PREMIER EXEMPLE
La thérapeutique du roi et les historiens modernes
de Louis XI.
§ 1. Avant d'émettre sur la psychologie de Louis XI des hypothèses subjectives tirées de ses remèdes, il faut savoir le sens de ceux-ci, — à V inverse tel remède insignifiant peut nous révéler l'existence chez le roi d'une affection psychopathique cachée soigneusement par les officieux (Commynes, etc.) et qui nous donne une pierre de touche, instrument délicat pour juger ses actes.
forcés à perpétuité. Des erreurs de ce genre indiquent, peut-être, chez leur auteur un degré insuffisant d'agnosticisme. Mais il est sans intérêt, pour l'avancement de la psychologie historique, de s'attardera les relever.
XVIII PATHOLOGIE HISTORIQUE
(( Oudit temps, le roy fist venir grant nombre et grant quantité de joueurs de bas et doulx instrumens quil fist loger à Saint-Cosme près Tours, où illec Hz se assemblèrent jusques au nombre de sixvingtz ; entre lesquelz y vint pluseursbergiers du pays de Poictou, qui souvent jouèrent devant le logis du roy, mais Hz ne le veoyent pas, affin que ausdiz instrumens le roy y prensist plaisir et passe temps et pour le garder de dormir. Et, d'ung autre costé, y fist aussy venir grant nombre de bigotz, bigottes et gens de devocion comme hermites et sainctes créatures pour sans cesser prier à Dieu qu'il permist qu'il ne mourust point et qu'il le laissast encores vivre. »
{Journal de Jean de Roye ou Chron. scandaleuse, étl. de B. de Mandrot, t. Il, p. 122, à l'année 1482.)
u Turonum reversus, excogitavit a musica valitudinis levamen quaerere. Ouamobrem accersiri mandat omnis generi musici instrumenti lusores quos cenlum et viginti convenisse constat. Inter quos assuerunt ovium pastores : qui multos dies non procul a régis cubiculo continenter modulabantw% ejus consolandi causa, et ne somno, quo gravabatur, succumberet.
Jussit, praeter hoc hominum genus, alterum longe diversum ad se convenire. Solitarii et qui eremum incolebant homines... fœminae quoque spectatae religionis Turonum convenerunt, quibus negocium mandatum est : deum indesinenter orare : ut régi salute restituta maneret ipse diu superstes. Tam appetens diutissime vivendi fuit Ludovicus. »
(Rob. Gaguin, ann. 1482, f. 281, éd. 1560.)
§ 2. Quelle est la signification de ce traitement suivi par Louis XI malade, pendant l'avant-dernière année de sa vie ?
Les opinions des historiens sont contradictoires sur le sens de ce passage célèbre dont le drame moderne s'est emparé (d'ailleurs à contresens, cf. la scène du roi et des bergers dans le Louis XI de Casimir Delavigne).
Avant d'exposer ces divergences, faisons d'abord appel à l'interprétation médicale qui est ici le recours naturel, puisque la proposition à définir ressortit à la thérapeutique.
INTRODUCTION. XIX
§ 3. Position du problème :
Louis XI vieux et malade et désireux de vivre (« appelens diutissime vivendi fuit Ludovicus », dit son ambassadeur) l'ait venir : 1° des bergers ; ^'^ des ermites et des femmes de sainte vie.
Le sens de ces derniers est trop clair pour qu'il y ait eu difficulté aux historiens, — mais ils n ont pu expliquer le sens des premiers.
Nous aurons donc : 1° à établir l'authenticité du fait; 2*^ à donner l'interprétation clinique ; 3° à comparer cette interprétation scientifique aux explications subjectives à priori et rationalistes des historiens.
Section 1. — Critique historique des faits.
, Mandrot l'a omise ; c'est l'une des deux seules lacunes que l'on puisse trouver dans cette excellente édition (voy. l'autre ci-dessous, § 20).
Sur l'autorité de ces auteurs en général, cf. B. de Mandrot, Journal de Jean de Roye, Préface, et P. de Vaissière, De Roberli Gaguini, p. 68-69.
