C. — Forme
Maladie épidémique {Itinei^arium, 363 : <( aliis quampliirimis principum eadem infîrmitate morientibus ») ; — de nature grave {Jtinerariiim, 214 : « gravissimam aegritudinem » ; — Benoît de Peterborough, t. II, 170 : <( Infirmitatem... in qua l'ère usque ad mortem laborantes » ; — Guillaume le Breton, I, 193 : « tanta infîrmitate gravatus est »'); — à forme aiguë, fébrile (Ciuill. le Breton, t. II, 107 : « Febre gravi tactus )>; — VIlinerariiim, p. 220, qualifie la fièvre du roi de ferventissima).
1. Guillaume le Bvolon, Philippide, 1. IV (éd. Delaborde, II, 109^ 317. In toto locus est regno rarissimus in (|uo
Non habeat causam lacrymandi quilibet, aut ob
Amissum dominum, vel fratrem, sive propinquuui :
Natos hic querilur amissos, ille parenteni ;
Hic ejulatur cognatos, aller amicos ;
Hic famulum, hic socium ; patruos hic, ille nepotes ;
Tanla peste cadunt proceres in funera nostri,
Quos omnes sibi mors Acharon ascivit in urbe.
D. — Durée.
Le début est postérieur au 8 juin, date du débarquement de Richard en Palestine {Itinerarium, 214 : « Cum autem per aliqiiot elles ibi moram fecisset, gravissimam incurrit aegritudinem » ; — Benoît de Peterborough, II, 170 : « Paulo post adventum régis Angliae, statim uterque regum in infirmitatem inciderunt »). — Nous ignorons la date exacte de la guérison (Benoît de Peterborough, II, 170 : « Per misericordiam Dei, uterque regum convaluit de aegritudine illa... »), mais nous savons qu'au commencement de juillet, le 6, selon Vlllnerarlum, p. 224, — le 7, selon Benoît, II, 176 (sur ces dates, cf. Wilken, Gesch. der Kreiizziige, IV, 337), les deux rois assistèrent à la reprise des opérations contre la grande tour d'Acre, factl robiistlores el anlmoslores in Del servitlo, dit Benoît de Peterborough. Cependant le roi Richard dut se faire porter au pied des murailles sur un matelas de soie (///nerarlum Rlcardi^ 225 : « Seque illuc fecit deportari in culcitra serica, ut Saracenos sua oneraret praesentia et suos animaret ad pugnandum. Inde sua utebatur balista, cujus erat peritus et plures jaculis peremit emissis et pilis »); quant au roi de France, l'affection avait eu chez lui une moins longue durée que chez Richard [Itlnerarlum, 218 : « Rex Franciae citius convaluit »). Il était encore valétudinaire six mois plus lard (Guillaume le Breton, I, 194 : « Paucis diebus anteNativitatem domini... sanitati aliquantulum restitutus »); mais nous verrons plus loin que son état n'était que la suite de l'infection, et non plus la maladie en elle-même. On peut donc évaluer à trois semaines au maximum la durée de l'affection. Nous reviendrons là-dessus.
E. — SVMPTOMATOLOGIE.
I. Symptômes positifs. 1° Invasion subite de la maladie (Benoît de Peterborough, II, 170). Fièvre intense et frisson violent: Guill. le Breton, Pfilllppldos, éd. Delaborde, libr. IV, vers 263 :
Solus cum paucis hecinler agenda Philippus, Febre gravi tactus, crebroque tremore fatisceiis, Infii'inal)atur, Acharonquc jaccbat in urbc; Tantaque scaturies, lantus calor illius ossa 266. Totaque membra fuit ita depopulatus, ut omnes A digitis ungues caderent, a fronte capilli ; Undc putabatur, et nondum fama quiescit, lUum mortiferi gustum sensisse veneni.
El Vltinerarium Ricardi, éd. Stubbs. p. 220 : « Rex vero acrius febribus molestalus, leclo decubuerat, plurimum desolatiis, quod Turcos videret nostros frequentius provocantes, et imporlunius se ingerentes, quibus prae infirmilate congredi nequil)at : gravius enim lorquebatur ille Turcorum imporliinis irruptionibus, quam fervenlissimis quibus urcbatur febribus. »
2° Alopécie unguéale et capillaire : « Ut omnes adigitis ungues caderent, a fronte capilli » (Guill. le Breton, Philippidos, 1. IV, vers 267), et Chronica, f, p. 193, § 62 : « Inlcrea, Richardus rex Anglie fréquentes mittebat nuncios ad Saladinum, et mutua dona recipiebat ab eo, et ideo Philippus rex eumdem Richardum regem suspectum habebat. Postea idem Philippus rexmorbo gravissimo detinebatur. [Nam, ut quidam dicunt, venenum incaute a proditoribus porrectum hauserat, unde et tanta infirmilate gravalus est, quod et ungues manuum et pedum, et capillos et fere omnem cutis superficiem amisit] ; ^ — et Phihppe Mousket (éd. Reiffenberg, L I, p. 282) :
19730. « ... Il mesnies ert teus menés Qu'ongles ne li estoit reniés, Ne à painne ceviaus el cief.
