‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 71 sur 183 · Livre IL Chapitres: 37 (mort d'iléribert de Vermandois · texte numérisé non relu

Livre IL Chapitres: 37 (mort d'iléribert de Vermandois

— 46 (mort de rarchcvôque de Tours Thcotilon), — 59 (maladie du médecin Derold), — 99 (maladie du roi Louis IV d'Outremer), — 103 (mort du même roi).

Livre IIL Chapitres: 14 (mort de Tarchevêque Artold), — 96 (mort de l'empereur Otton II), — 109 (mort du roi Lothaire). .

Livre IV. Chapitres : 5 (mort du roi Louis V), — 24 (mort de l'archevêque Adalbéron), — 94 (mort d'Eudes comte de Chartres).

En ces 17 diagnostics ou descriptions cliniques avons-nous affaire à un praticien autorisé, — ou à un simple amateur, chroniqueur frotté de vagues notions pathologiques et précurseur de nos modernes reporters par la poursuite (et souvent par l'invention) du détail biographique intime ?

2° Le témoignage de Richer n'ayant qu'une valeur médiate puisque l'auteur écrivait un siècle après l'événement qu'il rapporte, — à quelle source a-t-il puisé les éléments de ce tableau symptomatique de la maladie d'Eudes?

§ 5. C'est seulement après solution de ces deux questions préalables — compétence médicale de l'auteur, degré d'exactitude du tableau symptomatique — que l'historien pourra se prononcer sur la valeur documentaire du texte de Richer. Pour avoir dédaigné de s'arrêtera ces préliminaires cliniques,

— qu'ils jugeaient sans doute indifférents à l'histoire, — les récents biographes du roi franc, von Kalckstein et Favre après lui, ont échoué dans la recherche du problème d'Eudes. 11 n'en pouvait être autrement, la pathologie historique ne constituant, après tout, qu'un cas particulier de la critique du témoignage. Manquer, en ce domaine, aux règles de la méthode médicale est manquer encore aux règles de la critique historique. Qu'est la recherche du degré de compétence clinique de Richer sinon un chapitre banal de la critique intrinsèque, celui de l'autorité de l'auteur ?Oi;i ranger l'examen

des sources de la symptomatologie d'Eudes sinon dans la critique de provenance ?

Section 2. — Critique intrinsèque du texte de Richer. —

I" partie : l'auteur.

§ 1. Du degré de compétence médicale de Richer. On peut l'établir directement par Texamen du training médical de l'auteur. Nous savons par Richer lui-même qu'il fit en 991 le voyage de Chartres pour étudier la médecine, sous la direction du prêtre Héribrand, à l'École cathédrale de cette ville (célèbre à cette date dans toute la Gaule par Texcellence de son enseignement médical) : u In Aphorismis Yppocratis vigilanter studui, apud domnum Herbrandum magnse liberalitatis atque scientiœ virum. In quibus cum tantum prognostica morborum accepissem, et simplex egritudinum cognitio cupienti non suffîceret, petii etiam ab eolectionem ejus libri qui inscribitur De concordia Yppocratis, Galieni et Surani. Quod et obtinui ; cum eum in arte peritissimum, dinamidia, farmaceutica, butanica, atque cirurgica non laterent. n (Richer, 1. III, cap. 50, éd. Waitz, p. 153.)

Sur l'activité scientifique des hautes écoles de Chartres au x'' siècle, cf. le précieux travail de l'abbé Clerval, Les Écoles de Chartres du yi" au xvi^ siècle (1895, p. 13-234). L'auteur note en particulier l'enseignement médical comme constituant aux temps carolingiens « une spécialité chartraine » (p. 25, 108).

C'est en effet de ce Montpellier de la Reauce que sortirent la plupart des médecins fameux de cette période : — l'homme d'Etat Fulbert, qui exerça la médecine jusqu'à son élévation au siège épiscopal de Chartres (cf. Pfister, De Fulberti Carnotensis episcopi vita et operibus, 1885, p. 24) ; — Jean le Sourd médecin du roi de France Fleuri I", qui fut la cause indirecte de la mort de son maître (cf. ci-dessous ChapitreW); — saint Ive de Chartres, l'adversaire du roi de France Philippe !•''•

LE PROBLEME D'EUDES. Ho

et le conseiller de son successeur le roi Louis le Gros, etc.. La Bibliothèque nationale (L. Delisle, Cabinet des Manuscrits, 11, 11), — la Bibliothèque municipale de Chartres (Ca/alogiie général des Manuscrits des Bibliothèques de France, t. XI, Chartres, 62 et passim) conservent encore plusieurs manuscrits médicaux du x® siècle (provenant du Trésor de la cathédrale de Chartres), — exemplaires qui servaient à l'enseignement au temps d'Héribrand et que « Richer a pu toucher » (Daremberg, I, 257).

Nous avons à préciser la nature des leçons reçues par Richer. Cette recherche de l'enseignement de l'école de Chartres à la date de 991 ne peut être qu'un cas particulier de l'étude de l'enseignement médical en Occident depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la renaissance gréco-arabe de la médecine au XI*" siècle. Nous aurons donc à examiner successivement : — l'enseignement médical européen pendant cette période, — l'enseignement chartrain.

§ 2. Les écoles de médecine en Occident du vi^ au XF siècle. Pas de solution de continuité (moins encore en ce domaine scientifique qu'en aucun autre, de par les nécessités pratiques) entre les écoles impériales, municipales, palatines, ecclésiastiques (cathédrales ou monastiques) et enfin les universités.

Pour l'étude de l'enseignement médical pendant cette période les travaux didactiques modernes ne sont d'aucun secours. Le livre classique sur le sujet, la Geschichte des medicinischen Unterrichts von den œltesten Zeiten bis zur Gegenwart du Prof. Puschmann (Leipzig, 1889), est excellent pour l'époque gréco-romaine et pour les temps modernes. Le chapitre consacré à la période du haut moyen âge (P. 156-166: « Der Unterricht in den Kloslerschulen) n'est pas digne de l'auteur. Le médecin allemand a négligé les sources, et ses renseignements de seconde main sont inexacts. Il range par exemple Gerbert (le maître de Richer en mathématiques et en dialectique) au nombre des célébrités de l'enseignement médical (!) du x« siècle (P. 103 : « Manche Lehrer der llcilkande erlangten grossen Ruf... An der bischôflichen Schule zu Reims

wirkte Gerbert d'Aurillac, alsPabst unter dem Namen Sijlvester II bekannt^ eine Zeitlang als Lehrer der Medicin. )>). Dans sa correspondance [Epistolae Gerberti éd. Havet, lettres 151, 169, etc..) le futur pape nous apprend au contraire qu'il ne connaît pas l'art de guérir. (Sur ces affirmations de Gerbert au sujet de son incompétence médicale, cf. Pfister, Robert le PieuXj p. 31.) — L'éminent professeur d'histoire de la médecine nous indique, il est vrai, comme source de ses renseignements, un livre vieux de cent trente années : V Essai historique sur la médecine en France par J.-B.-L. Chomel, Paris, 1762 (Puschmann, /. c. p. 162, note 3). La simple étude des Lettres de Gerbert lui eût sur ce point été plus profitable.

Plus utiles ici que les livres didactiques, sont les collections de textes médicaux (et spécialement les cinq volumes de la Collectio Salernitana, Naples, 1852) qui nous permettent de suivre la tradition et l'enseignement de la médecine pendant cette période du haut moyen âge. Le détail de cette histoire se trouve presque reconstitué par les remarques des éditeurs de ces différents textes, Henschel, Littré, Daremberg, Renzi, Puccinotti, etc.. (Il faut y joindre les utiles réilexions de riaeser dans sa 3* édit. léna 1875, t. I, p. 632-650.)

Nous ne donnerons ici que l'essentiel de ces conclusions quant a.ux programmes elsiux livres en ussige dans les écoles.

A. Programmes.

Dans ces écoles médicales du haut moyen âge (qu'après le XII® siècle viendront successivement remplacer Montpellier, Paris, Oxford, Bologne, Padoue, Naples, Valence, etc.), l'enseignement, réduit partout, comme il est naturel, à sa plus simple expression, comprend uniformément :

1° Un cours pratique de médecine élémentaire se bornant aux notions essentielles de la clinique (fondée sur les seuls livres hippocratiques), — et à un formulaire thérapeutique sommaire (simple résumé de Dioscoride).

