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Partie IL — Le Problème de la mort d'Eudes

La fin du roi franc soulève un problème psychopalhique également inléressanl pour la clinique et pour l'histoire : « Le héros de la défense de Paris contre les Normands est-il mort fou, comme l'affirment certains textes carolingiens? »

L'intérêt de cette question, nous l'avons dit, ne paraît avoir été soupçonné jusqu'ici par aucun des historiens d'Eudes. Ni Kalckstein, dans sa Geschichte des franzœsischen KœnigstJiLims unter den ersten Capetingern (1877, p. lOG) ; ni Dummler, dans la 2*^ édit. de sa Gesch. des ostfrânkischen Reichs (1888, t. III, p. 435-437), ne s'attardent à étudier l'état mental du roi. Favre, dont la récente biographie d'Eudes (1893j est si supérieure au livre de Kalckstein, ne semble pas davantage se douter de l'existence du problème.

Dans cette monographie qui (le point que nous étudions excepté) épuise le sujet, l'auteur suisse se borne à fixer brièvement la date de la mort du roi. Étranger comme ses prédécesseurs aux disciplines biologiques, ce distingué médiéviste reste muet, et sur la nature de la maladie terminale et sur le genre de mort d'Eudes, se privant ainsi du secours que pouvait lui apporter l'étude de l'affection finale pour fixer la formule mentale du roi franc.

Section 1. — Les Sources.

§ 1. Des deux ordres de textes — sources diplomatiques, sources narratives — qui forment le protoplasma de l'histoire, le premier nous fait défaut pour la maladie et la mort d'Eudes. Les sources narratives elles-mêmes sont rares et la critique des renseignements pathologiques qu'elles nous fournissent n'a point été effleurée encore.

Si on laisse de côté celles des Annales carolingiennes qui se bornent à la simple notation chronologique de l'événement, on peut diviser en deux catégories les sources relatives à la maladie d'Eudes, suivaiit qu'elles émanent d'écrivains médicaux ou d'annalistes étrangers aux sciences biologiques.

Ce serait faire d'ailleurs, en critique historique, une inférence erronée (est-il nécessaire de l'ajouter) que de conclure du fait de cette différence d'origine à une inégalité a priori de valeur probante entre ces deux ordres de documents.

A cette division en textes médicaux et en textes non médicaux correspond seulement la nécessité pour la critique d'appliquer à chacune de ces deux catégories de sources un mode distinct de traitement. Aux règles de la critique historique pure, — suffisantes pour les sources non médicales, — il est nécessaire d'ajouter pour les sources médicales la contre-vérification par les méthodes cliniques.

§ 2. Textes non médicaux.

Des sources de cet ordre, les unes enregistrent sans commentaire la mention, brève ou détaillée, de la maladie. Les autres, moins réservées, croient nécessaire de compliquer cette symptomatologie indécise d'un diagnostic imaginaire.

1" Les sources de la première espèce sont au nombre de deux, l'une et l'autre contemporaines de la mort d'Eudes :

A. Les Annales du monastère de S.Waastd'Arras. « Composées par un auteur inconnu elles ont toute l'exactitude d'annales officielles du royaume Franc de l'Ouest et sont pour le règne d'Eudes un guide absolument sûr. » (Favre, Eudes

p. VIII.)

Sans rien apporter à la symptomatologie de l'affection, le récit de l'annaliste nous a conservé seulement quelques détails chronologiques. — Annales Vedaslini, ann. 897-898 : « Odo vero rex venit ad quoddam castrum super fluvium Hisam quod Fera dicitur; ibique graviter infirmari cœpit. Oui dum languor per dies singulos incresceret, omnes rogare cœpit ut Karolo servarent fidem. »

B. Le Chronicon du Lorrain Réginon, abbé de Prum près Trêves (t. 915). — « Contemporain d'Eudes il donne sur ce règne quelques renseignements précieux » (Favre, Eudes^ p. x). Malheureusement pour la clinique, cet exact annaliste s'est borné à nous transmettre la simple mention de la maladie du roi : « Odo rex egritudine pulsatur et diem clausit extremum » (Reginon, Chron. éd. Kurze, p. 145).