Ains estoit là à grant mescief
Id. ibkl. p. 283 :
19747. (( Li rois ot sa cargo atornée Quar trop avoit gén en très ; En une galie est entrés Et li quens Pières vint à lui : « Sire, dist-il, en grant anui Nos laisiés, quant vous en aies. »
— « Pières, dist li rois, tort avés » Atant li a moustrés ses dois Et son cors, ki tant fu destrois Qu'il n'i avoit ongle reniés Et del cors fu h quirs ostés. »
i>66 PATHOLOGIE MENTALE.
3° Desquamation épidermique en grands lambeaux : Guill. le Breton, I, p. 193, § 62 « ... et fore omnem cutis superficiem amisit ». — Récits cl un Ménestrel de Reims, p. 38 : « Les ongles li chéirent des piez et des mains et pela toiiz » ; — Philippe Mousket cité ci-dessus.
4° Sueurs profuses : « Tantaque scaturies » {Pliilippidos, lib. IV, vers 265). Ce sont des flots de sueur, source abondante coulant à flots (cf. Châtelain, scatarire, scatiirex) et non sueur simplement.
II. Symptômes négatifs. Pas d'angine (scarlatine); — pas de catarrhe laryngo-bronchique (rougeole) ; — pas de pustules suppurées (variole, très connue dans sa forme d'éruption, donc connue de Rigord).
Des quatre symptômes positifs il y en a deux, la chute des ongles et l'alopécie, qui liés aux troubles de la nutrition générale, sont communs à la plupart des pyrexies infectieuses : la chute des ongles a été notée dans la fièvre typhoïde (Lallier, Hutinel), dans les maladies éruptives, rougeole (Vogel), scarlatine (Graves en Angleterre, Lorain en France). De ces deux affections exanthématiques, il ne peut être ici question de la première : la forme non furfuracée de la desquamation écarte la rougeole. D'ailleurs le nom d'arnoldia n'eût point été appliqué à cette maladie que le moyen âge connaissait fort bien (cf. D'' Levillain, Hist. des fièvres éruptives avant le XVII'' siècle); dès le x' siècle, l'IIippocrate des Arabes, Rhazès, avait donné de la rougeole une description célèbre {Traité de la rougeole et de la variole, trad. Leclerc, Alger, 1866) et la médecine du moyen âge la désigne invariablement sous le nom de morbillis (Guy de Chauliac, Grande Chirurgie, éd. Nicaise, p. 422 : « Des rougeolles {De Morbillis), que les Grecs appellent exanthemata ». — H. de Mondeville, Chirurg., éd. Pagel, III, i, 22 : « De morbillis et variolis »). La desquamation en grands lambeaux écarte la fièvre typhoïde.
L'alopécie ne peut pas nous servir davantage de symptôme différentiel. Les médecins du moyen âge avaient déjà noté sa fréquence consécutivement aux grandes pyrexies. « De casu
capillorum : Casus capillorum est fluxus capillorum paulatinus sine humoris vitio... sicut in nimis jejiinantibus, el exlenualis, ei in fine febriiim acularum », écrivait, à la fin du xm*" siècle, Bernard de Gordon dans son Liliiini medicinac, II, 2. — u La chute des cheveux (dit le professeur Hardy, p. 755) survient souvent à la suite des maladies aiguës graves; c'est au moment de la convalescence qu'elle se manifeste; les affections après lesquelles on observe les alopécies les plus considérables sont la fièvre typhoïde et les fièvres éruptives, et peut-être plus particulièrement la scarlatine. Dans ces différents cas, Talopécie qui survient est un des symptômes de l'anémie qui accompagne la convalescence. Elle est d'ailleurs susceptible de disparaître avec les autres symptômes d'affaiblissement général ; chez quelques personnes, cependant, les cheveux qui repoussent ne sont pas en aussi grand nombre que ceux qui sont tombés. »
Le troisième symptôme, desquamation en grands lambeaux, est caractéristique de la scarlatine, mais ne lui appartient pas en propre (Thoinot, p. 341, note).
Le quatrième symptôme nous permettra enfin de poser le diagnostic. La diaphorèse dans les proportions que nous avons données et qui est comparée par les historiens à une source jaillissant à fîols du corps du patient, est pathognomonique de la suette. Thoinot (Étude sur quelques points de l'hist. de la suette, dans Revue de A?2eafecme [Charcot- Bouchard], 1889, n"3) l'indique comme le symptôme constant et souvent initial.