2° Un cours supérieur de médecine scientifique comprenant l'étude comparative des deux grands systèmes de la métaphysique médicale antique, Vhumorisme hippocratique (ou dogmatisme) avec Galien, — \q solidisme (ou méthodisme) avec Soranus d'Éphèse. Rien ne nous aidera mieux à fixer le degré

de culture médicale de Richer que la définilion de ces deux systèmes adverses.

Le dogmalisme galénique (le philosophe Galien fut professeur de dialectique avant d'aborder l'étude de la médecine) n'est que Thumorisme systématisé par un aristotélicien, — œuvre analogue et par la rigueur de la méthode et par la solidité de la structure à la systématisation opérée au XIII'' siècle dans la théologie catholique par l'aristotélisme de S. Thomas d'Aquin.

Littré a donné du méthodisme, dont le grand clinicien Soranus « fut le plus important représentant », la meilleure des caractéristiques : « Galien a poursuivi i^ outrance l'école méthodique : il combattait le slriclum et le laxam, c'est-àdire Tastriction et le relâchement, dualité par laquelle cette école expliquait la pathologie, et qui a survécu jusqu'à ces derniers temps dans le défaut ou l'excès d'incitabilité de Brown, le défaut ou l'excès d'irritation de Broussais; il y substituait la doctrine liippocraliqiie des quatre humeurs, quit avait systématisée. Il est inutile d'examiner qui des deux avait raison, puisque le temps et les éclaircissements qu'il amène ont démontré que les deux hypothèses, en tant qu'hypothèses pathologiques, étaient également illusoires. Mais il faut ajouter qu'à côté et indépendamment de l'idée systématique et nécessairement métaphysique qu'elle s'était faite pour se donner une conception générale, l'école méthodique se distingua par d'excellents travaux de pathologie, par une description précieuse des maladies, et par un soin remarquable de rassembler historiquement les opinions anciennes sur chaque point. A part certains livres hippocratiques tout à fait hors ligne, tels que le Pronostic, le traité des Fractures et des Articulations, et certaines portions des Épidémies] à part aussi le livre de Galien sur les Lieux affectés, les œuvres de l'école méthodique priment toute l'antiquité médicale, du moins ce que nous en connaissons. Il n'est donc pas malheureux que le haut moyen ûge l'ait eue pour institutrice. » (Littré, Études sur les Barbares et le Moyen âge^ p. 2G8-270.)

B. Livres. Dans leur passage des écoles impériales aux écoles barbares, ces sources médicales — toutes grecques

— subissent une double transformation de forme et de fond :

1° Dès le vi'^ siècle elles cessent d'être abordées dans la langue originale. Après avoir engagé ses moines à étudier la clinique dans Ilippocrate, la botanique médicale dans Dioscoride, la pathogénie philosophique dans Soranus et dans Galien , Cassiodore (-j- 562) se hâte d'ajouter pour les encourager (cf. Littré,/. c. p. 265) qu'ils trouveront des traductions latines de tous ces maîtres dans la bibliothèque du couvent. (Notons ici la juste remarque de Hahn au sujet de cette traduction de Soranus d'Éphèse par Cœlius Aurelianus que Cassiodore recommande dans le môme passage à ses étudiants. L'original grec s'étant perdu et des traductions de Soranus celle que nous venons de citer ayant seule survécu, — l'œuvre de Cœlius Aurelianus est aujourd'hui Tunique document qui nous permette de juger, du point de vue de la clinique interne, l'œuvre du grand médecin éphésien.)

2° Le but que visait Cassiodore en favorisant ainsi l'usage des traductions latines, était de permettre aux étudiants de reporter leur temps et leur effort sur la méditation des textes eux-mêmes étudiés dans leur intégralité.

Cette étude directe et intégrale des classiques ne tarde point, à son tour, elle-même, à représenter une dépense cérébrale supérieure à la capacité d'clï'ort des écoles mérovingiennes et carlovingiennes. Du y\V au xi" siècle, on conservera en apparence le programme médical traditionnel des écoles impériales (tel que nous le retrouvons dans Cassiodore) ; mais, le principe de la moindre action aidant, à l'étude directe des quatre grands classiques précités on substituera partout des manuels, des sommes, des abrégés synoptiques {cdncordentiœ^ synopsis) — maigres précis scolaires dont Henschel, Renzi et Darembcrg ont publié, dans les cinq volumes de leur collection, tant de lamentables spécimens.

§3. Enseignement de l école de médecine de Chartres. Nous avons ici cinq facteurs à considérer : — le maître, — l'élève, — l'enseignement à cette date de 991, — l'effort personnel de

Richer comme étudiant, — le choix doctrinal fait par Richer (une fois médecin) entre les seuls deux systèmes pathogéniques dont la science médicale était fonction du vi'^ au xi'' siècle.

A. Le maître. « Vigilanter studui apud domnum Ileribrandum magnacliberalilatis atque scientiae virum ;... cumeum in arte peritissimum dinamidia, farmaceutica, butanica atque cirurgica non laterent. » (Richer, IV, 50, éd. Waitz p. 153).

Richer note chez son maître le prêtre Iléribrand : — l'étendue de la science théorique (magnée sc/e/î/z^ virum) ; — lecoupd'œil clinique du praticien (in «r/eperitissimum) ; — la connaissance complète (cumeum... non laterent) des quatre branches de la science dénommées dinamidia., farmaceutica^ butanica, cirurgica. Les traducteurs et les commentateurs de Richer n'ont point manqué (en Allemagne comme en France) de rendre ici farmaceutica., butanica par pharmaceutique., botanique : il suffisait pour éviter ce contre-sens :

1° De rapprocher ce passage de Richer, du 1. II, cap. 59 du même auteur : « Quo tempore (946) Ambianensium episcopus Deroldus ab hac vita decessit, vir spectabilis ac palatinus et quondam et regiadmodumdilectus, in arte medicinae peritissimus. De quo etiam fertur, quod, cum adhuc in palatio régi serviret, a quodam Salcrnitano medico deceptus sit eumque deceperit. Etenim cumuterque in arte medicinae optime posset, etiste régi potior, Salernitanus vero reginae peritior videretur, commento régis repertum est, quis eorum rerum naturas magis dinosceret. lussit etenim coram se illos consedere convivas, causam rei penitus dissimulans ac sepe eis questiones proponens. Quisque ut poterat proposita solvebat. Deroldus quidem, utpote litterarum artibus eruditus, probabiliter obiecta diffiniebat. Salernitanus vero, licet nulla litterarum scientia preditus, tamen ex ingenio naturae multam in rébus experientiam habebai. Regio itaque iussu cotidie consident, ac mensa regia continue una potiuntur. Et die quadam de dinamidiarum differentiis disputatum est; tractatumque uberius, quid efficiat farmaceutica, quid vero cirurgica, quid etiam butanica. At Salernitanus, etc. » (éd. Waitz p. 08).

2° D'appliquer à ces deux textes les règles de la division de

la médecine à cette date (cf. Kuehn, De loco Celsi in praef . maie intellecto in Opiiscula II, 227 ; — Sprengel, Gesch. der Arzneik. 1,540; — Hecker, Gesch. cl. Ileilkunde I, 3i4; — Daremberg /. c. I, 199).

Richer ne parle pas plus ici de pharmacie que de botanique. II se borne à rappeler la division, classique au x^ siècle, delà thérapeutique clinique en trois branches :

1° La médication interne (butanica) fondée sur l'emploi à l'intérieur, et sous différentes formes, des plantes médicinales.

*2° La médication externe (farmaceutica) par les topiques (fomentations, épithèmes, cataplasmes, révulsifs, vésicatoires, ventouses, etc..) appliqués loco dolenti par des infirmiers spéciaux dits pharmaceutes analogues aux aides des Asclépiades, ou à nos modernes ventouseurs.

S"* La médication externe par le procédé opératoire (cirurgica).

