‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 6 sur 183 · BUT ET DIVISIONS DE LA PATHOLOGIE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

BUT ET DIVISIONS DE LA PATHOLOGIE HISTORIQUE

L'histoire clinique de l'humanité étant impossible à écrire (« ignotis periere mortibus illi... ») — la pathologie dite historique ne peut se constituer que par l'étude méthodique des quelques milliers d'êtres entrés successivement dans l'histoire, — soit à l'état sporadique comme individus isolés (hommes célèbres, etc.) , — soit à l'état collectif comme groupes familiaux : politico-sociaux (dynaslies royales, familles aristocratiques), — intellectuels (artistiques, littéraires, scientifiques), — les Carrache, les Corneille, les Cassini, les Jussieu.

Le but idéal de la pathologie historique serait donc la reconstitution de la formule biologique (somatique et psychique) de chacun de ces représentative men de l'humanité. Nous aurons à justifier l'utilité de cet ordre de recherches au triple point de vue de Vhistoire politique (interprétation des actes des personnages), — de la pathologie (histoire et évolution des maladies), — de la clinique (constitution scientifique de l'hérédité).

§ 1. Des deux classes d'individus (individus sporadiques, — individus collectifs) entre lesquelles se répartissent les innombrables existences que la clinique historique se propose de ramener à la vie pathologique, par laquelle devrons-nous débuter dans cette étude?

VIII PATHOLOGIE HISTORIQUE

A cette question, la première que doit se poser la méthodologie, il est facile de répondre qu'ici comme ailleurs, l'ordre naturel de la recherche ne peut être que celui de la complexité croissante. Il est moins aisé de déterminer le critérium de cette complexité.

§ 2. L'histoire de l'individu étant, pour la plus grande part, contenue en puissance dans l'histoire de ses ascendants, le cas pathologique le plus simple est nécessairement celui où nous connaissons la somme maxima d'antécédents héréditaires dont le sujet est la résultante (p. ex. Charles-Quint); — le cas le plus complexe celui où le sujet ne présente ni ascendance connue, ni descendance directe (Jeanne d'Arc, Sixte-Quint).

La généalogie pathologique constituée par les vingt générations ascendantes de Charles-Quint ne suffit assurément pas à résoudre l'équation morbide de l'empereur; — elle nous permet toutefois d'en restreindre les racines entre des limites déterminées (du côté maternel l'hérédité de Jeanne la Folle, — du côté paternel celle de Charles le Téméraire et de sa femme Isabelle de Bourbon).

A l'inverse, supposons à Charles-Quint l'ascendance de Sixte-Quint. Par l'absence totale d'anamnestiques, l'équation précédente se transforme aussitôt, comme disent les mathématiciens, en un problème d'analyse déterminée. C'est ce même défaut d'anamnèse qui explique la stérilité des monographies aussi nombreuses que contradictoires sur la pathologie de Jeanne d'Arc K

1. Moreau de Tours, Jeanne d'Arc (dans Pathol. morbide, 1859, p. 534-537). — W. Ireland, On the Character and hallucinations of Joan of Arc [Journal of mental Science, janvier et avril 1883; réimprimé avec des modifications dans The Bloi upon the Brain, 2" éd., 1893, p. 56-87.) — W. Kirsch, Betrachiungen ûher die Jungfrau von Orléans von Slandpunkte der Irrenheilkunde, Berlin, 1895. — Zûrcher, Jeanne d^Arc vom psychologischen und psychopathologischen Slandpunkte aus. Leipzig, 1895.

Le travail de Moreau de Tours est dépourvu de toute valeur clinique, lauteur n ayant pas pris la peine de consulter la source fondamentale, le Procès de Jeanne d'Arc. A l'inverse du médecin français, Ireland, Ilirsch, Ziircher ont, tous les trois, pris pour base de leur étude la publication de Quiclierat.

INTRODUCTION. IX

§ 3. En même temps qu'il nous oblige de rejeter au dernier rang l'étude de Tindividu sporadique, ce principe — que la complexité de la recherche est inversement proportionnelle à l'abondance de Tanamnèse — suffit à fixer l'ordre suivant lequel la science doit aborder l'étude des trois variétés (politique, sociale, intellectuelle) de l'individu colleclif. Il détermine du même coup le degré d'utilité de cette triple recherche pour la pathologie historique.

L'abondance de l'anamnèse est bien loin en effet de résulter de l'intérêt historique ou de la curiosité scientifique. Ici, comme ailleurs, les nécessités d'ordre pratique (politique, juridique, etc.) sont le seul motif de la conservation et de la transmission des faits du passé.

Dans la constitution de ces archives familiales, le facteur capital étant nécessairement l'importance politique, ce sont les dynasties royales qui offrent au clinicien les sources les plus précieuses de documentation pathologique.

Viennent ensuite les familles aristocratiques. Bien audessous de ces deux ordres de collectivités et au plus bas degré de l'échelle se trouvent les familles intellectuelles dont (contrairement à l'opinion courante) nous regardons l'étude comme à peu près stérile pour la clinique historique.