F. — Résumé chronologique.
« Celui des caractères de la suette qui a le plus vivement frappé l'attention, dit Léon Colin (art. Siielie, dans le Dict. Charcot-Bouchard, 3^ série, t. XIII, p. 8), c'est la rapidité excessive de l'évolution de la maladie dans la majorité des cas. » — « La durée moyenne, dit Doléris (dans le Dict. Jaccoud, t. 34, p. 75) est comprise entre un minimum de sept à huit jours (cas légers) et un maximum de quinze à seize (cas intenses). »
Il est important de rechercher, par un résumé chronologique des dates fournies par les chroniqueurs, quelle fut la
durée de l'accès d'arnoklia dont furent atteints Philippe- Auguste et Richard. Le résultat fournira un argument de plus pour l'identification que nous proposons.
La maladie ayant été épidémique, il ne faut pas présenter le tableau successif de chaque malade, mais donner simultanément leurs symptômes (puisque nous ne Tavons que double, ceux duvulgiim peciis n'ayant point été jugés dignes d'être notés). Le problème est donc celui qui se présenterait dans une épidémie en 1897, pour laquelle on n'aurait que les observations sur deux malades seulement de race différente.
Le début de la maladie, nous l'avons vu, est postérieur au 8 juin, date du débarquement de Richard [Ilinerarium Ricardi, p. 210, 211; — Benoît de Peterborough, II, 170; — et après lui Roger de Hoveden, p. 113) :
<c Rex vero Franciae, qui Sabbato in hebdomada Paschac ad obsidionem venerat, jam ante adventum régis Angliae domiim lapideani lurrilani fecit sibi, et perrarias suas, et hurdicios suos, et alias machinas suas bellicas paraverat, et in locis congruis locaverat. Sed nihil in eis operatus est; expectabat enim adventum régis Angliae. Qui cum venisset, statim erexit machinas suas bellicas. Pisani vero et Januenses venerunt ad eum, et obtulerunt ei servitia sua ; et ipse Pisanos recepit, et Januenses refutavit, quia ipsi fîdelitatem juraverant régi Franciae, et Conrado Marchioni. Pisani vero fecerunt régi Angliae homagium et fidelitates: et rex Angliae confirmavit illis carta sua libertates et consuetudines quas habere solebant in terra Jerosolimitana.
Tertia autem die post adventum régis Angliae, rex Franciae dimisit omnes servientes quos prius habebat ad machinas suas bellicas custodiendas; et rex Angliae retinuit ad servitium suum, quos rex Franciae dimiserat. Unde factum est, quod pagani qui crant in civitate, invenientes machinas régis Franciae sine custode, combusserunt eas.
Deinde ulerque rex incidit in aegritudincm, quam Arnaldiam vocant; in qua ipsi fcre usque ad mortem laborantes capillos suos deposuerunt. Sed hoc Dei fit misericordia, quod ambo convaluerunt de infirmitate illa, et facti sunt robustiores, et animosiorcs in servitio Dei. »
Bohâ ed-Dîn, p. 220 : « Le samedi 13 djomada premier (8 juin d 191), le roi d'Angleterre arriva chez les Francs... »
Le 9 juin (dimanche), les Pisans présentent leurs hommages à Richard.
Le 10 juin, il prend à son service les gens du roide France, (jue celui-ci avait renvoyés, et qui gardaient des machines de guerre (Iloveden, p. 113). Les rois sont donc encore bien portants et ce n'est que postérieurement à cette date qu ils sont atteints. Le premier frappé est Richard. Le jour exact n'est pas connu, Vllinerariiim dit que ce fut après être arrivé à Acre depuis quelques jours: « Cum autem per aliquot dies ibi moram fecisset, gravissimam incurrit aegritudinem, quae vulgo Arnoldia vocatur, ex ignotae regionis constitutione, cum ejus naturali complexione minus concordante. Nihilominus vero, pctrarias suas intérim etmangunellos, et castellum ante portam civitalis fecit erigere, omnem adhibens soUicitudinem conficiendis machinis et expediendis. » [Itinerarium, p. 214.) — Benoît de Peterborough, éd. Stubbs, II, 170: « Et paulo post adventum régis Angliae, statim uterque regum Angliae et Franciae, iîi infirmitatem quae dicitur Arnaldia inciderunt.... » — et après lui, Hoveden, p. 113 : « Deinde uterque rex incidit in aegritudinem, quam Arnaldiam vocanl.... »
Ces trois chroniqueurs font coïncider le début de la maladie de Richard avec rétablissement par lui de pierriers et de mangonneaux. Cette date ne peut être reculée au delà du 17 juin. Avant ce jour le roi Philippe-Auguste, pressé d'avancer le siège, propose à Richard de commencer l'attaque, maiscelui-ci le prie de différer, et parmi les deux raisons qu'il donne, il cite le mauvais état de sa santé : « Rex autem Ricardus his exsequendis significavit adhuc se non posse vacare, tum propter urgentem corporis molestiam.... » (///nerariiim Ricardi, p. 211. — Ambroise, Esloire, vers 4(300-4609). Philippe se décida à attaquer seul. VIlinerariiim dit que ce fut le lundi le plus proche après la fête de saint Jean-Baptiste : « Die Lunae itaque proxima post festum IVativitatis sancti Johannis Baptistao, rex Franciae, erectis macliinis, omnes suos jussit armari. » Wilken [Geschichte der Kreiizz., IV, 337) a démontré que cette date est trop tardive ; elle placerait en effet cette attaque au 1" juillet. 11 faut admettre avec Stubbs {Itinerarium, p. 215, note 1) que le moi post est une erreur de copiste pour ante, ce qui donnerait alors comme date le 17 juin. C'est à ce moment qu'il est question d'une entrevue entre Saladin et Richard [Itinerariiim, Introduction,.