Le sens de la phrase de Richer est donc celui-ci : « Des trois médications (interne, externe, opératoire) qui composent notre arsenal clinique aucune n'avait de secret pour lui, — non plus que l'étude comparative des effets et de la puissance [dinamidia) de chacun de ces trois systèmes thérapeutiques. »

B. L'élève. « Né entre 940 et 950... Richer fut un des élèves les plus assidus de Gerbert [le futur pape Sylvestre II], lorsque celui-ci fut appelé en 972 par l'archevêque Adalbéron à diriger l'école cathédrale de Reims. Il suivit sans nul doute les leçons de dialectique, de rhétorique, de logique, d'arithmétique, de musique, d'astronomie et de géométrie dont il nous fait connaître la substance et les principales divisions ; nous voyons en même temps par son ouvrage qu'il prenait un intérêt tout spécial à la stratégie et à la mécanique appliquée à l'art militaire. Cette variété de connaissances l'avait fait remarquer par Gerbert [archevêque de Reims depuis 991], qui l'invita à écrire l'histoire des derniers Carolingiens. » (Monod, Bev. Ilistor. 18cS5, XXVIII, 249.)

C'est précisément à cette date que Richer vint suivre les cours de l'école de Chartres. En 991 il touchait à la cinquantaine. Sans être déjà un se/^ecc abecedarius, cet infatigable encyclopédiste avait depuis longtemps dépassé l'âge

ail delà duquel Ilippocralc interdit au débutant l'accès des études médicales (cf. Ilippocrate, éd. Littré t. IV, p. (310 : La Loi, § 3).

C. L'enseignement. « Unde mox equis remissis, ab urbe Meldensi puerum revocavi. Quo reducto, et omnisolliciludine amota, in aphorismis Yppocralis vigilanter studui apud domnum Herbrandum, magnae liberalitatis atquescientiae virum. In quibus cum lantum prognostica morborum accepissem, et simplex egriludinum cognitio cupienti non sufficcrct, petii etiam ab eo lectionem eius libri, qui inscribitur de concordia Yppocralis, Galieni et Surani. Quod et obtinui ; cum eum in arte peritissimum dinamida, farmaceutica, butanica alque cirurgica non laterent. » (Richer, IV, 50, éd. Waitz, p. 153.)

Comme il était aisé de le prévoir, ce training médical de Richer n'est que la banale répétition des méthodes d'enseignement en usage dans toutes les écoles d'Europe au x® siècle. A Chartres — (comme à Ravenne, à York, à Saint-Gall et dans la première école anté-arabique de Salerne) — c'est toujours (on le voit) la clinique hippocratique qui fait le fonds du cours élémentaire (consacré à l'étude de la prognose, pronostica), — tandis que la comparaison du dogmatisme hippocratique selon Galien et du méthodisme selon Soranus compose à elle seule tout le cours supérieur de philosophie médicale.

L'enseignement d'Héribrand est un exemple de plus à l'appui de la loi de décadence de la culture médicale au x*^ siècle, posée par Littré. Aux temps mérovingiens, Cassiodore exige encore de ses moines de faire cette étude directement de Soranus et de Gahen ; — à l'époque carolingienne toute cette métaphysique médicale se réduit pour Héribrand (réputé le « magnae scientiae vir » du temps!) à l'étude d'un simple manuel, abrégé synoptique des deux doctrines adverses (liber qui inscribitur De concordia Yppocralis, Galieni et Surani).

D. Ueffort personnel de Richer. Avec sa soif d'apprendre, de savoir, et sa culture encyclopédique, cet étudiant quinquagénaire s'impatienta vite des longueurs et du Icrre-à terre du

cours élémentaire limité à renseignement de la pratique hippocratique. Il lui tardait d'aborder Tétude de la médecine scientifique et de la métaphysique médicale, réservée, comme nous l'avons vu ci-dessus, au plus petit nombre des étudiants. La phrase dans laquelle Richer formule les motifs de cette impatience (« In Aphorismis Yppocratis vigilanter studui. In quibus cum tantum prognoslica morborum accepissem, et simplex egrihidimim cognitio cupienti non sufficeret, petii etiam ab eo lectionem hujus libri, etc.») a été, jusqu'ici, rendue à contre-sens par tous les traducteurs ou commentateurs de Richer.

Celui-ci dit expressément : « L'étude approfondie des Aphorismes me mit en possession des prognosiica morborum selon Hippocrate. Maiè cette connaissance tout élémentaire de Vensemble des maladies ne pouvait suffire à mon désir et je priai mon maître de me permettre d'aborder l'étude plus scientifique de la pathologie dans le livre, etc.. »

Dans cette phrase de Richer les deux incises prognoslica morborum et simplex egritudinum cognitio sont nettement présentées comme équivalentes et synonymes.

Que peuvent bien être ces prognoslica morborum d'Hippocrate signifiant ici — non une branche spéciale ou une division déterminée de la recherche pathologique — mais au contraire une vue d'ensemble de la pathologie, embrassant, dans une forme élémentaire, l'étude des maladies sous tous leurs aspects [cognitio egritudinum) ? Pour le savoir, il eût suffi aux historiens d'ouvrir V Hippocrate de Littré, où l'illustre éditeur a défini avec tant d'ampleur cette doctrine fameuse de la prognose, germe de tous les futurs progrès de la clinique et qui a valu à juste titre au praticien de Cos le nom de père de la médecine.

Au lieu de se conformer à cette règle de la méthode scientifique, les traducteurs et les commentateurs de Richer ont fait de la pathologie de fantaisie subjective, et se sont avisés (sans être en état d'en fournir les raisons) de traduire prognosiica linr pronostic] cette traduction erronée de la locution hippocratique constitue un anachronisme qui donne aussitôt à la pensée de Richer la tournure suivante : « Je débutai par l'étude exclusive des Aphorismes d'Ilippocrate. Or des cinq

parties dont se compose la pathologie, — Tétiologie, la symptomatologie, le diagnostic, la palhogénic, le pronostic^ — ce livre ne pouvait jamais me faire connaître que la dernière. Je demandai donc, etc.. ».

Est-il nécessaire de montrer à quel degré ce contre-sens des traducteurs de Richer déforme la pensée de l'auteur ? Loin de se plaindre d'être confiné dans l'étude approfondie mais par trop spéciale d'un seul chapitre de la science, celui du pronostic^ — Richer s'impatiente au contraire d'être retenu si longtemps à Tétude d'un tableau d'ensemble, superficiel et élémentaire, de toute la pathologie.

E. Choix doctrinal de Richer. — Des deux écoles médicales contemporaines de Richer, les cliniciens purs étaient soranistes ; les philosophes logiciens, plus sensibles au développement dialectique qu'au contrôle expérimental, étaient galénistes., c'est-à-dire aristotéliciens.

Richer ayant, comme Galien, la tare d'une longue éducation dialectique antérieure, et ayant comme lui abordé la médecine alors qu'il était déjà vieux philosophe, toutes ses préférences devaient aller à Taristotélisme. De môme de nos jours un professeur de philosophie de lycée aimera mieux lire un livre de médecine sur l'hérédité, par exemple, dans la transcription d'un autre professeur de philosophie tel que Ribot, que de l'aborder directement dans l'ouvrage d'un clinicien comme Dejerine, que celui-ci n'aura pas pris la peine de mettre à la portée d'un lecteur habitué au cadre philosophique.

Notre hypothèse se vérifie dans les tableaux symptomalologiques de Richer, où il se révèle galéniste^

§ 4. Conclusion. Des deux questions qu'avait à se poser la critique intrinsèque au sujet du texte de Richer, la première — celle qui a trait au degré de compétence médicale de l'auteur — est résolue.

1. M. Brachet ovait cludié Lous les tableaux symptomatologiques de Richer, mais il n'a pas donné à ses notes leur forme définitive (A. B.-K.).

Nous savons désormais que nous avons affaire en Richer non à un simple « laïque » friand de curiosités physiologiques, mais à un praticien ayant consciencieusement épuisé le cycle complet de renseignement médical de son temps.

§ 5. De cette conclusion découle aussitôt la double conséquence suivante :

A. Nous ne pouvons dès lors dénier à Richer le droit d'émettre, en toute autorité, des réflexions cliniques tant pronostiques que diagnostiques sur les symptomatologies de ses personnages (la source de chacune de celles-ci restant, bien entendu, à vérifier).

