CHAPITRE
FORMULE BIOLOGIQUE D'ISABEAU {Sulle).
ANAMNÈSE PERSONNELLE.
§ 1. Isabeau de Bavière (1370-1435). Épouse (1385) Charles VI roi de France.
Section 1. — État somatique.
§ 1. Habitas extérieur. Brune de teint, le buste long, les jambes courles, — au dire de l'auteur du Pastoralet (pamphlet du parti bourguignon écrit au commencement du xv'^siècle), éd. Kervyn, p. 578:
... Estoit jolie et avenans, Mais n'avoit à quart, n'a demi, Sy granl bcaulté que son [mari] ; Car elle estoit basse et brunette, Mais touse n'y ot tant jonetle, Plaine de sy grand gaieté.
Ne de sy grand joliveté, Sy amoureuse, ne sy lie Que ceste bergière jolie.
Tant en fist et tant y pensoit Que plaisamment récompensoit La deilaultc de sa beaullé, Syqu'au fort rien que loiaulté Ne lui failloit...
Limitée chez la reine à une anomalie de proportions, la malformation anatomique des membres inférieurs se trans-
forme chez son fils en oligomélie avec déformation articulaire. Les jambes courtes dlsabeau deviennent chez Charles VII des jambes cagneuses et grêles :
Thomas Basin (éd. Quicherat), I, 312 : « Fuit autem ipse Carolus rex statura mediocri et bona facie, satis venusta, acquis humeris, sed cruribus ac tibiis juslo exilior atque subtilior. »
Id. ibid.^ I, 313: « Cum togatus esset, satis eleganli specie apparebat; sed cum curta veste indueretur, quod faciebat frequentius, panno viridis utens coloris, eum exilitas cruris et tibiarum, cum utriusque poplitis tumore et versus se invicem quadam velut inflexione, deformem utcumque ostentabant. »
« Avoit faible fondation et eslrange démarche sans portion » dit de môme son panégyriste et contemporain Chastellain (II, 178).
Cette oligomélie, l'un des stigmates physiques de la dégénérescence héréditaire, s'accentue encore chez le petit-fils d'Isabeau : on sait la gracilité difforme des jambes de Louis XI (^« crura et iih'i^o. perexilcs »). C'est à cette anomalie de développement qu'il faut attribuer la démarche disgracieuse et déséquilibrée que prête à ce souverain son ennemi l'évêque de Lisieux Thomas Basin (III, 166):
« De personae quidem ipsius elegantia et venustate non opus est dicere ; qui, cum crura et tibias perexiles haberet, facie tamen nihil speciosum vel décorum habebat. »
Id., 16G: « Quin, si occurrisset obvius ignoranti eum, potius scurra vel bibulus, vel quispiam vilis conditionis, quam Rexvelhomoalicujusdigniiatis aeslimari potuisset. »
Louis XI avait en outre hérité, du teint brun de sa grandmère bavaroise (cf. le portrait de Louis XI dans la célèbre miniature de Jean Foucquet en tête de l'exemplaire royal des Statuts de l ordre de Saint Michel, Bibl. nat. Mss. f. fr. 191819} ; sur la petite taille, le teint brun, les yeux enfoncés de Louis XI, cf. le portrait que nous a laissé de lui le seigneur tchèque Léo de Rozmilal qui séjourna neuf jours à Meung-sur-Loire chez Louis XI, du 17 au 26 mai 1466 :
« Item der Kunigist nit cin lang man, cin schwartz har, ein braune gesLall, die augeii sLen jm lief im kopf, ein langen nasen, kleine bein. »
[Desbbhmischenllerrn Leo's von Rozmital Ritler- ^ Ilof- iind Pilger-Reise diircli die Ahenlande 14G5-1467 bescliricben durch Gabriel Telzel von Nïirnberg) édile par Schmeller, 1844, p. 164 (Stutlgart, aux frais du Lilerarischer Verein).
§ 2. Nutrition. — Prédominance chez Isabeau des phénomènes dyslrophiques consécutifs au ralentissement de la nutrition :
A. Obésité pathologique {Retig. de S. Denis, tr. Bellaguet, IV, 285: « Il déclara que le roi confirmait de nouveau ce qu'il avait ordonné depuis trois ans, savoir que, quand il serait hors d'état de s'occuper des affaires du royaume, la reine gouvernerait à sa place; que, si son excessif embonpoint ou. quelque autre raison, f empêchait elle-même de vaquer à ce soin, monseigneur le duc de Guyenne, son fils aîné, serait investi de Tautorité ^31 décembre 1409). »
C'est sans doute à cette difformité que font allusion ces vers du Songe véritable [éd. Moranvillé, v. 2835) pamphlet parisien anonyme des premières années du xv*^ siècle:
(( Puis de la Royne vous veuil dire Ce que ly vouloie escrire.