Quant à l'autorité particulière de ce passage, aucun des deux auteurs ne l'a spécifiée.
Il y avait cependant à signaler l'omission par Commynes de ces faits * dans le vaste récit consacré aux trois dernières années de la vie du roi. Ce récit tant vanté (qui ne saurait trop l'être au point de vue de l'art) est nul comme histoire, et personne n'a osé jusqu'ici en faire la critique ^.
1. Il csL muet sur les bergers, — ef sur la convocalioii multiple (liées ermites, il se borne à la mention (Xun seul ermite italien, qui l'ut le célèbre saint François de Paule.
2. Cf. le cas curieux du dernier historien de Balue, II. Forgeot {Jean Balue, cardinal (rAugers, 189o). Balue fut délivré en décembre 1480. Commynes, pour innocenter le roi d'une telle faute politique, place la mise en liberté du cardinal aprcs rattacjue de Louis XI (on ne peut admettre d'erreur sur un acte politi({ue aussi considérable,.
XX PATHOLOGIE HISTORIQUE
Nous pouvons dès maintenant affirmer que nous connaissons les causes de ce double silence de Commynes.
a. Sur les bergers il est intentionnel et voulu (comme nous le démontrons ci-dessous).
b. Sur les ermites, Commynes a péché par omission et ne s'est souvenu dans ses Mémoires, écrits longtemps après, que d'un seul, saint François de Paule. Les pièces d'archives prouvent la vérité de Gaguin et de Jean de Roye et montrent contre Commynes qu'il a été mal informé ou oublieux et que, outre saint François de Paule, il y a eu d'autres ermites.
La deuxième partie (religieuse) n'a pas besoin d'explication clinique. Il suffit d'établir sa réalité historique pour fortifier la première partie (bergers) :
« A Morry Millon, la somme de 40 1. t. pour le rembourser de pareille somme qui luy estoit due de reste de 100 1. t. qu'il a payée et despendue du scien pour avoir vacqué depuis le 23® jour de février jusques au premier jour d'avril ensuivant pour aller quérir à Primery en Nivernois une femme dévote qui estoit demourant, pour l'avoir menée devers ledit seigneur jusques à Bloys, et l'avoir ramenée par le commandement dudit seigneur en sa maison et aussi pour la despence de ladite femme et mesnage par eaue,en ce comprins dix 1. t. que ledit seigneur a fait bailler à ladite femme pour ses gaiges dudit moys de mars, et sept livres pour trois aulnes de drap et de fourreure pour faire ung manteau, dont ledit seigneur ne veult aultre declaracion en estrc faite. (21 avril 1482.) »
(British Muséum. Mss. Egerton, 883, fol. 44.)
(( Mémoire de faire paier par la main de Simart [qu'il n'en baille point la charge à son frère] de faire paier le saint homme qui est auprès d'Orléans.
Item qu'il le fasse luy mesmes.
Item qu'il luy fasse porter des vivres tous les jours jusques à huit solz par jour qui font douze francs par moys et par an sept vings quatre livres, car il ne prent point d'argent.
Item qu'il luy fasse porter des vivres tous les jours du monde, car il ne les garde que ung jour.
Item ne faillir jour de luy en porter, en pain, en vin, en chair.
Cette première attaque eut lieu au printemps 1481 (noter qu'en J481 Pâques était le 22 avril). M. Forgeot aime mieux faire une erreur de date d'un an que de croire Commynes en faute.
INTRODUCTION. XXI
poisson selon qu'il yl sera, sol, œufs, fromaige, et de bonnes herbes comme lectues, creson, figues, raisins, selon le jour. » [1481], (Bibl. Nat. F. F. 29015, fol. 98.)
« A Jehan de Guines, notonnier la somme de 7 1. à luy ordonnée pour avoir vacqué luy troisième de personnes pour avoir amené d'Orléans à Cléry le bon hermitte de Fleury près Orléans, où illec ledit seigneur l'avoit fait venir, où il a vacqué depuis le 7^ jour de juing jusques au 16" jour ensuivant tant aller, séjourner audit Cléry que retourner. (16 juin 1482.) »
(British Muséum. Mss. Egerton, 883, fol. 89.)