R. D'autre part, nous pouvons désormais appliquer en toute sa rigueur la méthode clinique à l'examen des descriptions pathologiques de l'auteur, — et substituer des arguments scientifiques précis aux vagues à peu près littéraires, dont Kalckstein et tous les historiens allemands ou français qui l'ont suivi se sont contentés jusqu'ici dans leur critique médicale de Richer.

Section 3. — Critique intrinsèque du texte de Richer. — IP partie : les sources de l'auteur.

§1. Pour la commodité de la discussion, nous replaçons sous les yeux du lecteur le chapitre 13 du livre I de Richer contenant le récit de la mort d'Eudes. Ce récit qui forme la seconde partie du chapitre est imprimé ici en ilaliqiies.

C'est cette partie seule que nous aurons à étudier, en examinant successivement : l'autorité accordée à ce récit par les historiens qui nous ont précédés, — la structure interne du texte, — sa date et sa provenance : Richer, Cap. 13. — Odonis reditus ab Aquitania kiusque obitus. « l. Ouod faclum Odo rex comperiens, ab Aquitania redit. Urbemque Turoni-

LE PROBLÈME D'EUDES. 12o

cam polens [892], sanctum Maiiinum donis regalibus honorai. Sicque Parisii receplus, sanclos maiiires Dionisium, Iluslicum et Eleutherium magnificc donat. Tandem fluvio Malrona remenso, Bclgicam ingredilur.

II. Ac oppido receptiis qiiod dicitiir Fara^ prae nimia anxielate insomnielalem pâli coepil. Qiiae ciim nimiiim saccrescerel^ menlis alienalionem operabaliir. Siiperantibiisqiie Jiiimoribiis, anno regni siii decimo [898, Jan. 1], ut quidam ferunt mania, ut alii frenesi, finem vitae accepit. »

Pour ne point allonger outre mesure cet examen du texte de Richer, nous supposerons connues du lecteur les molifs des conclusions suivantes admises par la science.

1° La valeur historique de la Chronique de Richer considérée dans son ensemble (Sur l'autorité fort inégale de Richer, cf. Monod, Eludes sur T histoire de Hugues Capel^ Rcv. Hist. 1885, XXVIII, 248 : — Lot, Derniers Carolingiens 1891, p. xvii ; — Pfister, Bev. Critique 1891, II, p. 389-390), —et surtout:

2° La valeur historique de la partie de la Chronique de Richer consacrée à l'Histoire d'Eudes (à l'exception du chapitre xui que nous nous réservons d'étudier ci-dessous). — Pour l'examen de ces neuf chapitres de Richer, cf. l'excellente dissertation de Favre [Eudes p. 231 : — Appendice IV. De la valeur du témoignage de Richer pour V histoire d'Eudes).

3° La valeur historique de la première partie du chapitre xni précité, où Richer déforme, en un violent raccourci, les six dernières années de la vie du roi depuis le passage d'Eudes à Tours en 892, jusqu à son arrivée à la Fcre en 897. Pour la critique détaillée de cette première partie du chapitre je renvoie le lecteur aux pages 147-192 du livre de Fabre.

§ 2. Du degré d' autorité accordé par tes historiens à ta seconde partie du chapitre XIII de Richer. On peut dire que la caractéristique commune de tous les modernes historiens du ix'' siècle, — en ce qui touche ce passage du médecin rémois, — est d'avoir, à l'unanimité, passé ce texte sous silence.

L'improbation par le silence est une arme excellente dans la discussion théologique et dans la polémique diplomatique, politique ou judiciaire. Dans la critique des textes elle constitue un argument insuffisant ; le Posai cuslodiam ori meo n'a point encore trouvé place dans Farsenal de la méthodologie historique.

§ 3. Structure du texte de Richer. L' « observation » d'Eudes telle que nous l'a transmise la Chronique de Richer est irréprochable au point de vue des règles de la construction clinique :

1° Elle commence par poser le tableau symptomatique dans les trois « moments » de l'évolution morbide : — Période prodromique {^(Prdie nimiaanxietate insomnietatem pati coepit »),

— Période d'état ( « Quae cum nimium succresceret, mentis alienationem operabatur »), — Période terminale ( « Superantibusque humoribus... finem vitae accepit »).

2° De cette symptomatologie traitée suivant les règles diagnostiques de la médecine carolingienne elle dégage la double hypothèse [mania ? — frenesis ?) à laquelle aboutit la clinique du temps, — après épuisement des ressources (à cette date) du diagnostic différentiel.

§ 4. Date et provenance du diagnostic. Des deux composants,

— symptomatologie, — diagnostic, — dont la juxtaposition constitue l'observation de Richer, nous pouvons déjà noter que le second est expressément donné par l'auteur comme emprunté par lui à une source antérieure ( « ut quidam ferunt mania, uialii frenesi, finem vitae accepit »).

Comme nous l'avons vu ci-dessus, M. Favre trouve difficile d'admettre que Richer n'ait pas eu sous la main, pour la rédaction de ce chapitre xni « quelques notes contemporaines, quelques documents... » (Favre, Eudes, p. 233). — M. Pfister, dont on sait l'autorité en matière d'historiographie médiévale, estime de son côté que Richer a emprunté à une chronique du temps d'Eudes certains détails insérés par lui dans le chapitre précité (la date, le Heu de la mort du roi). On ne peut douter que Richer n'ait aussi puisé à cette catégorie de sources le diagnostic divergent et suspensif qu'il nous dit avoir emprunté à des documents antérieurs.

Si le quidam feriint nous aide à fixer la chronoloj^ic du diagnostic, ladislinctiondu delirhim maniaciim et du delirium p/ireneticum suffit, d'autre part, à nous révéler la provenance de cette hypothèse étiologique sur la mort du roi. Au temps d'Eudes un simple chroniqueur {laïque, au sens allemand du mot, en matière médicale) eût été aussi incapable de formuler ce diagnostic divergent de la mania et de la frenesis qu'en 1897 un « reporter » de construire la pathogénie d'une psychose.

En enregistrant cette double hypothèse diagnostique, l'auteur du document utilisé un siècle plus tard par Richer ne faisait que noter le souvenir d'une controverse contemporaine survenue entre les médecins d'Eudes, divisés en deux camps au sujet du diagnostic à porter sur la mort si étrange du souverain.

Quels étaient ces médecins? On peut le découvrir : 1° soit a priori ; 2° soit a posteriori.

A. A priori. Nous savons par l'histoire de l'enseignement médical qu'il n'y avait que deux écoles médicales à cette date : les humoristes et les solidistes^ ou, par les noms de leurs auteurs, les galénistes et les soranistes. On pourrait donc affirmer qu'ils n'ont pu être que l'un ou l'autre, mais cette démonstration purement dialectique n'entraîne pas la certitude et reste indirecte.

B. A posteriori. Si on rapproche les deux diagnostics émis, du tableau symptomatique, on voit que de ces deux diagnostics l'un n'a pu être formulé qu'en appliquant à la symptomatologie le système pathogénique du galénisme, et l'autre le système pathogénique du soranisme. Il devient sûr que ces deux camps de médecins étaient des soranistes et des gaténistes.

§ 5. Date et provenance du tableau symptomatique. Toute symptomatologie est au diagnostic, dans le rapport de l'antécédent au conséquent. La conclusion ne pouvant pas, plus ici qu'ailleurs, dépasser les prémisses, un clinicien n'hésiterait pas à faire bénéficier la critique du tableau symptomatique des

résultais obtenus dans l'examen delà provenance du diagnostic.

Celte inférence obtenue par la méthode clinique, nous amènerait à conclure à Fidentité de date et de provenance entre les deux parties de Vobserualion de Richer, qui aurait ainsi emprunté à des sources contemporaines d'Eudes la symptomatologie de l'affection comme il avait fait pour le diagnostic.

Cette conclusion, vraie pour le clinicien, est inadmissible pour l'historien qui ne peut accorder, à l'argument analogique et dans le cas de Richer en particulier, qu'un très faible coefficient de probabilité.

Nous nous limiterons donc (provisoirement) aux conclusions suivantes comme résultat de l'examen intrinsèque du texte de Richer :

1 . Tableau symptomatique : de provenance médicale^ date et origine inconnues.

