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Jules Soury, les Fonctions du cerveau, p. xv

GLII PATHOLOGIE HISTORIQUE.

En clinique rétrospective, vient s'interposer le témoignage — nouvelle illusion à réduire. C'est comme si nous ne voyions un bâton que plongé dans l'eau ; avant de décrire sa vraie forme, il faut le redresser et, pour ce faire, établir Vindice de réfraction qui diffère suivant chaque milieu. C'est cette équation qu'on apprend à résoudre à l'École des Chartes. Le meilleur clinicien y échoue s'il veut en aborder l'étude sans connaître les règles de la critique du témoignage.

Nous avons dit qu'en pathologie historique l'observation, au lieu d'être immédiate et autoptique, est deutéroptique^ médiate et liée au témoignage. On peut donc la définir : la science du témoignage appliquée aux phénomènes cliniques. Or la critique du témoignage repose sur la critique de chaque fait, précédée de la critique de chaque source.

Cette définition suffit déjà à fixer les deux ordres de règles.

A. Règles morales pour V emploi du texte.

Elles s'appliquent aussi bien à la recherche d'un symptôme qu'à celle d'un fait politique.

B. Règles pour le choix du texte.

En ce domaine, le principe directeur de la connaissance est le suivant : la force probante d'un texte est inversement proportionnelle à sa destination historique et en raison directe de l'absence de préoccupation historique de celui qui l'a rédigé (Cf. Giry, Manuel de Diplomatique).

La critique historique n'étant qu'un cas particulier de la critique du témoignage, le principe ci-dessus énoncé n'est qu'une application de cette règle de la critique judiciaire du témoignage, à savoir, que le meilleur témoignage est celui qui a le moins pour but une déposition, mais qui est une assertion incidente le convertissant en aveu.

La critique tout entière découle de ce principe.

On peut diviser les sources historiques en deux catégories :

A. Sources historiques proprement dites ou narratives;

B. Sources administratives et diplomatiques (pièces d'archives dont l'authenticité a été vérifiée : comptes, inventaires, lettres, etc.).

INTRODUCTION. CLIiI

A. Sources narratives.

1. Livres de seconde main (les historiens : Henri Martin, Sismondi, etc.) inutiles à consultera Deux cas à examiner :

a. Ou ils ne s'occupent pas de la pathologie des personnages. C'est le plus grand nombre (heureusement). Alors rien à en tirer pour le médecin, puisque les personnages y sont étudiés en fonction de leur importance politique. Marie Leczinska occupe deux pages dans H. Martin, et Mme Dubarry et Mme de Pompadour deux cents. Donc inutiles au médecin qui veut rechercher les origines de Louis XVI.

De là rinutilité de travaux même consciencieux comme ceux de l'aliéniste Ireland, qui a construit la pathologie des Romanow (The B lot upon IheBrain) avec les sources suivantes : Geschichte des Russischen Staates von Dr. Ernest Herrmann, 1846; History ofBussia by Walter K. Kelly, 1854; History of Bussia in Lardner's Cyclopedia^ 1836. Autant étudier l'histoire de France avec le Larousse ou le Dictionnaire de la Conversation.

M. Ireland n'a pas compris qu'une histoire dynastique suppose une biographie pathologique préparatoire spéciale, dont les éléments font défaut chez les historiens.

Encore me dira M. Ireland, la difficulté des recherches lui interdisait l'accès direct des sources. Mais ce n'est pas la rai-

1. Selon la judicieuse remarque de G. Monod, il faut prendre connaissance de tout ce qui a été écrit sur le sujet que l'on traite. C'est là un contrôle indispensable. Voici comment M. Monod expose en résumé la méthode à suivre : « La meilleure consisterait, à mon avis, à lire d'abord les textes et à les interpréter tels qu'on les comprend sans secours étranger; puis à contrôler par l'étude des travaux des historiens les opinions qu'on s'est faites, et enfin à revenir aux textes pour examiner de i)rès tous les points douteux » [Revue Politique, 1875, no 45, 15 mai, M. Fusfel de Coulanges et son ouvrage sur les institutions de l'ancienne France, p. 1017, note 1). Mais celte excel lente méthode ne peut guère encore, actuellement, être appliquée en ce qui concerne la pathologie historique.

