la salle et vint en sa chambre et se fist déshabillier du plus tost que il pot et mettre en ses garnemens, et vint devers la royne, et là estoit la duchesse de Berry qui l'a voit ung petit reconfortée et luy avoit dit : « Madame, reconl'ortés-vous, car tantost vous verres le roy. Certes sachiés de vray que j'ay parlé h luy. » A ces mots vint le roy en la présence de la royne, et quant elle le vey, de joye elle tressailly; dont lut-elle prinse et embrachie des chevalliers et portée en sa chambre, et le roy en sa compaignie qui toudis la reconfortoit. »
1. «... Il faillit être brûlé dans un bal et tout espoir de guérison complète fut perdu. » Bondois et Monod, Ilisl. de France, 1801 , p. lOO,
s'appelait point Charles et n'avait point pour armes les fleurs de lis. Lorsqu'il apercevait ses armoiries ou celles de la reine gravées sur sa vaisselle d'or ou ailleurs, il les effaçait avec fureur.
<( Je ne saurais dire combien était profonde la douleur que l'auguste reine Isabelle éprouvait de l'état du roi. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de voir que toutes les fois que, fatiguée de pleurer et de gémir, elle l'approchait pour lui prodiguer les marques de son chaste amour, le roi la repoussait en disant avec douceur à ses gens : « Quelle est cette femme dont la vue m'obsède? Sachez si elle a « besoin de quelque chose, et délivrez-moi comme vous pourrez de « ses persécutions et de ses importunités, afin qu'elle ne s'attache « pas ainsi à mes pas. » De toutes les femmes, madame la duchesse d'Orléans était celle dont la présence lui était le plus agréable ; il l'appelait sa sœur bien aimée, et allait la voir tous les jours. Bien des gens interprétaient en mal cette prédilection. Leurs soupçons, que rien ne me semble justifier, étaient fondés sur ce que, dans la Lombardie, qui était la patrie de la duchesse, on faisait plus qu'en tout autre pays usage de poisons et de sortilèges. Cette fatale et déplorable maladie dura jusqu'au mois de janvier, sans que toute la science des médecins pût y apporter aucun remède. Ils ne parvinrent même pas à en découvrir la cause, malgré les nombreuses consultations qu'ils eurent entre eux à ce sujet, n
Chron.des quatre premiers Valois (éd. Luce, 335) : «En la court du roy de France furent remués de son hostel la plus grant partie de ses officiers, et par les dis ducs ses oncles bailliés autres nouveaulx officiers et par semblable les autres menuz officiers.
« Environ le chief de l'an ou le bout de l'an que le roy de France ouït esté malade à aler au Mans, refut le roy malade griefment : dont ce fut pitié et grief douleur. »
Altération définitive de la signature du roi.
Sur les deux formes de signature de Charles VI avant et après 1393, cf. l'étude de M. L. Delisle {Une fausse lettre de Charles VI. Bibl. Ec. des chartes, 1892, p. 86) dans laquelle l'auteur analyse chronologiquement plus de cinquante exemples de la signature du Roi, et voir la planche ci-contre.
Sur la thérapeutique de l'accès, cf. Chron. des quatre premiers Valois (éd. Luce, 336) : « En cel an (1393), le duc de Bourbon retourna d'Ytalie du roy Louis filz de monseigneur d'Angou, lequel luy aida en sa guerre. Et en retournant il amena de Lyon sur le Rhône ung fizicien ou médecin très excellent^ lequel medecina le roy et lui fit purgacion par la teste. Par quoy il assouaga. Dont tout son peuple ouït merveilleusement grant joye. »
Arch. Nat. KK, 23, fol. 221 : « Audit Nicolas Alixandre pour une aulne de... Bruxelles toute preste acheté de lui le... l'an mil CGC quatre vins et treze et délivré à... de Marie appothicaire du Roy nostre dit seigneur pour... coiffes et enveloppes là oi^i il a mis médecines pour... sur la teste dudit seigneur, pour ce cvni s. p. » [Les points indiquent les mots qui manquent dans Foriginal déchiré en cinq endroits.]
§ 3. A dater de cette rechute, qui sera su.vie de quarantedeux autres (cf. la Liste chronologique des rechutes et des rémissions du roi à V Appendice du tome II), constitution définitive de la psychose de Charles VI, dont la durée totale (1392- 1422) n'aura pas été de moins de trente années.
Reste à fixer : 1° la symptoniatologie de l'affection; 2° la forme des rémissions de la psychose; 3° Vétat physiologique du patient pendant ces trente années de maladie.
Section 3. — Symptomatologie de la psychose.
§ 1. Idées hgpochondriaques de négation (il est de verre, il se barde d'attelles de fer, défense de Je toucher, etc.), cf. Pii II Commentarii p. 164 : « Existimabat nonnunquam se vitreum esse nec tangi patiebatur, virgasferreasvestimentis inserebat, multisque modis sese armabat ne cadens frangeretur. »
Idées de négation extériorisées.
