‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 19 sur 183 · Cf. Chron. Scandai, éd. B. de Mandrot, t. I, p · texte numérisé non relu

Cf. Chron. Scandai, éd. B. de Mandrot, t. I, p

2. Duclos, Histoire de Louis XI (éd. de La Haye, 1750 ; t. I, p. 398) : «... La chronique dit que le même jour le Roi se fît apporter les pies, les geais et autres oiseaux privés, avec les noms de ceux auxquels ils appartenoient, et la tradition est que c'étoit parce qu'on leur avoit appris à dire Péronne. Louis vouloit, pour Thonneur de sa parole, ratifier le traité ; mais tout ce qui pouvoit lui en rappeler l'idée ne lui en étoit pas moins odieux. »

3. Sismondi, Hist. d. Français (t. XIV, p. 283) : '^ Cependant le roi étoit honteux du piège où il étoit allé se jeter de lui-même ; il ne voulut point entrer dans Paris, pour ne pas s'exposer aux propos du peuple ; il craignait même si fort les railleries auxquelles il sentoit qu'il devoit être en butte qu'il fit saisir toutes les pies, les geais, les corbeaux auxquels on avait appris à parler, et enregistrer les mots que leurs maîtres leur avoient enseigné à prononcer, pour punir tous ceux qui leur auroient fait répéter le nom ou de Péronne ou de Perrette de Châlons, bourgeoise de Paris, alors sa maîtresse. »

4. Barante, llist. des ducs de Bourgogne (éd. Gachard, t. II, p. 332, col. 2) : « ... Les précautions furent même si grandes, que l'on saisit par ordre du roi toutes les pies, geais, corbeaux et autres oiseaux apprivoisés, à qui des habitants de Paris avaient appris des paroles, comme : « larron, paillard, va, va dehors ; Perette, donne-moi à (( boire. » Le commissaire chargé de cette saisie inscrivit exactement sur son registre ce que chaque oiseau savait dire, et chez qui on l'avait trouvé; tant on craignait ce qui pouvait exciter quelque désordre et offenser soit le roi, soit les princes. »

5. Michelet, Ilist. de France (éd. Flammarion, t. VI, p. 242-243) : (( La farce de Péronne avait eu le dénouement de celle de Pathelin : l'habile des habiles, dupé par Agnelet.... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et saftsonnets, ne causaient d'autre chose; ils ne savaient (ju'un mot, Pérettc ! »

ex PATHOLO(;iE HISTORIQUE.

de Michelet n'est qu'une des innombrables preuves du manque de critique de l'auteur. Nous le répétons : si Gaguin avait cru possible de faire accepter une explication aussi humiliante pour l'amour-propre de Louis, il n'y eût point manqué dans ce chapitre de son Compendiam, qui a plutôt le ton d'un libelle que celui de l'histoire. Mais il savait par expérience qu'on ne plaisantait guère avec Louis XI, asper et vehemens. Le mot de novitate prouve la stupéfaction de Gaguin en présence de cet acte resté inexplicable pour lui trente ans après l'événement. Si le mot séditieux avait été Péronne, il n'eût point été étonné de cette saisie, mais alors celle-ci aurait eu un tout autre caractère : les oiseaux eussent été plumés vifs.

Outre qu'elle est en désaccord avec l'ignorance de l'ambassadeur de Louis XI sur les motifs de cette razzia si hostile, l'hypothèse des historiens — qu'ont répétée sans examen les manuels d'histoire de nos lycées — manque à toutes les règles scientifiques. L'IIist. générale publiée sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud n'émet sur l'acte du roi aucune opinion. Dans le Cours d'Histoire ^ publié sous la direction de M. G. Monod, non seulement cette hypothèse est adoptée, mais les pies et geais de la Chronique sont métamorphosés en perroquets !

Si dans les hypothèses médiates générales (Bertrand, Principes de philosophie, p. 137, 373), l'hypothèse peut se borner à être compréhensive, c'est-à-dire rendre compte de la majorité des faits qui composent l'observation, contre un résidu minimum auquel elle renonce provisoirement, dans les hypothèses immédiates, qui sont une spéculation directe sur les causes, l'hypothèse doit satisfaire aux conditions suivantes : elle ne doit être contraire à aucun fait\ elle doit les expliquer tous; elle permet de découvrir des faits nouveaux (Id., 137).