« Sire jay receupt vos lettres bien tart et incontinent je alay parler a frère Bernardin lequel je ay trouvé fort saint homme et luy ay prié qu'il priast Dieu et la vierge Marye qu'il leur pleust vous donner bonne vye et bonne santé et que en disant sa messe et en son secret et devant et après a toutes les heures il voulsist faire requeste a Dieu qu'il luy voulsist reveller se vous auriez brief bonne santé et bonne vye et longhe.
Sire il ma respondu qu'il fera vollentiers et de bon cœur les prières a Dieu pour votre santé, mais que les revellations quy viennent de Dieu il ne les me peut dire ny a moy ny a aultre et ma dict que la vierge Marye ne osa dire a Joseph son mary quelle fut grosse sans le congié de Dieu que luy fit reveller par ung ange.
Sire je me suis enquis au gardien et aultres frères du couvent et ay trouvé que frère Anthoine de Sailly est fort famillier de luy et saint de sa vye des longtemps et auquel je fay faire ses preparatives pour partir et aler devers vous un jour de ceste sepmaine se vostre bon plaisir n'est de le contremander.
Sire je espère et croy fermement que les bonnes prières de frère Bernardin et des bons relligieux au plaisir de Dieu et de Notre-Dame desquels ils sont fondés vous donront bonne sancté et bonne vye et longhe car c'est un homme de saincte vye et a de bons frères avec luy et se il n'eust esté si viel et si sourt je eusse mis en paine de le vous envoyer mais il ma dit qu'il sera souvent avecque ses frères en prières et en oroisons et tant qu'il vous plaira que je soye en ceste ville je le soUiciteray tous les jours et de bon cœur.
Sire je prie a Dieu et a Nostre-Dame qu'il vous doinst bonne sancté et très bonne vye et longhe.
Escript à Doullens le premier jour de septembre (1482) a huit heures de nuit.
Dimanche du Raynier. »
(Bibl. Nat. f. fr. 15540, fol. 47, Mss. Harlay.)
Lettre du sieur de Poissons (?) sieur de Moreuil au Roi Louis XI, lui mandant qu'il a fait toute diligence pour lui envoyer frère Bernardin religieux de sainte et exemplaire vie afin de prier Dieu pour
XXII PATHOLOGIE HISTORIQUE
Theureuse augmentation de ses années, et prolongation de ses jours.
<( Sire, En accomplissant aux lettres qu'il vous a pieu m'escriprc par vostre maistre d'ostel lequel scet les dilligences que j'ay fait (et Dimence du Reynier pareillement) pour vous cnvoier frère Bernardin qui sVn va devers vous et a monstre au partir qu'il a grant désir de vous faire service et de soy obligier tous les jours de sa vie d'estre en orroisons et prières pour vous.
Sire, je me suis enquis à tous les frères de Doullens et autres qui ont peu avoir congnoissance oudit frère Bernardin savoir se ils le ont point veu eslever en l'air hors de sa fenestre, ils dient tous que non mais bien ont veu les dits frères par plusieurs fois environ mynuit à sa fenestre faire ses orroisons en grans contemplacions en regardant le chiel par très grant dévocions et le tiennent tous ung fort saint homme et de fort belle vie et croy, Sire, que vous le trouverez tel et son compaignon ung fort bon religieux.
Sire, nous avons tous espérance que les oroisonsdudit frère seront si agréables à Dieu et à Nostre-Dame qu'elles vous seront moult prouffîtables et à vostre entencion.
Sire, je prie à Dieu et à Nostre-Dame que vous doint bonne vie et longue et bonne sancté.
Escript à Doullens le 23*^ jour de novembre [1482].
Votre très humble et très obéissant serviteur et subject,
de Soissons.
Au dos : au Roy mon souverain seigneur. »
(Bibl. Nat. f. fr. 15540, fol. 47. Mss. Harlay.)