p. cxxxii et note 1 ; — Behâ-ed-Din, p. 223), et que celui-ci déclina. Saladin avait envoyé à Richard malade de la neige et des fruits {Itinerarium, ihid. p. cxxxii, et Hoveden,p. 114)'. On peut conclure que le roi d'Angleterre est tombé malade vers le 16 ou le 17 juin^ L'assaut donné ce jour-là par Philippe-Auguste seul, pris à dos par Saladin qui tenait la campagne, et ayant en face les assiégés qui résistent et détruisent les machines de guerre par le feu grégeois, est honteusement repoussé. Cet insuccès agissant sans doute comme
1. Behâ ed-Dîn rapporte ce fait à la date du 10 de djomada second (5 juillet), ///s/, or. des croisades, t. II, p. 234.
2. 11 faut noter qu'à ce moment Richard était bien portant. Pendant son voyage, il avait été souffrant, de maladies indéterminées mais sans gravité : à Rhodes au mois d'avril (Ambroise, Estoire, vers 1303- 1305:
i( Et por ço que li reis esteit
Malades, e lui mcsesteit.
Nos convint a Rodes atendre. »
ci Itinerarium,\^. 180: « Et quia rex infirmabatur, ibi morati sumus aliquot diebus... ») — puis à Nicosie au mois de mai (Ambroise, vers 2009 et 2010 :
(( Li reis Richarz a Nicosie Aveit geu de maladie. »
et Itinerarium, p. 201 : « Ibi rex se sentiens aliquantulum morbo gravari ut quiète reficeretur moratus est », et p. 202 : « ... Inde cum exercitu reversus est [Rex Guido], ubi rex Ricardus, sicut supradictum est, aegrotaverat »).
Mais il était complètement rétabli avant la fm du mois de mai, el, après la prise de Chypre, Ambroise nous le dépeint comme étant en parfaite santé (vers 2129-2132):
(i Le rei devant, ço iert sa custume Sain et legier comme une plume ; Si tost come correit uns cerfs, Traversa la mer en travers. »
Et Ifiiierarium, p. 210 : « Ricardus cum omni sua sequela, gaudenter et alacriter versus Achon,... properabat. »
On ne peut donc supposer que la maladie dont Richard souffrait au mois de juin fût la continuation de celles dont il avait été atteint auparavant et dont il n'aurait pas été complètement guéri.
PIIILIPPK-AUGUSÏK. 271
cause occasionnelle, etla fatigue du combat s'y joignanl, le roi français est à son tour frappé de Varnoldia à la suite de cet échec [Ilinerariiim, p. 217 : « Unde rex ipse Franciae tanto irae furore turbatus est, quod prae tristitia decidit in languorem, sicutdicebatur, etequum non ascendebat ox desolalione et confusione » . Ambroise, Estoire, vers 4687 à 4692 ^ ). Ce fait qu'il ne pouvait se tenir à cheval indique la faiblesse qu'on remarque au début de la suettc (Thoinot, p. 358). Les opéralions du siège restent interrompues par la maladie des deux rois {Ilinerarium,p. 217 : « Igitur exregum languoribus contabescebat exercitus, ex nimia moestitudine et desolatione, quia non erat jam princeps aut dux, qui praeliaretur bella Domini », et p. 218 : « Duo reges infirmabantur ») '.
Behâ-ed-Din (p. 224-225), place vers la même date la maladie des deux rois, mais il donne comme cause de la maladie de Philippe, une blessure : « Ensuite ce prince [Richard] fut atteint d'une maladie si grave qu'il faillit en mourir; le roi de France aussi souffrait d'une blessure : mais cela ne fit qu'accroître l'opiniâtreté et l'arrogance des assiégeants. » —