2. Diagnostic: divergent^ de provenance médicale mais n appartenant pas à Richer. Date antérieure à Richer et sans nul doute contemporaine du malade.

Cette remarque se vérifiera plus loin par l'étude directe du diagnostic carolingien : elle trouve déjà une confirmation dans l'objectivité avec laquelle Richer enregistre les deux hypothèses contradictoires que suggère la symptomatologie (nous verrons ci-dessous quelle hardiesse clinique dénote ce doute d'attente de Richer). Si ces hypothèses avaient été l'œuvre d'annalistes étrangers à la médecine, Richer (jaloux de son art comme tout clinicien, et de nature assez peu indulgent) n'eût pas manqué de railler ces imaginations des chroniqueurs et d'opposer un diagnostic ferme à cette pathologie de fantaisie.

Section A. — Transposition de la symptomatologie carolingienne en symptomatologie moderne.

§ 1. Symptomatologie carolingienne . Pour appliquer utilement nos règles diagnostiques du xix° siècle à cette descrip-

tion symptomatique des médecins du ix% il faut lui faire subir Topération préalable delà transposition en symptomatologie moderne. Rien de plus aisé à opérer que cette traduction, quand on a la clef du système générateur, toute médecine dérivant d'une conception initiale de la vie et de la maladie dont elle n'est, au point de vue nosographique et thérapeutique, que l'application.

Selon les médecins du temps d'Eudes, le roi est mort, soit de mania, soit de phrenesis.

La mania est la folie essentielle, la phrenesis, le délire fébrile consécutif aux grandes maladies. Dans le premier cas Eudes a été fou ; il y a délire sous l'empire de la fièvre dans le second.

De quel résidu symptomatique ces deux affections sont-elles l'expression dans la doctrine pathogénique enseignée aux médecins du ix'- siècle?

Nous avons dit que l'École, aux temps carolingiens, était partagée entre les deux doctrines adversaires de Galien et de Soranus.

Le diagnostic mania ne peut émaner d'un galéniste, puisque l'existence du diagnostic antagoniste phrenesis implique, à elle seule, l'apparition chez Eudes d'un syndrome (délire pyrétique) exclusif de la mania dans la conception galénique de cette psychose.

Le diagnostic phrenesis ne peut émaner d'un soraniste, puisque l'existence du diagnostic antagoniste mania implique, chez le malade, l'apparition d'un syndrome (délire apyrétique) exclusif de la phrenesis dans la conception soraniste de ce trouble cérébral (qui doit toujours dire. piu\ c'est-à dire sans avoir été à aucun moment mélangé de délire sans fièvre).

De cette double impossibihté, il résulte nécessairement que le diagnostic mania émane d'un disciple de Soranus, le diagnostic phrenesis d'un disciple de Galien.

La vraie traduction de la phrase de Richer, u Vitae finem accepit, ut quidam ferunt mania, utalii phrenesi », sera donc : « Il y eut naturellement sur la mort du roi deux hypothèses étiologiques contradictoires suivant la conception pathogénique de chacune des deux écoles médicales régnantes. Nous

savons que ceux des médecins qui se réclamaient du méthodisme de Soranus affirmèrent le diagnostic mania ; ceux qui professaient la dogmatique de Galien attribuèrent au contraire la mort à la phrenesis. »

Reste maintenant à reconstituer à l'aide de ce diagnostic pathogénique divergent, obtenu par la voie pathogénique, le tableau symptomatique moderne de l'atlection du roi franc (qui y est si clairement écrit).

Le diagnostic galénique phrenesis indique en toute certitude la coexistence, chez le malade, de la fièvre et du délire aigu pyrétique, — à un certain moment de l'affection. Ce diagnostic ne laisse d'ailleurs rien préjuger quant à l'existence ou à l'absence, chez Eudes, d'une période de délire antérieur sans fièvre, cet antécédent étant sans intérêt pour les galénistes, et dépourvu à leurs yeux de toute signification clinique.

Le diagnostic soraniste mania va nous servir: 1° à confirmer l'assertion galénique de la présence chez Eudes d'un état fébrile coexistant avec le déhre aigu ;

2° A limiter cette phase en la précisant, puisque, grâce à ce diagnostic, nous pouvons siiaer cette phase pyrétique en affirmant qu'elle n'a pu être que postérieure, et nécessairement précédée d'une période de délire sans fièvre.

Le diagnostic des médecins du temps d'Eudes nous permet donc d'affirmer chez le malade l'existence d'une affection dont l'évolution peut être fixée chronologiquement: initiale. Délire apyrétique.

Péi^i ode

' de fastigium. Hyperthermie. Fièvre. Délire aigu.

Mort.

Les symptômes morbides relevés chez le patient sont au nombre de quatre et successivement dans l'ordre chronologique de leur apparition :

1° L'insomnie ( « Prae nimia anxietate insomnietatem pati coepit » ). A cette prolongation de l'excitabihté cérébrale, la pathologie galénique assignait des causes multiples (cf. Ber-

nard de Gordon, Lilium medicinae. Part. II. De passionibus capitis. Gap. 18, De Vigiliis) : « Gausae vigiliarum sunt istae : 1. Prima causa est, sicut sunt accidenlia animae, sicut est ira, tristitia, sollicitudo et similia. — 2. Secunda causa fluxus ventris. — 3. Tertia causa est febr. et earum molestationes. — 4. Ouarla causa est dolor. — 5. Quinta causa est nimia claritas, etc.. »

Ciiratio : u 1. Si vigiliae fuerint propter accidentia animae curentur cuoi laetitia, et ordinentur instrumenta musica et cantilenae. — 2. Si fuerit ex fluxu ventris, fiât suppositorium ex opio. — 3. Si autem fuerit ex febr., curetur sicut ea quae dicta sunt capitulo De febribus. — 1. Si autem fuerit ex dolore, mitigetur evacuando et narcotica apponendo... »

En indiquant la nimia anxielas (c'est-à-dire les accidentia animae) comme la. cause unique de l'insomnie du roi, la relation médicale du temps d'Eudes écarte ipso facto les autres facteurs étiologiques [la ou les fièvres^ le fluxus ventris^ la douleur^ etc.).

2" Alienalio mentis (« Quae cum nimium succresceret, « mentis alienationem operabatur »). Délire consécutif à la persistance de l'insomnie et, au dire de l'auteur, provoqué par elle. On retrouve ici la théorie de Galien qui voit dans l'insomnie la cause efficiente de la folie, — alors que, pour les modernes, l'insomnie constitue seulement l'un des signes prodromiques (essentiels) de l'affection. Get emploi du sophisme de confusion [post hoc, ergo propter hoc) est d'usage courant dans la médecine, toujours prête à transformer en rapports de causalité les simples rapports de succession. Laissant aux médecins leur explication pathogénique, nous nous bornerons à enregistrer la chronologie séméiologique qu'ils nous apportent, c'est-à-dire l'apparition du délire consécutivement à l'insomnie seule et sans concomitance d'aucun autre symptôme morbide.

3" Superantibus humoribus (finem vitae accepit). On sait que, dans le système hippocratique, l'état normal repose sur l'équilibre humoral ; la pathogénie, à son tour, dérive naturellement de cette conception fondamentale. Il y a passage

de Tétat physiologique à l'état pathologique (ou en termes d'école, de l'humeur naturelle à l'humeur peccante) lorsqu'il y a trouble de l'équilibre humoral, soit quantitativement, soit qualitativement:

A. Quantilativemeiil (l'humeur, au point de vue qualitatif, restant naturalis c'est-à-dire normale). Au premier degré l'humeur se porte en excès (adventus humorum ; c'est Vhypérémie des modernes) vers un point déterminé du corps qui est toujours le locus minoris resistentiae ( « le superflu accumulé de l'humeur se porte en règle vers les parties le plus débilitées », dit Galien, il/é/Aoc/e thérapeutique à Glaucon, II, v). Dans le cas d'Eudes, c'est au cerveau déjà frappé à'alienatio mentis que l'afflux humoral va se produire. — Au second degré, la /)/(?//zore humorale est complète [superatio humorum) . C'est notre inflammation cérébrale avec ses symptômes concomitants (ascension thermique, fièvre, délire, etc.).