GLIV

PATHOLOGIE HISTORIQUE

son puisqu'il a appliqué la même méthode à l'histoire de la famille de Charles-Quint, et qu'aucun des nombreux auteurs qui ont reproduit les conclusions d'Ireland ne s'en est aperçu. Il a consacré quinze pages à une histoire qui demanderait trois volumes, et sans jamais consulter les sources, avec des livres de seconde main. Voyons le résultat.

L'histoire pathologique de Charles-Quint doit s'étabhr comme suit :

Branche Espagnole. Branche Franco-Bourguignonne.

Philippe le Hardi (frère de Charles V, créé duc de Bourgogne par Jean le Bon).

Jean sans Peur

Philippe le Bon.

Charles le Téméraire.

Marie.

Jeanne la Folle.

Philippe le Beau.

Charles-Quint.

La clinique exige que les deux facteurs soient étudiés.

Comme M. Ireland ne trouvait rien dans les historiens de seconde main sur le côté paternel, il a dressé son tableau comme suit:

Branche Espagnole.

Mère folle.

Branche Franco-Bourguignonne .

Normale.

Charles-Quint.

INTRODUCTION

ChV

S'il eût consulté les documents d'archives, même ceux-là seulement qui sont imprimés, — et ils sont déjà nombreux, — il eût obtenu le résultat suivant auquel je suis arrivé :

1° Branche française.

Saint Louis.

Philippe III. Robert Aguès.

de Clermont

ifou).

Philippe IV

le Bel [apoplexie).

L'Empereur Henri VII [gravelle).

Charles

de Valois

[goutteuXy

hémorrhagie

cérébrale).

Jeanne Jean de Bohême,

de Bourgogne. Elisabeth [phtisique)

Philippe VL

Jean le Bon

[arthritique,

grand-oncle fou)

Charles V

[goutteux).

Fils fou.

Bonne,

L'Empereur Charles IV [goutteux).

Philippe le Hardi,

duc de Bourgogne

[arthritique).

Pour les preuves, voir ci-dessous, liv. II. Nous voyons donc l'arthritisme puissant chez le fondateur de la maison de Bourgogne.

2° Branche bourguignonne. (Ceci ne rentre pas dans mon sujet; je donne seulement le plan à M. Ireland.) Il aurait dû étudier :

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PATHOLOGIE HISTORIQUE

Philippe le Hardi, sa femme Marguerite de Flandre {goutteuse, cf. Petit, Itinéraire]

Jean sans Peur [goutteux],

sa femme Marguerite de Bavière, nièce de Guillaume V YInscnsé

et petite-fille de l'Empereur Louis IV de Bavière [apoplectique] K

Philippe le Bon [plusieurs attaques d'apoplexie], sa femme Isabelle de Portugal ^.

Charles le Téméraire.

La clinique ordonnait à M. Ireland de considérer i'anamnèse géographique. Le père et la mère de Marie de Bourgogne descendent de Saint Louis — consanguinité éloignée.

Consanguinité immédiate : ils sont cousins germains.

Saint Louis.

PhiHppe III.

Philippe le Bon.

Charles le Téméraire.

Agnès.

Robert de Clermont.

Charles I'^'' de Bourbon.

Isabelle de Bourbon.

Marie de Bourgogne.

Philippe le Beau.

On a vu ci-dessus (p. CXXVII-CXXXVI) combien est chargée l'hérédité d'Isabelle de Bourbon.

M. Ireland n'a pas trouvé davantage la folie de Charles le Téméraire. Il aurait dû lire Sickel, Gingins, Buser, Chmel —

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