Relig. de Saint-Denis, II, 405 : « Août 1395. Le roi retomba dans ses accès de folie. Ce qui causait surtout un juste étonnement, c'est que, dans l'égarement qui couvrait son esprit d'épaisses ténèbres, il n'oubliait ni ses familiers ni ses serviteurs, présents ou absents, tandis qu'il ne reconnaissait pas la reine ou ses enfants, même lorsqu'ils se présentaient à sa vue. S'il apercevait ses armes et celles de la reine gravées ou peintes sur les vitraux ou sur les murs, il les etïarait en dansant d'une façon burlesque et obscène ; il prétendait qu'il s'appelait Georges, et que ses armoiries étaient un lion traversé d'une épée. On craignit que dans ces accès de folie, où
il n'avait aucun souci de sa dignité, il ne lui arrivât quelque accident, et Ion fit murer toutes les entrées de l'hôtel royal de Saint-Paul. Il courait souvent çà et là dans son palais jusqu'à complet épuisement de forces. »
§ 2. Mégalomanie : « Il prétendait qu'il s'appelait Georges, et que ses armoiries étaient un lion traversé d'une épée » [Relig. de Saint-Denis cité ci-dessus).
Délire de la persécution, cL Belig. de Saint-Denis, II, 405. Août 1395 : « Le roi conçut même tant de haine contre son médecin ordinaire maître Renaud Fréron, qui avait entrepris sa guérison, qu'il le bannit et le fit chasser de Paris, en lui laissant toutefois tout le mobilier qu'il possédait soit à Paris, soit ailleurs, et qui le rendait plus riche qu'aucun médecin des règnes précédents. »
On est obligé de recourir à la force pour le nettoyer. Belig. de Saint-Denis, III, 349 : « Septembre 1405. Vers la fin de novembre, messeigneurs les ducs décidèrent d'un commun accord qu'on aviserait aux moyens de rendre la santé au roi, et qu'on le contraindrait à se soumettre à des mesures de propreté qui pouvaient rendre plus efficaces les remèdes employés pour sa guérison. D'après le conseil d'un habile médecin, les serviteurs ordinaires du roi sortaient de sa chambre chaque jour à nuit tombante, et il en entrait dix autres, qui déguisaient leur voix et leur extérieur, afin de n'être pas reconnus. Ils parvinrent au bout de trois semaines à le déterminer par leurs conseils et leurs remontrances à se déshabiller pour se mettre au lit, à changer de chemise et de draps, à prendre des bains, à se laisser raser la barbe, enfin à manger et à dormir à des heures réglées. Il y avait cinq mois qu'il se refusait à tout cela, et déjà la crasse produite par des sueurs fétides avait fait venir des pustules sur plusieurs parties de son corps; il était tout rongé de vermine et de poux, qui auraient fini par pénétrer jusque dans l'intérieur des chairs, si le médecin n'eût imaginé l'expédient dont nous venons de parler. »
Juvénal des Ursins (éd. Buchon, p. 430, col. 1) rapporte en outre que, dans un de ses accès de folie, le roi avait introduit dans sa chair un morceau de fer qu'on n'en avait pas retiré, et qui avait produit un ulcère infect.
§ 3. Accès maniaques. Objets par lui :
A. Brisés.
Arch. Nat. KK, 25, fol. 6, v<> : « Pour un frutellet du couvercle d'un hannap d'or esmaillié lequel hannap fu donné au Roy nostre sire le jour de l'an dernièrement passé par Monseigneur d'Orléans ; et a esté ledit fruitelet despecié... (13 juillet 1396). »
Arch. Nat. KK, 29, fol. 117 : « A lui pour avoir fait rappareillier en la ville de Chartres le pot d'or du Roy nostre sire qui avoit Tance cassée et icelui fait reburnir, et nectoier le couvercle du hcniiap d'or du Roy qui estoit tout bossu... (1409). »
Bibl. nat. f. fr. 6745, fol. 38 : <( A Jehan Balle sellier demourant à Paris pour avoir rappareillé et mis à point la chaiere du Roy nostre sire laquelle estoit toute rompue et fendue ou milieu du fust (13 mai 1404). »
B. Jetés au feu.
Bihl. nat. f. fr. 6745, fol. 3 v^ : a Ou dit Guillaume pour la vendue d'un hannap d'or couvert lequel hannap avoit esté getté ou feu par le Roy nostre sire et estoit tout gasté, cassé et desioint (1404). »
Id. f. fr. 6746, fol. J3 : « A lui pour VII quartiers de satin vert achetés de lui le XIX^ jour dudit mois pour couvrir le quarreau de nappes du Roy nostre sire lequel avoit esté getté ou feu le XIX*" jour de juing 1405. »
Id. f. fr. 6745, fol. 16 v° : u A Jehan Mandolle pelletier et varlet de chambre du Roy nostre sire, pour la fourreure d'une botte de cuir fauve pour le Roy nostre dit seigneur, dont la pareille avoit esté arse et cheute ou feu. »
Id. f, fr. 6746, fol. 7. Année 1405 : « Audit Nicolas Alixandre pour V aulnes de drap griz brun de Monstiervillez achetées de lui le second jour de mai l'an mil cccc et cinq et baillées audit Jehan Mauduit pour faire une houppelande pour ledit seigneur en lieu d'une autre qui avoit esté arse. »