B. Qualitativement . C'est l'altération humorale {cacochymia), d'où la purulence, la malignité, etc ... De même qu'à l'altération quantitative la thérapeutique opposait la saignée, à l'altération qualitative elle opposait la purgation. Le symptôme d'altération humorale qualitative n'est pas en question dans l'étude pathologique du roi franc.

4° Consécutivement à l'hyperthermie et à l'état fébrile concomitant, délire aigu qui emporte le malade ( « ut quidam ferunt mania, ut alii frenesi ». L'état délirant étant également symptomatique des deux affections, nous ne retenons ici que le symptôme, nous réservant de fixer plus loin le diagnostic différentiel du delirium maniacum et du delirium phreneticum). Pour le rapport exact de l'hypérémie à la manie, cf. la remarque de Soury {Fonctions du cerveau, 'i*" éd. p. 374).

!:^ 2. Symptomatologie moderne. Nous avons réduit au dénominateur commun de laséméiologie moderne la symptomatologie galénique. Il ne reste plus qu'à opérer sur le cas du roi Eudes comme nous le ferions sur celui d'un malade contemporain et, procédant à l'examen du patient selon les règles habituelles de la clinique, à considérer successivement : 1° le malade; — 2° la maladie.

A. Le malade. Pas de renseignements. Anamnesliques héréditaires nuls (père, frère tués à l'ennemi ; mère inconnue).

— Les antécédents personnels font défaut.

B. La maladie. Le roi tombe malade à la Fère sur l'Oise, non loin de Laon, et meurt le 1" janvier 898.

La maladie peut être divisée en quatre périodes: — 1. Inquiétude et tristesse extrêmes avec insomnie concomitante. — 2. Aggravation de l'insomnie. — 3. Délire apyrétique. — 4. Délire aigu fébrile et mort.

§3. Diagnoslic. Ce tableau clinique fixe le diagnostic. Le doute n'est plus possible entre la manie aiguë et le délire fébrile.

Si le malade avait survécu à l'accès, le diagnostic (en cas de non-guérison) eût été basé — pour la manie, sur le passage à la chronicité avec formes maniaques et rémissions,

— pour le délire fébrile, sur la disparition de l'hyperthermie et sur la transformation du délire aigu en psychose à confusion mentale, du typedespsychoses post-infectieuses {Vamenlia ou V aslhenische Verwirrtheit des Allemands).

Au cas où, comme Eudes, le malade succombedans l'accès le diagnostic différentiel se base sur l'évolution des symptômes.

Manie aiguë.

Délire fébrile.

Période prodromique.

Insomnie persistante (inquiétude, tristesse).

Troubles somaliques spéciaux (pneumonie, fièvre typhoïde, méning^ite, etc.). Fièvre.

Période délirante d'étal.

Délire apyrélique.

Aggravation des troubles somatiques. Délire pyrétique.

Période délirante terminale.

Fièvre. Délire aigu. Mort.

Troubles somatiques.

Délire pyrétique. Mort.

La comparaison de ce schéma et de la symptomatologie relevée au § 2, nous permet d'affirmer que le roi franc a succombé à un accès de folie aiguë. Ce fait, qui doit prendre place désormais dans l'histoire de la Maison de France, ne sera pas inutile aux historiens de la période carolingienne pour éclaircir plus d'un point obscur de la biographie d'Eudes.

Nous avons assuré le diagnostic : reste à fixer l'étiologie de ce délire maniaque. La nimia anxietas invoquée par Richer n'a tout au plus que la valeur d'une cause occasionnelle ou provocatrice (si même cette anxietas n'est pas simplement un signe prodromique, avant-coureur habituel ou premier effet de Taffection). Quant à la cause véritable qui est, aux yeux de l'aliéniste, la cause atavique prédisposante, nous sommes condamnés à l'ignorer tant que l'anamnèse héréditaire continuera de nous faire défaut.

§ 4. Le diagnostic moderne et les diagnostics carolingiens. C'est ici que va nous servir l'éducation de Richer chez Héribrand, qui nous donnera la clef de ce diagnostic suspensif. Possible au x^ siècle, il eût été impossible à partir du xi% où le triomphe du galénisme par l'influence arabe a amené l'oubli du principe de Soranus.

Ignoré de la médecine mentale jusqu'à la fin du xvm°siècle, et entrevu par Esquirol, le rôle du délire fébrile dans la manie aiguë n'a été définitivement établi que par l'ancienne école de la Salpêtrière (Morel, Falret, Baillarger) et l'école somatique allemande (Jacobi, Griesinger, etc...)- C'est la découverte de ce symptôme qui nous a permis de fixer la nature de l'affection d'Eudes. Les psychiatres du ix° siècle, enserrés dans les formules de la pathologie galénique, ne pouvaient qu'échouer dans le diagnostic de la maladie du roi.

Hippocrate avait déjà esquissé la distinction de la mania et de la />/2re/if7i5. C'est Galienqui, le premier, eut le mérite de classer les délires en idiopathiqaes (mania) et en sympathiques (phrenitis, phrenesis). Cette division était excellente et elle a survécu, mais Galien eut le tort de fonder (et d'affirmer contre Soranusl le diagnostic différentiel de la mania et de la phrenitis sur un seul symptôme, celui de l'évolution thermique, distinction dont la clinique moderne devait montrer

l'insuffisante étroitesse : « On dit qu'un homme est pris de manie (aaiv£(79at) quand il a du délire sans fièvre, mais qu'il a le cppevTOt; quand il a de la fièvre. » (Galien, In Ilippocr, Prorrhetic. Comment., éd. Kuehn, I, 492.)

Adopté par l'École de Salerne puis par les Arabes, ce faux principe de Galien, que tout délire fébrile- est ipso facto étranger à la mania, a dominé toute la médecine du moyen âge (le grand maître de la pathologie interne au xiv^ siècle, Bernard de Gordon, dit très nettement dans son Lilium medicinae, p. 202, 31G : « Mania corruptio animi sine febre.... Phrenesis signa : alienatio, febris continua »).

Quant au diagnostic //za/i/a, il était sans base pour l'époque. Ses tenants ne pouvaient justifier de l'apyrexie que pour la période initiale du délire, et ils durent être, à bon droit, taxés de légèreté, puisque leur diagnostic éludait (faute de pouvoir en rendre compte) les deux symptômes capitaux de la mort et du délire pyrétique aigu qui l'avait précédée. Nul comme vertu démonstrative, ce diagnostic reste néanmoins pour nous très précieux parla séméiologie qu'il invoque. 11 confirme indirectement les données de la symptomatologie, en ajoutant une preuve nouvelle à l'existence chez le malade d'un délire initial apyrétique.

La médecine galénique concluait, on le voit, de l'identité des symptômes à l'unité étiologique : « La phrenesis étant caractérisée par le délire fébrile, tout délire fébrile relève de \r phrenesis ». Ce sophisme de conversion était sans réplique au ix^ siècle. Les médecins carolingiens ne pouvaient prévoir que, mille ans plus tard, un Claude Bernard viendrait affirmer, à l'encontre de Galien, qu' « en pathologie, malgré la multiplicité des causes, la nature n'a à sa disposition qu'un petit nombre d'effets ou de réactions morbides, c'est-à-dire de symptômes ».

Cette condamnation de la pathologie générale galénique (cf. sur ce point les observations de Nicaise, Introduction à Guy de Chauliac, et de Hahn, Not. s. Galien) eût étonné Bicher. On ne peut toutefois ^s'empêcher de rendre justice au sens médical dont il fait preuve dans ce diagnostic delà maladie d'Eudes. L'élève d'Héribrand était trop rompu à la méthode clinique pour ne pas être frappé du fait que chacune

des deux hypothèses, mania ouphrenesis, était obHgée d'abandonner un résidu symptomatique (le délire pyrétique dans le premier cas, — le délire apyrétique dans le second) dont aucun des deux diagnostics ne parvenait à rendre compte. De là le doute d'attente que Richer exprime dans sa chronique, doute dont on mesurera la hardiesse si l'on songe qu'en posant ce diagnostic suspensif Richer rompait avec les maximes de la science galénique, et qu'il osait contester l'axiome, indiscuté dans l'école, que « le délire fébrile est pour la mania le signe négaiiî pathognomoniqiie )^.