§ 4. Séduits par l'apparente simplicité du problème, les meilleurs historiens de l'hérédité se sont tous efforcés à fonder de préférence leurs conclusions sur l'étude presque exclusive de ces familles artistiques, scientifiques ou littéraires. Il est aisé de démontrer l'inutilité provisoire de cet ordre de recherches par l'indétermination du problème :

1° Chez le grand homme collectif la constitution de la formule biologique est presque aussi vaine que chez le grand homme sporadique, l'anamnèse familiale se réduisant ici, d'ordinaire, à de simples noms ordonnés en une chronologie plus

Quant au livre de C. Hase, Neue Propheten (Jeanne d'Arc, Savonarole, etc.). Leipzig, 1857, in-12, et à celui de Jacoby, Etudes médicopsychologiques sur Jeanne d'Arc d. La Science (en russe) s. d., — je n'ai pu voir ces deux volumes.

X PATHOLOGIE HISTORIQUE

qu'incomplète ^ Par sa parenté, son importance sociale ou terrienne, un collatéral obscur de Louis XI a sa place dans les sources diplomatiques du xv" siècle; reconstituée par les pièces d'archives, sa biographie pathologique prendra rang dans les anamnestiques du roi et sera partie intégrante de la formule morbide de Louis XL Qu'est-ce qu'un collatéral obscur des Cassini ou des Vernet ?

2° Quant à la transmission héréditaire des facultés artistiques, scientifiques, etc., cette seconde partie du problème est plus indéterminée encore. Si on laisse de côté les fantaisies de Michelet ^ pour ne s'attacher qu'aux recherches vraiment scientifiques sur la question (Galton, Hereditary geniiis, — Déjerine, Hérédité dans les maladies^ etc., — Ribot, Hérédité psychologique), on ne peut s'empêcher de reconnaître avec Lacombeque l'insolubilité du problème a échappé aux auteurs de ces excellents travaux :

« Dans un livre très bien fait, M. Ribot a recueilli un certain nombre d'exemples de talents artistiques demeurés, comme en patrimoine, dans une famille durant quelques générations (le talent de peindre, par exemple, chez les Vernet] ; mais s'il a voulu prouver par là que les aptitudes particulières se transmettent à l'ordinaire, ces exemples en tant que preuves sont insuffisants.

« n manque au livre toute l'instance contradictoire. \\ aurait fallu relever, à côté des cas de talents transmis, tous les cas connus où les talents paternels n'ont pas été transmis, et on aurait vu la différence. Ce n'est pas tout. M. Ribot, dans les exemples qui paraissent favorables à sa thèse, ne prend

1. Voy. sur ce point les pénétrantes observations de J. Bourdeau, L'Hérédité psychologique (d. Revue poUtique et Httéraire, 1882, 3-^ série, XXX, p. 359, col. 2).

2. Michelet, Femmes de la Révolution^ p. 212 : « Mademoiselle Corday se trouvait être d'une bien grande noblesse ; la très proche parente des héroïnes de Corneille, de Chimène, de Pauline et de la sœur d'Horace. Elle était l'arrière-petite-nièce de l'auteur de Cinna. Le sublime en elle était la nature. »

INTRODUCTION. XI

pas garde à un défaut de raisonnement fort grave. Plusieurs Vernet, à la suite Tun de l'autre, deviennent peintres ; M. Ribot attribue tout le talent de chacun d'eux à Thérédité. Mais des causes autres ont agi évidemment. Un Vernet est un enfant placé de bonne heure à une école excellente, exceptionnelle, lia un motif particulier de s'appliquer, de travailler: son nom. Il trouve aussi, grâce à ce nom, des encouragements et des facilités particulières. Quelle part du talent d'un Vernet est attribuable à ces causes ? quelle à l'hérédité ? Impossible de décider la question avec sûreté. — Pour que l'exemple des Vernet fût concluant, il faudrait que le second Vernet eût été élevé loin des Vernet, et même qu'il ne se sût pas un Vernet ; et ainsi de suite des autres. Alors, mais alors seulement, nous reconnaîtrions sans incertitude l'ascendant de l'hérédité. Tous les autres exemples donnés par M. Ribot sont sujets aux mêmes observations. » (P. Lacombe De V Histoire considérée comme science, p. 323.)

§ 5. Nous avons montré la nécessité pour l'étude fructueuse de la pathologie historique d'épuiser d'abord l'étude des dynasties, avant d'aborder celle des aristocraties, pour monter du simple au complexe, c'est-à-dire du plus documenté au moins documenté.

§ 6. En vertu du même principe, nous écartons provisoirement les dynasties anciennes pour limiter notre étude aux dynasties européennes, depuis les origines médiévales jusqu'à nos jours. Dans ce vaste domaine, je me suis réservé d'étudier les dynasties françaises.