Lettre de Dimanche du Reynier au roi Louis XI, sur la saincteté de vie de frère Bernardin de Doullens qui le va trouver :
<( Sire, En obéissant aux lettres que derrenierement vous a pieu moy escripre, avec Monsieur de Moreuil j'ay tenu la main que frère Bernardin se party lundi dernier de ceste ville et l'ay convoie en bonne seureté jusques à Amiens et s'en va devers vous, comme il me semble, de très bon cueur, dont je suis fort joieus, car j'ai espoir que sa venue vous sera bonne et proffîtable pour raison des bonnes prières qu'il fera envers Dieu et Nostre-Dame pour vous, car comme je vous ay escript, passé a dix jours, il m'a dit que vous viverès bien longuement et de rechief le vous escrips pour ce que ne say se avez eu mes lettres quy estoient escriptes de ma main.
Sire, touchant ce qu'il vous a pieu moy escripre que je vous fasse savoir se aucuns des enffans de la religion ayent veu iceluy frère Bernardin de nuyt estre eslevé en Fayr en faisant sa prière à sa fenestre à Dieu et Nostre-Dame, Sire, pour en savoir, j'ay pour ceste cause assemblé le gardien et les frères de layens lesquelz m'ont dit qu'ilz n'ont point sceu qu'il ayt esté eslevé, mais scevent bien que continuellement de nuit et de jour, continue fort en prières envers Dieu et Nostre-Dame, et le tiennent tous les religieux de làdedens pour une bonne et sainte personne.
INTRODUCTION. XXIII
Sire, je prie Dieu et Nostre Dame qu'il vous doInL bonne vye et longue et bonne santé.
Escript à vostre ville de Doullens le 23*^ jour de novembre [1482 {. Votre très humble et très obéissant subject et serviteur.
Dymanche du Raynier. »
(Bibl. Nat. f. fr. 15540, fol. 47. Mss. Harlay.)
« Son règne fut assez étrange à l'appétit d'aulcuns gens : mais il fina catholiquement, usant du conseil de celui que Ton disoit estre un saint homme, par lequel il fist restitution d'aulcuns emprunts qu il avoit faicts à Cambray et aultres bonnes villes. »
(J. Molinet. Chron., éd. Buchon, t. II, p. 392.)
(( S'il sçavoit quelque homme que l'on estimât de sainte vie, il taschoit l'avoir en quelque pays qu'il fut et quoy qu'il luy coûtât, ainsi qu'il fit de frère Francisque de Paule, qui depuis fonda l'Ordre des Minimes, lequel à grand difficulté il fît amener de Calabre, espérant par ses prières et mérites obtenir santé et guerison. »
(Seyssel, éd. Comm. Godefr. II, 307.)
« Monsieur le prieur de Sales L'on m'a dit que vous aviez un
compagnon dévot homme. Je vous prie que vous luy dites que pareillement il prie Dieu et Nostre Dame pour moi. Et s'il y en a nuls prez de vous que vous connaissez, que aussi les en vueillez prier. Escript à Thouars, le XX"^ jour de janvier. » (Arch. du Cher. Fonds du Chapitre, d. Raynal Hist. du Bernj, III, 132.)
Nous avons par ces pièces la preuve de l'exactitude de Gaguin et de J. de Roye pour la deuxième partie (ermites) ; elle nous autorise à croire vraie la première partie (bergers).
Section 2. — Interprétation clinique.
§ 1. Elle repose essentiellement sur l'accord du double diagnostic thérapeutique et nosologique :
1° La recherche du diagnostic thérapeutique dérive du principe hippocratique (naturam morborum curationes ostendunt).
2° La constitution du diagnostic nosologique résulte de l'examen des textes de la maladie du sujet (quand on peut la trouver mentionnée).
XXIV PATHOLOGIE HISTORIQUE
§ 2. Diagnostic thérapeutique. Il doit dès l'abord résoudre deux questions :
A. A quelle catégorie d'affection ressortit le traitement musicothérapique envisagé comme tonique stimulant ?
B. De quelle affection est justifiable la prohibition du sommeil diurne, avec application d'un traitement anti-hypnotique?