Raison pesiblemcnt voulait escrire à la Uoyiie ce qui s'enssuil :
Toy, Royne, dame Ysabeau, Enveloppée en laide peau, Se devers moy bientost ne viens, Je te touldray trestous les tiens, Et te menray à tel mesehief Que tu n'aras membre ne chief Qui ne te tremble de fort ire. »
Cet état dystrophique peut expliquer la nécessité où était la Reine déjeuner par procuration [Comptes d' Isabeau, p. p. Vallet de Viriville, Chartier, III, 284: « A suer Jchanne la Brune, religieuse à Saint- Marcel, pour trente-six jours, qu'elle avoit jeusné pour et à la devocion de ladite dame la reine, le 4 avril 1417, 9 livres 4 sous »).
B. Arlhritisme. — Sur la goutte d'Isabeau, cf. Vallet de Viri ville, p. 25. — Sur l'impotence de la Reine, cf. Comptes d'Isabeau, p. p. Leroux de Lincy (/. c. p. 632) : « 20 avril 1415. — A Mahier, le charron, demourant à Paris, pour une chaière (chaise) de noier, assise sur un roes, par manière de chariot, pour porter et mener la dicte dame, durant une sienne maladie, par commandement de Isabeau de la Fauconnière, XXX vj s. »
C. Lymphatisme. — L'obésité précoce constitue un des meilleurs signes du lymphatisme; d'autre part l'hérédité descendante d'Isabeau — l'état strumeux des enfants, la carie osseuse de Charles VIT, l'affection cutanée de Louis XI — confirment ce dignostic.
§ 3. Système nerveux. — Pas d'autre renseignement que la quittance suivante, qui suffit pour nous permettre de reconstituer pour la thérapeutique {Natiirammorborumcurationes ostendant)^ au moins un chapitre de la neuropathologie d'Isabeau.
Comptes d'Isabeau, p. p. Vallet de Viriville (Chartier, III, 287) : « 15 novembre 1420. A Regnaudin Morel, appoticaire de « la Royne demourant à Paris, pour escarlate, graine d'escar- « late, pour la santé d'icelle dame. »
Pour l'interprétation thérapeutique, cf. Guy de Chauliac, Grande Chirurgie (éd. Nicaise), 1890, p. 648: « Escarlate, graine de laquelle on teint le drap ; consolide et incarne spécialement les ners. »
Schrôder, Pharmacopoeia medico-chymica. Leyde, 1650, p. 563, col. 2 : « Kermès [Coccum] granum tinctorium, alias Scarlatum. Vires : Vapores letros grana discutiunt. »
Isabeau rentrait donc dans la catégorie des vaporeux de l'ancienne médecine (cf. le Traité des femmes vaporeuses de Pomme, médecin du Roi, 1760). Pour les modernes le symptôme spasmodiquc « vapeurs » ressortit à la fois à l'hystérie et à la neurasthénie. Sur le diagnostic différentiel dans le cas d'Isabeau, voy. ci-dessous, sect. 3.
§ 4. Fondions sexuelles. — l'out renseignement direct sur l'état de la menstruation, ce facteur essentiel de l'équilibre psychique féminin, nous fait ici défaut. La quittance suivante peut fournir néanmoins au clinicien quelques indices précieux sur ce point délicat.
Comptes cVIsabeau^ p. p. Vallet de Viriville (Chartier, III, 287) : (' A Thierry Régnier, marchant, demourant à Paris, la somme de 7 livres 15 sous tournois pour les parties qui s'ensuivent, et premièrement : pour deux esterlins et obole de perles d'Oriant ; un esterlin et un ferlin d'esmeraude ; un esterlin et un ferlin de rubis d'Alexandrie ; un esterlin et un ferlin de jacinthes, et un ducat d'or ; achetées de lui et baillez et délivrés àRegnauldin Morel, appothicaire delà royne, pour faire un lectuaire pour la santé de ladite dame ; pour ce, par quittance dudit Thierry passée ou Chastelet de Paris, le mercredi trentiesme jour du mois de juillet l'an 1402, ci: 6 livres 4 sous parisis. »
Pour pouvoir remonter des effets cura tifs de cette prescription à l'étiologie pathologique qui la motive, il est nécessaire de reconstituer, au point de vue pharmacodynamique, les propriétés physiologiques de chacun des composants, selon les règles de la thérapeutique galénique :
A. Perles. — Régulateur de la menstruation. Constantinus Africanus, De niorboriun cogniiione, lib. VII,
Baie, 1536, p. 205 : « Diamargariton menstruis prodest. » [Le Diamargariton est un Électuaire composé dans lequel il entre sept drachmes de perles.]
Id. p. 381 : « De menstruis : Sumatur diamargariton. Juvat et maxime istud, quod fît cum margaritis. »
B. Émeraude. — Le spécifique par excellence de la médecine médiévale contre l'éréthisme génital :
BartholomeusAngl. Z)e/9rop/'ze/a//6ffs reruni, I, lG,chap. 86: « Smaragdus lascivos motus compescit. »
Jacob Manget Berum ad Pharmaciam galenico-chimicam speclantium Thésaurus, 1703, t. II, p. 110: « Smaragdus.
Vires : Smaragclo motus obscaenae libidinis valde est molestus '. »