2° La seconde espèce de sources n'est ici représentée que par le Chronicon Sithiense de l'hagiographe Folcuin, abbé de Lobbes (t. 990, cf. Wattenbach, I, 383). A la mention de l'aflection terminale du roi ce chroniqueur ajoute un diagnostic étiologique dont nous aurons ci-dessous à rechercher la valeur et la provenance. Chron. Sith. (HF, IX, 73) : « Et sic Eudoni Régi multiplicatis inimicis, Franci Carolo legitimo heredi fortius adhœrentes, veneno vitam Eudonis extinguere moliuntur, et complent. Eudo Rex postea venit ad quoddam castrum super fluvium Oysiam, quod dicitur Fera, ubi graviter infirmari cœpit : ubi convocans Optimates et Principes omnes Francorum, obtestatus est eos ut Carolum juvenem Regem verum et legitimum heredem in regno reciperent. Sicque mortuus est, et ad S. Dionysium delatus, ibique sepultus. »

§ 3. Textes médicaux.

Le médecin carolingien Richer, moine de S. Rémi (né entre 940 et 950, Monod Rev. Hist. 1885, XXVIII, 248), — et qui composa ses Historiariim libri IV un siècle après la mort d'Eudes, — nous a laissé au chap. xni du livre I de sa Chronique, V observation de la maladie du roi. Il se borne au tableau symptomatique et réserve d'ailleurs ses conclusions.

Le médecin carolingien se limite à l'affirmation d'un diagnostic purement suspensif qui nous donne le choix, comme maladie terminale, — entre un accès de folie essentielle (mania) — et un simple délire fébrile [phrenesis) concomitant d'une maladie organique (notre « délire aigu » des grandes pyrexies infectieuses, — variole, pneumonie, typhoïde, etc..) :

Richer fl, 13, éd. Waiiz, p. 11): « Ouod factum Odo rex

comperiens, ab Aquitania redit. Urbemque Turonicam petens, sanclum Martinum donis regalibus honorât. Sicque Parisii receptus, sanctos martires Dionisium, Rusticum et Eleutherium magnifiée donat. Tandem fluvio Matrona remenso, Belgicam ingreditur. Ae oppido receptus quod dicitur Para, prœ nimia anxietate insomnietatem pati cœpit. Qu3e cum nimium succresceret, mentis alienationem operabatur. Superantibusque humoribus, anno regni sui decimo, ut quidam ferunt mania, ut alii frenesi, finem vitœ accepit. »

§ 4. Quelle valeur peut-on accorder à ce texte de Richer pour l'histoire de la maladie d'Eudes? Cette question, les modernes historiens du roi franc (Kalckstein, Favre, etc..) ont cru pouvoir la trancher a priori par l'unique secours de la règle voltairienne et purement subjective du « sens commun ». Aucun d'eux n'a remarqué que toute affirmation sur ce document soit dans un sens, soit dans l'autre, était frappée de nullité tant qu'on n'avait point fixé le degré d'autorité que comporte chacune des deux parties de celte « observation » clinique, — le tableau symptomatiqiie de l'affection, — Vinférence diagnostique qui en forme la conclusion.

La première tâche de l'historien consiste « à extraire des documents les parcelles de vérité qu'ils renferment » (Ch.-V. Langlois). Pour y réussir il faut traiter, suivant les règles fixes delà critique historique, les divers ordres de textes par des réactifs appropriés à la nature de chacun d'eux. Le fragment de minerai que nous avons à analyser ici est un document de nature médicale. Son élude présuppose la solution de ces deux problèmes préliminaires :

1° L'auteur présente-t-il au point de vue technique la compétence requise ? Richer est-il en état de formuler scientifiquement une conclusion diagnostique sur un tableau symptomatique à lui présenté, tel que celui de la maladie d'Eudes ? Ou — pour donner à la question toute son étendue — quelle valeur le clinicien peut-il accorder aux dix-sept observations médicales ainsi réparties dans la Chronique de Richer :

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