De ces deux textes le thérapeute dégage aussitôt la triple indication visée par les médecins qui formulèrent pour Louis XI ce traitement musicothérapique de longue durée ((( multos elles modulabantur », Gaguin) :
1° Une action tonique (« ... affîn que ausdiz instrumens le roy y prensist plaisir et passe temps », J. de Roye ; — « ... ejus consolandi causa », Gaguin).
2° Limitation de cette action tonique à une stimulation néanmoins modératrice et sédative (cf. ci-dessous, § 8) : — (« Le roy fist venir grant quantité de joueurs de bas et doulx instrumens jusques au nombre de CXX », J. de Roye ; — « non procul a régis cubiculo continenter modulabantur », Gaguin).
3" Une action anti-hypnotique prophylactique du sommeil diurne (a pour le garder de dormir », J. de Roye ; — « ne somno, quo gravabatur, succumberet », Gaguin).
Tout chnicien familier avec l'histoire de la médecine reconnaît aussitôt dans ce traitement musicothérapique la médication spécifique et pathognomonique des psychonévroses dans la neuropathologie médiévale.
Avant de donner les textes qui étabhssent V existence de cette médication dans le formulaire thérapeutique du moyen âge — et pour que ces textes puissent être intelligibles au lecteur — il est nécessaire de fixer au préalable le sens de la médication elle-même, c'est-à-dire sa génératrice pathogénique (toute médication n'étant que l'application d'une conception pathogénique, c'est-à-dire d'une métaphysique de la maladie).
INTRODUCTION. XX\'
§ 3. On sait sur quel principe reposait la pathogénie des psychoses et des névroses dans l'IIippocratisme arabo-galénique. Ce système médical embrassait sous une même formule commune la manie, la mélancolie et l'épilepsie qui constituaient la famille des psychonévroses {Glossulae quatuor Magistrorum super Chirurgiam Rogerii et liolandi^ éd. Daremberg, Naples, 1854, p. 163 : « De mania et melancholia ac epylepsia. Iste quidem 1res passiones ditîerunt in specie et conveniunt in génère : fiunt autem omnes ex melancholia naturali.... Conveniunt autem iste passiones in materia generali, differunt in speciali »). Nous aurons donc, pour épuiser l'étude de cette famille morbide (tant au point de vue pathogénique qu'au point de vue thérapeutique), à considérer successivement les psychonévroses in génère et in specie.
§ 4. Pathogénie générique des Psychonévroses. Elle n'est qu'un simple cas particulier de l'humorisme galénique. On sait que dans le système de Galien l'état physiologique repose sur l'équilibre des quatre humeurs cardinales : la pathogénie galénique dérive naturellement de cette conception fondamentale. Il y a passage de l'état physiologique à l'état pathologique (ou, en termes d'école, de l'humeur naturelle à l'humeur/)ecca/2/e) lorsqu'il y a trouble de l'équilibre humoral, — soit qualitatif (cacocliyniia), — soit quantitatif [superatio humorum, l'humeur au point de vue qualitatif restant naturalisa c'est-à-dire normale).
Transporté dans la neuropathologie, ce principe de l'humorisme antique sert de base à la pathogénie générique des psychonévroses, entités morbides nées de l'ascension vers certaines parties déterminées de l'encéphale d'un flux d'atrabile ([xéXaiva /oXrj)en excès, — vapeurs mélancoliques montant des hypocondres au cerveau.
§ 5. Pathogénie spécifique des Psychonévroses. Elle repose sur deux principes :
1" La spécificité nosologique est ici /b/ic/Zo/i de la localisation encéphalique de la réplélion atrabilaire. Il y a production —
XXM PATHOLOGIE HISTORIQUE.