Cette objectivité unique dans l'œuvre si partiale, passionnée et anti-scrupuleuse du médecin rémois révèle encore autre chose qu'une perspicacité de clinicien : comme galéniste, Richerne pouvaitque repousser l'aliénation mentale d'Eudes; — comme politique et légitimiste * rancunier, il eût été heureux de pouvoir adopter l'opmion de la folie du roi, usurpateur, aux yeux du carolingien Richer, du trône de Charlemagne aux dépens de l'héritier légitime Charles le Simple (dont il fait un portrait si flatteur, I, 14). Mais Vinvidia medicorum pessima eût rendu ceci impossible et humiliant.

S'il eût fabriqué ou même retouché la symptomatologie, il l'eût sûrement fait dans le sens de sa rancune, c'est-à-dire de l'établissement d'un diagnostic galénique de la folie. Pour cela il lui eût suffi de garder le délire final, en enlevant le concomitant fébrile du dernier moment.

Donc la symptomatologie n'est pas de lui, et il a tout pris dans la chronique de 898.

§ 5. Comparaison du diagnostic moderne avec les versions des chroniqueurs autres que Richer. Reste à passer en revue les autres chroniqueurs que nous avions intentionnel-

1. Il ment au profit de Charles le Simple relativement à lissue de la bataille de Boissons (I^ 46j. Alors même qu'il donne à Charles de Lorraine le nom de tyran., il souligne la légitimité de sa cause et dit que Hugues Capet avait conscience d'avoir agi criminellement et contre tout droit en écartant Charles de Lorraine du trône pour s'en emparer lui-même (IV, 37-39).

lement laisses de côté au début de cette discussion comme étrangers à l'art médical.

Ces sources narratives se partagent en deux catégories :

A. Les chroniques (telles que les Annales Vedaslini, le C/iron. de Reginon, etc..) qui, muettes sur la symptomatologie et l'étiologie, se bornent à la simple mention de la maladie du roi, — soit que ces annalistes aient manqué de renseignements pathologiques, — soit que leur attention n'ait point été attirée par la nature si banale de l'airection d'Eudes, telle que la diagnostiquait la médecine classique du xi^ siècle (simple délire consécutif à une alîection fébrile).

B. Le Chronicon Silhiense de Folcuin (HF, IX, 73), qui conclut à l'empoisonnement : « Et sic Eudoni régi multiplicatis inimicis, Franci Carolo legitimo heredi fortius adhaerentes, veneno vitam Eudonis extinguere moliuntur et comptent... » Comment concilier cette intoxication avec l'accès de délire aigu auquel succomba le fds de Robert le Fort ?

Les seules substances en état de produire l'aliénation mentale suivie de mort sont les solanées vireuses (belladone, datura stramonium, jusquiame, etc.V Mais ce délire toxique est immédiatement consécutif à l'absorption du poison, très violent, sans prodromes d'aucune sorte, bientôt suivi de vomissements, de refroidissement des extrémités et d'un coma mortel. Aucun de ces symptômes ne correspond au tableau clinique de la maladie d'Eudes (cf. § 2).

Etait-il nécessaire de faire, à l'assertion de Folcuin, l'honneur d'une réfutation toxicologique en règle? Cette affirmation de l'empoisonnement (que nous retrouverons invariablement à l'occasion de chacun des personnages historiques cités dans ce volume) doit sa naissance à deux causes également puissantes chez le vulgaire : le besoin du merveilleux et la haine de l'agnosticisme. Ce phénomène psychologique reste d'ailleurs aussi vivace au xix'" siècle qu'au x*^ (cf. la mort du général Skobeleiî, celle du général de Miribel ; voir les journaux français d'août 1893, etc.).

Section 5. — Application de la pathologie d'Eudes à l'étude des points inexpliqués de l'histoire d'Eudes.

§ 1. Nous avons montré comment, de la définition précise de la formule de l'éducation médicale de Richer, on éclaircit son diagnostic sur la mort d'Eudes et ses causes, et comment on arrivait à prouver qu'on avait eu affaire à la folie.

Dans la conclusion de sa biographie d'Eudes, M. Favre note que les deux derniers actes politiques de la vie du roi restent, jusqu'à ce jour, sans explication suffisante, à savoir :

1° Le « honteux traité » signé par Eudes, quelque temps avant sa mort, avec les Normands.

2° La prière faite par lui à ses fidèles, pendant sa dernière maladie, de reconnaître comme roi, après sa mort, son compétiteur, le prétendant carolingien Charles le Simple. (On sait que, dix ans auparavant, à la déposition de l'empereur Charles le Gros, l'aristocratie franque avait élevé à la dignité royale le héros de la défense de Paris, par manière de protestation contre la lâcheté dont le Carolingien avait fait preuve dans la lutte avec les Normands.)

Voici en quels termes M. Edouard Favre énonce les inconnues de ce double problème psychologique qu'il s'avoue contraint de laisser sans solution (Favre, Eudes, chap. VI, page 189-195) :

«■ Après Pâques (27 mars 897), les partisans de Charles le Simple, voyant leur petit nombre et considérant qu'ils n'avaient plus aucun lieu sûr où ils pussent se réfugier, envoyèrent de nouveau une députation à Eudes pour lui rappeler que leur seigneur était fils de celui qui avait été son seigneur, et pour le prier de lui céder la partie du royaume de son père, à cause de laquelle il l'avait expulsé. Autrement dit et plus clairement : Charles et ses partisans voulaient renouer les négociations rompues en 896 ; Raoul de Cambrai étant mort, la négociation peut être reprise ; de plus, Charles a perdu beaucoup de terrain ; traiter aux mêmes conditions qu'un an auparavant, il ne peut pas espérer mieux.

« Eudes, après avoir pris conseil des siens, répondit quil était disposé à prendre pitié de Charles si on lui en donnait l'occasion, c'està-dire si les partisans de ce dernier ne se montraient pas trop exigeants.

Cette restriction semble prouver qu'il n'entendait pas rétablir tout simplement le traité de 896. Après quelques allées et venues des négociateurs, Charles vint en personne auprès d'Eudes, qui le reçut avec bienveillance et lui donna la parcelle du royaume qui lui sembla convenable, lout en lui promettant de lui en donner davantage. Puis, après avoir réconcilié Iléribert avec Charles, il renvor^'a celui-ci dans son territoire.

« L'humiliation profonde de Charles ressort des termes mêmes des Annales de Saini-Vaast. Nous ne savons rien de plus du traité de 897 : il semble cependant que les clauses peuvent, avec quelque vraisemblance, en être démêlées des circonstances dans lesquelles il fut conclu.

« Il ne fut nullement aussi favorable à Charles qu'aurait été celui de 896 ; d'après ce dernier, un royaume aurait été constitué en faveur de Charles ; mais depuis lors, Eudes s'est fait reconnaître dans presque toutes les parties qui lui étaient encore rebelles de ce royaume projeté, soit à Reims, dans le Vermandois, dans le comté de Boulogne

« Au lieu de recevoir un petit royaume, comme c'eût été le cas en 896, Charles ne reçoit Laon que comme un lieu de refuge [locus refugii) ; c'est à cela qu'en une année ont été réduites les prétentions de ses partisans, c'est cela seul qui leur est accordé. Eudes avait, durant le cours de la dernière année, reconquis son royaume. Il ne veut pas le démembrer. Il promet à Charles, il est vrai, de lui faire de plus amples concessions ; mais il faut entendre par là (?) l'engagement pris par Eudes de désigner Charles comme son successeur, à sa mort...