1. Cours dllistoire piibHé sous la dh^cciion de M. G. Monod. P. Bondois et Ch. Dufayard, Hist. de l'Europe et en particulier de la France, 4897, p. 321 : « II [le roi] rentra tristement dans sa capitale, pendant que les perroquets des bourgeois parisiens répétaient sur son passage le mot de Péronne. Le roi furieux fit saisir par ses archers tous les « oiseaux jaseurs » qui lui rappelaient sa mésaventure. »

I\TU01)i:CTI()N CXI

Dans riiypoilièse des historiens, Louis XI aurait fait saisir les oiseaux parce que leur science les rendait séditieux. Cette explication manque aux conditions que nous venons dY'numérer : bonne à la rigueur pour les pies et les geais, oiseaux jaseurs, elle est inadmissible pour les grues et les chouettes, a fortiori pour les cerfs et les biches qui eussent difficilement crié « Péronne » sur le passage du roi. Reste en outre (et ce point est plus difficile encore) à concilier l'esprit si terriblement vindicatif^ de Vasper et vehemens Louis XI avec la vengeance inattendue qu'il tire de ses insulteurs.

Michelet, qui esquive (selon son habitude) toutes les difficultés de son hypothèse, aurait dû nous expliquer comment le roi, au lieu de faire tordre le cou à ses insulteurs ailés, après avoir commencé par les faire plumer vifs, les entoure de soins, leur assigne, en échange de leurs quolibets, un traitement royal dans ses parcs d'Amboise.

S° Ecole nouvelle de illistoire. — La nouvelle école scientifique des historiens de Louis XI a senti tout le ridicule de cette phrase de Michelet. Dans son édition de la Chronique Scandaleuse (L p. 220, note 2), Mandrot, commentant le passage de Jean de Roye, remarque que Legrand et Michelet ont déployé trop d'ingéniosité, et il conclut qu'on doit interpréter ce passage dans la simplicité du texte, c'est-à-dire que le roi fit prendre ces animaux parce qu'il désirait les avoir en sa possession pour son usage personnel dans son parc d'Amboise.

Cette hypothèse, bien qu'aussi subjective que celle de Michelet, est plus compréhensive, sans toutefois satisfaire à toutes les conditions du problème. Elle explique: 1° la saisie des oiseaux non savants et celle des cerfs et biches, ce que n'avait pu faire Michelet ; 2° le traitement de tous ces animaux dans les parcs royaux. Mais elle ne peut rendre compte du procédé employé par Louis XI pour se composer cette collection, double rapt inexplicable juste au moment où il avait

1. Dauphin, il fit au siège de Dieppe pendre toute la garnison parce que, la veille de la prise, des soldats avaient fait à son adresse, du haut des remparts, quelques gesles d'une scatologie inolTensive.

CXir PATHOLOGIE HISTORIQUE.

besoin, après l'échec de Péronne, de se concilier les Parisiens et non de les blesser.

C'est ici qu'intervient la pathologie quand la critique historique a amené les textes à pied d'œuvre.

Il ne suffit pas de dire, en effet, pour justifier l'acte de Louis XI, qu'il aimait les animaux, ce goût existant chez d'autres, et tous les amateurs n'ayant pas recours à la saisie à main armée.

Il importe avant tout de fixer préalablement la formule mentale de Louis XL Fils de dégénéré (cf. ci-après 1. I, ch. iv), petit-fils de dégénérée (1. I, ch. m, — j'omets l'héritage de son grand-père putatif, le fou Charles VI, pour des raisons que l'on trouvera plus loin), — Louis XI est lui-même le type du dégénéré supérieur de Magnan.

Voyons maintenant comment il achetait ses animaux

Commynes, éd. Dupont, t. II, p. 233-234 : « Il faisoit achapter ungbon cheval, quoy qu'il coustast, ou une belle mulle, mais es pays où il vouloit qu'on le cuydast sain : car ce n'estoit point en ce royaulme. Des chiens, en envoyoit quérir partout : en Espaigne, des allans ; de petites levrettes en Bretaigne, lévriers, espaigneulx, et les achaptoit clîier; en Vallence, de petiz chiens veluz, qu'il faisoit achapter plus chier que les gens ne les vouloienl vendre ; en Cecille, envoyoit quérir quelque mulle, especiallement à quelque officier du pays, et la payoit au double ; à Naples, des chevaulx : et bestes estranges de tous costez, comme, en Barbarie, une espèce de petiz lyons, qui ne sont point plus grans que de petiz regnards, et les appelloient aditz. Au pays de Dannemarche et de Suerie, envoya quérir de deux sortes de bestes : l'une s'appelloit belles, et sont de corsaige de cerfz, grans commes buffles, les cornes courtes et grosses : les aultres s'appelloient rangiers, qui sont de corsaige et de couleur de dain, sauf qu'elles ont les cornes beaucoup plus grandes : car j'ay veu rangier porter cinquante quatre cors. Pour avoir six de cbascune de ces bestes, donna aux marchans quatre mil cinq cents florins d'Allemaigne. Quant toutes ces cboses luy estoient amenées, il n'en tenoit compte, et la pluspart des fois ne parloit point à ceulx qui les amenoient. Et, en etîect, il faisoit tant de semblables choses et telles, qu'il estoit plus crainct de ses voisins et de ses subjectz qu'il n'avoit jamais esté : car aussi c'estoit sa fin, et le faisoit j^our ceste cause. »