d'une psychose (soil maniaque, soit mélancolique) si Thumeur peccanle pénètre le tissu encéphalique {Die Concordanciae des Johannes de Sancto Amando herausgegeben von D"" Pagel, Berlin, Reimer, 1894, p. 191 : « Si melancholia coUocatur in essentia cerebri facit melancholiam et alienationem cum audacia leonina »), — d'une névrose si l'atrabile prend pour lieu d'élection les ventricules du cerveau [Glossulae quatuor Magistrorum super Chirurgiam Rogerii et Bolandi.éd. Daremberg, Naples, 1854, p. 202: « Et notandum quod epilepsia est opilatio ventriculorum cerebri principalium » ; — Die Concordanciae desJoh. de Sancto Amando^ éd. Pagel, p. 94, 95 : « Epilentia fit ex materia grossa quae opilat vias spiritus solum in ventriculis cerebri » ; — Id. éd. Pagel, p. 95: « Epilentia est passio cerebri cum spiritus in ventriculis cerebri existens a grossa materia opilante moveri prohibetur )))^
Le grant propriétaire des choses [de Barthélémy l'Anglois trad. p. J. Corbichon, 1372] 1. VI, chap. ix. De Epilence. « Geste maladie est en commun appellée lehault mal et les phisiciens l'appellent epilence : ceste maladie selon Constantin est une humeur moiste par laquelle les petis ventres du cerveau sont estouppez et non pas parfaictement et empesche l'esperit de l'ame a faire et a déclarer ses œuures jusques atant que nature ait destouppé les voyes du cerveau de ceste humeur. »
2° La convertibilité des différentes psychonévroses entre elles consécutivement au transfert humoral, simple cas particulier delà théorie hippocratique des métastases, — et à la migration de la réplétion atrabilaire d'un point de l'encéphale vers un autre.
Ce principe, fondamental dans la neuropathologie antique, de la transformation des psychoses en névroses et inversement des névroses en psychoses, formulé par Hippocrate au livre VI des Épidémies, section VII, § 31 (cf. éd.Littré, t. V, p. 355 : « Melancholici magna ex parte comitiali morbo afficiuntur, et contra, morbo comitiali laborantes efficiuntur melancholici »), vint aux Arabes par l'intermédiaire de Galien, et au
1. Sur ce spiritus voir ladmirablo article de Soury dans le Dict. Richet; — et Galien, éd. Daremberg-, 4856, II, ^Qi, pneuma psychique.
INTRODUCTION. XX\Il
ix^ siècle Rhazès de Bagdad, THippocrale des Arabes, classe la psychose mélancolique au nombre des causes provocatrices de Fépilepsie:
Rhazès (Fragments de Rufus d'Kphèse extraits du Continent de Rhazès. Rufus, éd. Ruelle et Daremberg, p. 459): De cogitatione melancholica. « Et studeas ne in declinatione morbi, cum incipiunt convalescere, fluat humor ad aliquod membrum, faciens siipervenire epilepsiam. »
De même Avicenne (IV, Tertiae partis Canticorum, t. 11^ p. 399, col. 2). De morbis ex melancholia generatis. « Epitepsia : melancholica passio in capite ^ » — Id. Canon, 1. IV, tr. 'i, cap. 62 (t. II, p. 55, col. 2) : « Aegritudines melancholicae sicut melancholia et epilepsia. »
§ 6. De cette communauté d'origine dans la conception pathogénique dérive naturellement l'identité dans la conception thérapeutique. C'est en effet un traitement générique que la thérapeutique assigne, comme on pouvait le prévoir, à cette famille des psychonévroses. Pour chacune des trois espèces de ce groupe, nous le verrons plus loin, ce traitement subit des modifications thérapeutiques spécifiques.
§ 7. Thérapeutique des Psychonévroses in génère. La thérapeutique générique de la famille des psychonévroses vise :
A. L'état général pour la curation duquel elle fait appel à la thérapeutique physiologique ;
B. L'état local pour lequel elle recourt à la thérapeutique pathogénique.
§8. Thérapeutique physiologique de l'état général.
A l'asthénie nerveuse, trouble physiologique commun à la famille des psychonévroses, l'arabo-galénisme oppose un agent thérapeutique capable de provoquer des actes physiologiques inverses, c'est-à-dire névrosthéniques.
Au premier rang des névrosthéniques la médecine médiévale place l'excitation forte des organes sensoriels (auditif,