§ 7. Avant d'en aborder l'étude, nous avons :

A. A justifier l'utilité de cette étude delà pathologie royale française :

1° Pour l'histoire de France (quels problèmes inexpliqués peut-elle résoudre) ; 2° Pour la pathologie; 3° Pour la clinique.

B. A fixer les règles à suivre dans la recherche et l'interprétation des phénomènes morbides de chacun de nos rois.

XII PATHOLOGIE HISTORIQUE

G. A résoudre : dans quel ordre on doit aborder les dynasties françaises, et, dans le sein de chacune d'elles, la clinique doit-elle conserver, pour l'étude, Tordre politique ou historique, ou bien lui substituer Tordre physiologique.

La Pathologie historique ^ est proprement l'explication, par la science biologique, des données que nous fournissent les textes historiques, données réunies et contrôlées suivant les règles de la critique scientifique, dans le double but de servir, tantôt à la science médicale, tantôt à la science historique.

Elle ne doit être confondue ni avec V Histoire delà médecine qui relate la doctrine ou la vie d'un médecin (par exemple, la vie de Sydenham, ou Thistoire des doctrines de Galien), ni avec Vllistoire médicale, c'est-à-dire la biographie pathologique d'un individu-. La Pathologie historique néglige la première et englobe la seconde qui lui sert d'étage.

L'Histoire médicale recueille les documents pathologiques relatifs à un particulier, à ses maladies, à ses médecins, les détails de ses obsèques % etc. C'est de la Pathologie historique à Tétat fragmentaire, anecdotique et isolé.

La Pathologie historique proprement dite, en négligeant de ces faits ceux qui n'ont qu'un intérêt anecdotique, relie les data pathologiques que lui fournit à Tétat fragmentaire l'Histoire médicale, pour en établir la succession, et en tirer la loi pathologique de l'individu ou, comme on dit en clinique, sa formule pathogénique, et de là psychique.

Donner la liste et les pensions des médecins de Louis XIV,

1. Elle peut être collective (histoire des épidémies, géographie médicale) ou individuelle (pathologie d'un particulier, d'un souverain). Nous traiterons de la pathologie individuelle et spécialement d'une collectivité d'individus : les rois de France.

2. Ni avec Thistoire des locutions médicales, si bien faite par le professeur Brissaud {Histoire des Expressions populaires médicales).

3. Le cérémonial des enterrements royaux (Franklin, La vie privée d'autrefois) intéresse Thistoire médicale, nullement la pathologie historique.

INTUODUCTIOX. XIII

c'est faire V histoire médicale de ce souverain ; donner la querelle de Guy Patin sur le quinquina, l'antimoine ou la circulation du sang, c'est faire le chapitre dcV/iisloire de la médecine sous le règne de Louis XIV. Donner la formule pathogénique de Louis XIV par la concomitance du physiologique et du psychique, c'est faire de la pathologie historique. Donner, comme exemple des modifications de l'hérédité, les résultats fournis par cent cinquante années de l'hérédité de Louis XIV, c'est apporter une contribution précieuse à l'étude scientifique de l'hérédité et faire encore de la pathologie historique.

Quand le D'" Corlieu a publié son excellente étude sur l'histoire des morts des rois depuis François P"", il a fait de l'histoire médicale ; le D"" Daremberg a fait de l'histoire de la médecine en publiant son cours du Collège de France (Histoire des doctrines médicales).

Lorsque, s'appuyant sur les découvertes relatives aux névroses consécutives au paludisme chez les dégénérés, le professeur Meynert a montré que la folie de don Carlos (changement de caractère, inexplicable pour l'historien, aggravation subite de simples bizarreries se transformant en folie véritable) provenait d'accès intenses de fièvre quarte, enregistrés par les ambassadeurs vénitiens, il a fait acte de pathologie historique.

Mais la pathologie historique a deux stades : le moyen et le but.

A. Reconstituer la biographie physiologique et pathologique du sujet, c'est le moyen.

B. De cette biographie tirer la formule pathogénique du sujet, et par le concomitant physiologique expliquer la formule psychique, c'est le but.

On conçoit que dès lors la pathologie historique doit appeler à son aide l'histoire médicale, mais tandis que cette dernière enregistrera, comme de simples curiosités médicales ou anecdotiques, ce qu'elle aura trouvé sur un roi, le pathologiste historique ne s'y arrêtera que si ces faits l'aident à retrouver la formule de l'individu.

Le but de mon livre est de reconstituer les faits et la sijmptomatologie des rois par les textes que nous offre l'histoire,

^^^ PATHOLOGIE HISTORIQUE

* i^rvÎA ac;mirée reconsliiuevr enchaînement et cette symptoinatologie assurée, leoui

La pamoiug ^ d'Histoire que dans ce qui s en-

irr^l-'o^rX^'^paVr ie ...ie ... »>.,.;...; le — 'de l'antécédent étant le pourquoi du consequen EoTre c/HH-,«e du premier devient l'instoire «««^^es^,?du second.

Page 1