Voici l'argument dans lequel se résume ce passage célèbre : « Louis XI était un souverain trop sensé pour rien faire sans

INTRODUCTION. CXIII

molif. S'il a fait des achats extravagants d'animaux (élans et rennes payés chacun 4 500 francs, c'est-à-dire environ 135000 francs d'aujourd'hui, et pas môme regardés quand on les amenait), il ne les a faits qu'à la veille de sa mort, guidé non, comme l'apparence pourrait le faire croire, par le motif d'une collection zoologique, mais par le simple désir d'occuper de son nom les pays étrangers et de faire croire à sa plénitude d'activité au même moment où la vie lui échappait. » Tel est le squelette de l'argumentation de Commynes, et pour le résumer en deux lignes : ne pas conclure de l'extravagance apparente des achats d'animaux dans les derniers moments de sa vie à des troubles mentaux chez le roi ; ces achats n'étaient qu'un calcul pour qu'on le crût bien portant.

On voit quels problèmes soulève ce passage énigmatique de l'officieux Commynes. Mlle Dupont, Chantelauze les passent sous silence. Les derniers éditeurs de ce morceau célèbre, MM. Gaston Paris et Jeanroy, ont voulu nous donner la solution définitive de cette énigme : « Louis XI était assez grand chasseur et par conséquent amateur de chiens. — Dès lexiV' siècle le goût des animaux exotiques s'était répandu dans la société aristocratique et leur possession était considérée comme un luxe fort enviable. » [Extraits des Chroniqueurs français, p. p. Gaston Paris et A. Jeanroy, 3^ éd. 1893, p. 400, note 3 ; et p. 401, note 4.)

Ce commentaire montre à quel degré l'un et l'autre de ces éditeurs sont dépourvus d'orthographe physiologique. Au lieu de donner des explications subjectives qui prouvent que MM. G. Paris et Jeanroy n'ont môme pas soupçonné l'existence du triple problème, historique, psychique et pathologique que soulève ce morceau, il fallait faire subir à ce passage deux opérations : la critique historique du texte, et l'examen clinique du fait, une fois celui-ci vérifié.

Examen historique. — J'ai montré dans mes deux Exemples, par des documents d'archives, que les trois quarts des faits ramassés par Commynes dans le court espace des derniers mois <le la vie du roi, doivent être répartis sur bien des années antérieures. Cette inexactitude historique a été sans nul doute,

CXIV PATHOLOGIE HISTORIQUE

comme je l'ai dit, calculée par Commynespour sauver la réputation du jugement de Louis XL Commynes ne pouvait prévoir qu'un jour viendrait, où l'on réunirait sous une même formule l'habileté politique du roi et les bizarreries du dégénéré. Il les a de parti pris tues ou cachées autant qu'il a pu; quand cela lui a été impossible, il les a déplacées chronologiquement pour qu'elles pussent s'adapter aux besoins d'une explication ; quand il lui a enfin été impossible de les expliquer vaille que vaille, ni de les dissimuler, il a employé l'argument que les théologiens scolastiques appellent le recours à Dieu et qu'ils s'interdisent formellement dans leurs discussions.

« Dieu ne luy permit pas prendre ceste matière, qui estoit si grande, par le bout qui lui estoit le plus nécessaire.... » [Commynes, éd. Dupont, t. II, p. 80).

« Mais, en ces grans matières, Dieu dispose les cueurs des roys.... si son plaisir eust esté que nostre Roy.... de là procède terreur que feit nostre Roy, et non point de la faulte de son sens.... » (Id. ibid.p.85).

(( Et semble bien que Dieu avoit troublé le sens de nostre Roy en cest endroict.... » (Id. ibid. p. 96).

u Ov Dieu voulut dresser ung aultre mariaige, et par adventure ne scavons encores pourquoy » (Id. ibid. p. 176).

Dans la circonstance présente nous avons ce déplacement chronologique : Commynes dit que ces élans ont été achetés aux derniers moments de la vie du roi pour masquer sa fin, et il ajoute, en bon diplomate qu'il est, un détail précis, dans l'espoir de prouver sa véracité et d'entraîner la croyance : « Un peu d'exactitude entraîne beaucoup de confiance. C'est tout l'art des grandes affaires^ ». Cette formule est bien connue dans les dépêches des diplomates. Malheureusement, comme pour les Mémoires de Talleyrand, les pièces d'archives contredisent formellement ses dires : nous relevons un achat de ce genre dès 1479 (voy. p. LXXXVl).

Ces achats étant donc très antérieurs à la mort de Louis, il faut y chercher un autre mobile que celui inventé par Commynespour masquer les bizarreries de son maître.

Examen clinique. — Nous avons vu que ces achats extra-

Page 1