« Charles pourra, après la mort d'Eudes, dater son règne de 893 ; néanmoins, depuis 897, le nom de roi n'est plus pour lui qu'un vain nom; ses droits royaux sont suspendus, il n'en a plus aucun ; il n'est pas associé à la royauté d'Eudes, mais il Va reconnu roi et il s'est constitué son fidèle

(( La pacification est maintenant complète: seuls, les Normands portaient encore le trouble dans le royaume et c'est ici un triste épilogue à la vie du défenseur de Paris. Confiants dans leur nombre, qui avait beaucoup augmenté, les hommes du Nord étendent leurs ravages au loin sur tout le bassin de la Seine, au-dessous de Paris ; ils portent le fer et le feu dans les contrées qui leur avaient échappé lors de leur arrivée. Mais Eudes et les siens sont toujours plus las de combattre ; il semble qu'une fois la concorde rétablie dans le royaume, ils eussent pu facilement les écraser ; sont-ils effrayés par le nombre toujours croissant des ennemis? Bref, le roi leur envoie des négociateurs, il veut racheter son royaume. On réunit un plaid et, comme si la « Francia » se considérait maintenant comme le royaume proprement dit, comme si l'antagonisme entre la « F'rancia », d'une part, et la Neustrie et l'Aquitaine, d'autre part, subsistait toujours, les Normands vont, après ce plaid, hiverner sur la Loire, probablement en laissant leur flotte sur la Seine. Curieuse manière pour Eudes de racheter son royaume que d'en libérer une partie aux dépens de

FAquitaine et surfout aux dépens de la Neustrie qui lui a été constamment fidèle Quel qu'en ait été le motif, cette mesure ne rappelle

que trop Vabandon de la Bourgogne fait aux Normands par l'empereur Charles III après le siège de Paris.

(' Eudes, lorsqu'il signait ce triste traité, était dans le nord, en « Francia »...

« Le séjour d'Eudes dans le nord se prolongea encore ; tandis qu'il était à la Fère, sur TOise, non loin de Laon, il toml^a malade ; durant plusieurs jours, la maladie alla en empirant ; alors, sentant que c'était sa fin, il mit à exécution la promesse qu'il avait faite très pro- J)ablement (?) lors de la paix avec Charles et il demanda à tous de reconnaître celui-ci comme roi et de lui être fidèles ; c'était une sorte de (( designatio ».

« Le l^"" janvier 898, il mourut...

« Ainsi finit le règne d'Eudes.

« Ce souverain semble avoir constamment cherché à réaliser l'idéal que rêvaient tous ceux qui vivaient à cette époque troublée, soit la protection contre les Normands et la paix du royaume ; à côté de ces deux buts il en entrevoyait un troisième au bout de la carrière, la grandeur de sa maison. Jusqu'à quel point réalisa-t-il ces trois desseins ?...

« So7i règne finit dans le découragement et la limite est difficile à tracer entre les actes qu'on peut attribuer à une sage temporisation et ceux qui ne sont que le résultat d'une extrême lassitude. Le traité qu'il conclut avec les Normands en 898 ne peut être le symptôme que de ce dernier sentiment, quelque pénible qu'il soit à constater dans le cœur du défenseur de Paris.

« S'il renonça à protéger son royaume contre un ennemi dont les constantes attaques lassaient sa bravoure, il réussit, après des années cruellement troublées, à établir momentanément une paix relative dans le royaume. Est-ce pour maintenir la concorde, est-ce dans l'espérance d'éteindre la guerre civile et pour éviter toute compétition au trône que, sur son lit de mort, il semble avoir sacrifié la grandeur de sa maison ? Nous n'osons pas l'affirmer. Est-ce par politique qu'il n'a pas voulu rompre avec le prestige carolingien et donner à son frère un titre contesté sans un pouvoir suffisant? Les quelques paroles par lesquelles Eudes désigne Charles le Simple comme son successeur, et qui sont un trop court testament politique, ne sontelles pas inspirées par un profond découragement?

Kalckstein [Gesch. des franzœsischen Kœnigsthiims unter den ersten Kapetingem, p. 106) et Dïimmler (Gesc/z. des ostfrankischen Reichs, 1" édit. 1888, t. III, p. 435-437) passent cette double question sous silence. L'un des meilleurs représentants de la jeune école historique, M. Labande, en présence des difficultés du problème, n'hésite point à se rallier à

l'hypothèse proposée par M. Favre (Labande, Moyen âge, 1894, p. 163 : « Ce roi fier et énergique dans ses débuis, fatigué et épuisé à la fin de sa vie... »).

En résumé, la formule du système de MM. Favre et Labande est celle-ci : « Rien, dans la situation politique d'Eudes, ne justifiant le découragement dont les derniers actes du roi sont l'expression, il est nécessaire de supposer qu'aux derniers mois de son existence le roi a du tomber dans un état d'épuisement et de dépression qui peut seul expliquer cette politique d'abandon. »

Cette commode hypothèse de la dépression suffit en effet à rendre compte de tout. Le seul défaut de cette exphcation est qu'elle ne trouve aucun point d'appui dans l'histoire. Antérieurement à la mort du roi, aucun texte ne nous parle d'une maladie d'Eudes. Jusqu'au dernier jour, ses voyages témoignent d'un état physiologique normal. Dès lors, comment expliquer, en l'absence de tout antécédent pathologique, l'explosion subite de cet état psychopathique chez un homme âgé seulement de trente-huit ans (et aussi vigoureux que l'était le héros de la défense de Paris)?

C'est ici qu'intervient la pathologie mentale : en nous montrant qu'Eudes a succombé à un accès de manie aiguë, la psychiatrie vient en aide aux deux historiens et fournit à MM. Favre et Labande, à l'appui de leur fine hypothèse psychologique, la preuve indirecte qu'ils avaient en vain demandée à l'histoire.

On sait, en effet, que tout accès de manie aiguë est précédé d'une période latente de dépression mélancolique. La folie étant essentiellement non une maladie intellectuelle mais une maladie morale, le trouble intellectuel n'est que secondaire et consécutif à un stade prémonitoire caractérisé, comme l'a dit Maudsley, par l'altération du tonus psychique, la perversion dans la manière de sentir (d'où l'inversion graduelle du caractère), l'émotivité morbide, l'affaibhssement delà volonté, l'absence croissante d'énergie (avec inquiétude pathologique consécutive à l'impuissance d'agir), la tristesse, l'anxiété, le iaedium vitae: « Le sujet n'est plus le même dans ses rapports sociaux : ses sentiments affectifs sont modifiés. Ce change-

ment de caractère passe souvent inaperçu sur le moment ou est attribué à des causes accidentelles ou banales. Ce n'est qu'après coup, lorsque la maladie est déclarée, que Tentourage du malade s'explique bien des choses et les interprète dans leur véritable sens. » (Sollier, Maladies mentales, p. 39.)

Or, c'est précisément dans cette période prodromique de dépression que viennent se placer, au point de vue chronologique, ces deux actes d'Eudes, dont la science historique n'a point encore expliqué l'étrangeté. L'historien ne peut donc se dispenser de les examiner à nouveau à la lumière de la pathologie mentale.

§ 2. En ce qui concerne la dernière négociation d'Eudes avec les Normands, il ne peut y avoir d'hésitation. Il est visible qu'entre l'état d'aboulie du roi à cette date et la signature du « honteux traité » normand, il n'y a pas seulement rapport de coexistence, mais lien de causalité.

Quant à la u designatio » faite par Eudes en faveur de Charles le Simple, les textes sont trop obscurs pour que nous puissions rien affirmer sur la nature de cette singulière restitution. Cet acte fut-il simplement l'exécution d'une promesse antérieure, comme le croient les historiens qui prêtent ce sens précis à la très vague formule des Annales Vedastini (( promisitque ei majora » ^ (l'âge relativement peu avancé du testateur donnait à cette promesse un caractère fort aléatoire)? Cette restitution fut-elle, au contraire (comme l'affirment d'autres érudits), le résultat de tardifs scrupules nés subitement chez Eudes pendant sa dernière maladie? Nous l'ignorons. On peut croire toutefois que, dans les deux cas, l'état psychopathique du roi (état inconnu jusqu'ici et dont la pathologie mentale nous a permis d'affirmer l'existence) ne pouvait que fortifier Eudes dans cette idée de renonciation à la couronne pour sa maison.

1. M. Luchaire n'attache, avec raison, aucune importance à la promesse de 897. Il ne la cite môme pas, et il précise la date de la renonciation d'Eudes à la royaulé pour sa maison; il ne la fait dater que du lit de mort. Et c'est une vue très juste, rien n'expliquant cet acte (dans la situation d'Eudes) à la date de 897.

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