TROISIEME EXEMPLE
La Psycholog^îe du roi et les historiens modernes
de Loui^ XI.
c< Et, ce mesmes jour [samedi 19 novembre 1468], furent prinses pour le roy, et par vertu de sa commission adreçant à ung jeune filz de Paris nommé Henry Perdriel, en ladicte ville de Paris, toutes les pyes, jays, chouetes estans en cage ou autrement et estant privées, pour toutes les porter devers le roy. Et estoit escript et enregistré le lieu où avoient esté prins lesdiz oiseaulx et aussi tout ce qu'ilz savoient dire, comme : Larron! Paillart ! Filz de putain! Va hors^ va! Perrete, donne moy à boire! et plusieurs autres beaux motz que iceulx oiseaux savoient bien dire et qu'on leur avoit aprins. Et, depuis encores, par autre commission du roy adreçant à Merlin de Cordebeuf, fut venu quérir et prendre
1. Voir cette opposition, Arcli. nat., Conseil XIa, 1485, fol. 69.
INTRODUCTION. CVIl
audit lieu de Paris tous les cerfz, biches et grues qu'on y peust trouver et tout fait mener à Amboise. » [Journal de Jean de Roije ou Chron. Scandai., éd. B. de Mandrot, t. 1, p. 2*20.)
(( Ouod vero sequitur an scriberem aliquando dubitavi Cacinus profecto sua novilale indignum rege. Picas et graculos qui in caveis humanas voces vel sibilare vel imitari edocti apud Parisios ad voluptatem domesticae alebantur : moxque cervos et grues capi omnes et Ambasiam duci Ludovicus imperat. » (Roberti Gaguini ordinis Sancte Trinitatis generalis Ministri Compendium de Francorum gestis^ janvier 1500 [1501], liv. X,
f° GXLVII V°-CXLVIII.)
De ces deux textes il ressort :
1° Qu'en novembre 14681e roi, après avoir fait saisir dans Paris tous les oiseaux /jrzL'es — saz;a/2/s (pies, geais), ou ignorants (chouettes), — les fait transporter dans son parc d'Amboise. Postérieurement à cette date, il fait saisir toutes les bêtes de plein air (grues, biches, cerfs) que les Parisiens gardaient dans leurs jardins, et les fait également transporter à Amboise.
2° Que ce double rapt zoologique du roi, saisissant par deux fois à main armée les bêtes curieuses ou rares des Parisiens pour les faire servir à son divertissement personnel, parut inexplicable [facinus novitate, etc.), et révolta l'opinion publique.
Reste à justifier psychologiquement cet acte bizarre. Donc quatre choses à expliquer :
1° Pourquoi ce premier rapt d'oiseaux privés, — savants ou ignorants ;
2° Pourquoi ce deuxième rapt, quelques jours après le premier, des bêtes de plein air ;
3° Pourquoi le fait du rapt, au lieu de l'achat, rapt qui devait paraître si tyrannique et incompréhensible aux Parisiens ;
4° Pourquoi ce double rapt juste au lendemain de la malheureuse entrevue de Péronne, alors que le roi avait au contraire si grand besoin de ménager l'opinion publique.
Voyons d'abord comment ont successivement expliqué cette double razzia : — P' les contemporains de Louis XI ; — 2° les
GVIII PATHOLOGIE HISTORIQUE.
historiens depuis le xvr siècle jusqu'à nos jours; — 3° la nouvelle école scientifique des historiens de Louis XI sortie de l'école des Chartes, dont le chef Joseph Vaesen par sa remarquable édition des lettres de Louis XI, et avec lui Mandrot, Spont, P. Perret, Forgeot ont depuis vingt ans renouvelé rhistoire de ce règne.
1° Contemporains. — Des deux contemporains qui nous ont transmis ce fait, Jean de Roye, qui écrivait à la date même de l'événement, est muet.
Quant à Gaguin, il écrivait à la fin du xv" s., et c'est à une époque où l'on était en pleine réaction contre Louis XI qu'il donna son édition, augmentée, de 1501, la dernière revue par lui ^ Il n'avait donc aucun ménagement à garder et avait au contraire tous les motifs pour parler : comme l'avait très bien compris l'Italien Seyssel avec son pamphlet, on ne pouvait mieux servir les rancunes de Louis XII contre la mémoire du père de Jeanne de France qu'en écrivant contre ce dernier. Gaguin, ambassadeur de Louis XI (et ambassadeur disgracié), n'y manque en aucune occasion. Parle-t-il de l'entrevue de Péronne, il la résumera en tête de paragraphe par ces mots : levitas regia. Obhgé de confesser la dévotion de Louis XI à la Vierge, lui général des Mathurins, il tentera de la qualifier d'hypocrisie [vel simiilatione). C'est dire que s'il eût pu trouver à ce rapt zoologiqiie de 1468 une explication hostile à Louis XI ou humihante pour lui, il l'eût donnée. Il n'en a pas moins qualifié cet acte de forfait indigne d'un roi, mais l'étrangeté du fait le déconcerte très visiblement, et quoique impuissant à l'expliquer, il le passe néanmoins au passif moral du roi, dont il avait d'ailleurs, avec la psychologie du prêtre et du diplomate, noté le côté énigmatique.
2° Historiens postérieurs. — Remarquant d'une part que l'un des cris du répertoire des oiseaux saisis était Perrette, — de l'autre que cette saisie eut lieu au retour de Péronne, les historiens voient dans ce seul mot Perrette
1. Pour les dates relatives à Gaguin, voy. P. de Vaissière, De Roberti Gaguini vila et operihus, 1896.
INTRODUCTION. (IX
le nœud de la question. Ils supposent, ou que ce mot était une allusion à une certaine Perrette de Châlons (hypothèse difficilement acceptable puisque cette Perrette de Chûlons était depuis longtemps déjà la maîtresse du roi*, et que Louis XI n'était pas homme à attendre pour venger une injure à son adresse) — ou encore, probablement à cause de la semi-homonymie Perrelle-Péronne^ que c'était une allusion à Péronne, ou môme qu'on avait appris aux oiseaux à dire : Péronne. Duclos ^ Sismondi'', Barante % s'étaient bornés à faire cette hypothèse ridicule que la saisie des oiseaux était motivée par leurs cris ; Michelet Fa en outre dramatisée avec le plus grand sérieux ^ Mais cette description fantaisiste